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Contes philosophiques. Introd

On trouvera réunies dans ce volume quelques-unes des meilleures nouvelles qu'aient écrites Balzac. Elles offrent ce caractère, rare dans l'histoire de la littérature, d'être égales en beauté à ses grands romans. Il est à remarquer en effet que le talent du récit court et celui du récit long ne se rencontrent pas souvent chez un même auteur. Pour citer quelques exemples empruntés seulement à la France, l'un des meilleurs faiseurs de nouvelles que nous ayons eu, Mérimée, a été incapable de composer un roman de la longueur d'un volume. George Sand, tout au contraire, n'a jamais su ramasser un drame dans les dimensions resserrées de cinquante pages. Stendhal était comme elle, et comme elle Alexandre Dumas. Même chez les auteurs qui ont possédé l'un et l'autre don, il y a toujours eu disparité des deux génies. Flaubert n'a été qu'un nouvelliste très distingué, le Cœur Simple en témoigne. Il était un romancier supérieur. Ce fut l'inverse pour son plus brillant disciple, Guy de Maupassant. Balzac, lui, manie les deux formes avec une maîtrise pareille et qui n'est pas seulement un résultat d'une puissance innée. Ayant profondément étudié la technique de son métier, il savait qu'une nouvelle n'est pas un roman court et qu un roman n'est pas une longue nouvelle. En quoi consiste exactement cette loi de différenciation ? Nul doute qu'il n'ait essayé de s'en rendre compte. Quand on l'a beau'coup pratiqué, on reconnaît que sa faculté créatrice se doublait d'une faculté critique non moins exceptionnelle. Les conseils qu'il met dans la bouche de

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son Daniel d'Arthez exhortant Rubempré suffiraient à le prouver. Mais tandis que l'esprit critique s'exerce, chez la plupart de ceux qui en sont doués, sur des œuvres faites, Balzac, lui, l'exerça sur des œuvres à faire. Il s'en servit cmtime d'un instrument de création au lieu de l'employer à un simple contrôle. Dans ce discours de d'Arthez qui contient une théorie du roman historique, notez avec quelle minutie les problèmes de facture sont abordés : « Vous commencez, comme Walter Scott, par de longues conversations pour poser vos personnages. Quand ils ont causé, vous faites arriver la description et l'action. . . . Renversez moi les termes du problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiqjtes chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue. » Ouvrons maintetiant la Comédie humaine. Voila le secret de ces débuts descriptifs : celui i^' Eugénie Grandet, celui du Père Goriot, celui de Béatrix, où, la plume de l'écrivain rivalise avec le pinceau du peintre, pour brosser un tableau, — vieille rtte d'une ville abandonnée de province, coin perdu d'un antique quartier Parisien. Voici maintenant le secret de ces brusques entrées en matière, qui ouvrent Une Ténébreuse Affaire, La Duchesse de Langeais, Splendeur et Misères des Courtisanes, — je cite au hasard— « Entrez tout d'abord dans l'action. Prenez-moi voire sujet, tantôt en travers, tantôt par la queue. Enfin, variez vos plans, pour n'être jamais le même. » Ce renouvellement systématique, Balzac n'a jamais cessé de le rechercher. Il n'a pas, comme tous les autres romanciers, un ou deux types de roman. Il en a vingt. Le Cousin Pons est construit sur une autre échelle que La Cousine Bette, le Ménage de Garçon aue le Curé de Tours, le Médecin de Campagne que le Curé de Village. Je choisis, à dessein cette fois, des morceaux rangés par l'auteur lui-même dans des groupes parallèles. Quand on a constaté cette force

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de parti pris réfléchi, on se rend compte que le romancier n'a pas pu ne pas raisonner également les procédés d'après lesquels il a établi ses nouvelles. Celles qui sont rassemblées ici permettent de dégager quelques-uns de ces procédés, et par contre-coup, de mieux comprendre en quoi consiste essentiellement la diversité de deux espèces littéraires, si l'on peut dire, trop souvent confondues.

Un premier caractère frappera tous les lecteurs de ce recueil : la qualité tragique des sujets. Ce caractère se retrouve dans les nouvelles les plus célèbres de Mérimée : Matteo Falcone et l'Enlèvement de la Redoute. De ce point de vue quatre de ces récits de Balzac sont bien significatifs : El Verdugo, Un Épisode sous la Terreur, le Réquisitionnaire et la Grande Bretèche. La raison de cette préférence donnée aux sujets violents sur les autres dans des récits de brève dimension est facile à concevoir. La terreur est de toutes les émotions humaines celle qui a le moins besoin du temps. Le sursaut est même la condition la plus favorable à sa naissance, comme la durée la condition la plus favorable à sa guérison. Un long roman ne peut la produire que par accident. Une courte nouvelle y excellera précisément parce qu'elle est courte. Elle ne comporte ni préparations ni développement. Plus un fait tragique est inattendu, plus il nous étreint d'une angoisse forte. Il y a donc avantage à ce que le sujet d'une nouvelle soit aussi étonnant qu'il est terrible. Balzac a nettement discerné cette loi. Un fils qui se trouve obligé de se faire le bourreau de son père, puis sur l'ordre de ce père, de tous les siens — un autre bourreau, professionnel celui-là, cherchant, après l'exéciitiqn de Louis XVI. un prêtre proscrit afin qu'une messe soit dite à l'intention du roi-martyr — une mère attendant, sous Robespierre, son fils fugitif folle d'anxiété parmi les soupçons qu'elle sent dressés autour d'elle de toutes parts, croyant reconnaître son enfant dans un jeune

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homme dont on lui annonce la venue, et tombant morte de douleur quand elle constate que ce n'est pas lui — un mari faisant murer un cabinet de toilette où se cache l'amant de sa femme, et celui-ci se laissant ensevelir vivant, plutôt que de dénoncer par sa présence la faute de sa maîtresse — ce sont là des thèmes qui ressortissetit, semble-t-il, au mélodrame. Balzac les prend comme matière à ses nouvelles, parce qu'il sait bien qu' ainsi condensés, ils produisent leur plein effet de saisissement et d'épouvante, v. Après ce récit » dit il en terminant la Grande Bretèche, qu'il a mise dans la bouche d'un médecin causant à souper, « toutes les femmes se levèrent de table et le charme sous lequel les avait tenues Bianchonfut dissipé par ce mouvement. Néanmoins quelques-unes d'entre elles avaient eu quasi froid en entendant le dernier mot. » Cette formule résume la sorte d'impression que l'auteur demande le plus souvent à cet art de la nouvelle. Le choix de ses sujets ne s'explique pas autrement.

J' employais tout à l'heure le mot de mélodrame. Il indique que cette conception ne va pas sans un danger. La singularité et la violence des événements risquent, en saisissant le lecteur, d'éveiller uniquement en lui un intérêt d'ordre assez bas, presque physique, et tout sensationnel. Un autre risque est V invraisemblance. C'est surtout de ce dernier point que se sont préoccupés certains artistes en nouvelles. Je mentionnerai en particulier Edgar Poe qui a essayé de remédier à ce défaut et d'obtenir la crédibilité par le fantastique. La chose semble paradoxale. Elle se comprend néanmoins. En racontant une aventure terrible su/ un ton de folie et de cauchemar oxi bien encore de caprice, on détruit du coup toutes les objections qui pourraient surgir contre elle. Son invraisemblance même devient alors un des éléments de sa vérité. Balzac n'a ignoré ni ce danger, ni ce moyen d'y parer. Le début de J ésns-Christ en Flandre est

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un excellent exemple de ce procédé qui consiste à situer aussitôt le récit dans un domaine où la comparaison avec le quotidien de la vie n'est plus légitime : « Avouons-le, » dit-il, « cette histoire se ressent étrangement du vague, de l'incertitude, du merveilleux que les auteurs favoris des veillées flamandes se sont amusés maintes fois à répandre dans leurs gloses. . . . Le narrateur y croit . . . Seulement dans l'impossibilité de mettre en harmonie toutes les versions, voici le fait. ...» L'Élixir de Longue Vie commence également par une espèce de lettre au lecteur qui coupe court par avance à toute discussion : ((Au début de la vie littéraire de l'auteur, un ami, mort depuis longtemps, lui donna le sujet de cette étude, que, plus tard il trouva dans un recueil, publié vers les premières années du siècle. Selon ses conjectures, c'est une fantaisie due à Hoffman de Berlin. . . . » Et la suite. . . . Avec quels arguments mettrez-vous en doiite un incident présenté ainsi? Ce procédé a l'inconvénient de ne point résoudre la première des deux difficultés que j'indiquais. S'il donne au récit un caractère plus fort de crédibilité, il ne l'empêche pas de demeurer sensationnel. Balzac s'est donc demandé comment charger une nouvelle de signification, sans aucun des moyens que le roman trouve naturellement à son service, par l'abondance des détails, les digressions du dialogue, l'analyse minutieuse des caractères. Il s'est avisé de deux artifices, très ingénieux et qui valent d'être étudiés d'un peu près. Ils montrent la souplesse de ce beau génie, et ils appellent quelques réflexions importantes. Un de ces artifices a consisté dans l'emploi infiniment habile, de l'histoire générale. Reprenons une par une les nouvelles citées précédemment. Nous trouvons que El Verdugo est un épisode de la guerre d'Espagne, que le Réquisitionnaire pourrait s'appeler comme le récit qui le précède un Épisode sous la Terreur, que La Grande Bretèche est, elle aussi,

un épisode des guerres de l'Empire, puisque le héros est un prisonnier interné en Vendômois. D'autres nouvelles, le Colonel Chabert, l'Adieu, la Vendetta, l'anecdote racontée par Montriveau dans Autre Étude de Femme, s'encadrent de même dans l'Épopée Impériale. L'auteur est parti de cette idée que le petit fait individuel et local qu'il va rapporter prendra aussitôt une ampleur considérable par ce rapprochement. Toutes sortes de visions s'éveillent en nous, dès que certains événements sont évoqués : le siège de Sarragosse, la retraite de Russie, l'exécution de Louis XVI. Balzac le sait. Il va ébranler en nous cette touche secrète. La férocité i'El Verdugo cesse d'être le caprice sanglant d'une imagination échauffée. Elle se raccorde à toute une série d'événements connus dont elle devient le résumé et comme le signe. Par derrière les émotions des personnages du Réquisitionnaire, nous apercevons toutes les victimes de la Révolution et tous les bourreaux. Nous croyons à la réalité du drame qui nous est conté, non seulement parce qu'il nous est conté puissamment, mais aussi parce qu'il a la couleur d'un temps. Il prend sa place dans une case ouverte de notre esprit. Le travail nécessaire dans un long roman pour amener une situation aiguë est ici tout fait par la légende qu'une quantité énorme de documents analogues a créée dans notre pensée, presqu'à notre insu. Aussi voyez comme Balzac est adroit à rappeler, dès les premières lignes de ces récits, la vaste tragédie très authentique qui doit donner une portée d'histoire à l'accident qu'il se prépare à narrer. Dans El Verdugo, il va jusqu'à écrire les lettres, initiales et finales, du nom d'un général qui a réellement commandé la province oii se passe l'action. Dans le Réquisitionnaire, et dès la sixième phrase il a déjà appuyé le cas individuel de son héroïne sur un cas plus général : « En 1793, la conduite de Madame de Dey pouvait avoir les plus funestes résultats. La

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moindre démarche hasardée devenait alors, presque toujours, pour les nobles, une question de vie ou de mort. » Dans l'Épisode les toutes premières lignes qui montrent une vieille dame suivant sous la neige une des rues du faubourg Saint Martin en janvier de cette même année 93, s'achèvent par cette image : « Le quartier était désert. La crainte assez naturelle qu'inspirait le silence s'augmentait de toute la terreur qui faisait alors gémir la France. » // est bien remarquable que les allusions aux grands événements contemporains qui produisent d'habitude dans un long roman une impression de factice, ajoutent au naturel dans un court récit. Rien de plus invraisemblable que le roman historique. Rien qui donne plus une impression de chose vécue que la nouvelle rattachée à l'histoire. Aucune différence peut-être ne démontre mieux le caractère particulier de l'un et de l'autre genre. Une nouvelle est comme un moment découpé sur la trame indéfinie du temps. La durée qui a précédé ce moment et celle qui le suit lui restent extérieures. Que l'auteur les remplisse, ces deux durées, d' événements historiques, ces événements ne seront pas sur le même plan que les événements imaginaires qu'il raconte. Il n'en va plus de même pour un roman. Développé, comme il est, sur une période plus étendue, il doit nécessairement, s'il touche à l'histoire, mélanger les épisodes vrais à ses propres épisodes, c'est-à-dire mettre sur le même plan des événements réels et des événements imaginaires. Cette mosaïque est si défavorable à l'illusion que l'on compterait les œuvres oii elle se recontre et qui donnent cette impression de la vie, première condition de tout récit long ou court.

Le second artifice employé par Balzac est fondé sur une autre différence entre le roman et la nouvelle. Il consiste à poser quelque immense problème à l'occasion d'une brève anecdote, et, ce faisant, à jeter notre esprit dans un monde de réflexions indéter-

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minées. Quand un long récit est consacré à une thèse, il doit conclure. Il est donc nécessaire qu'il épuise les termes divers d'un problème moral et social, s'il en a soulevé un. Il suit de là que le roman à idées est un des genres les plus ambigus qui soient. Il confine sans cesse à la dissertation par cette nécessité d'être complet pour ne pas être partial. Au contraire une nouvelle, par cela qu'elle n'est que le récit d'un fait isolé, n'est pas obligée de conclure. D'une expérience unique un savant ne saurait induire aucun principe général. En revanche l'unicité même de cette expérience peut servir à poser d'une manière aiguë telle ou telle question. Lisez, de ce point de vue, la Messe de l'Athée, et vous admirerez avec quelle vigueur Balzac fait jaillir d'un accident le problème moral qui s'y dissimule. Desplein, un médecin athée, a été soigné dans sa jeunesse avec un dévouement héroïque par un simple porteur d'eau très pieux. Ce porteur d'eau est mort, et le clinicien illustre afin de se conformer au vœu du pauvre homme, fait dire, pour le repos de cette âme, des messes auxquelles il ne croit pas. Balzac ne disserte point. Ce n'est pas un syllogisme qu'il a posé. Mais en achevant la lecture de ces quelques pages, que d'idées ont été remuées en vous ! Tout le problème de l'au delà s'est dressé devant votre esprit : La Foi simple et humble vaut-elle mieux que l'orgueilleuse Science ? Que savent de nous les morts et pourquoi cet instinct indestructible à travers les siècles, qui pousse les vivants à se conformer à leurs désirs? Ya-t-il vraiment des athées et tout incrédule n'a-t-il pas son point de croyance? . . • Lisez le Chef-d'Œuvre INCONNU. . . . Un peintre merveilleusement doué, mais chez qui l'esprit critique fonctionne avec une énergie égale à celle du génie, s'est tellement acharné et pendant tant d'années à mettre sur une toile toutes les intentions entrevues dans sa pensée, qu'il a peu à peu détruit son œuvre en croyant la rendre parfaite. Un

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chaos de lignes et de couleurs, où il est seul à distinguer des formes est le monstrueux résultat de ce passionné et funeste travail. Il n'y a plus rien sur cette toile. L'artiste qui s'en aperçoit la brûle dans un accès de désespoir et il en meurt. Que de questions encore ! fusqu' à quel point le grand talent producteur doit-il avoir la conscience de ses pouvoirs ? N'y a-t-il pas antinomie entre l'intelligence trop lucide et l'énergie créatrice ? L'art ne comporte-t-il pas une portion d'instinct presque animal et que la pensée trop avertie risque de détruire ? . . . Ces discussions et beaucoup d'autres sont enveloppées dans cette anecdote. Balzac vous laisse le soin de les dégager. La nouvelle, ainsi comprise, fait songer à certains effets qui tiennent du tour de force, oit se complurent les artistes de la Renaissance, Mantegna par exemple. Tous les voyageurs qui 07it visité la Brera se rappellent ce Christ mort dont l'anatomie savante tient dans un demi-mètre carré de toile. Oui, qu'elle est petite, cette toile, et que ce tableau est grand ? Je n'ai jamais lu, pour ma part, les belles nouvelles de Balzac, sans que cette comparaison ne s'imposât à mon esprit, et si l'art consiste à imiter la nature, n'est-ce pas son chef -d' œuvre que de créer, comme cette nature elle-même dans ses moindres fleurs et dans ses moindres insectes, tout un monde dans un raccourci prodigieusement exigu d'espace et de matière ?

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