IGNOTIS
Dans un somptueux palais de Ferrare, par une soirée d'hiver, don Juan Belvidéro régalait un prince de la maison d'Esté. A cette époque, une fête était un merveilleux spectacle que de royales richesses ou la puissance d'un seigneur pouvaient seules ordonner. Assises autour d'une table éclairée par des bougies parfumées, sept joyeuses femmes échangeaient de doux propos, parmi d'admirables chefs-d'œuvre dont les marbres blancs se détachaient sur des parois en stuc rouge et con-
trastaient avec de riches tapis de Turquie. Vêtues de satin, étincelantes d'or et chargées de pierreries qui brillaient moins que leurs yeux, toutes racontaient des passions énergiques, mais diverses comme l'étaient leurs beautés. EUes ne différaient ni par les mots ni par les idées; l'air, un regard, quelques gestes ou l'accent servaient à leurs paroles de commentaires libertins, lascifs, mélancoliques ou goguenards.
L'une semblait dire : « Ma beauté sait réchauffer le cœur glacé des vieillards. »
L'autre: «J'aime à rester couchée sur des coussins, pour penser avec ivresse à ceux qui m'adorent. »
Une troisième, novice de ces fêtes, voulait rougir: «Au fond du cœur, je sens un remords! disait-elle. Je suis catholique et j'ai peur de l'enfer. Mais je vous aime tant, oh! tant et tant, que je puis vous sacrifier l'éternité. »
La quatrième, vidant une coupe de vin de Chio, s'écriait: «Vive la gaieté! Je prends une existence nouvelle à chaque aurore! Oublieuse du passé, ivre encore des assauts de la veille, tous les soirs j'épuise une vie de bonheur, une vie pleine d'amour! »
La femme assise auprès de Belvidéro le regardait d'un œil enflammé. Elle était silencieuse. « Je ne m'en remettrais pas à des hravi pour tuer mon amant, s'il m'abandonnait! » Puis elle avait ri; mais sa main convulsive brisait un drageoir d'or miraculeusement sculpté.
— Quand seras-tu grand-duc ? demanda la sixième au prince avec une expression de joie meurtrière dans les dents et du déUre bachique dans les yeux.
— Et toi, quand ton père mourra-t-il ? dit la septième en riant, en jetant son bouquet à don Juan par un geste enivrant de folâtrerie. C'était
une innocente jeune fille accoutumée à jouer avec toutes les choses sacrées.
— Ah ! ne m'en parlez pas, s'écria le jeune et beau don Juan Belvidéro, il n'y a qu'un père éternel dans le monde, et le malheur veut que je l'aie!
Les sept courtisanes de Ferrare, les amis de don Juan et le prince lui-même jetèrent un cri d'horreur. Deux cents ans après et sous Louis XV., les gens de bon goût eussent ri de cette saillie. Mais peut-être aussi, dans le commencement d'une orgie, les âxnes avaient-elles encore trop de lucidité? Malgré le feu des bougies, le cri des passions, l'aspect des vases d'or et d'argent, la fumée des vins, malgré la contemplation des femmes les plus ravissantes, peut-être y avait-il encore, au fond des cœurs, un peu de cette vergogne pour les choses humaines et divines qui lutte jusqu'à ce que l'orgie l'ait noyée dans les derniers flots d'un vin pétillant! Déjà néanmoins les fleurs avaient été froissées, les yeux s'hébétaient, et l'ivresse gagnait, selon l'expression de Rabelais, jusqu'aux sandales. En ce moment de silence, une porte s'ouvrit; et, comme au festin de Balthazar, Dieu se fit reconnaître, il apparut sous les traits d'un vieux domestique à cheveux blancs, à la démarche tremblante, aux sourcils contractés; il entra d'un air triste, flétrit d'un regard les couronnes, les coupes de vermeil, les pyramides de fruits, l'éclat de la fête, la pourpre des visages étonnés et les couleurs des coussins foulés par le bras blanc des femmes; enfin, il mit un crêpe à cette folie en disant ces sombres paroles d'une voix creuse:
— Monsieur, votre père se meurt. . . .
Don Juan se leva en faisant à ses hôtes un geste qui peut se traduire par « Excusez-moi, ceci n'arrive pas tous les jours. »
La mort d'un père ne surprend-elle pas souvent
les jeunes gens au milieu des splendeurs de la vie, au sein des folles idées d'une orgie ? La mort est aussi soudaine dans ses caprices qu'une courtisane l'est dans ses dédains; mais plus fidèle, elle n'a jamais trompé personne.
Quand don Juan eut fermé la porte de la salle et qu'il marcha dans une longue galerie froide autant qu'obscure, il s'efforça de prendre une contenance de théâtre ; car, en songeant à son rôle de fils, il avait jeté sa joie avec sa serviette. La nuit était noire. Le silencieux serviteur qui conduisait le jeune homme vers une chambre mortuaire éclairait assez mal son maître, en sorte que la MORT, aidée par le froid, le silence, l'obscurité, par une réaction d'ivresse peut-être, put glisser quelques réflexions dans l'âme de ce dissipateur: il interrogea sa vie et devint pensif comme un homme en procès qui s'achemine au tribunal.
Bartholoméo Belvidéro, père de don Juan, était un vieillard nonagénaire qui avait passé la majeure partie de sa vie dans les combinaisons du commerce. Ayant traversé souvent les talismaniques contrées de l'Orient, il y avait acquis d'immenses richesses et des connaissances plus précieuses, disait-il, que l'or et les diamants, desquels alors il ne se souciait plus guère. « Je préfère une dent à un rubis, et le pouvoir au savoir ! » s'écriait-il parfois en souriant. Ce bon père aimait à entendre don Juan lui raconter une étourderie de jeunesse, et disait d'un air goguenard, en lui prodiguant l'or: «Mon cher enfant, ne fais que les sottises qui t'amuseront. » C'était le seul vieillard qui éprouvât du plaisir à voir un jeune homme, l'amour paternel trompait sa caducité par la contemplation d'une si brillante vie. A l'âge de soixante ans, Belvidéro s'était épris d'un ange de paix et de beauté. Don Juan avait été le seul fruit de ce tardif et passager amour. Depuis quinze années, le bonhomme déplorait la
perte de sa chère J uana. Ses nombreux serviteurs et son fils attribuaient à cette douleur de vieillard les habitudes singulières qu'il avait contractées. Réfugié dans l'aile la plus incommode de son palais, Bartholoméo n'en sortait que très rarement, et don Juan lui-même ne pouvait pénétrer dans • l'appartement de son père sans en avoir obtenu la permission. Si ce volontaire anachorète allait et venait dans le palais ou par les rues de Ferrare, il semblait chercher une chose qui lui manquait; il maixhait tout rêveur, indécis, préoccupé comme un homme en guerre avec une idée ou avec un souvenir. Pendant que le jeune homme donnait des fêtes somptueuses et que le palais retentissait des éclats de sa joie, que les chevaux piaffaient dans les cours, que les pages se querellaient en jouant aux dés sur les degrés, Bartholoméo mangeait sept onces de pain par jour et buvait de l'eau. S'il lui fallait un peu de volaille, c'était pour en donner les os à un barbet noir, son compagnon fidèle. Il ne se plaignait jamais du bruit. Durant sa maladie, si le son du cor et les aboiements des chiens le surprenaient dans son sommeil, il se contentait de dire: «Ah! c'est don Juan qui rentre! » Jamais, sur cette terre, un père si commode et si indulgent ne s'était rencontré; aussi le jeune Belvidéro, accoutumé à le traiter sans cérémonie, avait-il tous les défauts des enfants gâtés; il vivait avec Bartholoméo comme vit une capricieuse courtisane avec un vieil amant, faisant excuser une impertinence par un sourire, vendant sa belle humeur, et se laissant aimer. En reconstruisant, par la pensée, le tableau de ses jeunes années, don Juan s'aperçut qu'il lui serait difficile de trouver la bonté de son père en faute. En entendant, au fond de son cœur, naître un remords au moment où il traversait la galerie, il se sentit près de pardonner à Belvidéro d'avoir si longtemps
reçu. Il revenait à des sentiments de piété filiale,
comme un voleur devient honnête homme par la
jouissance possible d'un million, bien dérobé.
Bientôt le jeune homme franchit les hautes et
froides salles qui composaient l'appartement de son
père. Après avoir éprouvé les effets d'une
atmosphère humide, respiré l'air épais, l'odeur
rance qui s'exhalaient de vieilles tapisseries et
d'armoires couvertes de poussière, il se trouva dans
la chambre antique du vieillard, devant un lit
nauséabond, auprès d'un foyer presque éteint.
Une lampe posée sur une table de forme gothique
jetait, par intervalles inégaux, des nappes de
lumière plus ou moins forte sur le lit, et montrait
ainsi la figure du vieillard sous des aspects toujours
différents. Le froid sifflait à travers les fenêtres
mal fermées; et la neige, en fouettant sur les
vitraux, produisait un bruit sourd. Cette scène
formait un contraste si heurté avec la scène que
don Juan venait d'abandonner, qu'il ne put
s'empêcher de tressaillir. Puis il eut froid,
quand, en approchant du lit, une assez violente
rafale de lueur, poussée par une bouffée de vent,
illumina la tête de son père: les traits en étaient
décomposés, la- peau, collée fortement sur les os,
avait des teintes verdâtres que la blancheur de
l'oreiller sur lequel le vieillard reposait rendait
encore plus horribles; contractée par la douleur,
la bouche, entr'ouverte et dénuée de dents, laissait
passer quelques soupirs dont l'énergie lugubre
était soutenue par les hurlements de la tempête.
Malgré ces signes de destruction, il éclatait sur
cette tête un caractère incroyable de puissance.
Un esprit supérieur y combattait la mort. Les
yeux, creusés par la maladie, gardaient une fixité
singulière. Il semblait que Bartholoméo cherchât
à tuer, par son regard de mourant, un ennemi assis
au pied de son lit. Ce regard, fixe et froid, était
d'autant plus effrayant, que la tête restait dans une immobilité semblable à celle des crânes posés sur une table chez les médecins. Le corps, entièrement dessiné par les draps du lit, annonçait que les membres du vieillard gardaient la même raideur. Tout était mort, moins les yeux. Les sons qui sortaient de la bouche avaient enfin quelque chose de mécanique. Don Juan éprouva une certaine honte d'arriver auprès du lit de son père mourant en gardant un bouquet de courtisane dans son sein, en y apportant des parfums d'une fête et les senteurs du vin.
— Tu t'amusais! s'écria le vieillard en apercevant son fils.
Au même moment, la voix pure et légère d'une cantatrice qui enchantait les convives, fortifiée par les accords de la viole sur laquelle elle s'accompagnait, domina le râle de l'ouragan et retentit jusque dans cette chambre funèbre. . . . Don Juan voulut ne rien entendre de cette sauvage affirmation donnée à son père.
Bartholoméo dit:
— Je ne t'en veux pas, mon enfant.
Ce mot plein de douceur fit mal à don Juan, qui ne pardonna pas à son père cette poignante bonté.
— Quel remords pour moi, mon père ! lui dit-il hypocritement.
— Pauvre Juanino, reprit le mourant d'une voix sourde, j'ai toujours été si doux pour toi, que tu ne saurais désirer ma mort ?
— Oh! s'écria don Juan, s'il était possible de vous rendre la vie en donnant une partie de la mienne! — Ces choses-là peuvent toujours se dire, pensait le dissipateur; c'est comme si j'offrais le monde à ma maîtresse !
A peine sa pensée était-elle achevée, que le vieux barbet aboya. Cette voix intelligente fit frémir don Juan, il crut avoir été compris par le chien.
— Je savais bien, mon fils, que je pouvais compter sur toi! s'écria le moribond. Je vivrai. Va, tu seras content. Je vivrai mais sans enlever un seul des jours qui t'appartiennent.
— Il a le délire, se dit don Juan. Puis il ajouta tout haut:
— Oui, mon père chéri, vous vivrez, certes, autant que moi, car votre image sera sans cesse dans mon cœur.
— Il ne s'agit pas de cette vie-là, dit le vieux seigneur en rassemblant ses forces pour se dresser sur son séant, car il fut ému par un de ces soupçons qui ne naissent que sous le chevet des mourants. — Ecoute, mon fils, reprit-il d'une voix affaiblie par ce dernier effort, je n'ai pas plus envie de mourir que tu ne veux te passer de maîtresses, de vins, de chevaux, de faucons, de chiens et d'or. . . .
— Je le crois bien, pensa encore le fils en s' agenouillant au chevet du lit et en baisant une des mains cadavéreuses de Bartholoméo. — Mais, reprit-il à haute voix, mon père, mon cher père, il faut se soumettre à la volonté de Dieu.
— Dieu, c'est moi ! répliqua le vieillard en grommelant.
— Ne blasphémez pas! s'écria le jeune homme en voyant l'air menaçant que prirent les traits de son père. Gardez-vous-en bien, vous avez reçu l'extrême-onction, et je ne me consolerais pas de vous voir mourir en état de péché.
— Veux-tu m'écouter! s'écria le mourant, dont la bouche grinça.
Don Juan se tut. Un horrible silence régna. A travers les sifflements sourds de la neige, les accords de la viole et la voix délicieuse arrivèrent encore, faibles comme un jour naissant. Le moribond sourit.
— Je te remercie d'avoir invité des cantatrices, d'avoir amené de la musique! Une fête, des
femmes jeunes et belles, blanches, à cheveux noirs! tous les plaisirs de la vie. . . . Fais-les rester, je vais renaître. . . .
— Le délire est à son comble, se dit don Juan.
— J'ai découvert un mo5^en de ressusciter. Tiens, cherche dans le tiroir de la table, tu l'ouvriras en pressant un ressort caché par le griffon.
— J'y suis, mon père.
— Là, bien, prends un petit flacon de cristal de roche.
— Le voici.
— J'ai employé vingt ans à. . . .
En ce moment, le vieillard entit approcher sa fin, et rassembla toute son énergie pour dire:
— Aussitôt que j'aurai rendu le dernier soupir, tu me frotteras tout entier de cette eau, je renaîtrai.
— Il y en a bien peu, répliqua le jeune homme. Si Bartholoméo ne pouvait plus parler, il avait
encore la faculté d'entendre et de voir; sur ce mot, sa tête se tourna vers don Juan par un mouvement d'une effrayante brusquerie, son cou resta tordu comme celui d'une statue de marbre que la pensée du sculpteur a condamnée à regarder de côté, ses yeux agrandis contractèrent une hideuse immobilité. Il était mort, mort en perdant sa seule, sa dernière illusion. En cherchant un asile dans le cœur de son fils, il y trouvait une tombe plus creuse que les hommes ne la font d'habitude à leurs morts. Aussi, ses cheveux furent-ils éparpillés par l'horreur, et son regard convulsé parlait-il encore. C'était un père se levant avec rage de son sépulcre pour demander vengeance à Dieu!
— Tiens, le bonhomme est fini! s'écria don Juan.
Empressé de présenter le mj'stérieux cristal à la lueur de la lampe, comme un buveur consulte sa
bouteille à la fin d'un repas, il n'avait pas vu blanchir l'œil de son père. Le chien béant contemplait alternativement son maître mort et l'élixir, de même que don Juan regardait tour à tour son père et la fiole. La lampe jetait des flammes ondoyantes. Le silence était profond, la viole muette. Belvidéro tressaillit en croyant voir son père se remuer. Intimidé par l'expression raide de ses yeux accusateurs, il les ferma, comme il aurait poussé une persienne battue par le vent pendant une nuit d'automne. Il se tint debout, immobile, perdu dans un monde de pensées. Tout à coup un bruit aigre, semblable au cri d'un ressort rouillé, rompit ce silence. Don Juan, surpris, faillit laisser tomber le flacon. Une sueur plus froide que ne l'est l'acier d'un poignard sortit de ses pores. Un coq de bois peint surgit au-dessus d'une horloge et chanta trois fois. C'était une de ces ingénieuses machines à l'aide desquelles les savants de cette époque se faisaient éveiller à l'heure fixée pour leurs travaux. L'aube rougissait déjà les croisées. Don Juan avait passé dix heures à réfléchir. La vieille horloge était plus fidèle à son service qu'il ne l'était dans l'accomplissement de ses devoirs envers Bartholoméo. Ce mécanisme se composait de bois, de poulies, de cordes, de rouages, tandis que lui avait ce mécanisme particulier à l'homme, et nommé un cœur. Pour ne plus s'exposer à perdre la mystérieuse liqueur, le sceptique don Juan la replaça dans le tiroir de la petite table gothique. En ce moment solennel, il entendit dans les galeries un tumulte sourd; c'était des voix confuses, des rires étouffés, des pas légers, les froissements de la soie, enfin le bruit d'vme troupe joj'euse qui tâche de se recueillir. La porte s'ouvrit, et le prince, les amis de don Juan, les sept courtisanes, les cantatrices apparurent dans le désordre bizarre où se trouvent des danseuses surprises par les
lueurs du matin, quand le soleil lutte avec les feux pâlissants des bougies. Ils arrivaient tous pour donner au jeune héritier les consolations d'usage.
— Oh! oh! le pauvre don Juan aurait-il donc pris cette mort au sérieux ? dit le prince à l'oreille de la Brambilla.
— Mais son père était un bien bon homme, répondit-elle.
Cependant, les méditations nocturnes de don Juan avaient imprimé à ses traits une expression si frappante, qu'elle imposa silence à ce groupe. Les hommes restèrent immobiles. Les femmes, dont les lèvres étaient séchées par le vin, dont les joues avaient été marbrées par des baisers, s'agenouillèrent et se mirent à prier. Don Juan ne put s'empêcher de tressaillir en voyant les splendeurs, les joies, les rires, les chants, la jeunesse, la beauté, le pouvoir, toute la vie personnifiée se prosternant ainsi devant la mort. Mais, dans cette adorable Italie, la débauche et la religion s'accouplaient alors si bien, que la religion y était une débauche et la débauche une religion! Le prince serra affectueusement la main de don Juan; puis, toutes les figures ayant formulé simultanément une même grimace mi-partie de tristesse et d'indifférence, cette fantasmagorie disparut, laissant la salle vide. C'était bien une image de la vie! En descendant les degrés, le prince dit à la Rivabarella:
— Hein! qui aurait cru don Juan un fanfaron d'impiété? Il aime son père!
— Avez- vous remarqué le chien noir ? demanda la Brambilla.
— Le voilà immensément riche, repartit en soupirant la Bianca Cavatolino.
— Que m'importe! s'écria la fière Véronèse, celle qui avait brisé le drageoir.
— Comment, que t'importe? s'écria le duc. Avec ses écus, il est aussi prince que moi !
D'abord don Juan, balancé par mille pensées, flotta entre plusieurs partis. Après avoir pris conseil du trésor amassé par son père, il revint, sur le soir, dans la chambre mortuaire, l'âme grosse d'un effroyable égoïsme. Il trouva dans l'appartement tous les gens de sa maison occupés à rassembler les ornements du lit de parade sur lequel feu monseigneur allait être exposé le lendemain, au milieu d'une superbe chambre ardente, curieux spectacle que tout Ferrare devait venir admirer. Don Juan fit un signe, et ses gens s'arrêtèrent tous, interdits, tremblants.
— Laissez-moi seul ici, dit-il d'une voix altérée; vous n'y rentrerez qu'au moment où j'en sortirai.
Quand les pas du vieux serviteur qui s'en allait le dernier ne retentirent plus que faiblement sur les dalles, don Juan ferma précipitamment la porte, et, sûr d'être seul, il s'écria:
— Essayons !
Le corps de Bartholoméo était couché sur une longue table. Pour dérober à tous les yeux le hideux spectacle d'un cadavre qu'une extrême décrépitude et la maigreur rendaient semblable à un squelette, les embaumeurs avaient posé sur le corps un drap qui l'enveloppait, moins la tête. Cette espèce de momie gisait au milieu de la chambre ; et le drap, naturellement souple, en dessinait vaguement les formes, mais aiguës, raides et grêles. Le visage était déjà marqué de larges taches violettes qui indiquaient la nécessité d'achever l'embaumement. Malgré le scepticisme dont il était armé, don Juan trembla en débouchant la magique fiole de cristal. Quand il arriva près de la tête il fut même contraint d'attendre un moment, tant il frissonnait. Mais ce jeune homme avait été, de bonne heure, savamment^ corrompu par les mœurs d'une cour
dissolue; une réflexion digne du duc d'Urbin vint donc lui donner un courage qu'aiguillonnait un vif sentiment de curiosité, il semblait même que le démon lui eût soufflé ces mots qui résonnèrent dans son cœur : Imbibe tm œil ! 11 prit un linge, et, après l'avoir parcimonieusement mouillé dans la précieuse liqueur, il le passa légèrement sur la paupière droite du cadavre. L'œil s'ouvrit.
— Ah! ah! dit don Juan en pressant le flacon dans sa main comme nous serons, en rêvant, la branche à laquelle nous sommes suspendus audessus d'un précipice.
Il voyait un œil plein de vie, un œil d'enfant dans une tête de mort, la lumière y tremblait au milieu d'un jeune fluide; et, protégée par de beaux cils noirs, elle scintillait pareille à ces lueurs uniques que le voyageur aperçoit dans une campagne déserte, par les soirs d'hiver. Cet œil flamboyant paraissait vouloir s'élancer sur don Juan, et il pensait, accusait, condamnait, menaçait, jugeait, parlait; il criait, il mordait. Toutes les passions humaines s'y agitaient. C'était les supplications les plus tendres: une colère de roi, puis l'amour d'une jeune fille demandant grâce à ses bourreau.x; enfin le regard profond que jette un homme sur les hommes en gravissant la dernière marche de l'échafaud. Il éclatait tant de vie dans ce fragment de vie, que don Juan épouvanté recula; il se promena par la chambre, , sans oser regarder cet œil, qu'il revoyait sur les planchers, sur les tapisseries. La chambre était parsemée de pointes pleines de feu, de vie, d'intelligence. Partout brillaient des 3^eux qui aboyaient après lui!
— Il aurait bien revécu cent ans, s'écria-t-il involontairement au moment où, ramené devant son père par une influence diabolique, il contemplait cette étincelle lumineuse.
Tout à coup, la paupière intelligente se ferma
et se rouvrit brusquement, comme celle d'une femme qui consent. Une voix eût crié: «Oui! » don Juan n'aurait pas été plus effrayé.
— Que faire ? pensa-t-il.
Il eut le courage d'essayer de clore cette paupière blanche. Ses efforts furent inutiles.
— Le crever ? Ce sera peut-être un parricide ? se demanda-t-il.
— Oui, dit l'œil par un clignotement d'une étonnante ironie.
— Ah! ah! s'écria don Juan, il y a de la sorcellerie là dedans.
Et il s'approcha de l'œil pour l'écraser. Une grosse larme roula sur les joues creuses du cadavre et tomba sur la main de Belvidéro.
— Elle est brûlante! s'écria-t-il en s'asseyant. Cette lutte l'avait fatigué comme s'il eût combattu, à l'exemple de Jacob, contre un ange.
Enfin, il se leva en se disant:
— • Pourvu qu'il n'y ait pas de sang!
Puis, rassemblant tout ce qu il faut de courage pour être lâche, il écrasa l'œil en le foulant avec un linge, mais sans le regarder. Un gémissement inattendu, mais terrible, se fit entendre. Le pauvre barbet expirait en hurlant.
— Serait-il dans le secret ? se demanda don Juan en regardant le fidèle animal.
Don Juan Belvidéro passa pour un fils pieux. Il éleva un monument de marbre blanc sur la tombe de son père, et en confia l'exécution des figures aux plus célèbres artistes du temps. Il ne fut parfaitement tranquille que le jour où la statue paternelle, agenouillée devant la Religion, imposa son poids énorme sur cette fosse, au fond de laquelle il enterra le seul remords qui ait effleuré son cœur dans les moments de lassitude physique. En inventoriant les immenses richesses amassées par le vieil orientaliste, don Juan devint avare:
n'avait-il pas deux vies humaines à pourvoir d'argent? Son regard, profondément scrutateur, pénétra dans le principe de la vie sociale et embrassa d'autant mieux le monde qu'il le voyait à travers un tombeau. Il analysa les hommes et les choses pour en finir d'une seule fois avec le passé, représenté par l'histoire; avec le présent, configuré par la loi; avec l'avenir, dévoilé par les religions. Il prit l'âme et la matière, les jeta dans un creuset, n'y trouva rien, et dès lors il devint don Juan!
Maître des illusions de la vie, il s'élança, jeune et beau, dans la vie, méprisant le monde, mais s'emparant du monde. Son bonheur ne pouvait pas être cette félicité bourgeoise qui se repaît d'un bouilli périodique, d'une douce bassinoire en hiver, d'une lampe pour la nuit et de pantoufles neuves à chaque trimestre. Non, il se saisit de l'existence comme un singe qui attrape une noix, et, sans s'amuser longtemps, il dépouilla savamment les vulgaires enveloppes du fruit pour en discuter la pulpe savoureuse. La poésie et les sublimes transports de la passion humaine ne lui allèrent plus au cou-de-pied. Il ne commit point la faute de ces hommes puissants qui, s'imaginant parfois que les petites âmes croient aux grandes, s'avisent d'échanger les hautes pensées de l'avenir contre la petite monnaie de nos idées viagères. Il pouvait bien, comme eux, marcher les pieds sur la terre et la tête dans les cieux; mais il aimait mieux s'asseoir et sécher sous ses baisers plus d'une lèvre de femme tendre, fraîche et parfumée; car, semblable à la Mort, là où il passait, il dévorait tout sans pudeur, voulant un amour de possession, un amour oriental, aux plaisirs longs et faciles. N'aimant que la femme dans les femmes, il se fit de l'ironie une allure naturelle à son âme. Quand ses maîtresses se servaient d'un lit pour monter aux
deux où elles allaient se perdre au sein d'une extase enivrante, don Juan les y suivait, grave, expansif, sincère autant que sait l'être un étudiant allemand. Mais il disait je, quand sa maîtresse, folle, éperdue, disait nous! Il savait admirablement bien se laisser entraîner par une femme. Il était toujours assez fort pour lui faire croire qu'il tremblait comme un jeune lycéen qui dit à sa première danseuse, dans un bal : « Vous aimez la danse ? » Mais il savait aussi rugir à propos, tirer son épée puissante et briser les commandeurs. Il y avait de la raillerie dans sa simplicité et du rire dans ses larmes, car il sut toujours pleurer autant qu'une femme, quand elle dit à son mari : « Donne-moi un équipage, ou je meurs de la poitrine. » Pour les négociants, le monde est un ballot ou une masse de billets en circulation; pour la plupart des jeunes gens, c'est une femme; pour quelques femmes, c'est un homme; pour certains esprits, c'est un salon, une coterie, un quartier, une ville; pour don Juan, l'univers était lui! Modèle de grâce et de noblesse, d'un esprit séduisant, il attacha sa barque à tous les rivages ; mais, en se faisant conduire, il n'allait que jusqu'où il voulait être mené. Plus il vit, plus il douta. En examinant les hommes, il devina souvent que le courage était de la témérité; la prudence, une poltronnerie; la générosité, de la finesse; la justice, un crime; la délicatesse, une niaiserie ; la probité, une organisation : et, par une singulière fatalité, il s'aperçut que les gens vraiment probes, délicats, justes, généreux, prudents et courageux n'obtenaient aucune considération parmi les hommes.
— Quelle froide plaisanterie ! se dit-il. EUe ne vient pas d'un Dieu.
Et alors, renonçant à un monde meilleur, il ne se découvrit jamais en entendant prononcer un nom, et considéra les saints de pierre dans les
églises comme des œuvres d'art. Aussi, comprenant le mécanisme des sociétés humaines, ne heurtait-il jamais trop les préjugés, parce qu'il n'était pas aussi puissant que le bourreau; mais il tournait les lois sociales avec cette grâce et cet esprit si bien rendus dans sa scène avec M. Dimanche. Il fut en effet le t3'pe du Don Juan de Molière, du Faust de Gœthe, du Manfred de Byron et du Melmoth de Maturin. Grandes images tracées par les plus grands génies de l'Europe, et auxquelles les accords de Mozart ne manqueront pas plus que la h^re de Rossini peut-être ! Images terribles que le principe du mal, existant chez l'homme, éternise, et dont quelques copies se retrouvent de siècle en siècle : soit que ce tj-pe entre en pourparler avec les hommes en s' incarnant dans Mirabeau; soit qu'il se contente d'agir en silence, comme Bonaparte; ou de presser l'univers dans une ironie, comme le divin Rabelais; ou bien encore qu'il se rie des êtres, au lieu d'insulter aux choses, comme le maréchal de Richelieu ; et mieux peut-être, soit qu'il se moque à la fois des honunes et des choses, comme le plus célèbre de nos ambassadeurs. Mais le génie profond de don Juan Belvidéro résuma, par avance, tous ces génies. Il se joua de tout. Sa vie était une moquerie qui embrassait hommes, choses, institutions, idées. Quant à l'éternité, il avait causé familièrement une demi-heure avec le pape Jules IL, et, à la fin de la conversation, il lui dit en riant:
— S'il faut absolument choisir, j'aime mieux croire en Dieu qu'au diable; la puissance unie à la bonté offre toujours plus de ressource que n'en a le génie du mal.
— Oui, mais Dieu veut qu'on fasse pénitence dans ce monde. . . .
— Vous pensez donc toujours à vos indulgences ? répondit I3elvidéro. Eh bien, j'ai, pour me
repentir des fautes de ma première vie, toute une existence en réserve.
— Ah ! si tu comprends ainsi la vieillesse, s'écria le pape, tu risques d'être canonisé, , , .
— Après votre élévation à la papauté, l'on peut tout croire.
Et ils allèrent voir les ouvriers occupés à bâtir l'immense basilique consacrée à saint Pierre.
— Saint Pierre est l'homme de génie qui nous a constitué notre double pouvoir, dit le pape à don Juan, il mérite ce monument. Mais parfois, la nuit, je pense qu'un déluge passera l'éponge sur cela, et ce sera à recommencer. . . .
Don Juan et le pape se prirent à rire, ils s'étaient entendus. Un sot serait allé, le lendemain, s'amuser avec Jules II. chez Raphaël ou dans la délicieuse villa Madama; mais Belvidéro alla le voir officier pontificalement, afin de se convaincre de ses doutes. Dans une débauche, la Rovère aurait pu se démentir et commenter V Apocalypse.
Toutefois, cette légende n'est pas entreprise pour fournir des matériaux à ceux qui voudront écrire des mémoires sur la vie de don Juan, elle est destinée à prouver aux honnêtes gens que Belvidéro n'est pas mort dans son duel avec une pierre, comme veulent le faire croire quelques lithographes. Lorsque don Juan Belvidéro atteignit l'âge de soixante ans, il vint se fixer en Espagne. Là, sur ses vieux jours, il épousa une jeune et ravissante Andalouse. Mais, par calcul, il ne fut ni bon père ni bon époux. Il avait observé que nous ne sommes jamais si tendrement aimés que par les femmes auxquelles nous ne songeons guère. Doiïa Elvire, saintement élevée par une vieille tante au fond de l'Andalousie, dans un château, à quelques lieues de San-Lucar, était tout dévouement et toute grâce. Don Juan devina que cette jeune fïUe serait femme à long-
loo UELIXIR DE LONGUE VIE
temps combattre une passion avant d'y céder, il espéra donc pouvoir la conserver vertueuse jusqu'à sa mort. Ce fut une plaisanterie sérieuse, une partie d'échecs qu'il voulut se réserver de jouer pendant ses vieux jours. Fort de toutes les fautes commises par son père Bartholoméo, don Juan résolut de faire servir les moindres actions de sa vieillesse à la réussite du drame qui devait s'accomplir sur son lit de mort. Ainsi la plus grande partie de ses richesses resta enfouie dans les caves de son palais, à Ferrare, où il allait rarement. Quant à l'autre moitié de sa fortune, elle fut placée en viager, afin d'intéresser à la durée de sa vie et sa femme et ses enfants, espèce de rouerie que son père aurait dû pratiquer; mais cette spéculation de machiavélisme ne lui fut pas très nécessaire. Le jeune Philippe Belvidéro, son fils, devint un Espagnol aussi consciencieusement religieux que son père était impie, en vertu peutêtre du proverbe: A père avare, enfant prodigue. L'abbé de San-Lucar fut choisi par don Juan pour diriger les consciences de la duchesse de Belvidéro et de Philippe. Cet ecclésiastique était un saint homme, de belle taille, admirablement bien proportionné, ayant de beaux yeux noirs, une tête à la Tibère, fatiguée par les jeûnes, blanche de macérations, et journellement tenté comme le sont tous solitaires. Le vieux seigneur espérait peut-être pouvoir encore tuer un moine avant de finir son premier bail de vie. Mais, soit que l'abbé fût aussi fort que don Juan pouvait l'être lui-même, soit que dofïa Elvire eût plus de prudence ou de vertu que l'Espagne n'en accorde aux femmes, don Juan fut contraint de passer ses derniers jours comme un vieux curé de campagne, sans scandale, chez lui. Parfois, il prenait plaisir à trouver son fils ou sa femme en faute sur leurs devoirs de religion, et voulait impérieusement qu'ils exécutas-
L'ELIXIR DE LONGUE VIE loi
sent toutes les obligations imposées aux fidèles par la cour de Rome. Enfin il n'était jamais si heureux qu'en entendant le galant abbé de San- Lucar, dona Elvire et Philippe occupés à discuter un cas de conscience. Cependant, malgré les soins prodigieux que le seigneur don Juan Belvidéro donnait à sa personne, les jours de la décrépitude arrivèrent ; avec cet âge de douleur vinrent les cris de l'impuissance, cris d'autant plus déchirants, que plus riches étaient les souvenirs de sa bouillante jeunesse et de sa voluptueuse maturité. Cet homme, en qui le dernier degré de la raillerie était d'engager les autres à croire aux lois et aux principes dont il se moquait, s'endormait le soir sur un peut-être ! Ce modèle du bon ton, ce duc, vigoureux dans une orgie, superbe dans les cours, gracieux auprès des femmes dont les cœurs avaient été tordus par lui comme un paysan tord un lien d'osier, cet homme de génie avait une pituite opiniâtre, une sciatique importune, une goutte brutale. Il voyait ses dents le quittant comme, à la fin d'une soirée, les dames les plus blanches, les mieux parées s'en vont, une à une, laissant le salon désert et démeublé. Enfin ses mains hardies tremblèrent, ses jambes sveltes chancelèrent, et, un soir, l'apoplexie lui pressa le cou de ses mains crochues et glaciales. Depuis ce jour fatal, il devint morose et dur. Il accusait le dévouement de son fils et de sa femme, en prétendant parfois que leurs soins touchants et délicats ne lui étaient si tendrement prodigués que parce qu'il avait placé toute sa fortune en rente viagère. Elvire et Philippe versaient alors des larmes amères et redoublaient de caresses auprès du malicieux vieillard, dont la voix cassée devenait affectueuse pour leur dire :
— Mes amis, ma chère femme, vous me pardonnez, n'est-ce pas? Je vous tourmente un peu.
Hélas! grand Dieu! comment te sers-tu de moi pour éprouver ces deux célestes créatures? Moi qui devrais être leur joie, je suis leur fléau. . . .
Ce fut ainsi qu'il les enchaîna au chevet de son lit, leur taisant oublier des mois entiers d'impatience et de cruauté par une heure où, pour eux, il déployait les trésors toujours nouveaux de sa grâce et d'une fausse tendresse. Système paternel qui lui réussit infiniment mieux que celui dont avait usé jadis son père envers lui. Enfin, il parvint à un tel degré de maladie, que, pour le mettre au lit, il fallait le manœuvrer comme une felouque entrant dans un chenal dangereux. Puis le jour de la mort arriva. Ce brillant et sceptique personnage, dont l'entendement survivait seul à la plus affreuse de toutes les destructions, se vit entre un médecin et un confesseur, ses deux antipathies. Mais il fut jovial avec eux. N'y avait-il pas, pour lui, une lumière scintillante derrière le voile de l'avenir? Sur cette toile, de plomb pour les autres et diaphane pour lui, les légères, les ravissantes délices de la jeunesse se jouaient comme des ombres.
Ce fut par une belle soirée d'été que don Juan sentit les approches de la mort. Le ciel de l'Espagne était d'une admirable pureté, les orangers parfumaient l'air, les étoiles distillaient de vives et fraîches lumières, la nature semblait lui donner des gages certains de sa résurrection, un fils pieux et obéissant le contemplait avec amour et respect. Vers onze heures, il voulut rester seul avec cet être candide.
— Philippe, lui dit-il d'une voix si tendre et si affectueuse que le jeune homme tressaillit et pleura de bonheur; jamais ce père inflexible n'avait prononcé ainsi Philippe ! Écoute-moi, mon fîls, reprit le moribond. Je suis un grand pécheur. Aussi ai-jc pensé, pendant toute ma vie, à ma mort.
Jadis, je fus l'ami du grand pape Juleç II. Cet illustre pontife craignit que l'excessive irritation de mes sens ne me fît commettre quelque péché mortel entre le moment où j'expirerais et celui où j'aurais reçu les saintes huiles: il me fit présent d'une fiole dans laquelle existe l'eau sainte jaillie autrefois des rochers, dans le désert. J'ai gardé le secret sur cette dilapidation du trésor de l'Église, mais je suis autorisé à révéler ce mystère à mon fils, in articulo mortis. Vous trouverez cette fiole dans le tiroir de cette table gothique qui n'a jamais quitté le chevet de mon lit. ... Le précieux cristal pourra vous servir encore, mon bien-aimé Philippe. Jurez-moi, par votre salut étemel, tl'exécuter ponctuellement mes ordres?
Philippe regarda son père. Don Juan se connaissait trop à l'expression des sentiments humains pour ne pas mourir en paix sur la foi d'un tel regard, comme son père était mort au désespoir sur la foi du sien.
— Tu méritais un autre père, reprit don Juan. J'ose l'avouer, mon enfant, qu'au moment où le respectable abbé de San-Lucar m'administrait le viatique, je pensais à l'incompatibilité de deux puissances aussi étendues que celle du diable et de Dieu. . . .
— Oh ! mon père !
— Et je me disais que, quand Satan fera sa paix, il devra, sous peine d'être un grand misérable, stipuler le pardon de ses adhérents. Cette pensée me poursuit. J'irais donc en enfer, mon fils, si tu n'accomplissais pas mes volontés.
— Oh! dites-les-moi promptement, mon père!
— Aussitôt que j'aurai fermé les yeux, reprit don Juan, dans quelques minutes peut-être, tu prendras mon corps, tout chaud même, et tu retendras sur une table au milieu de cette chambre. Puis tu éteindras cette lampe; la lueur des étoiles
doit te suffire. Tu me dépouilleras de mes vêtements; et, pendant que tu réciteras des Pater et des Ave en élevant ton âme à Dieu, tu auras soin d'humecter avec cette eau sainte mes yeux, mes lèvres, toute la tête d'abord, puis successivement les membres et le corps; mais, mon cher fils, la puissance de Dieu est si grande, qu'il ne faudra t'étonner de rien !
Ici, don Juan, qui sentit la mort venir, ajouta d'une voix terrible:
— Tiens bien le flacon !
Puis il expira doucement dans les bras d'un fils dont les larmes abondantes coulèrent sur sa face ironique et blême.
Il était environ minuit quand don Philippe Belvidéro plaça le cadavre de son père sur la table. Après en avoir baisé le front menaçant et les cheveux gris, il éteignit la lampe. La lueur douce, produite par la clarté de la lune, dont les reflets bizarres illuminaient la campagne, permit au pieux Philippe d'entrevoir indistinctement le corps de son père, comme quelque chose de blanc au milieu de l'ombre. Le jeune homme imbiba un linge dans la liqueur, et, plongé dans la prière, il oignit fidèlement cette tête sacrée au milieu d'un profond silence. Il entendait bien des frémissements indescriptibles, mais il les attribuait aux jeux de la brise dans les cimes des arbres. Quand il eut mouillé le bi"as droit, il se sentit fortement étreindre le cou par un bras jeune et vigoureux, le bras de son père! Il jeta un cri déchirant, et laissa tomber la fiole, qui se cassa. La liqueur s'évapora. Les gens du château accoururent, armés de flambeaux. Ce cri les avait épouvantés et surpris comme si la trompette du jugement dernier eût ébranlé l'univers. En un moment, la chambre fut pleine de monde. La foule tremblante aperçut don Philippe évanoui, mais retenu jxir le
bras puissant de son père, qui lui serrait le cou. Puis, chose surnaturelle, l'assistance vit le tête de don Juan, aussi jeune, aussi belle que celle de l'Antinous ; une tête aux cheveux noirs, aux yeux brillants, à la bouche vermeille, et qui s'agitait effroyablement sans pouvoir remuer le squelette auquel elle appartenait.
Un vieux serviteur cria :
— Miracle !
Et tous ces Espagnols répétèrent:
— Miracle !
Trop pieuse pour admettre les mystères de la magie, dona Elvire envoya chercher l'abbé de San-Lucar. Lorsque le prieur contempla de ses yeux le miracle, il résolut d'en profiter en homme d'esprit et en abbé qui ne demandait pas mieux que d'augmenter ses revenus. Déclarant aussitôt que le seigneur don Juan serait infailliblement canonisé, il indiqua la cérémonie de l'apothéose dans son couvent, qui désormais s'appellerait, ditil, San-Juan de Lucar. A ces mots, la tète fit une grimace assez facétieuse.
Le goût des Espagnols pour ces sortes de solennités est si connu, qu'il ne doit pas être difficile de croire aux -féeries religieuses par lesquelles l'abbaye de San-Lucar célébra la translation du bienheureux don Juan Belvidéro dans son église. Quelques jours après la mort de cet illustre seigneur, le miracle de son imparfaite résurrection s'était si drument conté de village en viUage, dans un rayon de plus de cinquante lieues autour de San-Lucar, que ce fut déjà une comédie que de voir les curieux par les chemins ; ils vinrent de tous côtés, affriandés par un Te Deum chanté aux flambeaux. L'antique mosquée du couvent de San-Lucar, merveilleux édifice bâti par les Maures, et dont les voûtes entendaient depuis trois siècles le nom de Jésus- Christ substitué à celui d'Allah, ne put contenir la
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foule accourue pour voir la cérémonie. Pressés comme des fourmis, des hidalgos en manteau de velours, et armés de leurs bonnes épées, se tenaient debout autour des piliers, sans trouver de place pour plier leurs genoux, qui ne se pliaient que là. De ravissantes paysannes, dont les basquines dessinaient les formes amoureuses, donnaient le bras à des vieillards à cheveux blancs. Des jeunes gens aux yeux de feu se trouvaient à côté de vieilles femmes parées. Puis c'était des couples frémissant d'aise, des fiancées curieuses amenées par leurs bien-aimés; des mariés de la veille; des enfants se tenant craintifs par la main. Ce monde était là, riche de couleurs, brillant de contrastes, chargé de fleurs, émaillé, faisant un doux tumulte dans le silence de la nuit. Les larges portes de l'église s'ouvrirent. Ceux qui, venus trop tard, restèrent en dehors, voyaient de loin, par les trois portails ouverts, une scène dont les décorations vaporeuses de nos opéras modernes ne sauraient donner une faible idée. Des dévotes et des pécheurs, pressés de gagner les bonnes grâces d'un nouveau saint, allumèrent en son honneur des milliers de cierges dans cette vaste église, lueurs intéressées qui donnèrent de magiques aspects au monument. Les noires arcades, les colonnes et leurs chapiteaux, les chapelles profondes et brillantes d'or et d'argent, les galeries, les découpures sarrasines, les traits les plus délicats de cette sculpture délicate se dessinaient dans cette lumière surabondante, comme des figures capricieuses qui se forment dans un brasier rouge. C'était un océan de feux, dominé, au fond de l'église, par le chœur doré où s'élevait le maître-autel, dont la gloire eût rivalisé avec celle d'un soleil levant. En effet, la splendeur des lampes d'or, des candélabres d'argent, des bannières, des glands, des saints et des ex-voto pâlissait devant la
châsse où se trouvait don Juan. Le corps de l'impie étincelait de pierreries, de fleurs, de cristaux, de diamants, d'or, de plumes aussi blanches que les ailes d'un séraphin, et remplaçait sur l'autel un tableau du Christ. Autour de lui brillaient des cierges nombreux qui élançaient dans les airs de flamboyantes ondes. Le bon abbé de San-Lucar, paré des habits pontificaux, ayant sa mitre enrichie de pierres précieuses, son rochet, sa crosse d'or, siégeait, roi du chœur, sur un fauteuil d'un luxe impérial, au milieu de tout son clergé, composé d'impassibles vieillards à cheveux argentés, revêtus d'aubes fines, et qui l'entouraient, semblables aux saints confesseurs que les peintres groupent autour de l'Étemel. Le grand chantre et les dignitaires du chapitre, décorés des brillants insignes de leurs vanités ecclésiastiques, allaient et venaient au sein des nuages formés par l'encens, pareils aux astres qui roulent sur le firmament. Quand l'heure du triomphe fut venue, les cloches réveillèrent les échos de la campagne, et cette immense assemblée jeta vers Dieu le premier cri de louanges par lequel commence le Te Deum. Cri sublime! C'était des voix pures et légères, des voix de femmes en extase mêlées aux voix graves et fortes des hommes, des milliers de voix si puissantes, que l'orgue n'en domina pas l'ensemble, malgré le mugissement de ses tuyaux. Seulement, les notes perçantes de la jeune voix des enfants de chœur et les larges accents de quelques bassestailles suscitèrent des idées gracieuses, peignirent l'enfance et la force, dans ce ravissant concert de voix humaines confondues en un sentiment d'amour.
— Te Deum laudamus !
Du sein de cette cathédrale noire de femmes et d'hommes agenouillés, ce chant partit semblable à une lumière qui scintille tout à coup dans la nuit,
io8 L'ELIXIR DE LONGUE VIE
et le silence fut rompu comme par un coup de tonnerre. Les voix montèrent avec les nuages d'encens qui jetaient alors des voiles diaphanes et bleuâtres sur les fantastiques merveilles de l'architecture. Tout était richesse, parfum, lumière et mélodie. Au moment où cette musique d'amour et de reconnaissance s'élança vers l'autel, don Juan, trop poli pour ne pas remercier, trop spirituel pour ne pas entendre raillerie, répondit par un rire efïrayant, et se prélassa dans sa châsse. Mais le diable l'ayant fait penser à la chance qu'il courait d'être pris pour un homme ordinaire, pour un saint, un Boniface, un Pantaléon, il troubla cette mélodie d'amour par un hurlement auquel se joignirent les mille voix de l'enfer. La terre bénissait, le ciel maudissait. L'église en trembla sur ses fondements antiques.
— Te Deum laudamus ! disait l'assemblée.
— Allez à tous les diables, bêtes brutes que vous êtes ! Dieu, Dieu ! Carajos demonios ! animaux, êtes-vous stupides avec votre Dieu- vieillard !
Et un torrent d'imprécations se déroula comme un ruisseau de laves brûlantes par une irruption du Vésuve.
— Deus sabaoth! . . . Sabaoth ! crièrent les chrétiens.
— Vous insultez à la majesté de l'enfer! répondit don Juan, dont la bouche grinçait des dents.
Bientôt le bras vivant put passer par-dessus la châsse, et menaça l'assemblée par des gestes empreints de désespoir et d'ironie.
— Le saint nous bénit! dirent les vieilles femmes, les enfants et les fiancés, gens crédules.
Voilà comment nous sommes souvent trompés dans nos adorations. L'homme supérieur se moque de ceux qui le complimentent, et complimente quelquefois ceux dont il se moque au fond du coeur.
Au moment où l'abbé, prosterné devant l'autel, chantait : Sancte Johannes, ora pro nobis ! il entendit assez distinctement : 0 coglione !
— Que se passe-t-il donc là-haut ? s'écria le sous-prieur en voyant la châsse remuer.
— Le saint fait le diable, répondit l'abbé. Alors, cette tête vivante se détacha violemment
du corps qui ne vivait plus et tomba sur le crâne jaune de l'officiant.
— Souviens-toi de dofia Elvire ! cria la tête en dévorant celle de l'abbé.
Ce dernier jeta un cri affreux qui troubla la cérémonie. Tous les prêtres accoururent et entourèrent leur souverain.
— Imbécile, dis donc qu'il y a un Dieu ! cria la voix au moment où l'abbé, mordu dans sa cervelle, allait expirer.
Paris, octobre 1830.
CECI EST DÉDIÉ A AUGUSTE BORGET Par son ami
De Balzac
Un médecin à qui la science doit une belle théorie physiologique, et qui, jeune encore, s'est placé parmi les célébrités de l'École de Paris, centre de lumières auquel les médecins de l'Europe rendent tous hommage, le docteur Bianchon a longtemps pratiqué la chirurgie avant de se livrer à la médecine. Ses premières études furent dirigées par un des plus grands chirurgiens français, par l'illustre Desplein, qui passa comme un météore dans la science. De l'aveu de ses ennemis, il enterra dans la tombe une méthode intransmissible. Comme tous les gens de génie, il était sans héritiers : il portait et emportait tout avec lui. La gloire des chirurgiens ressemble à celle des acteurs, qui n'existent que de leur vivant et dont le talent n'est plus appréciable dès qu'ils ont disparu. Les acteurs et les chirurgiens, comme aussi les grands chanteurs, comme les virtuoses qui décuplent par leur exécution la puissance de la musique, sont tous les héros du moment. Desplein offre la preuve de cette similitude entre la destinée de ces génies transitoires. Son nom, si célèbre hier, aujourd'hui presque oublié, restera dans sa spécialité sans en franchir les bornes. Mais ne faut-il pas des circonstances inouïes pour que le nom d'un savant passe du domaine de la Science dans l'histoire générale de l'Humanité? no
LA MESSE DE L'ATHEE m
Desplein avait-il cette universalité de connaissances qui fait d'un homme le verbe ou la figure d'un siècle ? Desplein possédait un divin coup d'œil : il pénétrait le malade et sa maladie par une intuition acquise ou naturelle qui lui permettait d'embrasser les diagnostics particuliers à l'individu, de déterminer le moment précis, l'heure, la minute à laquelle il fallait opérer, en faisant la part aux circonstances atmosphériques et aux particularités de tempérament. Pour marcher ainsi de conserve avec la nature, avait-il donc étudié l'incessante jonction des êtres et des substances élémentaires contenues dans l'atmosphère ou que fournit la terre à l'homme qui les absorbe et les prépare pour en tirer une expression particulière? Procédait-il par cette puissance de déduction et d'analogie à laquelle est dû le génie de Cuvier? Quoi qu'il en soit, cet homme s'était fait le confident de la chair, il la saisissait dans le passé comme dans l'avenir, en s'appuyant sur le présent. Mais a-t-il résumé toute la science en sa personne, comme ont fait Hippocrate, Galien, Aristote.' A-t-il conduit toute une école vers des mondes nouveaux ? Non. S'il est impossible de refuser à ce perpétuel observateur de la chimie humaine l'antique science du magisme, c'est-à-dire la connaissance des principes en fusion, les causes de la vie, la vie avant la vie, ce qu'elle sera par ses préparations avant d'être, il faut avouer que, malheureusement, tout en lui fut personnel: isolé dans sa vie par l'égoïsme, l'égoïsme suicide aujourd'hui sa gloire. Sa tombe n'est pas surmontée de la statue sonore qui redit à l'avenir les mystères que le génie cherche à ses dépens. Mais peut-être le talent de Desplein était-il solidaire de ses croyances, et, conséquemment mortel. Pour lui, l'atmosphère terrestre était un sac générateur: il voyait la terre comme un œuf dans sa coque, et, ne pouvant savoir qui
de l'œuf, qui de la poule, avait commencé, il n'admettait ni le coq ni l'œuf. Il ne croyait ni en l'animal antérieur, ni en l'esprit postérieur à l'homme. Desplein n'était pas dans le doute, il affirmait. Son athéisme pur et franc ressemblait à celui de beaucoup de savants, les meilleures gens du monde, mais invinciblement athées, athées comme les gens religieux n'admettent pas qu'il puisse y avoir d'athées. Cette opinion ne devait pcis être autrement chez un homme habitué depuis son jeune âge à disséquer l'être par excellence, avant, pendant et après la vie, à le fouiller dans tous ses appareils sans y trouver cette âme unique, si nécessaire aux théories religieuses. En y reconnaissant un centre cérébral, un centre nerveux et un centre aéro-sanguin, dont les deux premiers se suppléent si bien l'un l'autre, qu'il eut dans les derniers jours de sa vie la conviction que le sens de l'ouïe n'était pas absolument nécessaire pour entendre, ni le sens de la vue absolument nécessaire pour voir, et que le plexus solaire les remplaçait sans que l'on en pût douter; Desplein, en trouvant deux âmes dans l'homme, corrobora son athéisme de ce fait, quoiqu'il ne préjuge encore rien sur Dieu. Cet homme mourut, dit-on, dans l'impénitence finale où meurent malheureusement beaucoup de beaux génies, à qui Dieu puisse pardonner.
La vie de cet homme si gi^and offrait beaucoup de petitesses, pour employer l'expression dont se servaient ses ennemis, jaloux de diminuer sa gloire, mais qu'il serait plus convenable de nommer des contre -sens apparents. N'ayant jamais connaissance des déterminations par lesquelles agissent les esprits supérieurs, les envieux ou les niais s'arment aussitôt de quelques contradictions superficielles pour dresser un acte d'accusation sur lequel ils les font momentanément juger.
Si, plus tard, le succès couronne les combinaisons attaquées, en montrant la corrélation des préparatifs et des résultats, il subsiste toujours un peu des calomnies d'avant-garde. Ainsi, de nos jours Napoléon fut condamné par nos contemporains, lorsqu'il déployait les ailes de son aigle sur l'Angleterre: il fallut 1822 pour expliquer 1804 et les bateaux plats de Boulogne.
Chez Desplein, la gloire et la science étant inattaquables, ses ennemis s'en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère; tandis qu'il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment excentricity. Parfois superbement vêtu comme Crébillon le tragique, il affectait tout à coup une singulière indifférence en fait de vêtement; on le voyait tantôt en voiture, tantôt à pied. Tour à tour brusque et bon, en apparence âpre et avare, mais capable d'offrir sa fortune à ses maîtres exilés qui lui firent l'honneur de l'accepter pendant quelques jours, aucun homme n'a inspiré plus de jugements contradictoires. Quoique capable, pour avoir un cordon noir que les médecins n'auraient pas dû briguer, de laisser tomber, à la cour, un livre d'heures de sa poche, croyez qu'il se moquait en lui-même de tout; il avait un profond mépris pour les hommes, après les avoir observés d'en haut et d'en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression, au milieu des actes de l'existence les plus solennels et les plus mesquins. Chez un grand homme, les qualités sont souvent solidaires. Si, parmi ces colosses, l'un d'eux a plus de talent que d'esprit, son esprit est encore plus étendu que celui de qui l'on dit simplement : « Il a de l'esprit. » Tout génie suppose une vue morale. Cette vue peut s'appliquer à quelque spécialité; mais qui voit la fleur, doit voir le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demandant : « Com-
ment va l'empereur?» et qui répondit: «Le courtisan revient, l'homme suivra! » celui-là n'est pas seulement chirurgien ou médecin, il est aussi prodigieusement spirituel. Ainsi, l'observateur patient et assidu de l'humanité légitimera les prétentions exorbitantes de Desplein et le croira, comme il se croyait lui-même, propre à faire un ministre tout aussi grand qu'était le chirurgien.
Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la vie de Desplein, nous avons choisi l'une des plus intéressantes, parce que le mot s'en trouvera dans la conclusion du récit, et le vengera de quelques sottes accusations.
De tous les élèves que Desplein eut à son hôpital, Horace Bianchon fut un de ceux auxquels il s'attacha le plus vivement. Avant d'être interne à l'Hôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant en médecine, logé dans une misérable pension du quartier latin connue sous le nom de la maison Vatiqiter. Ce pauvre jeune homme y sentait les atteintes de cette ardente misère, espèce de creuset d'où les grands talents doivent sortir purs et incorruptibles comme des diamants qui peuvent être soumis à tous les chocs sans se briser. Au feu violent de leurs passions déchaînées, ils acquièrent la probité la plus inaltérable, et contractent l'habitude des luttes qui attendent le génie par le travail constant dans lequel ils ont cerclé leurs appétits trompés. Horace était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans les questions d'honneur, allant sans phrases au fait, prêt pour ses amis à mettre en gage son manteau, comme à leur donner son temps et ses veilles, Horace était, enfin, un de ces amis qui ne s'inquiètent p;is de ce qu'ils reçoivent en échange de ce qu'ils donnent, certains de recevoir à leur tour plus qu'ils ne donneront. La plupart de ses amis avaient pour lui ce respect intérieur qu'inspire
une vertu sans emphase, et plusieurs d'entre eux redoutaient sa censure. Mais ces qualités, Horace les déployait sans pédantisme. Ni puritain ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil, et faisait volontiers un tronçon de chère lie quand l'occasion s'en présentait. Bon compagnon, pas plus prude que ne l'est un cuirassier, rond et franc, non pas comme un marin, car le marin d'aujourd'hui est un rusé diplomate, mais comme un brave jeune homme qui n'a rien à déguiser dans sa vie. il marchait la tête haute et la pensée rieuse. Enfin, pour tout exprimer par un mot, Horace était le Pylade de plus d'un Oreste, les créanciers étant pris aujourd'hui comme la figure la plus réelle des Furies antiques. Il portait sa misère avec cette gaieté qui peut-être est un des plus grands éléments du courage, et, comme tous ceux qui n'ont rien, il contractait peu de dettes. Sobre comme un chameau, alerte comme un cerf, il était ferme dans ses idées et dans sa conduite. La vie heureuse de Bianchon commença du jour où l'illustre chirurgien acquit la preuve des qualités et des défauts qui, les uns aussi bien que les autres, rendent doublement précieux à ses amis le docteur Horace Bianchon. Quand un chef de clinique prend dans son giron un jeune homme, ce jeune homme a, comme on dit, le pied dans l'étrier. Desplein ne manquait pas d'emmener Bianchon pour se faire assister par lui dans les maisons opulentes, où presque toujours quelque gratification tombait dans l'escarcelle de l'interne, et où se révélaient insensiblement au provincial les mystères de la vie parisienne; il le gardait dans son cabinet lors de ses consultations, et l'y employait; parfois, il l'envoyait accompagner un riche malade aux eaux; enfin il lui préparait une clientèle. Il résulte de ceci qu'au bout d'un certain temps le
ii6 LA MESSE DE L'ATHEE
tyran de la chirurgie eut un séide. Ces deux hommes, l'un au faîte des honneurs et de sa science, jouissant d'une immense fortune et d'une immense gloire, l'autre, modeste oméga, n'ayant ni fortune ni gloire, devinrent intimes. Le grand Desplein disait tout à son interne; l'interne savait si telle femme s'était assise sur une chaise auprès du maître, ou sur le fameux canapé qui se trouvait dans le cabinet et sur lequel Desplein dormait: Bianchon connaissait les mystères de ce tempérament de lion et de taureau qui finit par élargir, amplifier outre mesure le buste du grand homme, €t causa sa mort par le développement du cœur. Il étudia les bizarreries de cette vie si occupée, les projets de cette avarice si sordide, les espérances de l'homme politique caché dans le savant; il put prévoir les déceptions qui attendaient le seul sentiment enfoui dans ce cœur moins de bronze <jue bronzé.
Un jour, Bianchon dit à Desplein qu'un pauvre porteur d'eau du quartier Saint- Jacques avait une horrible maladie causée par les fatigues et la misère; ce pauvre Auvergnat n'avait mangé que des pommes de terre dans le grand hiver de 182 1. Desplein laissa tous ses malades. Au risque de crever son cheval, il vola, suivi de Bianchon, chez le pauvre homme et le fit transporter lui-même dans la maison de santé établie par le célèbre Dubois dans le faubourg Saint-Denis. Il alla soigner cet homme, auquel il donna, quand il l'eut rétabli, la somme nécessaire pour acheter un cheval et un tonneau. Cet Auvergnat se distingua par un trait original. Un de ses amis tombe malade, il l'emmène promptement chez Desplein, en disant à son bienfaiteur:
— Je n'aurais pas souffertqu'il allât chez unautre.
Tout bourru qu'il était. Desplein serra la main •du porteur d'eau et lui dit :
— Amène-les-moi tous.
Et il fit entrer l'enfant du Cantal à l'Hôtel- Dieu, où il eut de lui le plus grand soin. Bianchon avait déjà plusieurs fois remarqué chez son chef une prédilection pour les Auvergnats et surtout pour les porteurs d'eau; mais, comme Desplein mettait une sorte d'orgueil à ses traitements de l'Hôtel-Dieu, l'élève n'y voyait rien de trop étrange.
Un jour, en traversant la place Saint-Sulpice, Bianchon aperçut son maître entrant dans l'église vers neuf heures du matin. Desplein, qui ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet, était à pied, et se coulait par la porte de la rue du Petit-Lion, comme s'il fût entré dans une maison suspecte. Naturellement pris de curiosité, l'interne, qui connaissait les opinions de son maître et qui était cabanisie en dyable par un y grec (ce qui semble dans Rabelais une supériorité de diablerie), Bianchon se glissa dans Saint-Sulpice, et ne fut pas médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié pour les anges, qui n'ofïrent point prise aux bistouris, et ne peuvent avoir ni fistules ni gastrites, enfin, cet intrépide dériseiir, humblement agenouillé et où? ... à la chapelle de la Vierge, devant laquelle il écouta une messe, donna pour les frais du culte, donna pour les pauvres, en restant sérieux comme s'il se fût agi d'une opération.
— Il ne vient, certes, pas éclaircir des questions relatives à l'accouchement de la Vierge, se disait Bianchon, dont l'étonnement fut sans bornes. Si je l'avais vu tenant, à la Fête-Dieu, un des cordons du dais, il n'y aurait eu qu'à rire; mais, à cette heure, seul, sans témoins, il y a certes de quoi faire penser !
Bianchon ne voulut pas avoir l'air d'espionner le premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, il s'en alla.
ii8 LA MESSE DE L'ATHEE
Par hasard. Desplein l'invita ce jour-là même à dîner avec lui hors de chez lui, chez un restaurateur. Entre la poire et le fromage, Bianchon arriva, par d'habiles préparations, à parler de la messe, en la qualifiant de momerie et de farce.
— Une farce, dit Desplein, qui a coûté plus de sang à la chrétienté que toutes les batailles de Napoléon et que toutes les sangsues de Broussais! La messe est une invention papale qui ne remonte pas plus haut que le vi° siècle, et que l'on a basée sur Hoc est corpus. Combien de torrents de sang n'a-t-il pas fallu verser pour établir la Fête-Dieu par l'institution de laquelle la cour de Rome a voulu constater sa victoire dans l'affaire de la Présence réelle, schisme qui, pendant trois siècles, a troublé l'Église ! Les guerres du comte de Toulouse et les Albigeois sont la queue de cette affaire. Les Vaudois et les Albigeois se refusaient à reconnaître cette innovation.
Enfin Desplein prit plaisir à se livrer à toute sa verve d'athée, et ce fut un flux de plaisanteries voltairiennes, ou, pour être plus exact, une détestable contrefaçon du Citateur.
— Ouais! se dit Bianchon en lui-même, où est mon dévot de ce matin ?
Il garda le silence, il douta d'avoir vu son chef à Saint-Sulpice. Desplein n'eût pas pris la peine de mentir à Bianchon: ils se connaissaient trop bien tous deux, ils avaient déjà, sur des points tout aussi graves, échangé des pensées, discuté des systèmes de natura rerum en les sondant ou les disséquant avec les couteaux et le scalpel de l'incrédulité. Trois mois se passèrent. Bianchon ne donna point de suite à ce fait, quoiqu'il restât gravé dans sa mémoire. Dans cette année, un jour, l'un des médecins de l'Hôtel-Dieu prit Dcsplein par le bras devant Bianchon, comme pour l'interroger.
— Qu'alliez-vous donc faire à Saint-Sulpice, mon cher maître ? lui dit-il.
— Y voir un prêtre qui a une carie au genou, et que madame la duchesse d'Angoulême m'a fait l'honneur de me recommander, dit Desplein.
Le médecin se paya de cette défaite, mais non Bianchon.
— Ah ! il va voir des genoux malades dans l'église ! Il allait entendre sa messe, se dit l'interne.
Bianchon se promit de guetter Desplein; il se rappela le jour, l'heure auxquels il l'avait surpris entrant à Saint-Sulpice, et se promit d'y venir l'année suivante au même jour et à la même heure, afin de savoir s'il l'y surprendrait encore. En ce cas, la périodicité de sa dévotion autoriserait une investigation scientifique, car il ne devait pas se rencontrer chez un tel homme une contradiction directe entre la pensée et l'action. L'année suivante, au jour et à l'heure dits, Bianchon, qui déjà n'était plus l'interne de Desplein, vit le cabriolet du chirurgien s'arrêtant au coin de la rue de Tournon et de celle du Petit-Lion, d'où son ami s'en alla jésuitiquement le long des murs à Saint- Sulpice, où il entendit encore sa messe à l'autel de la Vierge. C'était bien Desplein! le chirurgien en chef, l'athée in petto, le dévot par hasard. L'intrigue s'embrouillait. La persistance de cet illustre savant compliquait tout. Quand Desplein fut sorti, Bianchon s'approcha du sacristain qui vint desservir la chapelle, et lui demanda si ce monsieur était un habitué.
— Voilà vingt ans que je suis ici, dit le sacristain, et, depuis ce temps, M. Desplein vient quatre fois par an entendre cette messe ; il l'a fondée.
— Une fondation faite par lui ! dit Bianchon en s'éloignant. Ceci vaut le mystère de l'Immaculée Conception, une chose qui, à elle seule, doit rendre un médecin incrédule.
Il se passa quelque temps sans que le docteur Bianchon, quoique ami de Desplein, fût en position de lui parler de cette particularité de sa vie. S'ils se rencontraient en consultation ou dans le monde, il était difficile de trouver ce moment de confiance et de solitude où l'on demeure les pieds sur les chenets, la tête appuyée sur le dos d'un fauteuil, et pendant lequel deux hommes se disent leurs secrets. Enfin, à sept ans de distance, après la révolution de 1830, quand le peuple se ruait sur l'Archevêché, quand les inspirations républicaines le poussaient à détruire les croix dorées qui pointaient, comme des éclairs, dans l'immensité de cet océan de maisons; quand l'Incrédulité, côte à côte avec l'Émeute, se carrait dans les rues, Bianchon surprit Desplein entrant encore dans Saint-Sulpice. Le docteur l'y suivit, se mit près de lui, sans que son ami lui fît le moindre signe ou témoignât la moindre surprise. Tous deux entendirent la messe de fondation.
— Me direz-vous, mon cher, dit Bianchon à Desplein quand ils sortirent de l'église, la raison de votre capucinade? Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe, vous! Vous me ferez raison de ce mystère, et m'expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe ! Mon cher maître, vous êtes tenu de me répondre.
— Je ressemble à beaucoup de dévots, à des hommes profondément religieux en apparence, mais tout aussi athées que nous pouvons l'être, vous et moi.
Et ce fut un torrent d'épigrammes sur quelques personnages politiques dont le plus connu nous offre en ce siècle une nouvelle édition du Tartufe de Molière.
— Je ne vous demande pas tout cela, dit Bianchon ; je veux savoir la raison de ce que vous
venez de faire ici, pourquoi vous avez fondé cette messe.
— Ma foi, mon cher ami, dit Desplein, je suis sur le bord de ma tombe, je puis bien vous parler des commencements de ma vie.
En ce moment, Bianchon et le grand homme se trouvaient dans la rue des Quatre- Vents, une des plus horribles rues de Paris. Desplein montra le sixième étage d'une de ces maisons qui ressemblent à un obéhsque, dont la porte bâtarde donne sur une allée au bout de laquelle est un tortueux escalier éclairé par des jours justement nommés des jours de souffrance. C'était une maison verdâtre, au rez-de-chaussée de laquelle habitait un marchand de meubles, et qui paraissait loger à chacun de ses étages une différente misère. En levant le bras par un mouvement plein d'énergie. Desplein dit à Bianchon:
— J'ai demeuré là-haut deux ans!
— je le sais, d'Arthez y a demeuré, j'y suis venu presque tous les jours pendant ma première jeunesse, nous l'appelions alors le bocal aux grands hommes ! Après ?
— La messe que je viens d'entendre est liée à des événements qui se sont accomplis alors que j'habitais la mansarde où vous me dites qu'a demeuré d'Arthez, celle à la fenêtre de laquelle flotte une corde chargée de linge au dessus d'un pot de fleurs. J 'ai eu de si rudes commencements, mon cher Bianchon, que je puis disputer à qui que ce soit la palme des souffrances parisiennes. J 'ai tout supporté: faim, soif, manque d'argent, manque d'habits, de chaussure et de linge, tout ce que la misère a de plus dur. J'ai soufflé sur mes doigts engourdis dans ce bocal aux grands hommes, que je voudrais aller revoir avec vous. J'ai travaillé pendant un hiver en voyant fumer ma tête, et distinguant l'air de ma transpiration comme nous
voyons celle des chevaux par un jour de gelée. Je ne sais où l'on prend son point d'appui pour résister à cette vie. J'étais seul, sans secours, sans un sou ni pour acheter des li\Tes ni pour payer les frais de mon éducation médicale; sans un ami: mon caractère irascible, ombrageux, inquiet me desservait. Personne ne voulait voir dans mes irritations le malaise et le travail d'un homme qui, du fond de l'état social où il est, s'agite pour arriver à la surface. Mais j'avais, je puis vous le dire, à vous devant qui je n'ai pas besoin de me draper, j'avais ce lit de bons sentiments et de sensibilité vive qui sera toujours l'apanage des hommes assez forts pour grimpsr sur un sommet quelconque, après avoir piétiné longtemps dans les marécages de la misère. Je ne pouvais rien tirer de ma famille, ni de mon pays, au delà de l'insuffisante pension qu'on me faisait. Enfin, à cette époque, je mangeais le matin un petit pain que le boulanger de la rue du Petit-Lion me vendait moins cher parce qu'il était de la veille ou de l'avant-veille, et je l'émiettais dans du lait: mon repas du matin ne me coûtait ainsi que deux sous. Je ne dînais que tous les deux jours dans une pension où le dîner coûtait seize sous. Je ne dépensais ainsi que neuf sous par jour. Vous connaissez aussi bien que moi quel soin je pouvais avoir de mes halîits et de ma chaussure! Je ne sais pas si plus tard nous éprouvons autant de chagrin par la trahison d'un confrère que nous en avons éprouvé, vous comme moi, en apercevant la rieuse grimace d'un soulier qui se découd, en entendant craquer l'entournure d'une redingote. Je ne buvais que de l'eau, j'avais le plus grand respect pour les cafés. Zoppi m'apparaissait connne une terre promise où les Luculius du j)ays latin avaient seuls le droit de présence. « Pourrai-je jamais, me disais-je parfois, y prendre une tasse de café à la crème, y
jouer une partie de domino ? » Enfin, je reportais dans mes travaux la rage que m'inspirait la misère. Je tâchais d'accaparer des connaissances positives afin d'avoir une immense valeur personnelle, pour mériter la place à laquelle j'arriverais le jour où je serais sorti de mon néant. Je consommais plus d'huile que de pain: la lumière qui m'éclairait pendant ces nuits obstinées me coûtait plus cher que ma nourriture. Ce duel a été long, opiniâtre, sans consolation. Je n'éveillais aucune sympathie autour de moi. Pour avoir des amis, ne faut-il pas se lier avec des jeunes gens, posséder quelques sous afin d'aller gobelotter avec eux, se rendre ensemble partout où vont des étudiants ? Je n'avais rien! Et personne à Paris ne se figure que rien est rien. Quand il s'agissait de découvrir mes misères, j'éprouvais au gosier cette contraction nerveuse qui fait croire à nos malades qu'il leur remonte une boule de l'œsophage dans le larynx. J'ai plus tard rencontré de ces gens, nés riches, qui, n'ayant jamais manqué de rien, ne connaissant pas le problème de cette règle de trois: Un jeune homme est au crime comme une pièce de cent sous EST à X. Ces imbéciles dorés me disent :
« — Pourquoi donc faisiez-vous des dettes ? pourquoi donc contractiez-vous des obligations
onéreuses f
« Ils me font l'effet de cette princesse qui, sachant que le peuple manquait de pain, disait: « Pourquoi n'achète-t-il pas de la brioche ? » Je voudrais bien voir l'un de ces riches, qui se plaint que je lui prends trop cher quand il faut l'opérer, oui, je voudrais le voir seul dans Paris, sans sou ni maille, sans un ami, sans crédit, et forcé de travailler de ses cinq doigts pour vivre? Que ferait-il ? où irait-il apaiser sa faim ? Bianchon, si vous m'avez vu quelquefois amer et dur, je superposais alors mes premières douleurs sur
l'insensibilité, sur l'égoïsme, desquels j'ai eu des milliers de preuves dans les hautes sphères; ou bien je pensais aux obstacles que la haine, l'envie, la jalousie, la calomnie, ont élevés entre le succès et moi. A Paris, quand certaines gens vous voient prêts à mettre le pied à l'étrier, les uns vous tirent par le pan de votre habit, les autres lâchent la boucle de la sous-ventrière pour que vous cassiez la tête en tombant ; celui-ci vous déferre le cheval, celui-là vous vole le fouet: le moins traître est celui que vous voyez venir pour vous tirer un coup de pistolet à bout portant. Vous avez assez de talent, mon cher enfant, pour connaître bientôt la bataille horrible, incessante que la médiocrité livre à l'homme supérieur. Si vous perdez vingt-cinq louis un soir, le lendemain vous serez accusé d'être un joueur, et vos meilleurs amis diront que vous avez perdu la veille vingt-cinq miUe francs. Ayez mal à la tête, vous passerez pour un fou. Ayez une vivacité, vous serez insociable. Si, pour résister à ce bataillon de pygmées, vous rassemblez en vous des forces supérieures, vos meilleurs amis s'écrieront que vous voulez tout dévorer, que vous avez la prétention de dominer, de t^Tanniser. Enfin vos qualités deviendront des défauts, vos défauts deviendront des vices, et vos vertus seront des crimes. Si vous avez sauvé quelqu'un, vous l'aurez tué; si votre malade reparaît, il sera constant que vous aurez assuré le présent aux dépens de l'avenir; s'il n'est pas mort, il mourra. Bronchez, vous serez tombé! Inventez quoi que ce soit, réclamez vos droits, vous serez un homme difficultucux, un homme fin, (jui ne veut pas laisser arriver les jeunes gens. Amsi, mon cher, si je ne crois pas en Dieu, je crois encore moins à l'homme. Ne connaissez-vous pas en moi un Desplcin entièrement différent du Dcsplein de qui chacun médit? Mais ne fouillons pas dans ce tas de boue. Donc,
j'habitais cette maison, j'étais à travailler pour pouvoir passer mon premier examen, et je n'avais pas un liard. Vous savez! j'étais arrivé à l'une de ces dernières extrémités où l'on se dit: « Je m'engagerai! » J'avais un espoir. J'attendais de mon pays une malle pleine de linge, un présent de ces vieilles tantes, qui, ne connaissant rien de Paris, pensent à vos chemises, en s'imaginant qu'avec trente francs par mois leur neveu mange des ortolans. La malle arriva pendant que j'étais à l'École: elle avait coûté quarante francs de port; le portier, un cordonnier allemand logé dans une soupente, les avait payéâ et gardait la malle. Je me suis promené dans la rue des Fossés-Saint- Germain-des-Prés et dans la rue de l'École-de- Médecine, sans pouvoir inventer un stratagème qui me livrât ma malle sans être obligé de donner les quarante francs que j'aurais naturellement payés après avoir vendu le linge. Ma stupidité me fit deviner que je n'avais pas d'autre vocation que la chirurgie. Mon cher, les âmes délicates, dont la force s'exerce dans une sphère élevée, manquent de cet esprit d'intrigue, fertile en ressources, en combinaisons; leur génie, à elles, c'est le hasard: elles ne cherchent pas, elles rencontrent.
« Enfin, je revins à la nuit, au moment où rentrait mon voisin, un porteur d'eau nommé Bourgeat, un homme de Saint-Flour. Nous nous connaissions comme se connaissent deux locataires qui ont chacun leur chambre sur le même carré, qui s'entendent dormant, toussant, s'habillant, et qui finissent par s'habituer l'un à l'autre. Mon voisin m'apprit que le propriétaire, auquel je devais trois termes, m'avait mis à la porte: il me faudrait déguerpir le lendemain. Lui-même était chassé à cause de sa profession. Je passai la nuit la plus douloureuse de ma vie. « Où prendre un commissionnaire pour emporter mon pauvre ménage,
mes livres ? Comment payer le commissionnaire et le portier? Où aller? » Ces questions insolubles, je les répétais dans les larmes, comme les fous redisent leurs refrains. Je dormis. La misère a pour elle un divin sommeil plein de beaux rêves. Le lendemain matin, au moment où je mangeais mon écuellée de pain émietté dans mon lait, Bourgeat entre et me dit en mauvais français :
« — Monchieur l'étudiant, che chuis un pauvre homme, enfant trouvé de l'hospital de Chaint- Flour, chans père ni mère, et qui ne chuis pas assez riche pour me marier. Vous n'êtes pas non plus fertile en parents, ni garni de che qui che compte? Écoutez, j'ai en bas une charrette à bras que j'ai louée à deux chous l'heure, toutes nos affaires peuvent y tenir; si vous voulez, nous chercherons à nous loger de compagnie, puisque nous chommes chassés d'ici. Che n'est pas, après tout, le paradis terrestre.
« — Je le sais bien, lui dis-je, mon brave Bourgeat. Mais je suis bien embarrassé: j'ai en bas une malle qui contient pour cent écus de linge, avec lequel je pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au portier, et je n'ai pas cent sous.
« — Bah! j'ai quelques monnerons, me répondit joyeusement Bourgeat en me montrant une vieille bourse en cuir crasseux. Gardez votre linge.
« — Bourgeat paya mes trois termes, le sien, et solda le portier. Puis il mit nos meubles, mon linge dans sa charrette, et la traîna par les rues en s'arrêtant devant chaque maison où pendait un écriteau. Moi, je montais pour aller voir si le local à louer pouvait nous convenir. A midi, nous errions encore dans le quartier latin sans y avoir rien trouvé. Le prix était un grand obstacle, Bourgeat me jiroprosa de déjeuner chez un marchand de vin, à la porte duquel nous laissâmes la charrette. Vers le soir, je découvris
dans la cour de Rohan, passage du Commerce, en haut d'une maison, sous les toits, deux chambres séparées par l'escalier. Nous eûmes chacun pour soixante francs de loyer par an. Nous voilà casés moi et mon humble ami. Nous dînâmes ensemble. Bourgeat, qui gagnait une cinquantaine de sous par jour, possédait environ cent écus, il allait bientôt pouvoir réaliser son ambition en achetant un tonneau et un cheval. En apprenant ma situation, car il me tira mes secrets avec une profondeur matoise et une bonhomie dont le souvenir me remue encore aujourd'hui le cœur, il renonça pour quelque temps à l'ambition de toute sa vie: Bourgeat était inarchand à la voie depuis vingtdeux ans, il sacrifia ses cent écus à mon avenir.
Ici, Desplein serra violemment le bras de Bianchon.
— Il me donna l'argent nécessaire à mes examens! Cet homme, mon ami, comprit que j'avais une mission, que les besoins de mon intelligence passaient avant les siens. Il s'occupa de moi, il m'appelait son peiit, il me prêta l'argent nécessaire à mes achats de livres, il venait quelquefois tout doucement me voir travaillant ; enfin il prit des précautions maternelles pour que je substituasse à la nourriture insuffisante et mauvaise à laquelle j'étais condamné une nourriture saine et abondante. Bourgeat, homme d'environ quarante ans, avait une figure bourgeoise du moyen âge, un front bombé, une tête qu'un peintre aurait pu faire poser comme modèle pour un Lycurgue. Le pauvre homme se sentait le cœur gros d'affections à placer ; il n'avait jamais été aimé que par un caniche mort depuis peu de temps, et dont il me parlait toujours en me demandant si je croyais que l'Église consentirait à dire des messes pour le repos de son âme. Son chien était, disait-il, un vrai chrétien, qui, durant douze années, l'avait accompagné à
l'église sans avoir jamais aboyé, écoutant les orgues sans ouvrir la gueule, et restant accroupi près de lui d'un air qui lui faisait croire qu'il priait avec lui. Cet homme reporta sur moi toutes ses affections : il m'accepta comme un être seul et souffrant ; il devint pour moi la mère la plus attentive, le bienfaiteur le plus délicat, enfin l'idéal de cette vertu qui se complaît dans son œuvre. Quand je le rencontrais dans la rue, il me jetait un regard d'intelligence plein d'une inconcevable noblesse: il affectait alors de marcher comme s'il ne portait rien, il paraissait heureux de me voir en bonne santé, bien vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple, l'amour de la grisette reporté dans une sphère élevée. Bourgeat faisait mes commissions, il m'éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait notre palier; aussi bon domestique que bon père, et propre comme une fille anglaise. Il faisait le ménage. Comme Philopœmen, il sciait notre bois, et communiquait à toutes ses actions la simplicité du faire, en y gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait tout. Quand je quittai ce brave homme pour entrer à l'Hôtel-Dieu comme interne, il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu'il ne pourrait plus vivre avec moi; mais il se consola par la perspective d'amasser l'argent nécessaire aux dépenses de ma thèse, et il me fit promettre de le venir voir les jours de sortie. Bourgeat était fier de moi, il m'aimait pour moi et pour lui. Si vous recherchiez ma thèse, vous veniez qu'elle lui a été dédiée. Dans la dernière année de mon internat, j'avais gagné assez d'argent pour rendre tout ce que je devais à ce digne Auvergnat en lui achetant un cheval et un tonneau; il fut outré do colère de savoir que je me privais de mon argent, et néanmoins il était enchanté de voir ses soujfiaits réalisés; il riait et me grondait, il
regardait son tonneau, son cheval, et s'essuyait une larme en me disant :
« — C'est mal! Ah! le beau tonneau! Vous avez eu tort. ... Le cheval est fort comme un Auvergnat.
« — Je n'ai rien vu de plus touchant que cette scène. Bourgeat voulut absolument m'acheter cette trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet, et qui en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoique enivré par mes premiers succès, il ne lui est jamais échappé la moindre parole, le moindre geste, qui voulussent dire: «C'est à moi qu'est dû cet homme!» Et cependant, sans lui la misère m'aurait tué. Le pauvre homme s'était exterminé pour moi: il n'avait mangé que du pain frotté d'ail, afin que j'eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J'ai passé, comme vous l'imaginez, les nuits à son chevet, je l'ai tiré d'affaire la première fois; mais il eut une rechute deux ans après, et, malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts de la science, il dut succomber. Jamais roi ne fut soigné comme il le fut. Oui, Bianchon, j'ai tenté, pour arracher cette vie à la mort, des choses inouïes. Je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin de son ouvrage, pour réaliser tous ses vœux, pour satisfaire la seule reconnaissance qui m'ait empli le cœur, pour éteindre un foyer qui me brûle encore aujourd'hui!
« Bourgeat, reprit après une pause Desplein visiblement ému, mon second père, est mort dans mes bras, me laissant tout ce qu'il possédait par un testament qu'il avait fait chez un écrivian public et daté de l'année où nous étions venus nous loger dans la cour de Rohan. Cet homme avait la foi du charbonnier. Il aimait la sainte Vierge comme il eût aimé sa femme. Catholique ardent, il ne m'avait jamais dit un mot sur mon irréligion.
Quand il fut en danger, il me pria de ne rien ménager pour qu'il eût les secours de l'Église. Je fis dire tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me témoignait des craintes sur son avenir, il craignait de ne pas avoir vécu assez saintement. Le pauvre homme! il travaillait du matin au soir. A qui donc appartiendrait le paradis, s'il y a un paradis? Il a été administré comme un saint qu'il était, et sa mort fut digne de sa vie. Son convoi ne fut suivi que par moi. Quand j'eus mis en terre mon unique bienfaiteur, je cherchai comment m'acquitter envers lui; je m'aperçus qu'il n'avait ni famille, ni amis, ni femme, ni enfants. Mais il croyait! il avait une conviction religieuse, avais-je le droit de la discuter ? Il m'avait timidement parlé des messes dites pour le repos des morts, il ne voulait pas m'imposer ce devoir, en pensant que ce serait faire payer ses services. Aussitôt que j'ai pu établir une fondation, j'ai donné à Saint-Sulpice la somme nécessaire pour y faire dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs, le jour où se dit cette messe, au commencement de chaque saison, j'y vais en son nom et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du douteur: «Mon Dieu, s'il est une sphère où tu mettes après leur mort ccu.x qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat; et, s'il y a quelque chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire entrer plus vite dans ce que l'on appelle le paradis. » Voilà, mon cher, tout ce qu'un homme qui a mes opinions peut se jx^rmcttre. Dieu doit être un bon diable, il ne saurait m'en vouloir. Je vous le jure, je donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût m'entrer dans la cervelle.
Bianchon, qui soigna Dcsplcin dans sa dernière
maladie, n'ose pas affirmer aujourd'hui que l'illustre chirurgien soit mort athée. Des croyants n'aimeront-ils pas à penser que l'humble Auvergnat sera venu lui ouvrir la porte du Ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du temple terrestre au fronton duquel se lit: Aux grands hommes la patrie reconnaissante ?
Paris, janvier 1836.