‹ Contes parisiens: en versChapitre 15 sur 36 · A MICHEL DE L'HAY · texte numérisé non relu

A MICHEL DE L'HAY

DonCj bel homme ^ ce conte assez plaisant j je crois^

Te sera dédié. Si mes lecteurs sont froids^

S*ils pensent méchamment « cela ne veut rien dire; »

Je me consolerai qtie leur avis soit tel^ Pourvu que toi tout seul tu fégueules de rire Et mordes déplaisir ta barbe d'immortel !

Dans 'le monde, il arrive assez communément

Qu'une femme n'ait pas assez d'un seul amant ;

Alors elle en prend deux, sinon trois. L'innocente

Dont je veux vous parler et que je vous présente

En avait au moins deux ; car deux messieurs fort bien

Suffisaient à grand'peine à tout son entretien.

Attendu qu'elle avait sa voiture, un gros singe.

Et qu'elle salissait énormément de linge.

Un jour, ces deux messieurs — jusque-là fort gentils —

Piqués de je ne sais quelle mouche, et nantis

De preuves bien en règle attestant que des cornes

Trouaient fâcheusement leurs fronts chauves et mornes,

Se cherchèrent querelle, et comme des poulets

S'embrochèrentrunTautre. Ah ! messieurs, plaignons-les !

Un exemple d'amour aussi chevaleresque

Dans notre siècle est rare, et ridicule presque.

La demoiselle était pleine de sentiment ;

Elle se retira dans un appartement

Confortable et discret, et, comme elle était blonde,

Porta le deuil le plus coquettement du mondé.

Quant à nos ferrailleurs, ils furent enterrés

L'un et l'autre à "Montmartre, et l'on vit par degrés

S'étendre et s'épaissir sur leurs froides demeures

Ce lichen de l'oubli qui pousse en quelques heures...

Mais ce n'est pas tout ça, soyons gais. Quatre mois

Après l'événement, la dame au fin minois

Avait trouvé chaussure à son pied, c'est-à-dire

Un homme à qui ses dents permettaient de sourire,

Riche, pas trop jaloux, soupeur déterminé.

En un mot l'agréable et l'utile. Phryné

Se paya du bon temps et beaucoup d'écrevisses.

Son cœur et son esprit étaient truffés de vices ;

Gourmande, libertine, absurde, sans pudeur.

Un vrai don Juan femelle I Oui, mais le Commandeur

Ne devait pas tarder à venir : donc, silence.

Quel est le fat assez cuirassé d'insolence

Pour nier la magie ? et qui peut rire au nez

D'un homme convaincu, dont les yeux étonnés

Ont vu, sur le minuit, s'ébaucher un fantôme ?

Oui, par delà le ciel et la terre, un royaume

Existe, ténébreux et fort mal exploré,

Où l'on descend rieur, d'où l'on sort effaré,

Et qui renferme plus de choses, sur ma vie !

Que n'en rêva jamais notre philosophie.

(Je paraphrase Hamlet.) Mais, pour ne pas tenir

En suspens le lecteur, qui ne voit rien venir,

Un beau jour, une nuit plutôt, le cimetière

Fut témoin d'une scène incroyable. Une bière

S'entr'ouvrit d'elle-même avec un grincement ;

Un monsieur en sortit. C'était l'ancien amant

De Phryné, mort en duel, et mis éomme un squelette.

Il portait un petit bouquet de violette

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D'une façon assez fanfaronne, Mabille

Ne Yous plairait-il pas ? Pour moi, je fus habile

Comme cavalier seul. » Et le spectre en gaîté

Ne se crut point heureux qu'il n'eut exécuté

Le pas du hareng-saur, avec la frénésie

Qu'y peut mettre un fantôme ivre de poésie.

« Finissez donc I criait Jean-Pierre ; le gardien

Va venir. Écoutez : vous êtes mon ancien.

Ainsi vous me devez le respect. Que vous semble

D*aller revoir Phryné? Nous l'aimâmes ensemble,

Et nous fûmes cocus l'un par l'autre. — Bravo !

Vous avez de l'esprit, vieille tête de veau.

Dit Jean-Baptiste. Allons la voir, cette pucelle.

Mais moi je n'en veux pas ; elle était trop ficelle.

Vous fanfrelucherez si vous voulez ; pour moi.

Je boirai de l'alcool et je me tiendrai coi.

— Ça me va, dit Jean-Pierre. — Ah çà I fit Jean-Baptiste,

Tâche de t'égayer. Amusons-nous, l'artiste I

On dirait que tu vas à ton enterrement.

Eh ! mais, sais-tu l'adresse ? — Oh ! pas précisément,

Mais je devinerai, tu peux être tranquille.

Saute, voici le mur. Marche donc, imbécile ! »

Et les deux compagnons de phosphate de chaux, Sortis pour une nuit de leurs affreux cachots,

Sautèrent lestement par-dessus la muraille

Et prirent une rue. — On croira que je raille,

Mais je m'en moque. — Un vent glacial souffletait

Les pauvres revenants ; le ciel sans lune était

Noir comme un four ou comme une âme de Jésuite.

Jean-Baptiste (le vieux) s'aperçut tout de suite

Que cela ne pouvait aller ainsi. « Vraiment,

Dit-il, je jouissais d'un bon tempérament ;

Mais soit que j'aie un peu baissé, soit que la bise

S'acharne méchamment contre un dos sans chemise,

Le fait est que je meurs de froid. Nous sommes forts,

Et nous avons pour nous la peur qu'on a des morts ;

Ruons-nous en poussant des clameurs effroyables

Surles premiers passants venus... — Par tous les diables !

Interrompit l'ami, c'est cela; prenons-leur

Tout ce qu'ils ont sur eux. S'ils criaient : au voleur.

Nous ferions bien sauver madame la Police

En lui riant au nez. — Parbleu, dit son complice,

Voilà qui va bientôt couronner ton désir. »

Deux gros hommes passaient. « Faites-moi le plaisir

D'ôter tous vos habits et de nous les remettre.

Dépêchez-vous. Allons, ne criez pas, mon maître I

Et vous, pas de syncope ! » On peut juger d'ici

A quel point ce bon tour fut trouvé réussi

Par les deux malheureux. La poitrine oppressée

Et le corps inondé d'une sueur glacée.

Les cheveux hérissés, pâles affreusement,

Ils se déshabillaient avec égarement.

Jean-Pierre cependant avait mis sa culotte

Et se drapait dans un mac-farlane. « Ça flotte.

Dit le facétieux squelette; il est trop gros.

Cet homme-là. » Quand ils furent prêts, les bourreaux

Partirent bras dessus, bras dessous, d*un air digne.

Laissant nus, et sans même une feuille de vigne,

Les deux infortunés qui claquaient des genoux

Et que Ton conduisit au poste comme fous.

Les promeneurs à jour, déguisés par ces nippes,

Se virent accoster par un tas de guenipes ;

C'est le quartier. Mais eux, se contentaient alors

De dire, en ôtant leurs chapeaux :« Nous sommes morts.»

Les femmes se sauvaient avec des cris. — Jean-Pierre

S'arrêta tout à coup. « Je vois de la lumière

Au troisième, dit-il. Je serais étonné

Si ce n'était pas là que demeure Phryné.

— D'où te vient cette idée? — Ami, fit l'homme triste.

C'est un pressentiment. » L'honnête Jean-Baptiste

Lui rétorqua : « Va donc pour le pressentiment ;

Montons. Je vois d'ici son embarras charmant :

Elle se doute peu, cette excellente garce,

Qu'elle aura le plaisir de nous voir. Bonne farce I »

En effet, la donzelle attendait son époux, Et, pour tuer le temps^ elle cherchait les poux

De son singe; elle aimait ce singe à la folie. Elle fil une moue on ne peut plus jolie Lorsque nos deux amis sonnèrent.. « Le vilain! Il a donc oublié sa clef? C'est très malin. » Quand elle ouvrit, jugez de son horreur I « Madame, Dit le galant Jean-Pierre, excusez-nous. La flamme Dont je brûlais pour vous quand j'avais une peau Ne s'est jamais éteinte ; au fond de mon tombeau J'ai pensé bien souvent... — Quel rêve abominable ! Mais ce n'est pas possible, au secours ! »

Une table Etalait une nappe assez blanche, sur quoi Se trouvait un en-cas de nuit digne d'un roi; Jean-Baptiste s'assit sans faire de manières. Cependant qu'insensible aux larmes, aux prières, Son collègue avait pris la fille dans ses bras. L'avait déshabillée et mise au lit. « Du gras ! Nous sommes vendredi, pourtant, fit Jean-Baptiste. Ce jambon me paraît exquis, mais j'y résiste ; Les morts doivent donner l'exemple. D'autant mieux Qu'un énorme homard me réjouit les yeux. »

Et le soupeur, ayant ôté sa redingote, Mangea résolument. << Eh I ra vous ravigote, Fit-il; voyons le vin. Peste, c'est du Corton! Mais elle se met bien, la fille. Eh ! Jeanneton? »

Une tête de mort qui faisait la grimace

Entr'ouvrit les rideaux du lit. « Zut! elle masse.

Laisse donc travailler' ma petite Phrjné.

— « Ahl c'est juste, » fit l'autre. Et le spectre aviné

Se remit à pinter rudement, comme un chantre.

A ce métier, pourtant, il n'eût pas pris de ventre ;

Car instantanément les verres de Gorton

Sans qu'il s'en aperçût glissaient sous son menton

Et tombaient en faisant des cascades par terre.

Le pauvre homme avait bu son dix-septième verre

Et se persuadait qu'il devait être gris.

Des morceaux de homard se trouvaient tout surpris

De n'avoir pas été digérés ; à mesure

Qu'ils étaient absorbés, sans la moindre blessure

Ils s'en allaient joncher le parquet. Cependant .

Le bougre dévorait sans perdre un coup de dent,

Riait tout seul, trinquait à la santé du pape.

Essayait de moucher son trèfle avec la nappe,

Se cassait sur le crâne une bouteille ou deux.

Pétait (mais pas de graisse) et n'en rotait que mieux*

Comme il se rabattait sur un morceau de hure^ On entendit la clef grincer dans la serrure ; Et l'amoureux vivant, l'homme vrai, l'homme en chair^ Apparut. « Qu'est ceci? cria-t-il. — Ça, mon cher?

Parbleu, tu le vois bien, c'est un spectre qui mange. »

Cette apparition pouvait sembler étrange ;

Mais rhomme était athée, et ne croyait à rien.

« Tu mens, s'écria-t-il. — Vous êtes un païen, »

Riposta Jean-Baptiste. Et, séance tenante.

Il prit une posture assez inconvenante,

Ayant déboutonné son pantalon et tout.

« Cette façon de rire est très peu de mon goût.

Reprit Thomme vivant. On me fait une charge ;

Je ne crois pas du tout aux revenants. Au large I »

Mais l'autre ricanait silencieusement ;

Car il savait à quoi s'en tenir. Écumant,

Livide, et devenu presque fou de colère.

Le monsieur s'approcha du lit. « La chose est claire !

Cria-t-il. On me joue, on a des amoureux!

(Et la femme râlait sous les baisers affreux

Du spectre.) C'est pour ça que l'on me congédie!

Sans sortir de chez soi l'on a la comédie^..

Madame, vous couchez avec Robert Houdin I »

Jean-Baptiste indigné lui dit : « Tu n'es qu'un daim. » Et, décrochant du mur deux énormes épées.

Il les brandit en l'air entre ses mains crispées. « Prends celle-ci, dit-il; c'est un duel à mort. » Il battit deux appels, car on a toujours tort

De n'être pas poli. « Moi, fit le personnage,

Je pourrais ferrailler trois nuits sans être en nage.

J'ai quatorze ans de salle. Ah ! monsieur ne croit poin.t

Aux revenants! J'en suis fâché. Peste! un bon point;

On \oit que vous savez le métier. Que l'escrime

Est une belle chose ! Allons, parez septime ;

Eh ! non, ce n'est pas ça, vous vous ferez moucher.

Gageons que ce coup-ci je vais vous emmancher? »

On ne pouvait pas rompre, et ce danrné squelette

Avait un poing de fer ! « Tiens, ton affaire est faite,

Un coupé-dégagé, tu vas voir. » Et soudain

Le spectre se fendit comme un vrai paladin.

Il se fendit au moins de deux mètres. La lame

Entra jusqu'à la garde, et l'homme rendit l'âme.

Tandis que ce combat mémorable avait lieu, Jean-Pierre épouvantait Phryné, marbrait de bleu Son épaule et ses bras, l'étouffait de caresses, La labourait de coups de coude. Ces tendresses N'aboutirent pas mieux que les essais gourmands De l'héroïque Jean-Baptiste, et les amants Pouvaient limer ainsi pendant une semaine Sans que cela valût décidément la peine.

Mais le squelette, aussi débauché qu'impuissant. Pinçait Phryné jusqu'à faire jaillir le sang;

Ses doigts glacés couraient sur la poitrine grasse •

De cette délicate enfant, pleine de grâce ;

A\ec de grands soupirs l'horrible polisson

Sur elle se vautrait ainsi qu'un limaçon,

Et soupirait : « Mon Dieu, que c'est bon, la chair fraîche !

Et que je mordrais bien dans cette belle pêche I »

Cependant Jean-Baptiste, excité par le vin

Qu'il croyait avoir bu, se distrayait en vain

A danser une gigue. « Ah çà, l'ami Jean-Pierre,

Cria-t-il tout d'un coup, j'ai les coups de rapière.

Et toi, la fille! Viens te soûler, c'est ton tour;

Moi, je vais me payer un quart-d'heure d'amour.

— Va te coucher. — Gomment! va te coucher? — Oui, certes ,

Va-t'en dans les buffets faire des découvertes.

Moi je suis à mon poste, et j'y reste. — Mordieu !

S'écria le fantôme irritable, j'ai lieu

De me your/os en colère, et je m'y youç. La femme*

Est à moi ! Je la veux! — Ça, c'est du mélodrame.

Achève ta bouteille et liche-moi la paix.

— Corps du Christ ! Je vais voir si ton crâne est épais. »

Le spectre, là-dessus, saisissant la piécette.

En asséna trois coups furieux sur la tête

De son ami Jean-Pierre. « A l'assassin ! Holà !

Au meurtre! » Et le squelette infortuné roula

lU LA BATAILLE DES OS.

Sur le plancher. « Comment veux-tu qu'on t'assassine ?

N'es-tu pas déjà mort? — Tu crois qu'on me bl^sine

Impunément? reprit Jean-Pierre; tu verras. »

Il empoigna la pelle, et, levant son grand bras.

L'abattit sur le crâne oblong de son confrère.

Celui-ci ne fut pas inactif; au contraire.

Un terrible combat s'éleva donc : pendant

Une heure on entendit le bruit sec et strident

Des instruments de fer qui sonnaient sur les crânes.

Tudieu, quelle vigueur \ Vrai, pour de simples Mânes,

Ils se comportaient bien. Tantôt c'était un bras

Qui, détaché du corps, tombait avec fracas;

Tanlôt une mâchoire à demi détraquée ;

Une jambe d'un coup de pelle disloquée ;

Un tibia fompu qui jonchait le tapis.

Ils ne voyaient plus rien. Dans les glaces ! tant pis.

Et les meubles roulaient par terre ; la vaisselle,

Les verres, le homard, le jambon, la sarcelle,

Toiït s'écroulait, c'était un tumulte d'enfer!

Soudain, le chant joyeux du coq vibra dans Tair.

« Au diable ! allons-nou»-en, » dirent-ils. Et, surTheure,

Les spectres affairés se mirent en demeure

De ramasser leurs os afin de décamper.

« Trottons-nous^ fit Jean-Pierre, on va nous att7*aper.

Il me manque une côte. Allons, bon I ma mâchoire

Est dans un bel état. Que cette chambre est noire ! (Dans le feu du combat, ils avaient tout éteint.) Qu'avait-il à venir, ce mufle de matin?

As-tu mon cubitus? Sacrebleu, faisons vite. Tu m'auras encor pris mon fémur. — Je t'invite A me flanquer la paix. — Mon fémur, s'il te plaît! — Tu l'auras, ton fémur. Moi, je suis au cwnplet ; Partons-nous? — Attends donc . Là , j 'y suis . Mais peut-être Qu'on peut à la rigueur passer par la fenêtre?... Ah! j'y pense, emportons le cadavre. Userait .

Vraiment peu délicat d'éventer le secret

Et de livrer ainsi notre folle maîtresse

Au glaive de la loi. Vite, l'heure nous presse. *

Venez, bel amoureux. Holà! monsieur le sourd !

Monsieur le trépassé 1 je vous trouve bien lourd.

Tiens les pieds, Jean-Baptiste, et je tiendrai la tête.

Ma mignonne, au revoir; — Adieu ! notre conquête, »

Fit l'autre. Et sous le bras prenant le mort en duel

Avec un rire aussi malséant que cruel,

Ils mirent à sauter en bas cette prestesse

Qu'un vicaire affamé met à dire sa messe.

Tout à coup, le solejl bondit, rose et joyeux.

Dans la chambre à coucher. Entr'ouvrant ses beaux yeux ,

Et s'étirant avec un bâillement sonore,

La channante Phryné, tout endormie encore,

Se mit sur son joli séant. « Que je m'en veux

D'avoir tant bu ! dit-elle. Oh ! la la, mes cheveux !

J'ai dû dormir au moins trente-six heures. Diable I

Il paraît que j'aurai renversé cette table.

Que de verres cassés! — Doucement, doucement :

Est-ce qu'on ne m'a pas égorgé mon amant?

J'ai couché cette nuit avec un grand squelette;

C'est immense I — Gomment, mais voilà ma toilette

En morceaux! mon tapis de Perse, mes rideaux,

On a tout abîmé! J'ai très mal dans le dos.

Et je suis encor grise. Oh ! c'est un fichu rêve

Que j'ai fait là! Je veux que le diable m'enlève

Si je m'y reconnais, avec ce bruit d*enfer, Ces fantômes, ces gens qu'on assomme... »

Et d'un air Mélancolique, ayant couché sa tête blonde Sur un bras blanc, le plus appétissant du monde, Phryrié se demanda ce qui s'était passé ; Et, ne se fiant pas au récit insensé Que lui faisait sa trouble et confuse mémoire, Conclut qu'elle avait dû démesurément boire.

« Oui, oui, c'est bien cela; j'avais le cauchemar. Dit-elle ; et c'est encor ce cochon de homard I »

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