‹ Contes populaires de la Gascogne (volume 2)Chapitre 43 sur 62 · LA MER QUI CHANTE, LA POMME QUI DANSE, ET LOISILLON QUI DIT TOUT · texte numérisé non relu

LA MER QUI CHANTE, LA POMME QUI DANSE, ET LOISILLON QUI DIT TOUT

E sais un conte : le conte de la Mer qui chante, de la Pomme qui danse, et de POisillon qui dit tout.

Il y avait, une fois, trois sœurs qui arrachaient du lin dans un champ.

— « Mes sœurs, dit la plus jeune, vous avez chacune votre pensée secrète. Je veux la connaître.

— Non, nous n’avons pas de pensée secrète.

— Je vous dis que vous en avez une. Je veux la connaître.

— Eh bien! dit l’ainée, je voudrais épouser lintendant du roi. |

— Moi, dit la seconde, je voudrais épouser son piqueur.

— À présent, dirent les deux sœurs à la troisième, nous voulons connaître aussi ta pensée secrète.

— Moi, je voudrais épouser le roi lui-même.

Au bout de neuf mois, je me charge de lui faire deux jumeaux, un garçon et une fille, qui auront des chaînes d’or entre peau et chair. #

— Tu seras ma femme, dit le roi, qui était alors à la chasse, et qui écoutait les trois sœurs, caché derrière une haie. »

Le roi prit la jeune fille en croupe, et la porta dans son château, bâti au bord de la mer grande. Le lendemain, il l’épousa. Pendant huit mois, il demeura près d’elle, sans la quitter, ni jour, ni nuit, Au commencement du neuvième mois, le roi dit:

— « Femme, les autres rois, mes voisins, ont dit que le mariage m'avait rendu fainéant. Il faut que je m'en aïlle à la guerre, pour leur prouver qu’ils en ont menti comme des chiens. Ne pleure pas. Je te rapporterai une charretée d’or et d’argent. Soigne-toi bien. Ne té laisse manquer de rien. Surtout, quand tu auras fait les deux jumeaux, les deux jumeaux qui auront des chaînes d’or entre’ peau et chair, ne. manque pas de nenvoyer un messager, pour m'annoncer la nouvelle.

— Roi, vous serez obéi. »

Le roi partit aussitôt pour la guerre. Un mois après, la reine fit deux jumeaux, un garçon et une fille, qui avaient des chaînes d’or entre peau et chair. |

— « Belle-mère, dit la reine, il faut envoyer un messager au roi, pour lui annoncer la nouvelle. »

Mais la belle-mère, qui haïssait sa bru de tout son cœur, commanda au messager de dire au roi: « La reine a fait un chien et un chat. »

Le messager s’en alla trouver le roi et lui dit:

— « Bonjour, roi. La reine vous mande qu’elle a fait un chien et un chat. »

Alors, le roi répondit :

— « Chien et chat, — que tout soit gardé (1). »

Le messager s’en revint porter à la mère du roi l’ordre qu’il avait reçu.

— « Messager, dit-elle, voilà cent pistoles. Va-ten dire à la reine que l’ordre du roi est tel: « Fille et garçon, — que tout soit noyé (2). »

Le messager prit les cent pistoles, et obéit à la mère du roi. Alors, la reine se mit à pleurer toutes les larmes de ses yeux.

(1) Ces deux membres de phrase riment en gascon : Can e gai, Tout sio goardat.

(2) En gascon : Gouiato e gouiat, Tout sio negat.

— « Pauvres enfants, dit-elle, on va donc vous jeter dans la mer grande, Bientôt, vous serez en paradis. Vous y prierez le Bon Dieu, pour votre père et pour votre mère. »

Alors, la pauvre femme baptisa les deux jumeaux, au nom du Père, du Fils, et du Saint- Esprit. Elle leur donna la mamelle, encore une fois, les peigha avec un peigne d’or, les habilla d’une belle petite robe blanche, et les coucha dans le même berceau, en les recommandant au Bon Dieu et à la sainte Vierge Marie.

— « Allons, dit la mère du roi, voici le moment d’obéir au maître. Donne tes enfants à ce marinier, pour qu'il aille les noyer dans la mer grande. »

Le marinier prit le berceau, et s’en alla loin, bien loin, le jeter dans la mer grande. Sept jours après, le roi revint de la guerre, et dit:

— « Mère, je veux voir le chien et le chat que ma femme a faits.

— Ta femme n’a fait ni chien ni chat. Elle a fait deux jumeaux, un garçon et une fille, beaux comme le jour, et qui avaient des chaînes d’or entre peau et chair. Mais la gueuse a commandé, il y a sept jours, de les jeter dans la mer grande. »

Alors, le roi devint tout bleu de colère. Il manda sur-le-champ le bourreau et ses deux valets.

ET VENGEANCES pe!

— « Bourreau, décapite ma femme. »

— « Bourreau, mon ami, dit la reine, prends ton coutelas le mieux affilé, et gagne vite ton argent. J'ai perdu l’amité du roi. Mes deux pauvres petits jumeaux sont morts, noyés dans la mer grande. Maintenant, ils sont en paradis.

Tout-à-l’heure, je les y retrouverai pour toujours.

— Ah! tu veux mourir, dit le roi. Eh bien!

tu ne mourras pas. Pour toi, l’enfer va commencer sur la terre. Je veux être damné, sans rémission, si jamais femme a pâti comme je vais te faire souffrir. — Valets, je renie cette fenime. Prenez-lui ses bagues et ses pendants d’oreille. Otez-lui sa belle robe, et donnez-lui un mauvais cotillon troué, J'entends que, dorénavant, elle vienne, sous ma table, se nourrir, avec mes chiens, des restes dé mon dîner et de mon souper. »

Les valets obéirent, et la pauvre reine se sou-mit comme une sainte. Alors, la mère du roi fut bien contente, car elle haïssait sa bru de tout son cœur.

Pourtant, le Bon Dieu et la sainte Vierge Marie avaient pris pitié des deux pauvres petits jumeaux, que le marinier avait jetés dans la mer grande. Pendant trois jours et trois nuits, le berceau nagea, jusqu’à ce que la mer grande le poussât vers la terre, tout proche de la maisonnette d’un pêcheur. La femme du pêcheur em-

SI w

porta les deux pauvres petits jumeaux chez elle, et leur donna du lait de chèvre. Le soir, le pêcheur revint de son travail.

— « Mon homme, dit la pêcheuse, regarde ces deux pauvres enfants, qui ont des chaînes d’or entre peau et chair. Quelque méchant les avait jetés dans la mer grande. Maïs leur berceau a nagé. Je t'en prie, mon homme, prends pitié de ces deux pauvres innocents. Laisse-moi les garder ici.

— Femme, comme tu voudras. »

Le pêcheur et la pêcheuse n’avaient pas d’enfants. Pendant sept ans, ils élevèrent, comme les leurs, les deux pauvres petits jumeaux, qui les appelaient toujours papa et maman. Mais un jour, le pêcheur leur dit :

— « Pauvres enfants, je ne suis pas votre père. Ma femme n’est pas votre mère. Quelque méchant vous avait jetés dans la mer grande. Mais le Bon Dieu et la sainte Vierge Marie ont pris pitié de vous, et votre berceau a nagé. Moi et ma femme, nous vous avons nourris. Si vous voulez, nous vous garderons toujours.

— Merci, pêcheur. Merci, pêcheuse. Nous avons assez mangé votre pain. Le Bon Dieu veuille que nous soyons un jour assez riches pour vous payer de vos peines. Adieu. Nous ne reviendrons jamais dans votre maisonnette. Nous partons, à la recherche de nos parents. »

Les deux pauvres petits jumeaux partirent aussitôt. Pendant trois jours, ils marchèrent le long de la mer grande, sans voir ni entendre d’autres créatures que les oiseaux du ciel, et les bêtes sauvages. Pour manger, ils n’avaient que les müûres des ronces, pour boire, que l’eau des ruisseaux. Quand le soleil se couchait, ils s’endormaient au pied d’un chêne.

Le matin du quatrième jour, la mer grande se mit à chanter.

— « Marchez, pauvres petits jumeaux, chantait la Mer grande. — Marchez toujours devant vous. Le temps est proche où vous retrouverez votre père et votre mère. — Marchez, pauvres petits jumeaux. Marchez toujours devant vous. »

Les pauvres petits jumeaux repartirent. Pendant trois jours, ils marchèrent le long de la mer grande, sans voir ni entendre d’autres créatures que les oiseaux du ciel et les bêtes sauvages. Pour manger, ils n’avaient que les mûres des ronces, pour boire, que l’eau des ruisseaux. Quand le soleil se couchaïit, ils s’endormaient au pied d’un chêne. Le matin du septième jour, ils aperçurent un pommier, où il y avait une pomme rouge comme un coquelicot.

— « Attends-moi là, sœur, dit le garçon. Je vais monter, et cueillir la pomme rouge comme un coquelicot.

— Ne monte pas, mon ami, dit un homme qui passait. Je vais travailler pour toi. »

L'homme monta sur le pommier, cueillit la pomme rouge comme un coquelicot, et la jeta au garçon.

— « Mon ami, garde bien cette pomme rouge comme un coquelicot, mon ami. C’est la Pomme qui danse. Avec elle, toi et ta sœur, vous connaîtrez la méchante femme qui a commandé de vous jeter dans la mer grande. »

En ce moment, un oisillon vint se poser sur la plus haute branche du pommier. L'homme attrapa l’oisillon, descendit à terre, et dit à la fille : |

— « Mie, garde bien cet oisillon. C’est l’Oisillon qui dit tout. Avec lui, toi et ton frère, vous ferez traiter comme elle le mérite la méchante femme qui a commandé de vous jeter dans la mer grande. »

L'homme s’en alla on ne sait où. Le même jour, à midi, les deux pauvres petits jumeaux arrivèrent devant la porte du château de leur père, juste au moment du diner.

— « Un morceau de pain, s’il vous plaît, pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge Marie. Pater noster.… |

— Valets, dit le roi, allez voir qui demande l’aumône, à la porte du château.

— Roi, ce sont deux pauvres enfants de sept ans, un garçon et une fille.

— Bon. Faites-les dîner à la cuisine, et ne les laissez manquer de rien. »

Les valets menèrent les pauvres petits jumeaux à la cuisine, où on ne les laissa manquer de rien. Une fois repus, les pauvres petits jumeaux dirent :

— « Nous voulons parler au roi. »

On les mena dans la salle, où le roi était encore attablé avec sa mère.

+ « Que voulez-vous, pauvres enfants ?

— Roi, nous voulons vous remercier, avant de repartir à la recherche de nos parents. Le Bon Dieu vous paiera votre charité.

— Et de quel pays êtes-vous ?

— Roi, nous ne savons pas où nous sommes nés. On nous avait jetés dans la mer grande, ‘couchés tous deux dans un berceau. La mer grande nous a poussés vers la terre. Pendant sept ans, un pêcheur et une pêcheuse nous ont nourris de leur pain.

— Voilà de braves gens. Et comment reconnaîftrez-vous vos parents ? TK

— Roi, nous n'avons aucun moyen de les reconnaître. Mais eux nous reconnaîtront, aux chaînes d’or que nous avons entre peau et chair.

— Vite, vite, montrez-moi ces chaînes d’or. »

Les deux pauvres petits jumeaux se déshabille-

rent, et montrèrent les chaînes d’or qu'ils avaient entre peau et chair.

— « Mes pauvres enfants. C’est moi qui suis votre père. »

Alors, la reine, qui était sous la table, avec les chiens, se mit à crier en pleurant : ‘

— « Mes pauvres enfants! Mes pauvres enfants ! » 4?

Le roi lui allongea un grand coup de pied.

— « Carogne! C'est toi qui les a fait jeter dans la mer grande. Taïis-toi. Reste sous la table, comme une chienne que tu es.

— Roi, dirent les pauvres petits jumeaux, ne vous pressez pas de condamner notre mère. Ce matin, un homme nous a donné le moyen de connaître la méchante femme qui a commandé de nous jeter dans la mer grande.

— Eh bien! faites votre preuve. »

Alors, le garçon tira de sa poche la Pomme qui danse, la pomme rouge comme un coquelicot. La Pomme se mit à danser, à danser, jusqu'à ce qu’elle vint se poser sur la tête de la mère du roi. Cela fait, elle partit sans qu’on püût savoir où elle s’en était allée.

Alors, la petite fille tira l’Oisillon qui dit tout de son sein. L’Oisillon qui dit tout se mit à chanter : M

— « Riou chiou chiou. — La reine a fait deux

EM VMENGEANCES 77

jumeaux, un garçon et une fille, qui ont des chaînes d’or entre peau et chair. — Riou chiou chiou. — La reine a mandé un messager au roi, pour lui porter la nouvelle. — Riou chiou chiou. — La mère du roi a dit au messager : « Tu diras au roi que la reine a fait un chien et un chat. » — Riou chiou chiou. — Le roi. a répondu:

« Chien et chat, — que tout soit gardé. »

— Riou chiou chiou. — La mère du roi a donné cent- pistoles au messager, pour dire de la part du roi: — « L'ordre du ronest tel: — Fille et garçon, — que tout soit noyé. » ‘

Cela chanté, l'Oisillon qui dit tout s’envola, sans qu’on pût savoir où il $’en était allé.

Alors, le roi alla chercher la reine sous la table. Il lui demanda pardon, et commanda qu'on lui rendît sa belle robe, ses bigues et ses pendants

-d’oreilles: Après, il se tourna vers sa mère. . — « Mère, dimanche prochain, après vèêpres, nous aurons un compte à régler ensemble. »

En effet, le roi commanda de tambouriner trois fois par jour, et jusqu’à la fin de la semaine, dans les villes et campagnes du pays :

—.« Ran plan plan, ran plan plan,-ran old plan. Vous êtes tous avertis, de la part du roi,

-d’'avoir à vous trouver, dimanche prochain, après vêpres, sur la grand’place de la principale: ville du pays. Les femmes et les enfants demeureront

seuls à [a maison. Mais les hommes qui manqueront à l'appel, feront connaissance avec le fouet du bourreau (1). »

Le dimanche venu, le peuple, à la.sortie de vêpres, s’assembla sur la grand’place de la ville. Tout au beau milieu de la grand’place, le roi se tenait debout, le chapeau sur la tête, l’épée au côté. Il était si triste, si triste, que chacun prenait pitié de lui. Pourtant, il ne pleurait pas, parce qu'un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde. Derrière le roi, se tenaient le bourreau et ses deux valets habillés de rouge. Chacun d’eux portait un fouet, garni de balles de plomb, et un grand coutelas bien afflé.

— « Gens du pays, écoutez. — Tout-à-l’heure, ma mère sera conduite ici, pour y répondre de ce qu’elle a fait. Mais aucun de mes juges n’a pouvoit pour condamner la mère du roi. Je vais la

(n) Cazaux disait : « Avec le fouet de Rascat. » Ce Rascat était bourreau de la sénéchaussée de Lectoure, avant la Révolution. Il devint ensuite exécuteur des arrêts criminels. à Auch, où il guillotina un parent de ma grand’mère paternelle, condamné à mort, comme royaliste, par la commission ambulatoire venue de Bayonne. Sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, Rascat s'était retiré à Lectoure, où il vivait d’une petite pension de l'État, augmentée du salaire que la ville lui comptait, comme percepteur, des droits d’étalage, les jours de foire et de marché. Dans leurs récits, les vieux conteurs lectourois personnifiaient volontiers tous les bourreaux dans Rascat.

juger moi-même. — Soldats, amenez ma mère. »

Les soldats amenèrent la mère du roi.

— « Mère, c’est moi qui vous juge. Vous avez voulu faire mourir mes deux jumeaux. Vous êtes cause de pendant plus de sept ans, j'ai traité pis qu’une chienne ma femme, qui n’avait rien fait pour le mériter.

— Ce n’est pas vrai. Prouve-le moi.

— Soldats, amenez ma femme. »

Les soldats amenèrent la reine.

— « Femme, dis ce que tu saïs.

— Roi, je ne parlerai pas contre votre mère. »

Le roi regarda sa femme. Il comprit qu'il n’en tirerait rien, ni par raison, ni par force. Cependant, sa mère criait toujours :

— « Ce n’est pas vrai. Prouve-le-moi. »

En ce moment, une pomme rouge comme un coquelicot tomba pa terre. C'était la Pomme qui danse. Elle se mit à danser, à danser, jusqu’à ce qu’elle se posât, sans pRe bouger, sur la tête de la mère du roi.

— « Mère, vous le voyez. La Pomme qui danse vous accuse.

— La Pomme qui danse ne parle pas. »

Alors, la Pomme qui danse s’en alla, et elle ne revint jamais, jamais. Le roi se trouva fort embarrassé, Sa mère criait toujours :

— « Ce n’est pas vrai. Prouve-le-moi. »

En ce moment, l’Oisillon qui dit tout vint se poser sur la plus haute branche d’un arbre planté au beau milieu de la grand’place.

L’Oisillon qui tout chantait :

— « Riou chiou chiou. — La reine a fait deux jumeaux, un garçon et une fille, qui ont des chaînes d’or entre peau et chair. — Riou chiou

chiou. — La reine a mandé un messager au roi, pour lui porter la nouvelle. — Riou chiou chiou. — La mère du roi a dit au messager :

« Tu diras au roi : — La reine a fait un chien et un chat. » — Riou chiou chiou. Le roi a répondu : « Chien et chat, — que tout soit gardé. » —

Riou chiou chiou. — La reine a donné cent pistoles au messager pour dire: « L'ordre du roi est tel:.— Fille ou garcon, — que tout soit noyÉ. » j

— « Mère, vous le voyez. L’Oisillon qui dit tout vous accuse. »

La mère du roi se tut. L'Oisillon qui dit tout s’envola, et il ne revint jamais, jamais.

Alors, le roi s’agenouilla et pria Dieu. Quand il se releva, il était si triste, si triste, que chacun prenait pitié de lui. Pourtant, il ne pleurait pas, parce qu’un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde. |

— « Mère, vous êtes coupable. Le bourreau:

et ses: valets vont vous donner chacun cent coups de fouet. Cela fait, vous serez décapitée. »

Alors, le peuple cria :

— « Le fils ne doit pas juger sa mère à mort.

— Taisez-vous. C’est moi qui commande. »

Le roi regardait avec des yeux si courroucés, que chacun se tut et trembla de peur.

— « Gens du pays, écoutez. — J'ai jugé ma mère à mort, parce qu’elle Pa mérité. Maintenant, je lui dis : « Mère, je vous pardonne. Allez dans un couvent, pleurer vos péchés, jusqu’à l’heure de la mort. »

La mère du roi partit. Alors, le peuple cria :

— « Le roi a pardonné, parce que c’était sa mère.

— Taisez-vous. C’est moi qui commande. Vous

allez voir quelque chose qui en vaut la peine. » Alors, le roi ôta son épée, jeta son chapeau, son: habit et sa chemise, et parut nu jusqu’à la ceinture. Il avait l’air si triste, si triste, que chacun prenait pitié de lui. Pourtant il ne pleuraït pas, parce qu’un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde.

— « Gens du pays, écoutez. — J'ai jugé ma mère à mort, parce qu’elle l’a mérité. Je lui ai pardonné, parce que cela ma plu, et parce que je suis le maïtre. La peine que j'ai ordonnée,

c'est moi qui vais la souffrir. — Bourreau, tu es payé d’avance. Gagne ton argent. Fais ton: métier. »

Le bourreau et ses valets n’osaient pas toucher au roi.

— « Allons, canaille ! A l'ouvrage ! Si vous tenez à votre peau, frappez fort, et tranchez droit. »

Alors, le bourreau et ses valets lièrent le roi à un arbre, et empoignèrent leurs fouets.

— « Hardi, bourreau ! Un, deux, trois, quatre... »

Le roi comptait les coups. Le bourreau, et ses deux valets, frappaient à grand tour de bras. chaque coup faisait sa plaie. Le sang jaillissait comme une fontaine rouge.

Le dernier coup frappé, le bourreau détacha le roi. Il était en si triste état, que chacun prenait pitié. de lui. Pourtant, il ne pleurait pas, parce qu'un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde.

Alors, le peuple cria :

— « Assez! assez! Il ne faut pas que le roi meure.

— Taïisez-vous. C’est moi qui commande. »

Le roi regardait avec des yeux si courroucés, que chacun se tut et trembla de peur. Alors, il s’agenouilla, et tendit le cou.

Le bourreau prit son grand coutelas bien affilé. Mais, en touchant le cou du roi, la lame se brisa comime verre.

— « Bourreau, prends le grand coutelas bien affilé de ton premier valet, et recommence. »

Le bourreau prit le grand cbutelas bien affilé de son premier valet. Mais, en touchant le cou du roi, la lame se brisa comme verre.

— « Bourreau, prends le grand coutelas bien afñilé de ton second valet, et cette fois, tâche de ne pas me manquer. »

Le bourreau prit le grand coutelas bien affilé de son second valet. Mais, en touchant le cou du roi, la lame se brisa comme verre.

Alors, le peuple cria :

— « Le Bon Dieu ne veut pas qu’il meure. Le Bon Dieu ne veut pas qu’il meure.

— Taisez-vous. C’est moi qui commande. »

Le roi regardait avec des yeux si courroucés, que chacun se tut et trembla de peur.

— « Bourreau, mande un valet chercher un autre grand coutelas bien afflé.

— Roi, ni moi, ni mes valets, ne pouvons vous obéir, Il est dit que, quand je manque trois fois, par ma faute, un homme condamné à mort, c’est lui qui doit prendre ma place, et moi la sienne. Il est dit que je dois vivre, quand je ne suis pas en faute. Il est dit que dorénavant, ni

moi, ni aucun autre bourreau, nous ne pouvons plus toucher à un homme manqué trois fois.

— C'est bien. Va-t-en. Tu n’as plus rien. à faire ici. »

Le bourreau. partit avec ses valets. Alors, le roi dit au peuple :

— « Gens du pays, écoutez. Le Bon Dieu n’a pas voulu me laisser souffrir toute la peine que ma mère a méritée. Que sa volonté soit faite. Maintenant, rentrez chez vous. »

Chacun s’en revint dans sa maison. Le roi fit comme les autres. Depuis ce jour, il vécut en paix et contentement, avec sa femme et ses enfants. Tout le monde l’aimait et le respectait, parce que le Bon Dieu n’avait pas voulu que le fils souffrit toute la peine que sa mère avait méritée (1).

(x) Ce conte m'a été récité par Pauline Laçaze, de Panassac (Gers), et par le vieux Cazaux, de Lectoure. Il est connu dans l’Agenais. Catherine Sustrac, native de Sainte-Eulalie, canton de Larroque-Timbaut (Lot-et-Garonne), le sait exactement, sauf l'épisode où le roi s’inflige le châtiment mérité par sa mère, — On remarquera qu'ici, et par exception, la formülette initiale de tous les contes de la Gascogne : « Je sais un conte », est suivie du titre même du conte.

LE ROI ENCHAINÉ

paire ne bœufs, tint comme une épée, 1 honnête comme l'or. Ce roi faisait son métier mieux que personne. Nul ne pouvait dire, sans mentir, qu'il ne gagnât pas l'argent des impôts. Chaque matin, il entendait la messe, à genoux par terre, et faisait, à la sortie, de grandes aumônes, sur la porte de l’église. Le roi avait trouvé moyen de savoir ce qui se passait partout. Il avait toujours force soldats prêts à marcher, et des juges rouges bien payés. Quand on venait lui dire que ses ennemis voulaient lattaquer, il partait aussitôt, en grand secret, avec sa troupe, et tuait tout ce méchant monde. Quand il savait qu'un homme avait volé ou tué, il disait à ses juges rouges :

— « Jugez cet homme à mort. »

Les juges rouges gagnaient leur paie, et le bourreau travaillait, un jour de foire, devant le peuple. Il faut que la mort soit un exemple, surtout pour les enfants, qui peuvent, un jour, être tentés de mal faire.

De cette façon, le roi avait fini par se faire craindre partout, et respecter dedans et dehors. Chacun vivait en paix, et voyageait, de jour et de nuit, Sans crainte des mauvaises rencontres.

Pourtant, le roi n’était pas heureux. Il avait une femme méchante comme l’enfer. Tous les ans, elle lui faisait deux filles jumelles, qui ne valaient pas mieux que leur mère. Le roi prenait son mal en patience, et pensait :

— « Ma femme me fait des filles, comme une poule pond des œufs, mais elle est mule (1) pour les garçons. Cela est bien malheureux pour moi, et pour le peuple que je commande. »

Enfin, les choses en vinrent au point que les nobles et les riches du pays s’assemblèrent, et allèrent trouver le roi dans son Louvre.

— « Bonjour, roi.

— Bonjour, mes amis. Pourquoi êtes-vous ici ?

— Roi, nous sommes ici, pour vous dire que la

(1) Stérile.

reine vous fait des filles, comme une poule pond des œufs. Mais elle est mule pour les garçons. Un jour pourrait venir, où vos gendres se partageraient le pays, et rendraient les gens plus malheureux que les pierres. Il ne faut pas que cela soit. Roi, tâchez d’avoir un fils tel que vous, pour vous aider quand vous serez vieux, et pour nous commander quand: vous serez mort.

— Mes amis, vous avez raison. Ne vous tourmentez pas davantage. Le temps viendra, où vous verrez que je sais pourvoir à tout. Maintenant, allons dîner et jouer aux cartes. »

Le roi, les nobles et les riches, allèrent s’attabler pour manger, boire, et jouer aux cartes jusqu’à la nuit. Quand les invités furent partis, le roi manda son premier homme d’affaires.

— « Mon ami, tu sais que je suis forcé de faire une pension de cent écus, à tous les pères qui ont au moins douze garçons vivants.

— Roi, j’aurais tort de ne pas le savoir. C’est moi qui paié les pensions de vos deniers. Cent pères sont dans le cas que vous dites; et je paie, de votre part, à nonante-neuf, une pension de cent Écus. »

Alors, le roi regarda de travers son premier homme d’affaires.

— « Écoute. J'entends que toutes mes dettes soient payées. Prouve-moi, sur-le-champ, que tu

n’as pas tort de n'avoir pas pensionné le centième père, comme les nonante-neuf autres. Sinon, je ne donnerais pas deux liards de ton cou.

— Roi, je crois mon cou fort solide. Ce n'est pas sur lui que votre bourreau travaillera. Pendant que vous étiez à dîner et à jouer aux cartes, avec les nobles et les riches, on est venu me dire qu’il y avait, au bois du Gajan (1), un bûcheron, marié avec une femme belle comme le jour, et sage comme une sainte. Cinq fois, la femme a fait, tous les ans, deux frères jumeaux. Hier, elle en a fait deux autres. Sur-le-champ, j'ai commandé de payer la pension. Un valet la portera demain matin.

— Mon ami, tu ne voles pas tes gages. Je suis content de toi. Donne au valet uñe charge d’or, pour la porter au bücheron. Aussitôt que cet or lui sera compté, le bûcheron partira, avec ses : enfants, grands ét petits, pour ne revenir jamais, jamais. II laissera sa femme, toute seulette dans sa maison.

— Roi, vous serez obéi. »

Le lendemaïn soir, tout était fait comme le roi avait dit.

Trois mois se passèrent, sans qu’il fût plus parlé

(1) Forêt entre Lectoure et Miradoux (Gers). Elle est aujourd’hui beaucoup moins grande qu’il y a vingt ans,

de rien. Mais un matin, le roi se réveilla en criant :

— « Hô! valets! Debout, fainéants! Vite, mon fouet. Vite, ma trompe. Vite, mon meilleur cheval et ma meute. »

Cinq minutes après, le roi était en selle, et partait au grand galop, sonnant de la trompe, au milieu de ses chiens, qui criaient comme une bande de diables. Sept heures après, il descendait devant la porte de la maison, où la bûcheronne

était demeurée seulette.

—« Bonjour, bûcheronne. Je suis le roi.

— Bonjour, roi. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Büûcheronne, fais à diner, et mets mon couvert, pendant que j’enfermerai mon cheval et mes chiens à l’étable.

— Roi, vous serez obéi. »

Quand le diner fut prêt et le couvert mis, le roi s’attabla. La bûcheronne le servait.

— « Büûcheronne, je t'ai pris ton mari et tes ‘enfants. Tu ne les reverras jamais, jamais. Pour mon malheur et celui des autres, je suis marié'à une femme méchante comme l'enfer. Elle me fait des filles, comme une poule pond des œufs. Mais elle est mule pour les garçons. Ce qui lui manque, tu las. Voilà pourquoi je suis venu.

Nous aurons ensemble un fils, qui m’aidera

quand je serai vieux, et qui commandera quand je serai mort. i

— Roi, vous serez obéi. »

Le roi passa la nuit dans la maison, avec la büûcheronne. Le lendemain, au point du.

jour, il entra dans l’étable, sella son cheval, et lâcha sa meute. Quand il fut en selle, le roi dit :

— « Bücheronne, adieu. Dans neuf mois, tu feras un fils beau comme le jour. Il aura une fleur-de-lys d’or sur la langue. Cet enfant, tu le feras baptiser, et tu diras au curé : « Le roi veut « qu'il s’appelle Louis, comme son père. »

— Roi, vous serez obéi.

— Bücheronne, ce que nous avons fait ensemble est un péché mortel. Si le Bon Dieu nous prenait maintenant, nous irions tout droit en enfer. Mais nous nous confesserons, et nous dirons au prêtre: « Il ne fallait pas que la « terre du roi fût partagée. Il ne fallait pas que « la paix du peuple fût perdue. » Le prêtre nous pardonnera; mais nous ne nous reverrons jamais, jamais. »

Le roi partit au grand galop avec sa meute.

Mais il ne sonnait plus de la trompe, comme en venant. La bûcheronne ne le revit jamais, jamais. À l'entrée de la nuit, il était rentré dans son Louvre.

— « Roi, dit la reine, d’où venez-vous? Où avez-vous passé votre temps depuis hier ?

— Je viens d’où il me plaît. Tu ne le sauras pas. Depuis hier, j’ai passé mon temps avec une femme, qui me fera un garçon, pour m'aider quand je serai vieux, et pour commander quand je serai mort. »

La reine ne répondit rien, mais elle pensa:

— « Patience! Tu me paieras ça. »

En effet, pendant le souper, elle donna un breuvage assoupissant au roi, qui s’alla coucher, et s’endormit comme un plomb. Alors, la reine se leva, sortit du château, et s’en alla trouver son. galant. |

— « Galant, veux-tu étre roi? Je serai ta reine.

— Mie, je le veux.

— Eh bien, suis-moi. »

Tous deux s’en allèrent dans la chambre du roi, qui dormait toujours comme un plomb.

Alors, le galant lui lia les pieds, les mains, et le chargea sur un cheval, comme un sac de blé. Cela fait, il prit la bête par la bride, et partit loin, bien loin, du côté du soleil levant. Une heure avant la nuit, il était dans une tour, à la cime d’une haute montagne. Contre les murailles de cette tour, le fer, le pic et la mine ne pouvaient rien. Pour ouvrir et fermer la porte de fer, il

fallait une clef d’or, une clef d’or unique au monde.

Le galant prit la clef d’or, la clef d’or unique au monde, qui nuit et jour pendait à son cou, ouvrit la porte de fer, porta le roi dans la tour, et l’enchaîna avec une grosse chaîne de fer plombée dans le sol. Puis, il plaça près du prisonnier un pain noir et une cruche d’eau, referma la porte de fer à triple tour, et repartit dans la nuit noire. Au lever du soleil, il était auprès de la reine.

— « Mie, ton homme ne nous gênera plus. Si je l'avais tué, il n’aurait souffert qu’un moment. Je l'ai porté loin, bien loin, du côté du soleil levant. Je lai porté dans une tour, à la cime d’une haute montagne. Contre les murailles de cette tour, le pic et la mine ne peuvent rien. Pour avoir et fermer la porte de fer, il faut une clef ‘d’or, une clef d’or unique au monde, qui pend nuit et jour à mon cou. Là, ton homme est enchaîné avec une grosse chaîne de fer plombée dans le sol. Près de ce gueux, j'ai mis un pain noir et une cruche d’eau. Le premier jour de chaque mois, j'irai lui

“porter même pitance. — Maintenant, mie, dismoi où sont toutes tes filles.

— Galant, toutes mes filles sont dans leur chambre. »

Alors, le galant entra dans la chambre des filles, et les tua toutes sans miséricorde. Par ce

moyen, le galant et la: reine furent les maîtres du pays.

Quand le roi se réveilla dans sa tour, il se mit à songer bien tristement.

— « Ce que je souffre, je le mérite. J'ai fait un péché mortel, quand je suis allé trouver la bûcheronne. Pourtant il ne fallait pas que ma terre fût partagée, entre mes gendres. Il ne fallait pas que la paix du peuple fût perdue. »

Pendant que le roï songeait et pleurait dans sa tour, la bûcherornne vivait seulette dans sa maison. Au bout de neuf mois, elle accoucha d’un garçon beau comme le jour. Il avait une fleur-de-lys d’or sur la langue. Trois jours après, la bûcheronne le portait elle-même à l’église, et disait au curé :

— « Curé, baptisez cet enfant. Il a une fleurde-lys d’or sur la langue. Le roi veut qu’il s’appelle Louis, comme son père. »

Le curé obéit, et la bûcheronne rapporta l’enfant dans sa maison. Là, ils demeurèrent quinze ans, travaillant comme des galériens, et gagnant tout juste de quoi ne pas mourir de faim. Souvent, l'enfant disait à sa mère :

— « Mère, mon père est-il mort ou vivant ? »

La bûcheronne se taisait. Mais un jour, elle parla.

— « Mon ami, ton père n’est pas mort. Ton

pere est roi. Voilà pourquoi tu as une fleur-delys d’or sur la langne. Écoute. Déjà, tu es fort, adroit et hardi. À vingt-et-un ans sonnés, tu seras un homme. Pars à la recherche de ton père. Moi, je vais me rendre religieuse dans un couvent. Nous ne nous reverrons jamais, jamais.

— Mère, vous serez obéie. »

Le garçon salua sa mère, et partit. Un mois après, il était soldat à l’étranger. À vingt et un ans sonnés, il était capitaine. |

— « Bon! Maintenant, je suis un homme. Il s’agit d’obéir à ma mère, et de partir à la recherche de mon père. »

Le capitaine alla trouver son général.

— « Bonjour, mon général.

— Bonjour, capitaine. Que me veux-tu ?

— Mon général, donnez-moi mon congé. J'ai besoin de faire un grand voyage, pour obéir à ma mère.

— Capitaine, voilà ton congé. Pars, et que le Bon Dieu te conduise.

— Merci, mon général. »

Le capitaine salua son général et sortit. Une heure après, il montait à cheval, et partait la recherche de son père.

Pendant un an, le capitaine voyagea chaque jour, du lever au coucher du soleil. Bien souvent, il pensait :

— « Méfie-toi. Tu ne t’es pas chargé d’un petit travail. Tâche de ne rien dire, de ne rien faire, qui donne à comprendre ce que tu veux. »

Enfin, le capitaine arriva dans le pays de son père. Sur la route, un vieux pauvre cheminaïit, le bâton à la main, la besace sur le dos.

— « La charité, monsieur, s’il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge Marie. Pater noster, qui es in cœlis, sanctificetur…

— Tiens, pauvre. Prends cet écu, et prie le Bon Dieu pour moi.

— Merci, monsieur. Vous serez obéi.

— Dis-moi, pauvre, quel est le roi qui commande en ce pays ?

— Monsieur, le roi qui commande en ce pays, depuis vingt-et-un ans passés, est une franche canaille, La reine vaut aussi peu que lui. Parlezmoi de l’ancien roi. En voilà un, qui était juste et aumônier. Qui sait ce qu’il est “Hot: ? ’

— Est-il mort ?

— Monsieur, je le crois. Pourtant, je n’en suis pas sûr. Un jour, le brave homme n’a plus reparu. Alors, le galant de la reine a tué toutes les filles de l’ancien roi. Ce n’est pas dommage. Elles seraient devenues pires que leur mère.

Le galant de la reine a épousé sa maîtresse, et tous deux commandent, pour le malheur du

pays.

Le pauvre se tut,. et le capitaine repartit. Alors, il pensa. :

— « Méfe-toi. Tu ne t’es pas chargé d’un petit travail. Tâche de ne. rien dire, de ne rien faire, qui donne à comprendre ce que tu veux. Peut-être ce pauvre a-t-il dit la vérité. »

Le pauvre avait dit la vérité. Le capitaine fit parler plus de vingt personnes. Toutes haïssaient le roi et la reine, et regrettaient l’ancien. roi.

Enfin, le capitaine arriva devant le Louvre de son père, et frappa sans peur ni crainte.

— « Pan! pan! Valets, voici la nuit. Je crêve de faim et de soif. Mon cheval n’en peut plus. Faïtes-moi parler au roi. Il ne me refusera pas à souper et à coucher, pour cette nuit.

— Monsieur, depuis ce matin, le roi est parti seul en voyage, monté sur son grand cheval blanc. Il ne reviendra que demain soir, au coucher du soleil. La reine est seule dans son Louvre.

— Eh bien! valets, faites-moi parler à la reine. »

Les valets obéirent.

— « Bonsoir, reine. Voici la nuit. Je crève de faim et de soif. Mon cheval n’en peut plus. Ne me refusez pas à, souper et à coucher, pour cette

nuit.

. — Mon ami, viens souper avec moi. Valets, préparez une belle chambre. »

Tous deux allèrent s’attabler. Le capitaine était si beau, si beau, qu’aussitôt la vieille reine en tomba sur-le-champ amoureuse à perdre la tête.

— « Mon ami, mange à ta faim. Bois à ta soif. Ne te laisse manquer de rien. »

Le souper fini, la vieille reine renvoya les valets, et sauta au cou du capitaine.

— « Écoute. Tu es beau. Je suis amoureuse de toi. Faisons semblant d’aller nous coucher. Mais, quand les gens du Louvre seront endormis, viens me trouver dans ma chambre. Je te recevrai dans mon lit, et nous ferons l'amour ensemble.

— Reine, vous serez obéie. »

Tous deux firent semblant d’aller ‘se coucher. Mais, quand les gens du Louvre furent endormis, le capitaine alla trouver la vieille reine dans sa chambre. Elle le reçut ‘dans son lit, et ils firent Pamour ensemble.

Tout en faisant l'amour, ils devisaient de bien des choses.

— « Galant, veux-tu être roi? Je serai ta reine.

— Mie, tu es si belle, si belle, que je mourrais de ne plus te voir. Que faut-il faire pour être roi ?

— Galant, il faut tuer mon mari, qui me fait souffrir mort et passion.

— Mie, dis-moi où est ton mari.

-— Galant, depuis hier matin, mon mari est parti seul en voyage, monté sur son grand cheval blanc. Il ne reviendra que demain soir, au coucher du soleil.

— Mie, dis-moi où est allé ton mari.

— Galant, mon mari s’en est allé loin, bien loin, du côté du soleil levant. Il s’en est allé sur la cime d’une haute montagne, porter une miche de pain noir et une cruche d’eau à un vieux prisonnier qui, depuis vingt et un ans passés, vit enchaîné dans une tour. Encore un rien qui vaille, celui-là. Jentends qu’il y passe, comme mon mari.

— Mie, dis-moi comment j’entrerai dans la tour.

— Galant, contre les murailles de la tour, le pic et la mine ne peuvent rien. Pour ouvrir et fermer la porte de fer, il faut une clef d’or, une clef d’or unique au monde.

— Mie, je t'aime. Mie, tu es plus belle que le jour. Mie, pauvre mie, dis-moi vite où est 14 clef d’or, la clef d’or unique au monde.

— Galant, la clef d’or, la clef d’or unique au monde pend nuit et jour au cou de mon mari.

— Ah! garce! Je sais tout. Tu as fini de mal faire. »

D'un tour de main, le capitaine étrangla la vieille reine, ouvrit la fenêtre et jeta la carcasse dans la cour.

L’aube était déjà venue.

En deux minutes, le capitaine s’habilla, ceignit son épée, et alla se pendre à la corde de la cloche du Louvre. É

— « Tantan tantan tantan. »

Au bruit de la cloche, valets et servantes accoururent, à moitié vêtus.

— « Braves'gens, je suis le fils de l’ancien roi. Regardez. La fleur-de-lys d’or est sur ma langue. Braves gens, la vieille reine a fini de mal faire. Ramassez sa carcasse dans la cour. Les chiens en feront bonne chère. Braves gens, demain matin, au lever du soleil, nous aurons ici notre maître à tous. Vite, donnez l’avoine à mon cheval, et mettez-lui la bride et la selle. »

Le capitaine partit au grand galop. Sur le coup de midi, il arrivait à la tête d’un pont, jeté sur une rivière large et profonde. De l’autre côté de la rivière, arrivait le mari de la vieille reine, monté sur son beau cheval blanc.

Le capitaine tira sur la bride de sa monture, et mit l’épée au soleil.

— « Hô là-bas, l’homme au cheval blanc !

Arrête. On ne passe pas comme ça.

— Cavalier, que me veux-tu ?

— Ce que je veux, canaïlle? Je veux ta vie. Ce que je veux, rien qui vaille? Je veux la clef d’or, la clef d’or unique au monde qui pend nuit et

jour à ton cou. Ce que je veux, bandit. Je veux délivrer mon pauvre père, enchaîné dans sa tour. Hardi ! Dégaïne. Faisons bataille. »

Les cavaliers partirent au grand galop. Du premier coup d'épée, le capitaine coucha son ennemi mort sur le pont. Alors, il mit pied à terre, et saisit la clef d’or, la clef d’or unique au monde, qui nuit et jour pendait au cou du mari. Cela fait, il enleva la carcasse comme une plume, et la lança dans la rivière large et profonde.

— « Tenez, poissons. Faites bonne chère, avec la carcasse de ce brigand. »

Le capitaine sauta sur sa bête, et repartit au galop, emmenant, par la bride, le grand cheval blanc de son ennemi. Le même soir, une heure avant le coucher du soleil, il ouvrait la porte de fer de la tour avec la clef d’or, avec la clef d’or unique au monde qu’il avait saisie pendue au cou du mari.

En entrant, il salua jusqu’à terre.

— « Bonjour, roi. Ceux qui vous tenaient ici prisonnier, ont fini de mal faire. Attendez, que je rompe votre grosse chaîne de fer.

— Mon ami, ma grosse chaîne de fer est trop forte. Jamais tu ne la rompras.

— Roi, patience. Vous allez voir. »

Le capitaine était fort comme pas un. Dans ses mains, la grosse chaîne de fer se rompit, comme . un lien de paille.

ETMVENGEANCES UE DO

— « Roi, voilà qui est fait. Vous êtes libre.

— Merci, mon ami. Tu es fort. Moi, à ton âge, j'en aurais fait autant que toi. Dis-moi, comment t’appelles-tu ?

— Roi, je m’appelle Louis. Ma mère était une bûcheronne. |

— Tu tappelles Louis! Ta mère était une bücheronne ! Vite, vite, fais voir ta langue. »

Le capitaine fit voir sa langue, marquée d’une fleur-de-lys d’or.

Alors, le vieux roi pleura.

— « Tu es mon fils! Tu es mon fils! Je suis content, d’être le père d’un garçon fort et hardi comme toi.

— Roi, nous n’avons plus rien à faire ici. Nos chevaux nous attendent à la porte. »

Le capitaine aida le roi à monter sur le grand

cheval blanc, et sauta sur sa monture.

— « Hardi! Au galop! »

Le lendemain, au lever du soleil, ils arrivaient au Louvre. Sur la porte, valets et servantes attendaient, avec tous les gens du pays. Alors, le capitaine descendit de cheval, et salua le roi jusqu’à terre.

— «Roi, vous êtes chez vous. Commandez.

Nous sommes tous ici pour vous obéir.

— Mon fils, je suis trop vieux pour commander. J'entends que tu prennes ma place.

Demain, je me rends moine dans un couvent, pour y prier le Bon Dieu jusqu’à la mort. Et maintenant, à table! Valets, servantes, faites boire et manger tous ces braves gens. »

Le lendemaïn, le vieux roi se rendit moine dans un couvent, pour y prier le Bon Dieu jusqu’à la mort, Le fils prit la place de son père, et commanda, pour la justice et le bonheur du pays. Il épousa une princesse belle comme le jour, et vécut longtemps heureux et tranquille, avec sa femme et ses enfants (r).

(:) Je sais ce conte depuis mon enfance; mais je l’ai écrit sous la dictée du vieux Cazaux. Feue Cadette Saint-Avit le savait aussi. ” Parmiles survivants, j'ai consulté Françoise Lalanne, et Marianne Bense.

Page 1