‹ Contes populaires de Basse-BretagneChapitre 13 sur 22 · FACÉTIEUX · texte numérisé non relu

FACÉTIEUX

-MWM-

^an Kerbrinic et Jeanne Kerboule'h, mari et femme, faisaient le plus beau couple du monde, selon un vieux dicton (i).

Jean était un bon laboureur, aimé et estimé de son maître et de tous ceux de sa paroisse. A plusieurs lieues à la ronde, il n'avait pas son pareil, aux grands jours de semailles, de moisson, ou pour battre le blé, sur Taire. Par exemple, il n'était pas des plus fins, mais, qu'est-ce que cela fait?

Après avoir longtemps servi et travaillé pour les autres, il voulut aussi travailler pour lui* même et se marier. Il se mit donc en quête d'une

(i) Jaom ha Jannet, braoa daou den a vale.

tfe

moitié de ménage, c'est-â-dirc d'une femme. *fon loin de la ferme où il servait, habitait, dans une petite chaumière, une veuve nommée Jeanne Kerboule'h. Jeanne possédait la petite maison qu'elle habitait, puis un courtil avec un petit champ qui y attenaient, et enfin une vache et son veau. Elle avait encore une fille de dix-huit à vingt ans, nommée Jeanne, comme sa mère, qui n'était ni laide, ni belle, ni des mieux partagées du côté de l'intelligence, mais, qui promettait de faire un jour une bonne ménagère.

— C'est là celle qu'il me faudrait, se dit Jean, et si je pouvais l'avoir pour moitié de ménage (i), je m'estimerais heureux.

Il se mit donc à fréquenter la maison, et il ne passait jamais devant la porte sans entrer, sous un prétexte quelconque, tantôt pour allumer sa pipe, tantôt pour s'enquérir si l'on n'avait pas vu passer une vache ou une brebis égarée, de chez son maître, ou quelque autre chose semblable. La veuve le recevait bien, parce qu'il avait bonne conduite et bonne renommée, dans la paroisse, et la fille aussi n'était pas indifférente à ses visites.

Le second dimanche de juin, la jeune fille était de garde à la maison, après avoir été a la première messe du matin, et Jean, après la grand '-

(i) Hanter tiègès, locution populaire.

messe, devait venir dîner avec la veuve et sa fille, afin d'avancer ses affaires et de conclure, s'il était possible. An moment de partir pour le bourg, après avoir fait un peu de toilette, la mère dit à sa ûUe :

— Vous savez que Jean Kerbrinic doit venir dîner aujourd'hui avec nous!, faites donc en sorte que la soupe soit bonne, et pour cela soignera et mettez-y ce qu'il faut (peadra, en breton).

— C'est bien, ma mère, répondit Jeanne. Et la vieille partit là-dessus.

Et voilà Jeanne de s'occuper de son pot au feu. Elle y mit des choux, des navets et une bonne tranche de lard. Puis elle activa le feu, et le pot bouillit bientôt.

— Il est temps d'y mettre à présent Péadra, se dit-elle alors.

Or, il y avait à la maison un petit chien qui avait nom Péadra ; Jeanne l'appela à elle :

— Tiens, Péadra! venez ici, mon petit chien. Ma mère m'a recommandé de vous mettre dans la marmite ; c'est là une singulière idée, mais, c'est sans doute afin que Jean, après avoir mangé de la soupe, m'aime davantage et que le mariage se fasse promptement : il faut faire comme elle a dit, bien que je te regrette, mon pauvre petit chien.

Et elle prit Péadra, qui était venu à elle, en

agitant sa queue, le mit dans la marmite bouillante et plaça le couvercle dessus. Puis elle mit encore du bois au feu, tailla la soupe dans les écuelles de bois et balaya la maison.

A midi, la veuve arriva de la messe, accompagnée de Jean Kerboule'h.

— Le dîner est-il prêt ? demanda-t-elle aussitôt.

— Oui, tout est prêt, répondit Jeanne.

— Vous avez mis tout ce qu'il fallait {Pèadra) dans la marmite.

— J'ai mis Pladra dans la marmite.

— Voyons si votre soupe est bonne.

Et chacun des trois prit son écuelle et la vida lestement : la soupe fut trouvée excellente.

La vieille s'occupa alors de retirer elle-même la viande de la marmite.

— Jésus! s'écria-t-elle, en trouvant le chien dans la marmite, qu'est-ce que cela ?

— Eh bien ! ma mère, c'est Pèadra, que vous m'aviez bien recommandé de mettre dans la marmite.

— Pèadra ? mon pauvre petit chien ?

— Certainement ; ne me l'aviez-vous pas dit ?...

— Comment, malheureuse, sotte, imbécile, tête éventée I... Je t'ai dit de mettre dans la marmite tout ce qui était nécessaire pour faire de bon bouillon, c'est-à-dire du sel, du poivre,

des choux, des navets et du lard» et tu y mets le chien!...

— Daml ma mère, est-ce que je savais cela, moi ?...

— Allons I allons!... Tu ne seras jamais bonne à rien, vois-tu !

Jean regardait les deux femmes, et ne disait rien. Un autre que lui eût été suffisamment édifié sur F intelligence de la fille, par ce qui venait: de se passer ; mais, il était amoureux de Jeanne, et l'amour est aveugle, dit-on.

Le repas terminé, ce qui ne fut pas bien long, la vieille envoya sa fille puiser^de l'eau fraîche, à la fontaine. Jeanne partit avec la cruche. Elle l'avait remplie d'eau fraîche et claire et s'apprêtait â la poser sur sa tête, pour s'en retourner à la maison, lorsqu'elle fut tout à coup arrêtée par cette pensée :

-«- Si je me marie, et je me marierai, et que j'aie des enfants, et j'en aurai, comment ferai-je pour leur trouver des noms, car je vois que tous les noms sont déjà pris par les autres ?

Et elle passa en revue les noms de baptême, et n'en trouva aucun qui ne fut porté par quelqu'un de la paroisse : Yvon, Jean, 'François, Pierre, Marc, Jacques, Stéphan, Arthur, Alain, Goulven, Çlaoud, Kaourentin, Guillaume, Hervé, Tudual, Grallon, Marie, Anne, Yvonne, Soezic, Monic,

Marc'harit, Marianna, Jeanne, BercTied, Katel, Glaouda, Tina, Izabel, Hénora, Franceza, Genoefâ, etc., tous étaient pris. Et la voilà bien peinée.

— Jésus, mon Dieu ! s'écria-t-elle, mes enfants resteront donc sans noms, et, par conséquent, ne seront pas baptisés!...

Et elle se mit à pleurer dru, et s'oublia près de la fontaine, assise sur une pierre et la tète sur ses genoux.

Cependant, la mère, inquiète de voir que sa fille ne revenait pas, se mit à sa recherche :

— Jeanne I Jeanne ! que fais-tu donc là si longtemps, Reviens, vite ? voilà plus d'une heure que tu es là.

— Ahl vous ne savez pas, mère, s'écria Jeanne.

— Quoi donc, ma fille ?

— Quel malheur , mon Dieu !

— Quoi donc ? Que t'est-il arrivé ?

— Vous n'avez pas songé à une chose, mère ?

— Qu'est-ce que c'est donc ? Dis vite.

— C'est que si je me marie, et je le ferai, et que j'aie des enfants, et j'en aurai, il ne restera plus de noms à leur donner, puisque tous sont déjà pris par les autres.

La bonne femme, qui n'était guère plus fine que sa fille, resta d'abord immobile, bouche

béante, et ne trouva rien à répondre. Puis elles passèrent en revue tous les noms de baptême et constatèrent avec douleur qu'en effet tous étaient pris :

— Comment faire, mon Dieu ! et que c'est malheureux!...

Et les voilà de pleurer toutes les deux, et de se désoler sur ce malheur irréparable.

Cependant, Jean, resté seul à la maison, et s'impatientant de voir que la mère ne revenait pas plus que la fille, se mit aussi à leur recherche, et, ayant appris le sujet de leurs larmes et de leur désolation, il se dit en lui-même, en haussant les épaules :

— Décidément, la mère et la fille se valent ; elles sont bêtes comme deux sabots, et ce que j'ai de mieux à faire, c'est de les planter là, et de chercher fortune ailleurs; car, certainement, je n'aurai pas de peine à trouver mieux.

Et il partit, sans autres compliments.

A quelque distance de là, comme il passait devant une ferme, il aperçut, sur une aire à battre, une jeune fille armée d'une fourche de fer à dents très espacées.

— Voici, pensa-t-il, une jolie fille qui ferait bien mon affaire; si je pouvais tenir ce gentil oiseau dans ma cage ! . . .

Et il entra dans l'aire.

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• Km !/»<•» 1 tn<n\ enfant, travaillez bien, alors, ^ /« , y/tr<; fr/urclif;, car je crains bien que le soleil t,t ^; umcImj avant que vo* pois soient &ur le Wwtj en attendant, me* compliments à votre

m''"! «ît adieu, lu jçAti *'en alla en se disant :

• (a* ne »era pas celle-ci qui me fera regretta JfMm»* ; elle c*t bien gentille» pourtant»

Un jh-ii plu» loin, il arriva dans un village, où

il vit beaucoup de monde assemblé autour d'une maison : il y en avait aussi sur le toit et jusque sur la cheminée, et ces derniers paraissaient tirer sur une corde et la laisser descendre alternativement dans la cheminée, comme font des ramoneurs. Jean s'approcha d'une jeune fille grande, et bien découplée, aux cheveux noirs, aux yeux vifs, comme il en aurait désiré pour être sa moitié de ménage, et lui adressant la parole :

— Dites-moi, je vous prie, mon petit cœur, ce que font ces gens ? M'est avis qu'ils ramonent la cheminée.

La jeune fille, détournant la tète, le regarda par-dessus son épaule, d'un air de dédain, et lui dit :

— • Vous êtes encore un malin, vous ! De quel pays venez-vous donc, pour parler de la sorte ? Comment ne voyez-vous pas, imbécile que vous êtes, qu'on est à panser le cheval de mon père ?

— A panser le cheval de votre père ? Je vous avoue que je ne comprends pas bien comment...

— Eh bien 1 mon pauvre homme, répondit une petite vieille, qui se trouvait à côté de la jeune fille (c'était sa mère), notre cheval timonier est tombé, il y a quelques jours, dans la rivière et a été entraîné par le courant sous la roue du moulin, où il a reçu plusieurs blessures graves.

Le rebouteur, un homme renommé dans tout le pays, pour sa science, a ordonné de frotter ses plaies avec de la suie de cheminée, et c'est ce que l'on fait en ce moment, comme vous le voyez. N'entendez-vous pas les plaintes de la pauvre bête?

Et, en effet, ces gens, se tenant partie sur la pierre du foyer, dans l'intérieur de la maison, et partie sur le sommet de la cheminée, faisaient monter et descendre alternativement le cheval, au moyen de cordes, pour mettre ses plaies en contact avec la suie.

— Mais, ma brave femme, répondit Jean, émerveillé de tant de simplicité et de sottise, ne pensez-vous pas qu'il eût été plus commode et moins dangereux pour la bête de prendre un peu de suie dans la cheminée, au moyen d'une échelle, et d'en frotter ses plaies, dans l'écurie.

— N'écoutez pas cet imbécile, mère, dit la jeune fille, d'un ton arrogant, c'est moi qui ai conseillé de faire ainsi, et je soutiens qu'il n'y avait rien de mieux à faire.

Jean se tut et s'en alla, en disant : — Jeanne est certainement une fille d'esprit, auprès de celle-ci !

Un peu plus loin, comme il passait devant une maison de bonne apparence, il aperçut une jeune fille assise sur un escabeau, au seuil de la porte,

et mangeant de la soupe, à une écuelle qu'elle avait sur ses genoux.

— Voilà une bien jolie fille, se dit-il, je vais lui demander mon chemin, pour la voir de près et causer un peu avec elle.

A mesure qu'il approchait de la maison, il entendait un enfant crier, comme si on regorgeait.

— Bonjour, mon joli coeur, dit-il à la jeune fille, en l'abordant.

— Que voulez-vous ? lui demanda-t-elle, d'un ton arrogant.

— Est-il donc arrivé quelque malheur dans votre maison, pour que j'y entende crier de la sorte ?

— Qu'est-ce que cela vous fait ? Entrez, du reste, si vous voulez, et vous verrez.

Et Jean entra dans la maison. Il fut aussitôt saisi d'horreur et resta quelque temps immobile, comme un pieu de pierre (peulvari), au spectacle qui s'offrit à ses yeux. Il vit là une mère, toute sanglante, armée d'un couteau et taillant et enlevant des morceaux de chair vive aux fesses d'un petit enfant de quatre ou cinq ans.

— Que fais-tu, femme dénaturée, tison d'enfer ? ne put- il s'empêcher de s'écrier.

— De quoi vous mêlez-vous, vous ? lui répondit ce monstre. Ne voyez-vous donc pas que le tailleur ayant fait trop étroit du derrière la

culotte de cet enfant, il faut bien que je retranche à ses fesses ce qu'elles ont de trop, pour qu'il y puisse entrer ? Et comment feriez-vous autrement, vous, à ma place ? Et puis, comme je vous l'ai déjà dit, de quoi vous mêlez-vous ? Allezvous-en, au plus vite, je^vous prie, ou si je prends la cognée de mon mari, que voilà...

Jean se précipita hors de la maison, en criant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! où donc suis-je ici ? Ce n'est certainement pas parmi des chrétiens.

Et il poursuivit sa route, tout attristé de ce qu'il voyait.

— Je n'irai pas plus loin, dit-il, au bout de quelques pas ; je retourne à la maison de Jeanne, et je vais décidément la demander en mariage. Elle n'est pas des plus fines, c'est vrai, ni riche, mais, depuis que je Pai quittée, je n'ai pas trouvé qui valût mieux qu*elle, bien au contraire. Jeanne m'aime, et un vieux proverbe dit :

Mieux vaut de l'amour une poignée,

Que de l'or et de l'argent plein un four (i)» .

Quand il arriva chez Jeanne, il fut bien reçu et par la vieille et par la jeune. Les noces eurent lieu, tôt après, et les voilà ensemble en ménage.

(i) Gueîl eo carantt\ Ui\ attn dorn,

'Fit aour hag arc'hant ki\ arforn.

Jean était un travailleur infatigable, et sa conduite était exemplaire, sous tous les rapports. Il n'était ni buveur, ni joueur, ni coureur de pardons et de foires. La bonne femme mourut, peu après, et le peu qu'elle possédait, c'est-à-dire : une chaumière, deux petits courtils, une vache, une chèvre blanche, quatre poules, un beau coq rouge et un chat pour faire la chasse aux souris, échut en héritage à sa fille, puisqu'elle n'avait pas d'autre enfant.

La pauvre femme ne faisait aucun progrès du côté de l'intelligence, à mesure qu'elle avançait en âge, et Jean avait souvent lieu de la reprendre et de gronder. Il avait beau travailler et se donner du mal, il n'en devenait pas plus riche : bien au contraire. Au bout d'un an de mariage, la simplicité et les sottises de Jeanne, et aussi son bon cœur, car elle était toujours prête à partager avec les autres, firent qu'ils commençaient à se trouver dans la gêne.

Un soir, après souper, ils étaient tous les deux à causer, tranquillement, auprès du feu, avant d'aller se coucher.

— Nous avons encore trois bons morceaux de lard, dit Jean, en regardant le lard pendu dans la cheminée, pour fumer.

— Oui, répondit Jeanne, nous avons encore trois bons morceaux.

— Un d'eux, reprit Jean, sera pour Noël, un autre, pour le Carnaval, et le troisième, pour Pâques.

— Oui, répondit Jeanne.

Le lendemain, pendant que Jean travaillait au champ, un mendiant se présenta à la porte de 4a chaumière.

— Quel nom avez-vous ? lui demanda Jeanne.

— Nédélec (Noël), répondit le mendiant.

— Nédélec ? C'est bien à vous, alors, que Jean destine notre premier morceau de lard : je vais vous le donner, puisque vous voilà.

Et le mendiant aida Jeanne à décrocher le lard, qui fumait dans la cheminée, puis il l'emporta, un peu étonné de tant de générosité.

Le lendemain, en l'absence de Jean, d'autres mendiants se présentèrent pour demander l'aumône.

— Comment vous nommez-vous? leur demanda Jeanne.

— Carnaval et Pâques, répondirent-ils. Ils avaient été conseillés, sans doute, par le mendiant de la veille.

— Carnaval et Pâques ? Alors, c'est à vous que Jean destine les deux morceaux de lard qui nous restent.

Et Carnaval et Pâques emportèrent les deux morceaux de lard qui restaient.

Le soir, en se chauffant, avant d'aller se coucher, Jean leva encore les yeux vers les tranches de lard suspendues dans la cheminée, et, ne les voyant plus, il en fut bien surpris et demanda à Jeanne :

— Qu'est donc devenu le lard, que je ne le vois plus, dans la cheminée ?

— Le lard ? Mais Nédélec (Noël), Carnaval et Pâques, à qui vous le destiniez, l'ont emporté.

— Comment cela, que veux-tu dire, Jeanne ?

— Ne m'aviez-vous pas dit, l'autre jour, qu'un des trois morceaux de lard serait pour Nédélec, un autre pour Carnaval, et le troisième pour Pâques ? Eh bien ! il est venu, hier et aujourd'hui, trois mendiants, qui m'ont dit avoir noms Nédélec, Carnaval et Pâques, et je leur ai donné le lard.

— Ce n'est pas possible, tu plaisantes, sans doute ?

— Je ne plaisante pas, et c'est comme je dis.

— Allons! allons! tu es bien la plus sotte femme qui soit sur terre, et nous ne pouvons qu'être pauvres, à la façon dont tu agis, en toutes choses !

Le pauvre Jean était désolé ; il voyait clairement qu'ils marchaient â la misère, et il ne put clore l'œil, de toute la nuit.

Le lendemain matin dit â Jeanne :

— Nous n'avons plus un morceau de lard à la maison ; l'argent, pour en avoir, nous manque également ; notre vache et son veau et la chèvre et les poules ont été vendus ou mangés ; notre maison et les deux courtils ne sont également plus à nous : il ne nous reste donc qu'à quitter le pays et à aller chercher du pain ailleurs.

— Oui, dit Jeanne, allons chercher du pain ailleurs.

Jean avait la mort dans l'âme et les larmes aux yeux, en quittant la chaumière, et il dit à Jeanne, qui le suivait :

— Tire la porte sur toi.

— C'est bien, dit Jeanne.

Et elle enleva la porte de ses gonds et la chargea sur son dos.

Jean marchait devant, triste et soucieux ; Jeanne venait après lui, et gémissait et s'attardait. Jean se détourna, en l'entendant se plaindre et souffler, et son étonnement fut grand de voir qu'elle portait la porte de leur chaumière sur son dos.

— Pourquoi diable portes-tu cette porte sur ton dos ? lui demanda-t-il.

— Pourquoi ?... Ne m'avez-vous pas dit de tirer la porte sur moi?

— Oui, de la fermer après toi, ma pauvre femme !

— Dam ! est-ce que je pouvais savoir ça, moi ?

— Puisqu'elle est venue jusqu'ici, ne l'abandonnons pas sur la route ; peut-être pourra-t-elle nous servir, d'ailleurs ; donne-moi-la, à mon tour.

Et Jean chargea la porte sur son dos, et ils continuèrent leur route.

Il y avait déjà quelque temps que le soleil était couché, et, comme ils ne rencontraient aucune habitation, ils étaient inquiets de la manière dont ils passeraient la nuit. Ils suivaient depuis longtemps la lisière d'un grand bois, dont ils ne trouvaient pas la un.

— Entrons dans le bois, poux y passer la nuit, dit Jean, nous y serons moins exposés au froid.

— Entrons dans le bois, dit Jeanne.

Et ils entrèrent dans le bois ; mais, comme il y avait dans ce bois beaucoup de bêtes fauves de toute sorte, pour plus de sûreté, ils montèrent sur un vieil arbre, fixèrent solidement la porte de leur maison entre les branches, et s'étendirent dessus pour dormir, car ils étaient fatigués.

Mais, ils furent éveillés, au milieu de la nuit, par un vacarme épouvantable et des jurons, qu'ils entendirent sous l'arbre.

— Qu'est-ce que c'est, grand Dieu ? dit Jeanne, tout enrayée.

— Silence 1 ne dis mot, ou nous sommes perdus 1

C'étaient des brigands, qui venaient de faire

une bonne prise, et qui étaient venus partager leur butin sous l'arbre. Il faisait un beau clair de lune. Mais, ils ne s'entendaient pas, et de la tout ce bruit et ces jurons. Jeanne avait si grand peur que... elle leur fit croire qu'il pleuvait.

— Voilà qu'il pleut, dit un des brigands, hâtons-nous d'en finir.

Puis, Jeanne fit tomber sur eux quelque chose de moins liquide et de plus odorant, et, s'étant portée brusquement à un angle de la porte, celle-ci perdit l'équilibre, et Jean et Jeanne et la porte dégringolèremyde branche en branche, avec un grand fracas, et vinrent tomber au milieu des brigands. Ceux-ci, croyant avoir à leurs trousses tous les diables de l'enfer, déguerpirent, au plus vite, abondonnant sur place leur or et leur argent.

Jean et Jeanne en remplirent leurs poches, et, au lieu de continuer leur route aventureuse, ils s'empressèrent de retourner à la maison.

Chemin faisant, Jeanne dit à Jean :

— Eh bien! Jean, crois-tu encore que j'avais si mal fait d'emporter la porte ? Et diras-tu encore que je suis bête ?

Ils étaient riches, à présent, et ils achetèrent une belle ferme et firent bâtir une belle maison, la plus belle du pays. Ils donnaient l'aumône à tous les mendiants qui se présentaient au seuil de

leur porte ou qu'ils rencontraient sur leur route, et ils étaient estimés et aimés de tout le monde.

Jeanne donna un fils à Jean, lequel fut appelé Jean Kerbrinic, comme son père, bien que Jeanne craignît qu'on n'eût pu trouver un nom pour lui, tous les noms étant déjà pris.

Et voilà l'histoire de Jean et de Jeanne. En avez-vous jamais entendu de plus belle ?

Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet (Côtes-du-Nord). — Décembre 1868.

-MW-

,>w<4jN jeune garçon de dix ou douze ans, sans père ni mère, quitta un jour sa paroisse, où il vivait de la charité publique, et se mit à voyager, emportant pour tout bien une poignée d'épis de froment, qu'il avait glanés dans un champ. On ne lui connaissait pas d'autre nom que celui de Pierre-le-Niais.

Le premier soir, après le coucher du soleil, il se présente à la porte d'une ferme. La bourgeoise, en l'apercevant sur le seuil de la maison, lui demanda :

— Qui es-tu, et que veux-tu ?

— Pierre-le-Niais.

— Pierre-le-Niais ? Tu n'as pas l'air fin, en effet. Que veux-tu ?

— L'hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C'est bien, entre et assieds-toi, pour attendre l'heure du souper.

— Et mes glanes aussi ?

— Oui, et tes glanes aussi, répondit la femme» en souriant de tant de naïveté.

— Où les mettrai-je ?

— Sur le perchoir aux poules.

Pierre jeta ses glanes sur le perchoir aux poules, soupa, puis se coucha et dormit bien.

Le lendemain matin, il déjeûna, puis alla chercher ses glanes, sur le perchoir aux poules. Il n'en restait plus que la paille, les poules avaient mangé tout le grain.

— N'importe, dit-il, je vais emporter une poule, pour me dédommager.

Et il prit une poule et se remit en route avec elle.

Le soir venu, il se présenta dans une autre ferme pour demander à loger.

— Que cherches-tu ? lui demanda la fermière.

— L'hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C'est bien, entre.

— Et ma poule aussi ?

— Oui, et ta poule aussi.

— Où la mettrai-je, pour passer la nuit ?

— Dans la crèche aux porcs.

Pierre alla porter sa poule dans la crèche aux

porcs, puis il revit», soupa, se coucha et dormit

Le lendemain matin, quand il alla chercher sa poule, pour se remettre en route, les porcs l'avaient mangée.

— C'est égal, dit-il, je vais emmener un porc. Et il emmena un porc, et se remit en route. Le soir, il se présenta à la porte d'une troisième ferme.

— Que veux-tu ? lui demanda la fermière.

— L'hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C'est bien, tu seras logé.

— Et mon cochon aussi ?

— Oui, et ton cochon aussi.

— Où le mettrai-je, pour passer la nuit.

— Dans l'écurie.

Pierre conduisit son cochon a l'écurie, puis il revint a la ferme, soupa, se coucha et dormit

Le lendemain matin, il alla chercher son cochon i l'écurie, pour se remettre en route. Les chevaux l'avaient tué.

— C'est égal, dit-il, je vais emmener un

Et il prit un cheval et partît.

Le soir, il se présenta à la porte d'une autre

— Que veux-tu ? lui-^emanda la fermière.

FIERR£ LE NUIS 403

— L'hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C'est trie», tu seras logé.

— Et mon cheval aussi ?

— Oui, et ton cheval aussi.

— Où le raettrai-je, pour passer la nuit ?

— Dans l'écurie.

Pierre conduisit son cheval à l'écurie, puis, il revint à. la ferme, soupa, se coucha et dormit bien*

Le Lendemain, il pensa qu'ayant un cheval pour le porter, il n'avait plus besoin de se gêner, et il se leva tard. Le garçon d'écurie avait conduit ses chevaux au pâturage, de bonne heure, et n'avait laissé à l'écurie que le cheval de Pierre. La servante devait aller, ce jour-là, faire cuire au four basai. Ne trouvant à l'écurie que le cheval de Pierre, elle chargea son sac sur son dos, et partit pour le four, sans s'apercevoir du changement de cheval. Quand elle eut enfourné sa pâte, elle reprit le chemin de k ferme, en la société de plusieurs autres servantes des villages voisins. A miroute de la maison, elle s'arrêta à causer avec elles du dernier pardon, et laissa le cheval aller seul devant, persuadée qu'il se rendrait directement à la ferme. Mais le cheval, se voyant libre, retourna chez le maître d'où il était parti la veille. Quand la servante rentra à la ferme, Pierre courut au-devant d'elle et lui demanda :

— Qu'avez-vous fait de mon cheval ?

— Ce que j'ai fait de votre cheval ?

— Oui, vous avez emmené mon cheval avec vous au four banal ; où est-il ?

— Par ma foi, j'ignorais que ce fût votre cheval. Mais, est-ce qu'il n'est pas rentré ? Je l'ai laissé aller seul devant.

— Vous m'avez perdu mon cheval; tant pis pour vous, et je vais vous emmener à sa place.

Et arrachant à la servante un sac vide, qu'elle portait sur le pli du bras, il la fourra dedans, malgré ses cris, la chargea sur son dos et partit.

Le soir, il se présenta à la porte d'une autre ferme, avec son fardeau.

— Que veux-tu ? lui demanda la fermière.

— L'hospitalité pour la nuit, au nom de Dieu.

— C'est bien, tu seras logé ; entre.

— Et mon fardeau aussi ?

— Oui, et ton fardeau aussi.

— Où le mettrai-je ?

— Dépose-le là, dans le coin, près du lit que voilà.

Pierre déposa son sac à l'endroit désigné,» puis, le moment venu, il soupa et alla coucher, dans rétable aux bœufs.

Quand il fut sorti, la pauvre servante, qui n'osait rien dire dans son sac, pendant qu'il était

là, se mit à appeler au secours. On fut bien étonné d'entendre cette voix plaintive sortant on ne savait d'où.

— Qu'est-ce ? demanda la fermière; qui est là?

— C'est moi, ma pauvre marraine; retirez-moi vite d'ici.

La fermière était en effet la marraine de la servante.

— Jésus mon Dieu ! mais, où êtes-vous donc ?

— Ici, dans le sac de Pierre-le-Niais.

La fermière dénoua le sac et la servante en sortit. Puis, elle raconta par suite de quelle aventure étrange elle se trouvait dans cette situation. Mais, il fallait, à présent, trouver un moyen de tromper l'idiot, qui pouvait se porter à quelque violence, s'il s'apercevait qu'on lui avait dérobé sa proie. Il y avait là, dans un coin, une chienne avec ses petits, et on les mit dans le sac.

Le lendemain matin, Pierre, ayant déjeûné, chargea son sac sur son épaule, sans s'apercevoir de rien, et partit. La chienne et ses petits se démenaient dans le sac, et Pierre, croyant toujours tenir la servante, disait :

— Ne remue pas tant, là-dedans, ou je vais te jeter dans l'étang.

Il passait en ce moment sur la chaussée d'un étang.

La chienne n'en tenait aucun compte et continuait de se démener, puis, enfin, elle le mordit.

— Ah ! du coup, s'écria-t-il, furieux, tu vas me le payer 1

Et, jetant son sac à terre, il l'ouvrit et s'apprêtait à corriger la servante, lorsque s'apercevant qu'il avait affaire à une chienne et ses petits, U en resta stupéfait, la bouche ouverte.

— Tiens! s'écria-t-il, après un moment de silence, elle s'est changée en une chienne avec ses petits! Ces femmes ont des malices de diable!...

Et il partit là-dessus, laissant là la chienne et ses petits, avec le sac; et depuis, je n'ai pas entendu parler de lui, et ne sais ce qu'il est devenu.

Conté par «ne servante de Kerantasgne, en Plouarct. — 1869.

PEG AZË! (i)

eux pauvres gens, Jean et Jeanne, mari et femme, demeuraient près du manoir d'un riche seigneur.

Un des valets du seigneur était l'amant de Jeanne, et comme Jean contrariait leurs amours, il voulut se débarrasser de lui.

Il dit un jour à son maitre :

— Jean a dit, mon maître, qu'il était capable de couper votre taillis et d'en faire des fagots, en trois jours.

— Vraiment ? Eh bien ! dites-lui de venir me parler.

Jean se rendit auprès du seigneur.

— Comment, Jean, lui dit celui-ci, tu t'es vanté de pouvoir couper mon taillis et en faire des fagots, en trois jours ?

(i) Colle là !

— Jamais je n'ai rien dit de semblable, monseigneur, s'écria Jean, en levant les mains au ciel, et il faudrait être complètement fou pour parler de la sorte.

— Si, tu l'as dit, répliqua le seigneur, et il faut que tu le fasses, ou il n'y a que la mort pour toi.

Jean s'en retourne à la maison en pleurant et va raconter la chose à Jeanne. Celle-ci fait mine de se désoler et dit a son homme :

— Il faudra te mettre à la besogne, demain matin, de bonne heure, et travailler ferme.

Dès le lever du soleil, le lendemain, Jean se dirigea vers le bois, sa cognée sur l'épaule, et tout triste. Il rencontra en son chemin une petite vieille qui lui demanda :

— Pourquoi es-tu si triste, Jean ?

— Ce. n'est pas sans raison, grand'mère : le seigneur m'a dit qu'il me faut couper son taillis et en faire des fagots, dans trois jours, ou il n'y a que la mort pour moi.

— Ce n'est que cela ? Console -toi, mon garçon, ce sera fait, sois tranquille. Tiens, prends cette cognée (et elle lui présenta une petite cognée bien affilée), frappes-en le bois avec conâance, et ne t'inquiète pas du reste.

Jean prit la cognée et se rendit au bois, peu rassuré, malgré les paroles de la vieille. Il en

frappa un pied de chêne, qui tomba aussitôt sur un autre, lequel tomba sur un troisième, qui tomba sur un quatrième, et ainsi de suite, si bien qu'en très peu de temps, tout le bois taillis fut couché par terre.

Quand Jeanne vint, à midi, apporter son dîner à Jean, elle le trouva qui fumait tranquillement sa pipe, assis sur un tronc d'arbre.

Le second jour, tout le bois fut mis en fagots, et le troisième, il fut transporté dans la cour du manoir, et mis en un tas qui s'élevait plus haut que le toit de la maison.

Le seigneur était absent. Quand il rentra et vit cet énorme tas de bois :

— Que signifie ceci? demanda-t-il, en colère.

— Eh bienl lui dit tranquillement Jean, j'ai fait ce que vous m'aviez commandé ; j'ai coupé votre taillis, je l'ai mis en fagots et transporté et entassé dans votre cour, et tout cela, en trois jours; j'ai bien travaillé, n'est-ce pas ?

Le seigneur était furieux ; mais, comme il pensait qu'il y avait de la sorcellerie dans l'affaire, il n'osa trop rudoyer Jean, et se contenta de lui dire :

— C'est bien ; retourne chez toi.

Cela ne faisait pas l'affaire de Jeanne et de son amoureux, et celui-ci dit encore à son maître, quelques jours après :

— Jean a dit, mon maître, qu'il était capable de fabriquer un Wignavaou (i) pour dÎTertir et faire rire à gorge déployée les invité» du grand dîner que vous donnez, dimanche prochain.

— C'est bien ; dites-lui de venir me parler.

Et voilà Jean de nouveau en présence de son seigneur, qui lui dit :

— Vous vous êtes vanté, Jean, de pouvoir fabriquer un Wignavaou, qui amusera et fera rire tous mes invités du grand dîner que je donne dimanche ?

— Est-il Dieu possible 1 s'écria Jean; je ne sais seulement pas, mon bon seigneur, ce que c'est qu'un Wignavaou.

— Vous l'avez dit, Jean, et il faut que vous le fassiez, ou il n'y a que la mort pour vous. Allez, et songez-y.

Et Jean s'en retourna, bien triste et bien embarrassé. Heureusement que la petite vieille vint encore à son secours et lui dit, en lui présentant une baguette blanche :

— Prends cette baguette. Tu n'auras qu'à dire : « Par la vertu de ma baguette blanche, colle là !» et aussitôt les personnes et les objets, quels qu'ils soient, se colleront les uns aux autres,

(x) Mot inventé arbitrairement, qui n'a aucune signification -précise, et qni doit s'entendre de quelque épouvantât! on invention plaisante propre à égayer et amuser ks invités 4a

comme tu le souhaiteras, et tu pourras ainsi faire on Wignavaou, à la vue duquel personne ne pourra s'empêcher de rire.

Jean prit la baguette et se rendit à la maison. Jeanne était sortie, quand il arriva ; mais, il remarqua certains préparatifs, qui lui parurent suspects, et il se cacha sur le grenier, pour l'observer. Elle rentra, un moment après, se regarda dans son miroir et mit une coiffe fraîche. Bientôt son amoureux vint aussi. Elle lui servit des œufs frits, et ils les mangèrent en buvant une bouteille de vieux vin, que le valet avait apportée de la cave de son maître. Puis, ils s'embrassèrent...

— Par la vertu de ma baguette blanche, colk là] dit Jean. Et leurs figures se collèrent Tune contre Tartre, et si étroitement et si fort, qu'Us ne pouvaient se détacher.

Jean sortit alors de sa cachette, et se mit à rire, à gorge déployée, en disant : — Ah ! je vous y prends ! Nous allons faire avec vous un joli Wignamou i

Les deux amoureux sortirent, en cet état, de crainte que Jean ne prit son bâton. Jean les suivit, en criant :

— Venez voir, venez voir le Wignavaou I On accourait de tous cotés, et l'on riait et l'on

criait sur les deux amoureux. Jeanne avait sa chemise percée sur le derrière, et l'on voyait... Un

homme prit une motte de terre gazonnée, et la lai jetai l'endroit : — Pt^Ajf / colle-là ! dit Jean ! et la motte s'y colla.

Une vache vint à passer, allant aux champs, et se mit à paître l'herbe de la motte : — Peg-A^i ! dit encore Jean, et la vache adhéra aussi à la motte.

Un taureau sauta sur la vache : — Peg-A%£l dit Jean, et il adhéra aussi et suivit les autres.

Comme ils passaient devant le four d'un boulanger, le fournier courut après eux, avec son long balai, et en frappa le taureau : — Peç-A%l / dit Jean, et le balai et le fournier adhérèrent et suivirent aussi.

La femme du fournier courut après son mari, essaya de le ramener, en tirant sur le pan de son habit, et adhéra aussi. Et voilà le Wignavaou fait.

Jean précédait, en criant :

— Voilà le Wignavaou / Venez voir le Wignavaou /

Et l'on accourait en foule, et l'on criait et l'on riait à gorge déployée.

Jean conduisit son Wignavaou dans la cour du seigneur. C'était le jour du grand dîner, et l'on était à table. Il cria :

— Voilà le Wignavaou qui arrive. Venez voir, messeigneurs et dames 1 rien de plus curieux; venez voir le WignuvaoUL..

Et les convives quittèrent la table du festin et coururent aux fenêtres. Et des rires et des cris, vous pouvez croire.

— Qu'on leur rende la liberté, a présent, dit le seigneur, au bout de quelque temps. Et Jean dit :

— Par la vertu de ma baguette blanche, que le Wignavaou se défasse 1

Et chacun recouvra sa liberté, gens et bétes, et partit.

Il fallait voir la honte et la confusion de Jeanne et de son amoureux !

— Ton four est-il chaud, fournier ? demanda le seigneur.

— Oui, monseigneur, il est chaud, répondit le fournier,

— Eh bienl qu'on y jette les deux coupables!

— Pas Jeanne, s'écria Jean, je lui pardonne. Le valet seul fut donc jeté dans le four, et Jean

ramena Jeanne, qui promit d'être plus sage, et ils vécurent heureux ensemble, dit-on (1).

Conté par Marie Le Manac'h, de Plougaxnou. Mars 1875.

(1) On aura remarqué dans ce récit un singulier mélange d'épisodes de la vie réelle et de souvenirs de ressorts merveilleux sur lesquels sont bâtis plusieurs contes que l'on a pu lire précédemment, et qui appartiennent à un tout autre ordre d'idées*

■4MW-

,L y avait quatre ans qu'il n'avait payé sa Saint-Michel à son seigneur. Il était pauvre assez!

Un jour, le seigneur, retournant de la chasse, et de mauvaise humeur, parce qu'il n'avait rien pris, tira sur la vache du meunier, qu'il trouva dans son chemin, et la tua. La femme du meunier vit le coup, et elle accourut à la maison en criant avec douleur :

— Hélas! hélas 1 nous sommes assez affligés (ruinés) pour le coup! Voilà notre vache tuée par le seigneur !

Le meunier ne dît rien ; mais, il était en colère néanmoins. Durant la nuit, il écorcha sa vache, et il alla ensuite vendre la peau, à Guingamp.

Comme il avait loin à aller, et qu'il voulait être de bon matin en ville, il partit de la maison vers

minuit. Arrivé à passer par un bois où, selon le bruit commun, il y avait de grands voleurs, il lui vint peur, et il grimpa sur un arbre, pour attendre le jour.

Bientôt, une bande de voleurs arrivèrent sous cet arbre, pour partager leur argent. Et voilà de la chicanerie et du bruit; ils ne pouvaient pas s'entendre.

— Jésus ! si je pouvais avoir cet argent-là ! se disait le meunier en lui-même. Et lui de songer à jeter la peau de sa vache au milieu d'eux, pour les enrayer. Les voleurs, en voyant les cornes et cette peau noire, — car la vache était noire, — crurent que c'était le Diable qui venait les chercher. Et de déguerpir, de-çà de-là, en abandonnant là tout leur argent 1

— Mon coup a réussi, ma foi ! se dit le meunier.

Et il descendit alors de son arbre, ramassa tout Fargent dans sa peau de vache, et de courir à la maison ! Sa femme et lui restèrent jusqu'au jour à compter de l'argent ; mais, ils ne pouvaient venir à bout de faire aucun compte, c'était trop d'argent!

Le lendemain matin, le meunier dit à sa femme d'aller demander le boisseau, chez leur seigneur, pour mesurer l'argent. La femme va, et demande le boisseau.

— Pourquoi avez- vous besoin du boisseau ? lui demanda le seigneur.

— Pour mesurer de l'argent, monseigneur.

— Pour mesurer de l'argent 1 Vous voulez vous moquer de moi, je crois ?

— Non, mon Dieu, mon bon seigneur; je vous dis la vérité. Venez avec moi, et vous verrez.

Le seigneur va avec elle. Quand il voit la table du meunier couverte de pièces de deux écus, il est bien surpris, et il lui dit :

— D'où te vient cet argent-là ?

— C'est de la peau de ma vache, que j'ai vendue à Guingamp, que je l'ai eu, monseigneur.

— De la peau de ta vache 1 les peaux de vache sont (se vendent) bien chères, alors !

— Oui, tout de bon, monseigneur, et vous m'avez rendu un grand service, en tuant ma vache.

Et le seigneur de courir à la maison, tout de suite, et de faire tuer toutes ses vaches et les écorcher. Le lendemain matin, il envoie un valet en ville, avec les peaux (il y en avait la charge d'un cheval), et il lui dit de demander un boisseau d'argent de chacune.

Le valet se rend en ville avec ses peaux.

— Combien chaque peau! lui demande un tanneur.

— Un boisseau d'argent !

— Allons I ne plaisante pas ; combien chaque peau!

— Je vous l'ai dit, un boisseau d'argent.

Et comme il faisait la même réponse à tous, les tanneurs se mirent en colère, et le valet fut roué de coups par eux, roulé sur le pavé, et ils lui prirent même ses peaux.

Quand il arriva à la maison :

— Où est l'argent ? lui demanda le seigneur.

— Ah! oui, l'argent... Je n'ai reçu que des coups de pied et des coups de bâton, et mon pauvre corps est tout rompu !

— Le meunier m'a trompé ! s'écria alors le seigneur, en colère ; mais, n'importe, mon tour viendra aussi!

Le meunier fit un petit festin avec la vache qui lui avait été tuée, et il dit à sa femme d'aller prier le seigneur d'y venir aussi.

La meunière va ; elle fait son invitation.

— Comment oser venir se moquer de moi encore, dans ma maison I

— Jésus, mon bon seigneur, moi, me moquer de vous ! ni moi ni mon homme n'oserait jamais faire cela.

— Eh bien ! j'irai quand même, et je parlerai au meunier. Celui-là pense être plus fin que moi, peut-être ?

ni. 27

Le seigneur vint souper au moulin. Il y avait du fricot, du lard, du rôti à la broche, du cidre et même du vin 1 Vers la fin du repas, quand les têtes étaient un peu échauffées, le meunier dit au seigneur :

— Tout le monde, monseigneur, sait bien que vous êtes très fin, et pourtant, je suis content de parier que vous ne ferez pas ce que je ferai, moi.

— Et quoi donc ?

— Tuer ma femme devant vous tous, ici, et la ressusciter ensuite, en jouant d'un violon que j'ai là.

— Parie vingt écus que tu ne feras pas cela.

— Vingt écus que je le ferai I

— Eh bien! voyons, dit tout le monde, puisque le seigneur tient le pari.

Et le meunier de prendre un couteau, de sauter sur sa femme et de faire semblant de lui couper le cou. Mais, il ne coupa qu'un boyau rempli de sang, qu'il lui avait mis autour du cou. Le seigneur, qui ne connaissait pas le tour, comme les autres, avait horreur en voyant le sang couler. La femme tomba à terre, comme si elle était complètement morte. Le meunier prit alors son violon, et se mit à en jouer. Et aussitôt sa femme de se relever et de danser, comme une affolée. Si bien que le seigneur resta à la regarder, la bouche ouverte.

— Donne-moi ton violon, dit-il au meunier,

et je te laisserai le moulin, pendant deux ans, pour rien.

Voilà le marché fait. Et le seigneur de courir à la maison, emportant son violon, et bien content.

— Ma femme, se disait-il à lui-même, en allant, est un peu vieille, et si je peux la rajeunir!...

En arrivant à la maison, il trouva sa femme au lit, bien endormie.

— Cest bon ! se dit-il, comme cela elle ne saura rien.

Il prend un couteau, à la cuisine, et coupe le cou à sa femme. Puis, Je voilà de jouer de son violon ! mais, il avait beau en racler, la pauvre femme ne dansait ni ne bougeait; elle était bien morte !

— - Quel sot homme que ce meunier ! se disait-il; me faire tuer ma femme, et, à présent, j'ai beau jouer du violon, la vie ne revient pas en elle! Il faut qu'il ait oublié de nie dire quelque chose. Je vais, vite, l'apprendre de lui.

Il courut au moulin. Quand il y arriva, il vit le meunier, en bras de chemise, tenant un fouet à la main et fouettant une grande marmite, qui était au milieu de la cour et dans laquelle l'eau bouillait. (On venait de l'ôter du feu.) Il resta à regarder le meunier, la bouche ouverte, et ne songeant plus à sa femme.

420 COKTES FACETIEUX

— Que fais-tu donc U, de U sorte, meunier î

— Je fais bouillir le bouillon, monseigneur; venez, vite, voir comme il bout.

Le seigneur s'approcha pour regarder dans la marmite et dit :

— Oui, tout de bon I Et c'est avec tou fouet que- tu le fais bouillir ainsi ?

— Certainement, monseigneur; ie bois est cher et serait trop dispendieux pour moi. »

— Tu dis assez vrai. Cède-moi ton fouet, et je te laisserai le moulin, deux autres années, pour

— Puisque c'est vous, monseigneur, le voila. Et le seigneur retourna a. la maison, avec le

fouet, et, en revenant, ii se disait à lui-même :

— A présent, je ferai abattre le bois sur toutes mes terres, et j'en aurai beaucoup d'argent...

Et il vendit tout le bois de ses terres...

— Seigneur I je n'ai plus un seul morceau de bois, ni de fagots; comment ferai-je, à présent, pour préparer la nourriture ? lui dit la cuisinière, un samedi soir.

— Je saurai bien comment faire, cuisinière ; n'ayez pas d'inquiétude a ce sujet.

Le lendemain matin, qui était un dimanche, le siigneur dit a tous les gens de sa maison, valets et servantes, d'aller à la grand'messe, a l'exception

de Grand-Jean, son premier valet, qui resterait avec lui à la maison.

— Et le dîner, qui le préparera ? demanda \x cuisinière.

— N'ayez pas d'inquiétude à ce sujet, et partez tous, puisque je vous le dis.

Les voilà donc partis tous pour le bourg. Le seigneur dit alors à Grand-Jean d'apporter la grande marmite au milieu de la cour, et de la remplir d'eau. Puis, il y mit du lard, de la viande salée, des choux, des navets, du sel, du poivre, — enfin tout ce qui est nécessaire pour faire de bon bouillon. Alors, il ôta sa veste, prit le fouet du meunier, — et de fouetter la marmite 1 Mais, il avait beau, frapper, l'eau restait froide.

— Que faites-vous ainsi, monseigneur? demanda Grand-Jean, étonné.

— Tais-toi, imbécile, tu le verras, tout à l'heure.

Et le voilà de fouetter encore, de son mieux. De temps en temps, il fourrait son doigt dans la marmite; l'eau était toujours froide! Enfin, quand il fut assez fatigué, il s'arrêta et dit :

— Décidément, le meunier, je le crains bien, se moque de moi !

— Oui, il se moque sûrement de vous, monseigneur, répondit Grand-Jean.

— Eh bien ! n'importe ; il n'y a que la mort pour lui !

— Le bien toucher avec votre fouet serait suffisant, je pense, monseigneur.

— Non, non, la mort! Se moquer de moi! Allons, vite, au moulin et apporte un sac, pour qu'il y soit mis et jeté dans l'étang, pour être noyé!

Grand-Jean prit un sac vide sur son épaule, et ils allèrent tous les deux du côté du moulin.

Le pauvre meunier est fourré dans le sac, puis chargé sur le cheval du moulin, pour être porté à l'étang, qui était à quelque distance. Comme ils -y allaient, ils virent venir sur la route un marchand, qui allait à la foire de Guingamp, avec trois chevaux chargés de marchandises. Le seigneur eut peur.

— Allons nous cacher, derrière le talus, dit-il, jusqu'à ce que ce marchand soit passé.

Et ils vont par-dessus le fossé dans le champ. Le meunier, dans son sac, fut déposé contre le talus, au bord de la route. Quand il entendit le bruit que faisaient les chevaux du marchand, en passant auprès de lui, il se mit à crier :

— Non, je ne la prendrai pas! je ne la prendrai pas !

Le marchand, étonné, s'approcha du sac :

— Tiens ! tiens ! dit-il, que veut dire ceci ?

— L'autre criait toujours :

— Non, je ne la prendrai pas I je ne la prendrai pas !

— Tu ne prendras pas qui ou quoi? demanda le marchand.

— La fille unique d'un seigneur très-riche, très-riche, qui a eu un enfant, et que son père veut me faire épouser.

— Et c'est vrai qu'elle est bien riche ?

— Oui, la plus riche de tout le pays.

— Eh bien ! moi, je suis content de la prendre.

— Alors, venez, vite, prendre ma place, dans le sac.

Le marchand se met dans le sac, et le meunier serre bien les liens sur lui ; puis celui-ci prend son fouet et se dirige vers Guingamp, avec les trois chevaux chargés de marchandises.

Quand il fut parti, le seigneur et Grand-Jean retournètent à leur sac.

— Je la prendrai 1 je la prendrai 1 criait le marchand, dedans.

— Tu prendras qui ? demanda le seigneur.

— .Votre fille, monseigneur.

— Ah 1 fils de p..., va la chercher, alors, au fond de l'étang !

Et il fut jeté dans l'étang, et depuis, on ne l'a pas revu.

Le seigneur et son valet Grand-Jean allèrent, le lendemain, i U foire de Guingamp. Gomme ils étaient à visiter les belles boutiques qui se trouvaient la, Us furent bien étonnés d'y retrouver aussi le meunier, avec une belle boutique d'orfèvrerie.

— Gomment, meunier, fan dit k seigneur, est-ce bien toi qui es Là ?

— Oui, sûrement, monseigneur ; vous venez m'acheter quelque chose, sans doute ?

— Gomment, tu n'es donc pas resté dans l'étang?

— Gomme vous voyez, monseigneur ; je ne me trouvais pas bien là : et pourtant, je vous remercie, car c'est de la que j'ai rapporté toutes les belles choses que vous voyez ici.

— Vraiment ?

— Gomme je vous le dis, monseigneur. Je ne regrette qu'une chose, c'est que vous ne m'ayez pas jeté un peu plus loin ; alors, je serais tombé dans la place où il n'y a que des objets d'or.

— Vraiment ?

— Aussi vrai que je vous le dis, monseigneur.

— Et tout est encore là ?

— Oui, je pense ; mais, vous feriez bien de vous hâter, si vous voulez aller voir.

Et le seigneur de s'en retourner à la maison, avec son domestique, et de courir à l'étang!

Grand-Jean sauta le premier dans l'eau, et, comme il était très grand, il levait encore la main hors de l'eau, pour demander du secours, car il ne savait pas nager.

— Tiens ! dit le seigneur, il me fait signe avec la main de sauter plus loin; sans doute qu'il n'est pas allé jusqu'à l'or.

Et il prit son élan, et sauta le plus loin qu'il put.

Et depuis, on n'en a eu aucune nouvelle.

Et voilà le conte du meunier et de son seigneur.

Conté par Barba Tassel, de Plouaret.

Décembre 1868.

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