L ARDOISE
« Vous pourriez me tricher encore.
« Soit ; i'y consens. J'esrère. après cela,
« Que si le compte est beau, le monde le saura ;
(( Et de faire le matamore
(( Madame me pardonnera ?
« — Avec six baisers, je vous jure
<( Que je vous tiens de bonne foi :
« Eh ! mon ami, personne plus nue moi
« N'a le désir de perdre la gageure. )>
La nuit vient ; on se met au lit.
Notre dame a placé sur la table de nuit
L'ardoise sur laquelle elle aura soin d'inscrire
Ce que son mari va lui dire.
Le blanc qui doit servir à son dessein
Est caché sous le traversin.
Bref, on a soufflé la chandelle.
L'obscurité, que craignent les ialoux.
Et qui sert les amants, ranime les époux.
Notre ma.ri glisse à sa belle
Un mot bien tendre, qu'aussitôt
L'épouse note avec la craie En faisant, à tâtons, sur l'ardoise une raie.
Le temps se passe ; mais un mot
Pour gagner ne saurait sufl&re :
Le pari n'est pas oublié.
De l'oreille de sa moitié Le mari se rapproche... Hélas! le pauvre sire
Ne trouve plus rien à lui dire.
H s'épuise longtemps en efforts sunerflus...
La parole ne lui vient plus.
Sans se tourmenter davantage,
Il se retourne et fait dodo ; Mais sa moitié veut noter cet outrage : Prenant l'ardoise, elle pose un zéro ; Puis elle attend le jour avec impatience. Dans le monde elle veut que ce fait soit connu.
Brûlant de tirer vengeance
De l'affront qu'elle a reçu.
Notre mari fait déjà le railleur.
Puis, rappelant le pari de la veille : « Eh bien, dit-il, « m'amour, pourquoi cet air
[boudeur ?
{( Il me semble pourtant que la nuit fut charmante, u — Je TOUS conseille de parler 1...
« Le voilà donc cet homme qui se vante ! (( — Un instant, nous avons des comptes à régler (( Or, avant de me chercher noise, (( Madame, passez-moi l'ardoise.
(( Vous seule avez marqué, vous ne le nierez pas ? ({ — Oui, certes, j'ai marqué. — Voyons donc en
[ce cas. »
Notre homme s'en saisit... Jugez de sa surprise: En marquant à tâtons, sa femme, -nar méprise : Après la raie a placé le zéro.
(( Peste ! le joli numéro ! »
S'écrie alors l'époux charmé de l'aventure. a Vous ne vous plaindrez plus, je crois ; (( Pourtant j'étais loin, je le jure, « De penser que j'avais causé jusqu'à dix fois. »