‹ ContesChapitre 28 sur 30 · LÉ VIEUX CHÊNE · texte numérisé non relu

LÉ VIEUX CHÊNE

Le jour a fini sa carrière,

La pluie a grossi le torrent,

La foudre gronde, à sa chaumière

Le villageois craintif se rend.

Sous le chêne la triste Laure Reste dans ce fatal moment, Car elle croit entendre encore Les derniers mots de son amant.

« O Dieu ! » dit-elle, « vois ma peine : « Ici j'ai connu le bonheur.

« Ah ! fais-moi mourir sous ce chêno « Où j'ai cru posséder sou cgeur. )>

Du vieux chêne la tête altière Au tonnerre vient d'échapper...

Il tombe... Laure est en poussière...

Est-ce elle qu'il devait frapper?

Sous le chêne Laure repose ; Là, tant d'attraits furent déçus; Sur la pierre l'on voit une rose Et ces mots : Il ne V aimait plus.

Jeunes amants, que ce feuillage Par vous soit toujours respecté.

On l'a nommé dans le village L'arbre de la fidélité.

Vain espoir!,.. Toujours d'âge en âg«i L'inconstance l'emportera, Et l'on fera sous son ombrage, D'autres serments... qu'on trahira.

ttùûûûiûâiii

Le sot mal que la jalousie !

Pauvres maris, tâchez donc d'en guérir.

Cest un transport, c'est une frénésie, Qui n'est bonne souvent qu'à nous faire haïr.

Je vous propose ce dilemme, A vous qui regrettez verrous et cadenas :

Ou l'on vous trompe, ou l'on vous aime. (Aimer veut dire ici qu on ne vous trahit pas).

Si votre épouse est fidèle,

Vous vous tourmentez à tort ; Si l'on vous trompe, en vain vous ferez sentinelle Vous ne pourrez éviter votre sort.

C'est aux habitants de l'Espagne Que je m'adresse, à ce peuple galant.

Auquel l'amour, dans ce climat brûlant, Fait souvent battre la campagne.

Je sais que les maris français Près de leurs femmes sont plus sages ; C'est le pays des bons ménages, La jalousie a chez nous peu d'accès.

Nous nous fions à la foi de nos belles. Nous n'avons pas à nous repentir!

Car presque autant que nous ces dames sont fidèles,

Je suis forcé d'en convenir ; Et l'on ne verrait pas près d'elles Des maris faire sentinelles Gamme celui que je vais vous offrir.

C'était dans l'Andalousie Que vivait don Ribéra.

Il avait femme jolie, Maison, ferme, métairie, Moi, je crois qu'avec cela On peut paiement passer la vie ; Mais, d'une sombre jalousie Notre pauvre époux est atteint.

Toujours trist-e, inquiet, contraint, Le voyez-vous près de sa femme ?

L'air soupçonneux, les yeux hagards...

Il veut lire au fond de son âme !

Convenons-en, de tels regards N'inspirent point une bien douce flamme ; Et, pour plaire à sa femme, au lieu d'être jaloux Il vaudrait mieux lui faire les yeux doux.

Inès aime les fleurettes,

Les soupirs, les petits mots :

Jolis riens, dont, à propos,

On se sert en amourettes.

Car il faut de l'amour par des soins assidus, Entretenir la flamme éblouissante ; La laissez-vous devenir languissante,

Bientôt elle ne brûle plus.

Mais Ribéra par sa folie

A déjà trouvé le moyen

De perdre le cœur de sa mie.

Il la suit, l'obsède, l'ennuie,

L'accuse à tort, et fait si bien

Que, de dépit, la jeune femme

Sent naître dans le fond' de l'âme

P. DE K. 2U5 h

98 CONTJiS

Désir ardent de se venger.

Pauvre mari, je te vois en danger !

Et ce n'est plus à tort que le front te démange ! Car nous savons comment une femme se venge.

L'époux, craignant la trahison, A renvoyé sa servante fidèle ; Lui seul, avec sa femme, habite sa maison ; Et, tous les soirs, il met en sentinelle, A la porte de son jardin, Un formidable mannequin, Bien vêtu, bien armé, qui, se trouvant dans

[l'ombre.

Ne peut manquer, dès qu'il fait sombre, D'effrayer les galants qui voudraient se montrer. Malgré ses soins, en secret pour sa femme Un beau jeune homme est tout de flamme. Il soupire, il fait soupirer:

Car en dépit du mal que Ribéra se donne. Inès a vu notre galant n est gentil, bien fait de sa personne ; Son regard est tendre et brûlant ; Tandis que son mari... Dieu ! quelle différence !... Tout cela pour l'amant fait pencher la balance. Mais comment se parler ? l'époux est toujours là. L'amant a gagné la servante Chassée à tort, par Ribéra.

>uand c'est pour se venger, femme est bientôt

[savante ; Elle faiî parvenir à la belle un billet, Dans lequel on l'engage à se rendre au bosquet, Pendant que son mari sommeille.

Mais un jaloux a toujours l'œil au guet : Soir et matin Ribéra veille ; L'amoureux, désolé, caché dans le jardin,

Voit, chaque nuit, fuir l'espoir qui le berce ; Si bien qu'en sa fureur il perce

Et coupe en deux le mannequin

Qui semble narguer sa tendresse.

En descendant le lendemain, A visiter partout don Ribéra s'empresse...

Quel spectacle frappe ses yeux !...

On a tué sa sentinelle :

Preuve que des galants sont venus en ces lieux. « Ah, morbleu ! » se dit-il, « je vous la garde belle,

(( Beaux troubadours, coureurs de nuit I (( Mon soldat, dès ce soir, va se mettre en défense ; (( Ne disons rien, ne faisons point de bruit,

a Je punirai leur insolence. »

Au gré de ses désirs, la nuit arrive enfin ;

Notre jaloux quitte sa belle.

Et, sous l'habit du mannequin.

Armé jusques aux dents, se met en sentinelle.

Inès, par un chemin secret,

Se rend aussitôt au bosquet ;

A l'amant elle apprend la ruse.

La servante, à l'instant, se couvre d'un manteau,

Sur ses yeux enfonce un chapeau; Et, pendant au'au bosquet notre couple s'amuse,

Devant le mari va rôder.

Sans trop l'approcher, et pour cause.

Ribéra, tenant bouche close, Attend, l'épée en main, qu'on ose l'aborder.

Au point du jour, Inès va regagner sa couche ; L'amant quitte, à regret, le bosquet tant chéri ;

Et la servante, fine mouche.

Disparaît aux yeux du mari.

« Ah ! ah ! » dit Ribéra trompé dans son attente, (( Cest dommage qu'il n'ait point osé me toucher, (( Mais, peut-être demain il voudra s'approcher.

« Nous y serons; il faut qu'il sente (( La force de mon bras. Je passerai plutôt

« Vingt nuits de suite, s'il le faut ;

« Mais j'accomplirai ma vengeance. »

Notre jaloux alors rentre dans sa maison.

Sa femme l'attend en silence.

(( Eh bien ! » dit-il, (( j'avais raison

<( D'aller me mettre en sentinelle ; « XJn homme a, cette nuit, rôdé près de ces lieux,

(( Et, certes, c'est pour vous, la belle ; « Mais je saurai récompenser son zèle.

« — Ah. ! )) dit Inès en baissant ses beaux yeux,

« Du sentiment qui vous anime

(( Je suis loin de vous faire un crime ; « Surveillez ce galant, vous me ferez plaisir ; « Au moins vous serez sûr que je vous suis fidèle

« Et désormais mon seul désir « Est que, toutes les nuits, vous fassiez sentinelle.

LA FEMME AUTEUR

Deux frères, riches commerçants. Pensaient à se mettre en ménage:

Chacun voulait une compagne sage, Douce, jolie et de bon sens :

Chacun, enfin, c'est l'ordinaire.

S'en créait une à sa manière.

Dans une maison de Paris, Oii, sous les yeux des mamans et des tantes, Plusieurs demoiselles charmantes.

En jouant au nain jaune, attendaient des maris, Nos deux frères un jour sont pris.

Chacun a trouvé sa chimère.

Un ange de beauté, de vertus et de goût ; Enfin celle qui sait lui plaire.

Car ce mot-là renferme tout.

Tous deux bientôt en confidence Se disent leurs secrets, les nœuds qu'ils vont

[former,

En demandant à l'autre ce qu'il en pense

De celle qui l'a su charmer.

« Ma foi, » dit le cadet, <( je parle avec franchise :

« Mais celle qui te plaît ne m'aurait pas séduit ;

a Elle est fort bien, j'en conviens ; mais sa mise

« N'annonce pas de goût, et, dans ce qu'elle dit,

« Je n'ai pas, entre nous, trouvé beaucoup d'esprit.

(( Ah ! quelle différence auprès de mon Elise ! {( Ses mots sont recherchés, et de traits délicats

(( Sa conversation fourmille.

« De sa beauté, je ne te parle pas... (( En grâces, en esprit, en talents elle brille... « — J'en conviens, )) dit l'aîné, « c'est une belle

[fille ; « Mais de tout son esprit, moi, ie fais peu de cas. (( Certes, je ne veux pas dans ma femme une bête ; (( Mais on peut, sans briller, s'assurer ma conquêt-e. (( Celle que i'ai choisie a bien moins de jargon ;

{( Elle est sensible, douce, sage ; « Elle saura conduire sa maison, « Et n'est point étrangère aux détails du ménage ; « Voilà ce qui me plaît. Tiens, nous sommes mar-

[chands, « Tâchons sur notre état de régler nos penchants. <( Ma femme aura le som de la dépense ; « Qu'elle ait de l'ordre, et j'aurai du crédit.

(( Mais on a moins de confiance

« Dans celle qui fait de l'esprit.

« — Allons, tu veux rire, mon frère,

(( L'esprit n'a jamais rien gâté.

(( Ma future, sans vanité,

(c Fait des romans comme Voltaire,

« C'est un prodige, en vérité !

(( Celle, dont la plume éloquente

u Peint les sentiments les plus doux,

(( Doit avoir une âme brûlante

« Pour ses enfants et son époux. »

Après avoir, suivant l'usage.

Ri de ce que l'autre disait, Chacun suivit son goût et se mit en ménage

Avec celle qui lui plaisait.

Pendant les premiers temps, chacun se félicite. Notre cadet, surtout, se trouve fort heureux ;

LA FEMME AUTEUR 103

Pour sa femme brûlant toujours des mêmes feux,

A chaque instant il la prône, il la cite. Chez son frère, souvent, accourant tout joyeux :

« Tiens, » lui dit-il, « lis cela tout de suite, « Cest de ma femme... Hier elle a fait un sonnet !.. (( Et la tienne ?... — La mienne, elle a fait un

[bonnet « Pour l'enfant cxue bientôt, j'espère, elle me

[donne.

« — Mais avant peu, je crois, je serai père aussi. {( Ma femme des enfants s'occupe, Dieu merci !

« Il faut voir comme elle raisonne !

<( Sur l'éducation elle fait un traité, (( Elle y mêle des vers et de la métaphore. <( — La mienne veut nourrir ; elle ne pense encore (( Qu'à prendre soin de sa santé. ))

Nos deux maris deviennent pères.

Cette fièvre qu'on nomme amour

Après l'hymen ne dure guères, Ou ses accès sont moins fréquents de jour en jour. Mais, tandis que l'aîné fait toujours bon ménage.

Chez le cadet gronde l'orage :

A rimailler, à composer,

Son épouse passe sa vie.

De ce train le mari commence à se lasser. Quand il veut déjeuner, on fait une élégie,

Qu'il faut avant tout terminer ;

Le soin d'une tendre romance De deux heures souvent recule le dîner,

Et, pour rêver à quelque stance.

Madame, chaque soir, s'en va se promener.

Sa maison semble lui déplaire.

Les valets y font tout ; l'argent est délaissé ; Sans qu'on sache comment, l'argent est dépensé ;

Quand l'époux veut parler affaire.

On lui lit le premier chapitre d'un roman,

Ou d'une comédie on lui conte le plan. Le mari désolé s'en va trouver son frère

En s' écriant : « Tu me l'avais bien dit ! « Pour un simple bourgeois ma femme a trop

[d'esprit.

« Mon commerce est perdu !... Parle, que faut-il

[faire ?

« — Il faut montrer du caractère.

« Ciiez toi, dis-tu, tout est à l'abandon ; (( Viens, conduis-moi dans ta maison, (( C'est là que je prétends t'instruire. » On arrive chez le cadet :

Madame était dehors ; droit à son cabinet Le frère aîné se fait conduire.

Là, prenant complainte et sonnet, Idylle, madrigaux, roman, stance, élégie, De tout cela ne faisant qu'un paquet Notre homme v met le feu... Le pauvre époux

[s'écrie :

« Que va dire ma femme en voyant tout cela ? « — Qu'importe ce qu'elle dira, (( Si nous guérissons sa manie !

(( Je reviendrai demain, de ce grand coup d'éclat « Voir quel sera le résultat. »

Le lendemain, en effet, chez son frère H se rend de bonne heure : il le voit tout joyeux

Qui dans ses bras et l'embrasse et le serre En disant : (( Grâce à toi, je vais donc être heu-

[reux !

(( — Quoi ! )) dit l'autre, « déjà ton épouse est

[guérie « De son goût pour la poésie ?

« — Ah ! bien mieux que cela, mon cher, elle est

[partie.

« — Comment, ta femme ? — Elle a quitté ces

[lieux.

« D'abord ses transports furieux

LA FEMME AUTEUR

(( Ont failli me coûter la vie !

Puis elle s'est calmée, et* cette nuit enfin, Me laissant pour adieu cet écrit de sa main, <( Elle est passée en Angleterre, (( Oii, tout à son aise, elle espère « Suivre désormais son penchant, (( Et, dans cette terre classique

- Ah ! bien mieux quecela,monclier.

(P. lOi.

(( Des démons et du romantique, Oublier qu'elle fut l'épouse d'un marchand. Qu'elle suive son goût, qu'elle fasse à sa tête !

(( Femme qui laisse époux, enfant,

({ Mérite peu qu'on la regrette.

« De tes avis j'aurais dû faire cas : Non, une femme auteur ne me convenait pas, Et tout différemment j'élèverai ma fille. J'estime les beaux-arts, mais enfin je conçois Que ce qu'il faut d'abord, à nous autres bour-

Lgeois

« C'est une mère de famille. »

Caroline, jeune brodeuse, Habitait un petit réduit.

Où de son travail le produit Suffirait pour la rendre heureuse.

Comme elle sortait du berceau.

Les protecteurs ue son enfance Etaient descendus au tombeau, Xe lui laissant que l'innocence Pour bien^ pour unique trésor; Ajoutez-y taille bien fine, Tendre regard, voix argentine Et puis d'autres appas encor.

Que l'on voyait croître avec l'âge, Comme moi vous direz, je gage, Ah ! pauvre enfant, ce trésor-là A bien des gens va faire envie !...

Dès que l'on voit fille jolie.

C'est à qui le lui volera.

Mais, dans sa petite chambrette, Caroline, riant, chantant.

Ne s'occupe point d'amourette.

Et s'endort en se promettant De ne jamais prêter l'oreille Aux tendres propos d'un amant.

On croit tenir un tel serment ; Mais tôt ou tard le cœur s'éveille Aux charmes d'un doux sentiment.

Ne jurez pas chose impossible:

Aimable enfant, moins de fierté, Ce n'est pas pour être insensible Que l'on vous donna la beauté.

Dans la maison oii Caroline Habite tout près du grenier.

Un jeune homme de bonne mine Vient de se loger au premier.

Il a vingt ans, de la tournure..

De l'esprit, mais peu de talents, Une aimable et douce figure.

Un grand ton, des dehors brillants.

Sa fortune est considérable.

Mais il sait la mener grand train...

C'est le jeu, les chevaux, la table!

Ne songeant point au lendemain ; Gustave passe ainsi sa vie.

Courant de plaisir en plaisir.

Et n'ayant jamais eu l'envie Ni le projet de réfléchir.

Il n'est point pour lui de cruelles; Les amours volent sur ses pas...

Treuve-t-il des femmes fidèles ?

Je ne vous l'affirmerai pas.

L'amour sincère, la constance Grâce au ciel, ne s'achètent point ; Et plus d'un richard sur ce points Sera toujours dans l'indigence.

Il pense qu'avec son argent, A ses désirs rien ne s'oppose !...

Mais l'amour est la seule chose Qui se double en se partageant.

Ce Dieu, d'une humeur singulière, Que l'on ne fixera jamais.

Souvent préfère une chaumière Aux lambris dorés d'un palais.

En allant porter son ouvrage

En descendant son escalier,

Caroline, sur son passage,

Voit notre élégant du premier,

Qui, d'abord, sans y prendre garde,

Passe près du joli minois ;

Puis le lendemain la regarde.

Puis veut causer une autre fois.

Découvrant cliaque jour en elle

Des grâces, des charmes de plus,

Gustave, dans ses sens émus.

Eprouve une flamme nouvelle.

Qui doit durer au moins... huit jours [

Mais qu'il croit alors ét-ernelle !

Le plus inconstant dit toujours :

(( Cette fois je serai fidèle. ))

Epris d'un nouveau sentiment.

On jure d^ aimer pour la vie !

Et, pour une autre, l'on oublie

Que l'on a fait pareil serment.

D'ailleurs une simple brodeuse

Doit s'estimer par trop heureuse !

De fixer un si beau monsieur !

Cesl ce qu'il se dit, j'imagine.

Prends garde, pauvre Caroline,

N'écoute pas ce séducteur.

Mais d'où vient donc qu'en ta chambretto

Tu n'as plus ta joyeuse humeur ?

Tu parais rêveuse, inquiète.

Tu ne sais plus ce que tu fais ;

Quittant l'ouvrage de la veille

Tu veux chanter... et tu te tais ;

A la porte, prêtant l'oreille.

Vingt fois tu quittes ton métier ;

Puis, jusqu'au bas de l'escalier Tu descends pour la moindre chose En disant : « Si jamais il ose <( Me reparler de son amour, « Je saurai lui dire à mon tour « Que tous ses propos seront cause « Que je quitterai ce séjour. »

Prends bien garde, pauvre petfte Ah ! si tu pensais tout cela.

Tu ne descendrais pas si vite Quand passe ce beau monsieur-là.

Des vains projets de la fillette

On devine ce qui s'ensuit :

Bientôt jusque dans sa chambrette

Notre jeune homme la poursuit ;

D'abord on lui ferme la porte...

Puis, on l'écoute un seul moment...

Et puis l'amour enfin l'emporte,

Et l'on se fie à son serment.

On est crédule quand on aime.

Gustave est tendre, plein d'ardeur,

Et pour cueillir si belle fleur

Il monte avec joie au sixième.

Au grand monde donnant le jour,

II suit le même train de vie :

Jouant, faisant mainte folie,

Et gardant la nuit pour l'amotir.

H trouve près de Caroline

Beauté, fraîcheur, taille bien fine,

Sentiment vrai, cœur sans détour.

Et pourtant, ingrats que nous sommes I

Tout cela ne nous suffit pas...

L'inconstance a donc des appas

Qui doivent subjuguer les hommes 1

Souvent un minois chiffonné

Nous fait quitter femme jolie;

Et pour un cœur cent fois donne, Nous trahissons fidèle amie.

Déjà Gustave, au bout d'un mois.

Dans son amour n'est plus le même; Quand il faut monter au sixième.

Monsieur y regarde à deux fois ; Tandis que la pauvre petite.

L'oreille au guet... le oou tendu...

Ecoute... et pour le voir plus vite, Déjà vingt fois a descendu.

Mais ailleurs trouvant d'autres charmes, Près d'elle il cesse de venir !...

Pauvre enfant ! que de jours de larmes Paîront quelques nuits de plaisir !

Sans se permettre un seul murmure, Caroline souffre en secret.

Son cœur fier cache sa blessure ; Et, si l'ingrat la rencontrait.

Loin de lui laisser voir ses larmes.

Elle le fuirait : en amour, Femme qui se plaint chaque jour Perd chaque jour de nouveaux charmes.

Mais quand vient l'heure où chacun dort. En silence, dans la nuit sombre, Quittant son obscur corridor Caroline descend dans l'ombre Jusqu'à la porte de celui Qui jadis accourait près d'elle Brûlant d'amour... Ce temps a fui !

Mais elle adore l'infidèle.

S'asseyant devant le séjour Où l'ingrat sans elle repose, Elle rêve à ses nuits d'amour:

Dit : <( Il est là... » C'est quelque chose D'être auprès de l'objet aimé :

Quoique privé de sa présence.

Le cœur, en secret ranimé, Sent moins vivement sa souffrance Quand, pour adoiicir son ennui.

Elle dit : <( Je suis près de lui. » C'est encore une jouissance. Dans le tourbillon des plaisirs, Volant de conquête en conquête.

Satisfaisant tous ses désirs, Suivant toujours sa folle tête, Gustave tombe en peu de temps De l'opulence dans la gêne.

Cherchant à se tirer de p«ine, Il joue, et des coups éclatants Achèvent bientôt sa ruine.

Caroline descend jusqu'à la porte de celui. .. 'P. 110.

Il n'a plus rien, et des huissiers.

Des recors et des créanciers La troupe chez lui s'achemine.

Gustave court chez ses amis, Chez ses élégantes maîtresses Mais il a perdu ses richesses :

Chez aucun d'eux il n'est admis.

De Caroline à l'instant même Le souvenir s'offre à ses yeux; C'est lorsque l'on n'est pas heureu:»

Qu'on pense à celle qui nous aime.

Dans le bonheur on est ingrat.

Cela n'est pas à notre gloire !

Mais le malheur qui nous abat Xous rend toute notre mémoire.

Gustave remonte au grenier.

Il entre, et dit à la petite :

« Je n'ai plus d'asile au premier :

({ J'ai tout perdu, chacun m'évite-.

<( Je ne sais oti porter mes pas... »

Caroline court dans ses bras •

Cédant au plaisir qu'elle éprouve :

(( Ah ! )) dit-elle, u je te retrouve,

(( Je ne t'adorai que pour toi !...

u Cher ami, reste près de moi !

« Pour embellir ton existence

« Je travaillerai nuit et jour !...

« Va, l'on ne sent pas l'indigence

« Quand le cœur est brûlant d'amour. »

Touché de sa vive tendresse,

Gustave la tient sur son cœur ;

De son amant une caresse

Lui rend la vie et le bonheur.

Désormais il vivra près d elle :

Plus de chagrin, plus de soupirs I

Redoublant d'ardeur et de zèle

Pour contenter tous ses désirs,

Souvent, la nuit, quand il sommeille,

Caroline travaille et veille ;

Si, par la fatigue, nn moment

De ses mains tombe son ouvrage...

Elle regarde son amant.

Et retrouve tout son courage.

Le temps passe; mais, en secret, Gustave soupire... il s'ennuie; Et ce nouveau genre de vie Déjà l'attriste et lui déplaît.

Il regrette son opulence Et tous les plaisirs de l'aisance; En y songeant, son cœur s'émeut.

N'est pas philosophe qui veut.

L'amour de sa jeune maîtresse N'est pas assez pour son bonheur.

Il veut lui cacher sa tristesse, Mais elle sait lire en son cœur.

Elle devine sa souffrance.

Et se dit : (( Il n'est point heureux ! (( Hélas ! mon amour, ma constance, (( Ne suffisent pas à ses vœux. »

Gustave reçoit un message;

On lui propose un mariage

Qui peut l'enrichir tout à coup.

Une jolie et riche veuve

Trouve le jeune homme à son goût.

Pauvre Gustave! quelle épreuve!

Il cache avec soin cet écrit.

Mais soir et matin il le lit.

Pourra-t-il quitter Caroline,

Qu'il fut trop heureux de trouver?...

La pauvre enfant, qui se chagrine

De le voir souvent rêver.

lU CONTES

Désire en pénétrer la cause-

Une nuit, pendant qu'il repose^

Le billet vient frapper ses yeux :

Lisant le projet qu'il renferme :

« Ah ! » dit-elle, « qu'il soit heureux!

<( A ses ennuis mettons un terme.

« Il craint de déchirer mon cœur...

« Il faut que je me sacrifie...

u J'en mourrai, mais pour son bonheur

« Ne dois-je pas donner ma vie?... »

Dissimulant tout son chagrin, Elle attend le jour en silence, Brûlant déjà d'impatience D'accomplir son secret dessein.

Le jour vient: elle sort soudain.

Depuis une heure elle est absente Quand un Savoyard se présente Porteur d'une lettre, qu'il dit Devoir remettre à Caroline.

De ses mains arrachant l'écrit, Gustave, en tremblant, l'examine, Puis, renvoyant le messager, Il cède au désir qui le presse; Il lit... De sa jeune maîtresse Un autre amant ose exiger Un rendez-vous... « Femme infidèle !

• « Quand je craignais de l'affliger, « C'est moi qui suis trahi par elle!... Dit Gustave. Dans ce moment Caroline, d'un air timide.

Revient auprès de son amant.

Des noms de fausse, de perfide, Gustave l'accable aussitôt ; Elle ne répond pas un mot Et cherche à lui cacher ses larmes. (( Adieu, » dit-il ; « à vos attraits

« Qu'un autre amant rende les armes, « Moi, je vous quitte pour jamais! »

Pour vivre au sein de l'opulence Gustave a formé d'autres nœuds.

Caroline le sait heureux, Elle supporte sa souffrance.

Mais ses larmes et sa pâleur Trahissent sa peine cruelle; Un souvenir perce son cœur :

Hélas!... il la croit infidèle

Déjà deux ans sont écoulés;

Gustave vit dans la mollesse,

Et pourtant ses joui^ sont mêlés

Et de regrets et de tristesse.

Pour sa femme il n'a point d'amour;

Elle est jalouse, querelleuse.

Près d'elle, son cœur, chaque jour,

Songe à la petite brodeuse,

Lorsqu'il devient veuf à son tour.

Maître d'une grande fortune

Et de Caroline occupé,

n répète : (c Elle m'a trompé ) «

Et ce souvenir l'importune.

Un jour, il trouve en son chemin

Le petit porteur de la lettre

Qui cause encor tout son chagrin.

Pour de l'or il lui fait promettre

De lui dire la vérité;

L'enfant, avec sa naïveté,

Répond que l'écrit cacheté

Venait d'une femme jolie

Qui pleurait en le lui donnant.

« Se pourrait-il ! O mon amie !

« Je devine tout maintenant... »

Et Gustave dans son ivresse.

D'amour, de plaisir rayonnant, Court, vole aux pieds de sa maîtresse En s'écriant : (t Pardonne-moi (( D'avoir pu te croire infidèle!.., (( — J'ai dû TOUS rendre votre foi, « Soyez heureux, )> lui répond-elle; (( A souffrir mon cœur se résout...

(( — La mort vient de briser ma chaîne « Pour jamais l'amour me ramène t( Près de c«lle à qui je dois tout ! »

On doit penser, à ce langa\ge, Si Caroline s'opposa ; L'amour forma leur mariage, Et près d'eux ce dieu se fixa.

Alors la petite brodeuse Recouvra fraîcheur et beauté ; Chacun en la voyant heureuse Dit : (( Elle l'a bien mérité ! »

mmmmmmm^mmm

LE LIVRE DU DESTIN

De Jupiter, un jour, pour célébrer la fête,

Les dieux vont donner un festin.

Dans rOlympe déjà tout s'agite : on apprête Un repas somptueux en l'honneur de Jupin :

Chaque mets doit être divin.

On lui ménage des surprises; Chacun prétend offrir un plat de sa façon; Pour les soufflés au riz Vulcain est en renom, On sait que Jupiter aime les friandises; Pomone doit fournir un dessert assorti,

Thémis prépare des charlottes,

Apollon tourne le rôti.

Bacchus porte le vin et Junon les compotes;

L'Amour promet d'avoir des fruits;

Esculape fait des coulis; Neptune offre un saumon; Hébé, mieux que per-

[sonne^

Prétend faire des pets-de-nonne.

Au vieux Plutus il faut des cornichons,

Priape aura des écrevisses; Erato doit offrir un potage aux croûtons ;

Vénus se charge des épices; Mercure, enfin, plus gourmand que gourmet, Descend chercher des homards chez Chevet.

Bref, tout est pour le mieux, rien ne manque au

[banquet.

Jupiter, très sensible à cette politesse,

Se montre de fort belle hument;

Au repas chacun fait honneur :

On mange, on rit, on boit, on nargue la tristesse,

Puis, au dessert, on chante son couplet.

Apollon accorde sa lyre,

Il improvise, et la fête Tinspire ; Euterpe l'accompagne avec son flageolet.

Tout en chantant on fait mainte folie;

On trinque avec le jus divin ;

Et si souvent on sable l'ambroisie,

Que l'on va de travers à la fin du festin.

Mars et Vénus quittent la table.

Ils s'éclipsent sans être vus.

Auprès de Ganymède Uranus fait l'aimable;

Minerve parle, on ne l'écoute plus.

Bacchus est tombé sous sa chaise;

Priape et Junon sont d'accord ; Thémis n'y voit plus clair; Flore est mal à son

[aise ;

Momus chante, Vulcain s'endort.

A ses voisins Esculape s'accroche ;

Mercure, quoiqu'il soit en train,

Par habitude, en quittant le festin,

A mis son couvert dans sa poche.

(( Oh ! oh : » dit Jupiter, (c je ferai bien, je croi,

(( De passer un moment chez moi.

(( Tout ce bruit me porte à la tête... « C'est égal, on m'a fait une superbe fête! « Les mets étaient exquis... D'où vient que pour

[marcher

(( Tout me tourne... Allons nous coucher... u Etourdi que je suis, je laissais sur ma chaise (( Mon livre des destins, que je veux consulter « Pour savoir si demain je dois bien me porter...

LE LIVEB DU DESTIN 119

« Et s'il faut que le vent s'apaise.

« Je vais le mettre sous mon bras...

« De crainte d'accident, n'allons qu'au petit

[pas... »

Jupiter prend le livre et se remet en route;

Mais il tâtonne... il n'y voit goutte, Et ne s'aperçoit pas, au milieu du chemin,

De la perte qu'il vient de faire :

Car le grand livre du destin, En glissant de son bras, est tombé sur la terre. Tandis que chez les dieux on ne se doute guère

Du malheur qui vient d'arriver,

Devinez qui vient de trouver Ce livre redoutable où l'avenir, d'avance, A tracé des mortels la chétive existence, De féroces bandits, voleurs de grands chemins, Ramassent dans un bois le livre des destins,

Attirés par sa couverture

Qui brille du plus vif éclat.

Le capitaine dit : (( Vivat !

« C'est quelque plat d'or, je le jure, « Que l'on aura laissé tomber d'une voiture. »

Mais quel est leur étonnement,

Quand, regardant plus attentivement.

Ils ne découvrent qu'un grand livre !

Le capitaine l'ouvre et s'écrie aussitôt : « Ventrebleu ! nous avons trouvé là le gros lot! u Ce livre nous apprend comment nous devons

[vivre, « Il contient notre sort. )) Les voleurs, sur ce mot.

Courent auprès du capitaine.

Tout homme est curieux de savoir son destin. Espérant n'y trouver que du plaisir sans peine. « Un instant, » dit le chef, « il faut dans ce bou-

[quin

« Qu'auparavant je cherche mes articlesce Qui de vous me prête des besicles ?

120 OONTBS

u Je lis si rarement que je n'y vois plus clair. <( — Tenez, » dit un voleur, a je n'aurai, eapi-

« Que ce lorgnon volé d'hier, [taine

(( Et seulement à cause de la chaîne.

« — Donne-moi ton lorgnon... Il me va tout de

[go :

« C'est justement mon numéro. ))

Le brigand feuillette, examine ;

Il trouve enfin l'arrêt rendu.

Et lit : Pour prix d'un nouveau crimes

Dans huit jours tu seras pendu.

« La peste soit de l'ordonnance! »

Dit le bandit avec fureur.

Après le chef, chaque voleur De son destin veut prendre connaissance.

Mais bientôt tous en ont regret :

C'est toujours Téchafaud que le sort leur promet. Chacun s'écrie : (( Au diable la trouvaille! (( Ce livre-là ne contient rien qui vaille !

(( Il dégoûterait du métier !

(( Il faut le vendre à l'usurier. »

Deux brigands aussitôt se rendent à la ville, Où, pour avoir un accès plus facile, En tous temps les voleurs, gens de précautions. Avec les usuriers ont des relations.

Chez l'un d'eux nos voleurs vont offrir le grand

[livre-

L'usurier dit : (( Je n'en veux pas ;

« De l'esprit je fais peu de cas.

« — Ce livre vous apprend comment vous devez

[vivre.

— Parbleu! je le sais bien, c'est avec de l'argent.

'( On ne vend plus ni livre ni brochure.

— Mais payez-nous au moins la couverture...

(( Vous n'auriez pas cela sans ur besoin urgent!

— La couverture soit. — Voyez, c'est magni-

[fique !

LE LIVRE DU DESTIN l2l

— Oui, mais je lui crois peu de valeur numérique; (( Cela me fait l'effet d un moiré métallique... » Après avoir longtemps marchandé le destin, L'usurier des voleurs l'a pour fort peu de chose.

Dès qu'ils sont éloignés, soudain A feuilleter dedans notre homme se dispose, En se disant : « J'ai fait un marché d'or!

« Ce livre est vraiment un trésor!...

« Connaître l'avenir!... c'est l'art de la cabale,

<( C'est la pierre philosophale !

« Heureux secret ! Voyons d'abord

(( Ce que me réserve le sort. »

Et l'usurier, cédant à l'humaine faiblesse,

Sur le livre cherche son nom :

Il parcourt à la hâte... il dévore... il se presse...

Et trouve enfin : T\i mourras en prison. «En prison! non, morbleu! que le diable t'em-

[porte! )> Dit l'usurier, que la frayeur transporte.

(( Ce livre-là ne contient rien de bon ; <( Je gage qu'il est faux. Tâchons de le revendre, « En disant, cependant, qu'il ne trompe jamais. « Le seigneur, mon voisin, pourra, je crois, le

[prendre.

<( Pourvu que je fasse mes frais, « C'est tout ce que je veux. C'est vingt francs

[qu'il me coûte, « Pour mille en le donnant je me montre obli-

[ géant,

« Et je rentre dans mon argent. »

Sur ce, le juif se met en route.

Sous sa vieille pelisse il cache le destin,

Et, certes, personne, en chemin.

Ne devine que son sort passe.

Près du seigneur il est admis.

— « Monseigneur, excusez, de grâce ».

Dit l'usurier, (( si je me suis permis De venir devant vous; mais j'ai là quelque chose

(( De précieux; vous êtes amateur, (( J'ai cru devoir l'offrir à Votre Honneur. (( C'est du rare, du beau, c'est dans le grandiose!

— Voyons, drôle, coquin, montre-moi cet objet.

(( C'est quelque vieille friperie.

— Ah ! monseigneur, vous allez, je parie, (( Etre enchanté; vous saurez le secret

(( De l'univers... C'est vainement impayable.

« C'est la chose unique, introuvable,

ce Qu'un hasard seul fait tomber dans mes mains;

(( Enfin, le livre des destins.

— Je crois que ce fripon veut rire...

— Xon, monseigneur, voyez, son seul aspect (( Nous éblouit, nous frappe de respect.

— Et là-dedans tu dis que l'on peut lire

« Ce qui doit arriver? — Pas un fait n'est- omis!

— Et combien en veux-tu? — Mille francs; je

[vous jure « Que c'est là ce que j'ai payé la couverture; « Car, pour le reste, c'est sans prix. »

Le marché se conclut. L'usurier se retire En se frottant les mains. « Parbleu, » dit le sei-

[gneur, (( Je vais me marier, c'est le cas de m'instruire ; (( D'avance de mon sort savourons la douceur. (( Ma future m'adore ; elle est jolie, aimable; « Je suis riche, bien fait, d'un physique agréable, « Et l'avenir ne doit m'annoncer que bonheur. » Dans le grand livre il cherche avec courage, D'y trouver le bonheur étant bien convaincu. Il lit enfin : Après six mois de mariage Ta femme te fera cocu.

« Oracle impertinent ! » dit-il avec colère, Jetant d'un coup de pied le livre loin de lui;

LE LIVRE DU DESTIN

Tenez, bonhomme, acceptez ce cadeau. (P. lî!4.)

(( Qu'on coure après ce juif; il faut dès aujour-

[d'hui (( Que cent coups de bâton deviennent son salaire;

(( Et vous, laquais, allez soudain « Me mettre dans le feu ce livre du destin. »

Les valets emportent le livre;

Mais l'un d'eux, en le regardant,

Dit : « Xotre maitre nous le livre; « Au lieu de le brûler, on peut en le vendant

« En tirer encore quelque cliose. )> Un charlatan passait : le laquais lui propose

De l'acheter; lui cédant le destin

Pour une bouteille de vin.

Le charlatan, charmé de son emplette, Se dit : Tous ces gens-là ne sont que des nigauds ;

(( Quant à moi, ma fortune est faite. »

I2i» CONTES

Avec une trompette attirant les badauds, Notre homme annonce à la foule étonnée Qu'il prédit l'avenir; que par son art divin

On peut du soir au lendemain

Etre au fait de sa destinée.

Chacun court chez le charlatan.

Bientôt, grâce à son talisman,

Il fait une fortune immense.

Il dit la vérité, ne se trompe jamais; Par sa voix du destin on entend les arrêts Mais qu'en arrive-t-il? D'une telle science On s"étonne, on s'eftraye; on dit : C'est un sor-

[cier.

Un homme qui sait tout est un suppôt du diable.

Ce n'est donc plus qu'un misérable

Qu'il faut punir de son métier.

Le charlatan, dans de vives alarmes, Se sauve, en emportant le destin sous son bras. Mais le destin est lourd, et sur ses pas Notre homme croit toujours entendre les gen-

[d armes.

Chez un vieillard, dans le fond d'un hameau, Il se décide à laisser le gros livre.

« Sans lui, dit-il, j"ai de quoi vivre: c( Tenez, bonhomme, acceptez ce cadeau

« C'est le destin que je vous laisse,

(( C'est un livre fort précieux!

(( Mais je vais loin; le temps me presse, « Et le garder me semble dangereux. »

Le charlatan est loin. Pendant que sur la terre

S'est passé cet événement.

Retournons chez les dieux. Tout est en mouve-

[ment

Auprès du maître du tonnerre:

Le lendemain du jour où l'on a riboté,

Jupiter cherche son grand livre.

LE LIVRE DU DESTIN 135

a Morbleu! dit-il, je l'avais emporté; M H ne se trouve plus : comment allons-nous vi-

[vre ?

« Du diable si je sais quelle marche il faut suivrai

« Allons, Mercure, eh, ! vite, holà I « Il me faut mon destin; il m'est fort nécessaire.

« Tu vas te rendre sur la terre,

<( Il aura roulé jusque-là.

« Pour le ravoir, montre ton savoir faire, « Promets beaucoup; ensuite nous verrons M Si sur le livre il est écrit que nous tiendrons. »

Mercure part ; il court le monde,

Après avoir cherche de toute part,

Dans une retraite profonde H trouve le destin chez un pauvre vieillard.

— Rendez-moi ce livre, mon père, »

Dit Mercure au bon solitaire,

Qui reposait sur un banc étendu.

« Il appartient aux dieux; et, s'il vous est connu, « Vous savez que du sort il contient le langage.

— Ah! dit en souriant le sage, « Prenez-le, je ne l'ai pas lu!...

— Quoi, vraiment... pas même une page?

« — Si dans ce livre je lisais, a M'auriez-vous vu dormir en paix ?

— Que voulez-vous que je vous donne « En échange de sa valeur?

— Rien. — Quoi! rien?... — Non, c'est de bon

[cœur « Seigneur, que je vous l'abandonne.

(( Avoir le don de l'avenir, « Pour les mortels serait un art funeste I « Jouissons du présent; gardons le souvenir « Qui nous rappelle un moment de plaisir;

« Fermons les yeux sur tout le reste!

« Voilà, je crois, le moyen d'être heureux. « — Vous êtes sage. — Je suis vieux, {( Et ce livre à mes yeux ne vaut pas une obole! « Avec votre destin, retournez vers les cieux. »

Le vieillard se rendort, et Mercure s'envole.

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