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Contes populaires berbères

l y a quelques années , le P. Rivière %W\ Pif publiait dans cettemême collection ' un volume de contes kabyles, qui, s’il n avait pas, comme on l'a dit, le mérite de nous présenter les premiers spécimens de la littérature populaire des Berbères — on pourra s’en convaincre en recourant à /'Appendice, — fournissait du moins aux folkloristes, le nombre le plus considérable jusqu’alors paru de documents berbères, si l’on excepte les Poésies populaires éditées et traduites par le général Hanoteau. On peut se rendre compte de l'importance des Berbères au point de vue de la transmission des con -

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tes , puisqu’ en bien des endroits, ils ont servi d’ intermédiaires entre les Arabes et les populations de V Afrique centrale et occidentale. Mais les textes rassemblés par le P. Rivière et ses confrères étaient empruntés exclusivement aux Zouaouas du Jurjura , une des tribus qui , précisément, s'est tenue le plus à l’abri du contact étranger et, par suite, n’a joué qu’un rôle fort secondaire dans la diffusion de ces récits , pour la plupart venus de l’Inde.

Diverses missions dans le Sahara, en Tripolitaine, en Tunisie, en Algérie et au Maroc mont permis de recueillir un grand nombre de contes qui, outre leur importance linguistique, offrent de nouveaux documents pour l’histoire du folklore berbère. Les historiens arabes avaient reconnu depuis longtemps l'existence de récits fabuleux dans l’Afrique septentrionale; mais, s’ils accueillaient avec une certaine crédulité les généalogies qui rattachaient les Kabyles aux plus illustres familles de la péninsule arabique, ils n’attachaient aucune importance à ces contes dont l’étude devait, de nos jours, prendre une place si considérable

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dans l'histoire du développement intellectuel de l’humanité, u Les Berbères, dit a lhn Khaldoun , racontent un si grand « nombre d’histoires que, si on se don- « nait la peine de les mettre par écrit, on « remplirait des volumes ». Et, à l’appui de son dire , il cite la légende suivante : « La sœur de Yala ben Ahmed El Ifreni, « enfanta, sans avoir eu commerce avec « un homme, un fils nommé Kelman, a surnommé Ibn Asad (fils de lion), parce « que sa mère l’avait conçu par l’effet de « la bave d’une bête féroce qui s’abreu- « vait dans une source d'eau chaude où « elle s’était baignée. » (Histoire des Berbères, t. I, p 2o5). Les naissances miraculeuses étaient donc un des éléments de ces contes , et sans remonter jusqu'à Hérodote qui fait emprunter aux Libyens par les Grecs le culte de Poséidon et d’ Athéné Tritogenis, on trouvera dans des récits plus modernes des traits de superstition non moins curieux. Moh'ammed ben Yousof et son abréviateur El Bekri tiennent de témoins oculaires que « chez les Fadela et les Benou Akidan (tribus berbères orientales, sur les

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confins de l'Egypte et de la Tripolitaine) « il n’est pas rare de voir la fille qui « vient de naître, se métamorphoser en « ogresse et se jeter sur les hommes juste qu’à ce qu’on la lie et la garrotte ». Les sorciers Afier étaient également célèbres an temps d’Edrisi. Les ogres (aouarzeniou, amez) jouent un rôle considérable dans les contes fantastiques berbères :

tantôt on peut les considérer comme un souvenir d’une population antérieure , ou du moins d’une race professant un culte disparu, comme les Djohala (païens) ou les Iroumien (chrétiens); tantôt ce sont des êtres purement mythologiques , analogues aux ghoules et aux ’afrites des Arabes, gardiens de l'eau de la vie, de la pomme de jeunesse et d’autres talismans ; parfois , lorsqu un enchantement est rompu, ils dépouillent leur peau d'ogre pour vivre en honnêtes musulmans . Les djinns et les fées sont aussi fréquemment cités , mais il est difficile de faire la part de l’élément purement berbère dans ces contes dont beaucoup ont été empruntés aux Arabes. Cependant on peut admettre que les légendes locales , ayant pourthéâ -

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tre une montagne , une grotte et surtout une source , soit dans le Tell , soit dans le Sahara , o/?£ zm fonds berbère , malgré de nombreux traits empruntés à la mythologie musulmane.

Les trésors et leur découverte sont le sujet de nombreux récits; Léon V Africain et Marmol ont déjà , au xvie siècle , raconté les nombreuses et infructueuses tentatives des chercheurs de trésors. C’est d’ailleurs une maladie endémique dans toute V Afrique septentrionale où elle existait avant l’apparition des Arabes.

Sous le règne de Néron , un Carthaginois du nom de Césellius Bassus, prétendit , sur la foi d’un songe , retrouver dans une caverne , les trésors dérobés par la reine Didon, à l’avidité du Numide larbas ; mais toutes les recherches furent inutiles et Césellius échappa par le suicide à la colère de l’empereur. ( Tacite , Annales, l. XVI , i-3.) Lorsque les Arabes conquirent l’Egypte , les monuments des Pharaons , hypogées , pyramides , naos , etc., dont la destination leur était inconnue, leur parurent autant de dépôts de richesses, gardés par des génies que repré-

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sentaient les innombrables statues d’hommes, de sphinx et de divinités. De nombreuses descriptions de trésors souterrains nous ont été conservées, surtout dans l'ouvrage intitulé les Merveilles de l’Egypte, traduit par P. Vattier et dans le Khit’at’ de Maqri\y (cf. aussi Trébutien , Contes inédits des Mille et une Nuits, t. III , p. 340-365 J. Les choses furent poussées au point qu’il se forma des corporations de chercheurs de trésors que la trouvaille de quelques bijoux dans un tombeau suffisait à tenir en haleine (cf, Roorda , Abu’l Abbasi Amedis, Tulcnidarum primi, vita et res gesta, p. 33). Le métier n’était pas toujours sans danger et le souvenir a été conservé de ceux qui, perdus dans les dédales et les labyrinthes d’une construction souterraine , avaient disparu ou en étaient revenus fous, punition infligée , disait-on , par le génie gardien des trésors (cf. Marcel , Contes du cheikh El Mohdy, t. II, p. 323). Les traditions yéménites parlent aussi de dépôts de ce genre enlevés à la curiosité des hommes : on prétendit, au temps du khalife Abou Bekr, avoir

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retrouvé le tombeau et l’épée de 'Ad (cf. El Abchihi , Mostat’ref, t. /, p. iig ). Le paradis d’irem , Irem aux colonnes , construit par Cheddâd, fils de ’ Ad, qui voulait rivaliser avec Dieu , et disparu lors de l’anéantissement des ’Adites,fut visité au temps de ’Omar , disent les uns, de Mo'aouyah, suivant d’autres. La plupart de ces légendes sont dues au juif converti Ka’ab al Ahbar, qui mit au service de ses nouveaux coréligionnaires , sa science de mauvais aloi et les rêveries ridicules de ses anciennes superstitions (cf. Mostatref, t. II, p. ià g; Mille et une Nuits, éd. de Breslau, t. VIII, p. 53g-54o; Mas'oudi, Prairies d’or, t. IV, p. 88 8g). Je ne fais que mentionner les villes fabuleuses en airain , en cuivre ou en or, perdues dans le Sahara , mais où parvinrent Ifriqos, D\ou'l Qarnaïn (Alexandre) et Mousa ben Nos air ( Mas’oudi . Prairies d’or, t. IV, p. g5 ; Mille et une Nuits, éd. de Breslau, t. VI, p. 487S06, etc ). Dans le Maghreb, les ruines romaines et berbères ont également frappé l’imagination des indigènes ; au xme siècle de notre ère, El Qa\ouini racontait la lé-

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gende suivante à laquelle avaient donné naissance les monuments de Chevchel :

« Les ruines qu'on voit à Cherchel sont « celles d’un palais construit par un roi « pour son fils, à qui les astrologues « avaient prédit qu’il mourrait de la pi- « qûre d'un scorpion. Le prince fit bâtir « le palais en pierre, pour que ces ani- « maux ne pussent s’y reproduire, ni s’y « introduire à cause du poli des colonnes a (qui soutenaient l’édifice). Mais un jour, « on apporta un panier de raisins dans « lequel se trouvait un scorpion. Le « jeune prince, en voulant prendre un « fruit, fut piqué et mourut ». Faut-il voir ici un souvenir de Vaspic de Cléopâtre dont la fille, Cléopâtre Sélénè , épousa le roi Juba?

Mais ce sont surtout les trésors quon suppose cachés dans les ruines, qui sont le sujet des traditions du pays. On connaît celles relatives au monument appelé Tombeau de la Chrétienne, entre Alger et Cherchel (cf. Marmol , L’Afrique, t. II, l. V, ch. xxxiv, p. 3g5 ) Mornand, La vie arabe, ch. xm; AP’* L’Algérie, p. 102- 1 08 ; Berbrugger , Le Tombeau de la

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Chrétienne, p. 3i . 3g, etc.) ; les Djedars, dans le département d’Oran, et le Medghasen, dans celui de Constantine, passent également pour conserver les richesses des anciens habitants du pays. Seuls, les Marocains , surtout ceux originaires du Sous, et les chrétiens, possèdent, au dire des indigènes , les connaissances suffisantes en sorcellerie pour venir à bout des gardiens mystérieux des richesses souterraines (cf. sur les magiciens marocains, Trumelet , Les saints de l’islam, ch. vu; Léon l’Africain , De Africæ descriptione, t. 7, p. 35 1 ). Les Européens sont, parait il, les rivaux les plus redoutables des Maugrebins sur ce terrain (cf. l'aventure d’un t’aleb marocain et de trois indigènes d’Alger, dans les ruines de Rusgunia, Revue africaine, t. 7, p. 12g; Certeux et Carnoy, l’Algérie traditionnelle, t. I, p. 62-63, j5-rj6, et l’anecdote personnelle citée par M. Mac Carthy : Algeria romana, p. 62-63).

Pendant mon séjour à H’oumt es Souq, dans Vile de Djerba, en 1882, un indigène qui m’avait vu rechercher et copier des inscriptions arabes, vint me signaler

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un trésor enfoui à El Qant’ara, dans le sud de l'ile, où l’on a fait depuis des découvertes importantes. Il me proposait de faire lui même les frais des fouilles, me demandant seulement d’écarter les djinns par les connaissances en magie qu'il me supposait. Les bénéfices de l'entreprise devaient être partagés par moitié. Sur mon refus , il m’offrit les deux tiers , puis les trois quarts et, à la fin, partit persuadé que je me réservais de faire passer le trésor complet en France par des moyens surnaturels. La même superstition à l'égard des Européens semble exister en Orient ; cf. l’histoire de l’Arménien Chat’ir et du Franc Sari- Salté (le soldat aux cheveux roux), déguisé en derviche , à Bégirid, dans la province de Van (Jaba, Recueil de notices et récits kurdes, p. y y). Cette mala • die mentale n’épargne pas les colons européens, et de temps en temps, les journaux algériens signalent les tentatives des émules de Césellius Bassus pour retrouver les trésors de Jugurtha ou de Barberousse (cf. Bourde , A travers l’Algérie, p. 55-5yj.

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Comme dans tontes les littératures, les Berbères ont des fables et des contes d'animaux , où naturellement le chacal joue un grand rôle. Le renard rfy paraît pas , bien qu'il existe en Algérie et porte même un nom kabyle indigène.

Toutefois le chacal , si habile qu’on le représente, ne laisse pas d’être dupé en maintes circonstances, et l’on dirait que le narrateur berbère aime à voir le plus rusé des animaux tomber dans les pièges que lui tendent le coq , la perdrix ou le hérisson ,

Car c’est double plaisir de tromper un trompeur.

. Le hérisson est l’un des principaux personnages de cette comédie des animaux, à cent actes divers. Est-ce le service qu'il rend en détruisant les reptiles qui lui a valu, de la part des indigènes, la place importante qu'il occupe?

Mas’oudi (Prairies d’or, t II , p. 56-5y) rapporte que pour cette raison, les habitants du Sedjestan témoignaient au hérisson le même respect que les gens du Yémamah à l’irbid et les Egyptiens à

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l’ichneumon. Les autres animaux ont le même caractère que dans les fables européennes : remarquons cependant en passant, que le lièvre, comme che \ les Ouolofs et les Zoulous, a la ruse en partage. Quant aux êtres fantastiques , griffons (Lanqa) efnims appartiennent sans doute à la \oologie fabuleuse des Arabes. Le dernier , disent les Béni Menacer est « le plus rapide des animaux créés par Dieu : le lion le craint, et rien qu’en entendant son nom, il commence à trembler. » Cet animal fabuleux « (que personne n’a jamais vu), tient du crocodile et du chat. » En Orient, ce nom de nims s’applique à l’ichneumon qui , dans quelques traditions populaires, est non moins fantastiquement décrit : on lui donne « la tête d’un homme, le . corps d'une bête féroce, les pieds d’un serpent, les ailes de l’aigle et deux cornes ( Legrand , Le Physiologus ch. xi).

Il me reste à faire connaître les sources écrites et orales où j'ai puisé pour ce volume.

Au commencement de ce siècle, l’Américain Hodgson , se trouvant à Alger ,

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recueillit des contes et des chansons en Zouaoua. Son manuscrit existe à la Société asiatique de Paris , et la Bibliothèque nationale en possède une copie faite par J.-D Delaporte (fonds berbère ms. n° i). De celui ci sont tirés les nos 7, 57 et 6 1 auquel fai joint le n° 47, publié par Hodgson dans un recueil excessivement rare.

Les nos 4, 5,6, 1 i , 12,2?, 27, 3 1, 35, 45, 47, 55, 39, 60, 62, 63, ont été traduits sur le ms. n° 17 ( Bib . nationale, fonds berbère) renfermant la collection des contes rassemblés par le P. Rivière et les autres missionnaires de Kabylie , et d’où le premier a tiré le volume publié en 1882 dans cette collection.

En 188 3, lorsque j’étais à Frenda, f obtins du fils de l’ex-qaïd de Bon Semghoun, interné avec son père pour participation à l insurrection du Sud Oranais, une série de récits en dialecte des Qsours, (Bou Semghoun) auxquels appartiennent les nos 24, 25, 26, 3o, 34, 38, 39,41, 43, 44 et 54. Cette collection fut complétée par celle que me dictèrent la même année à Tlemcen deux tailleurs, venus,

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l’un de lAïn S/si/a, Vautre de Figuig.

Ce sont les nos 10, i3, 29, 36, 49,

En quittant Tlemcen , je me rendis au Maroc , et à Tétouan, je recueillis, de la bouche d’un indigène de Massat, établi dans cette ville , un grand nombre de légendes d'où j'ai tiré les nos 17, 28, 32, 37, 40, 56 ^58. Les nos 48 et 5i m’ont été dictés à Oran par un Berbère du Sous.

En iS84et 188 5, pendant mon séjour à Cherchel , le fils du qaïd des Smian me fournit les contes suivants en dialecte des Béni Menacer : nos 1 , 3, 14, 16, 20, 21, 22, 23, 42.

Des textes recueillis pendant ma mission de i885 au M\ab, à Ouargla et à Touggourt, j’ai extrait les nos 2, 9, 18, 19, 5o, 53.

Comme on le voit , la plus grande partie du volume est consacrée aux contes des Zouaouas , des Béni Menacer , des Chelhas du Sous marocain et des Q souriens du Sud Oranais. La prochaine série comprendra surtout des contes du M\ab , de Ouargla , de l’Oued Righ, de

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Taroudant , de l’Oued Noun , du Sous et des Zouaouas.

Lunéville (Meurlhe et Moselle) io octobre 1886.

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