‹ Contes populaires de la Gascogne (volume 3)Chapitre 39 sur 60 · LE ROI DES CORBEAUX · texte numérisé non relu

LE ROI DES CORBEAUX

|L y avait, une fois, un homme qui était vert comme l'herbe, et qui n'avait qu'un œil, au beau milieu du front. Cet Homme Vert demeurait au bord du bois du Ramier (i), dans une vieille maison. Avec lui, vivaient ses trois filles : l'aînée belle comme le jour, la cadette plus belle que l'aînée; la dernière, qui n'avait que dix ans, plus belle que les deux autres.

Un soir d'hiver, l'Homme Vert était à sa fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d'ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l'âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

(x) Forêt entre Lectouie et Fleurance (Gers), aujourd'hui défrichée dans sa majeure partie.

— « Couac ! couac I couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.

— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?

— Couac 1 couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de les trois filles en mariage.

— Roi des Corbeaux, attends-moi là. »

L'Homme Vert s'en alla dans la chambre de ses

rrois filles.

— « Mes filles, écoutez. Le Roi des Corbeaux est venu. Il veut une de vous trois en mariage.

— Père, dit l'aînée, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du roi d'Espagne, qui était venu acheter des mules, i Lectoure, le jour de la foire de la Saint-Martin (i). Hier, mon galant m'a fait dire, par un pèlerin de Saint Jacques (2), qu'il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vont voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.

— Père, dit la cadette, je me suis fiancée, il y bientôt un an, avec le fils du Roi des Des de la

(1) Le ti novembre. D se lient, ce jour-ti, i Lectoure, une grande foire de moles, fréquentes par ici Espagnols de le Ha- V--1TTC, de l' Aragon, et de ta Catalogne.

postelle. On nomme ainsi Les marchands, chaque jour pins rares, vêms d'une houppelande semée de coquilles, et porteurs d'un houidon, qui courent les foires, en vendant des objets de piété. Ils

mer. Hier, mon galant m'a fait dire, par un matelot de Bordeaux, qu'il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux. »

Alors, l'Homme Vert regarda sa dernière fille. En la voyant toute jeunette, il prit pitié d'elle, et pensa :

— « Si je marie cet enfant au Roi des Corbeaux, je suis damné pour toujours, comme ceux qui meurent sans confession. »

Donc, l'Homme Vert ne demanda rien à» sa dernière fille, et revint trouver le Roi des Corbeaux, toujours juché sur le bord de la fenêtre.

— « Roi des Corbeaux, aucune de mes filles ne veut de toi. »

Alors, le Roi des Corbeaux entra dans une terrible colère. D'un grand coup de bec, il creva l'œil que l'Homme Vert avait au beau milieu du front. Puis, il s'envola dans la brume.

L'Homme Vert se mit à crier, comme un possédé du Diable. A ces cris, ses trois filles accoururent.

— « Père, qu'avez-vous ? Qui vous a crevé l'œil.

— C'est le Roi des Corbeaux. Toutes trois, vous l'avez refusé en mariage.

— Père, dit la dernière fille, je ne suis pas née

l8 TRADITIONS

pour vous démentir. Pourtant, je n'ai pas refusé le Roi des Corbeaux en mariage.

— C'est bien. Mène-moi vers mon lit. Que nul n'entre dans ma chambre, si je n'appelle. »

La troisième fille fit comme son père avait commandé.

Le lendemain soir, l'Homme Vert appela sa troisième fille et lui dit :

— « Mène-moi dans la chambre où j'étais hier, quand le Roi des Corbeaux m'a crevé l'œil. Ouvre la fenêtre, et laisse-moi seul. »

La troisième fille fit comme son père avait commandé. Alors, l'Homme Vert se mit à la fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout-à-coup, il se fit un grand bruit d'ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l'âjtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— « Couac I couac ! couac I Je suis le Roi des Corbeaux.

— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?

— Couac! couac! couac! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.

— Roi des Corbeaux, tu auras ma troisième fille. » Alors, le Roi des Corbeaux rendit la vue à

l'Homme Vert, et cria :

— « Couac! couac! couac! Dis à ma fiancée d'être prête demain matin, au point du jour, avec sa robe blanche et sa couronne nuptiale. »

Le lendemain, au point du jour, le ciel était noir de Corbeaux, qui étaient venus de nuit.

Devant la maison de l'Homme Vert, ils préparaient un autel, pour dire la messe du mariage* Au pied de l'autel, se tenait le Roi des Corbeaux, caché sous un grand linceul blanc comme neige. Quand tout fut prêt, et quand les cierges furent allumés, un prêtre, venu on ne sait d'où, arriva tout habillé, avec son clerc, pour dire la messe du mariage. La messe finie, le prêtre et son clerc s'en allèrent comme ils étaient venus. Le Roi des Corbeaux demeurait toujours caché sous le grand linceul blanc comme neige.

— « Couac 1 couac! couac) Emmenez ma femme chez son père. »

On emmena la femme chez son père. Alors, le Roi des Corbeaux sortit de sous le grand linceul blanc comme neige.

— « Couac! couac! couac! Homme Vert,.

garde ta fille jusqu'à midi. A cette heure, mes Corbeaux ont ordre de remporter dans mon pays. »

Et il s'envola vers le nord.

A midi, la femme était sur le seuil de la maison.

— « Adieu, mon. père. Adieu, mes soeurs. Je quitte ma terre et ma maison. Je vais en pays étranger. Je ne reviendrai jamais, jamais. »

Alors, les Corbeaux prirent leur reine, et l'emportèrent, à travers les airs, dans le pays du froid,

dans le pays de la glace, où il n'y a ni arbres ni verdure. Avant le coucher du soleil, ils avaient fait trois mille lieues. La reine était rendue devant la porte maîtresse de son château.

— « Merci, Corbeaux. Je n'oublierai pas le service que vous m'avez fait. Maintenant, allez souper et dormir. Certes, vous l'avez bien gagné. »

Les Corbeaux partirent, et la reine rentra dans son château. Il était sept fois plus grand que l'église de Saint-Gervais de Lectoure. Partout brûlaient des lumières. Les cheminées flambaient, comme des fours de tuiliers. Pourtant, la reine ne vit personne.

Tout en se promenant de chambre en chambre, elle arriva dans une grande salle, où il y avait une table, chargée de plats et de vins de toute espèce. Un seul couvert était mis. La reine s'assit. Mais elle n'avait pas le cœur à boire et à manger, car elle pensait toujours aux siens et à son pays. Une heure après, la reine s'alla coucher dans un lit, fermé de rideaux d'or et d'argent, et attendit» sans dormir, en laissant brûler la lumière.

Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d'ailes. C'était le Roi des Corbeaux, qui rentrait pour se coucher. Il s'arrêta derrière la porte de la chambre, où sa femme était couchée.

— « Couac 1 couac I couac 1 Femme, souffle la lumière. »

La reine souffla la lumière, et le Roi des Corbeaux entra dans l'obscurité.

— « Couac 1 couac ! couac ! Femme, écoute.

Ici, nous ne parlons pas pour ne rien dire. Autrefois, j'étais roi sur les hommes. Maintenant, je suis le Roi des Corbeaux. Un méchant gueux, qui a grand pouvoir, nous a changés en bêtes, moi et mon peuple. Mais il est dit que notre épreuve finira. Pour cela, tu peux beaucoup. Je compte que tu feras ton devoir. Toutes les nuits, comme ce soir, je viendrai dormir à ton côté. Mais tu n'as encore que dix ans. Tu ne seras vraiment ma femme qu'après sept ans passés. Jusque-là, garde-toi bien d'essayer de me voir jamais.

Sinon, il arriverait de grands malheurs à moi, à toi, et à mon peuple.

— Roi des Corbeaux, vous serez obéi. »

Alors, la reine entendit le Roi des Corbeaux, qui

se dépouillait de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il vint se coucher dans le lit. La reine eut peur. Elle avança la main, et sentit le froid d'une épée nue, que son mari avait mise entre lui et elle (i).

Le lendemain matin, avant le jour, le Roi des

(i) La particularité de l'cpée nue, n'est signalée que par deux conteurs, Bernarde Dubarry et Cazaux. Un autre, Pauline Lacaze, remplace l'épée par une planche. D'autres narrateurs te bornent à dire que le Roi des Corbeaux respecta sa femme.

Corbeaux se leva dans l'obscurité, relira l'épie nue du lit, revêtit ses ailes et son plumage, et parti: sans dire où il s'en allait.

Dorénavant, il en fut de mente matin et soir. Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu'elle savait qu'il était fort et hardi.

La pauvrette s'ennayait à vivre ainsi, sans parler jamais a personne. Pour se divertir un peu, elle partait souvent, de grand matin, avec un panier plein de vivres. Elle courait la campagne, à travers la neige et la glace, jusqu'à l'entrée de la nuit. Jamais elle ne rencontrait Ime qui vive.

Un marin, tout en se promenant ainsi, loin do château, la reine aperçut une montagne haute et sans neige.

Voilà la reine partie. Apres sept heures de montée, elle arriva devant une pauvre cabane, tout a côté d'un lavoir. An bord du lavoir, travaillait une lavandière, ridée comme un vieux cuir, et vieille comme un chemin. La lavandière chantait, en tordant un linge noir comme la suie :

- . Fèe. Ke, N'est pas encore achevée.

Mante,

N'est pas encore arrivée.

Fée, fée (z). »

— « Bonjour, lavandière, dit la reine. Je vais vous aider à laver votre linge noir comme la suie.

— Avec plaisir, pauvrette. »

La reine n'eut pas plus tôt plongé le linge dans l'eau, qu'il devint blanc comme lait. Alors, la vieille lavandière se mit à chanter :

— « Fée, fte, Ta lessive Est achevée.

La vierge Mariée, Est arrivée.

Fée, fée (a). »

(1) Ces lignes riment uniformément en gascon :

Ta bugado Et pat encoèro acabado.

Et pas eneoiro arribado.

Hado, haio.

(a) & gascon :

Hado, hado,

Ta bugado

Et acabado.

La mainado

Maridado,

Et arribado,

Hado, hado.

Puis, la lavandière dit à la reine :

— « Pauvrette, il y a bien longtemps que je t'attendais. Mes épreuves sont finies, et c'est toi qui en es cause. Toi, pauvrette, tu n'as pas achevé de souffrir. Ton mari t'a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais (i). Maintenant passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin. »

La reine revint au château, reprendre sa vie de chaque jour et de chaque nuit. Il y avait tout juste sept ans, moins un jour, que le Roi des Corbeaux l'avait épousée devant la maison de l'Homme Vert, au bord du bois du Ramier. Alors, la reine pensa :

— « Le temps de mon épreuve va finir. Un jour de plus, un jour de moins, ce n'est rien. Cette nuit, je saurai comment est fait le Roi des Corbeaux. »

Le soir venu, la reine alluma une lumière dans sa chambre, et la cacha si bien, qu'il y faisait noir comme dans un four. Cela fait, elle se coucha et attendit. Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d'ailes. C'était le Roi des Corbeaux qui rentrait pour se coucher. La reine l'entendit qui se dépouillait, comme de coutume,

(t) Pauline Lacaze et Cazaux, m'ont seuls fourni ce proverbe, qui revient plus bas.

de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il se mit au lit, plaça l'épée nue entre lui et sa femme, et s'endormit.

Alors, la reine alla chercher la lumière qu'elle avait cachée, et regarda son mari. C'était un homme beau comme le jour.

— « Mon Dieu, comme mon mari est beau ! »

La reine se rapprocha du lit, avec sa lumière,

pour mieux voir, et laissa tomber un peu de cire bouillante sur son mari. Le Roi des Corbeaux se réveilla (i).

— « Femme, dit-il, tu es cause de grands malheurs, pour moi, pour toi, et pour mon peuple. Demain, notre épreuve était finie. J'allais être véritablement ton mari, sous la forme où tu me vois. Maintenant, je vais être séparé du monde. Le méchant gueux qui me tient en son pouvoir fera de moi ce qu'il voudra. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien. Je te pardonne le mal que tu m'as fait. Sors de ce château, où il va se passer des choses que tu ne dois pas voir. Pars, et que le Bon Dieu t'accompagne partout où tu t'en iras. »

La reine sortit en pleurant. Alors, le méchant gueux qui tenait le Roi des Corbeaux en son

(1) Pauline Lacaze fait réveiller le Roi des Corbeaux par ftdat de la lumière, trop rapprochée de ses yeux.

T1ÀDITIOMS

pouvoir entra dans la chambre, enchaîna son enne mi avec une chaîne de fer du poids de sept quintaux, et l'emporta, a travers les nuages, sur la dme d'une haute montagne, dans une île de la mer. La, il enfonça le bout de la chaîne dans le roc, et le consolida, avec du plomb et du sourie, mieux que n'eût fait Je meilleur maître serrurier. Cela fait, il siffla. Aussitôt, accoururent deux loups, grands comme des taureaux, l'un noir comme suie, l'autre blanc comme neige. Le loup blanc veillait le jour, et dormait la nuit. Le loup noir veillait la nuit, et donnait le jour (i).

— ■ Loups, garde* bien le Roi des Corbeaux.

— Maître, vous serez obéi. ■

Le méchant gueux partit, et le Roi des Corbeaux demeura seul, avec les deux loups, enchaîné, sur la cime d'une haute montagne, dans une île de la mer.

Pendant que cela se passait, la reine était sortie du château. Elle marchait, marchait, toujours tout droit devant elle, et pleurait toutes les larmes de ses yeux. A force de marcher, elle arriva, toujours pleurant, à la cime de la montagne haute et sans neige, où étaient le lavoir et la pauvre cabane de la vieille lavandière.

— te Pauvrette, dit la vieille lavandière, te voilà malheureuse, comme je te Pavais dit. Mais les conseils ne servent de rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Tu m'as fait service autrefois, et bien t'en prend aujourd'hui. Tiens. Voici une paire de souliers de fer, pour aller à la recherche de ton mari, prisonnier, à la cime d'une haute montagne, dans une lie de la mer. Voici une besace, où le pain ne manquera pas, pour tant que tu manges. Voici une gourde, oh le vin ne manquera pas, pour tant que tu boives. Voici un couteau, pour te défendre, pour couper l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. Quand tes souliers seront rompus, tu seras près de délivrer le Roi des Cor-

— Merci, lavandière. »

La reine partit.

Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni nuit ni lune, et où le soleil rayonne toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d'un an, elle trouva l'herbe bleue de la tète à la racine, l'herbe bleue comme la fleur du lin.

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or.

— « Reine, dit l'herbe bleue, ne me coupe pas, avec ton couteau d'or. Je suis l'herbe bleue. Mais je ne suis pas l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. »

La reine ferma son couteau d'or, et repartit.

Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni jour ni nuit, et où la lune éclaire toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d'un an, elle trouva l'herbe bleue de la tête à la racine, l'herbe bleue comme la Heur du lin.

L'herbe bleue chantait :

— « Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour. Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour. »

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or.

— « Reine, dit l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, ne me coupe pas, avec ton couteau d'or. Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour. Mais je ne suis pas l'herbe qui brise le fer. »

La reine referma son couteau d'or, et repartit.

Trois jours après, elle arriva dans le pays où il n'y a ni soleil ni lune, et où il fait nuit toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait

faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d'un an, elle entendit chanter dans la nuit :

— « Je suis Therbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. »

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or, et marcha, dans la nuit, vers l'endroit d'où venait la chanson. Tout-à coup, ses souliers de fer se rompirent. Elle avait marché sur l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise, le fer.

Avec son couteau d'or, la reine coupa l'herbe, qui chantait toujours :

— « Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. »

La reine referma son couteau d'or.

Elle repartit, dans la nuit, marchant pieds nus parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. Enfin, la nuit finit, et le soleil se leva.

La reine était au bord de la mer grande, tout proche d'un petit bateau.

La reine monta dans le petit bateau, et partit sur la mer grande. Pendant sept jours et sept nuits, elle ne vit que ciel et eau. Le matin du

huitième jour» elle arriva dans une île, et vit le Roi des Corbeaux, enchaîné sur la cime d'une haute montagne.

Des qu'il aperçut la reine, le grand loup blanc s'élança, la gueule ouverte.

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or, et brandit l'herbe qui chantait toujours :

— « Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. »

A cette chanson, le grand loup blanc se coucha, et s'endormit.

Alors, la reine saigna, avec son couteau d'or, le grand loup blanc et le grand loup noir. Cela fait, elle toucha la chaîne du poids de sept quintaux, qui attachait le Roi des Corbeaux, avec l'herbe qui chantait toujours :

— « Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. Je suis l'herbe bleue, l'herbe qui chante nuit et jour, l'herbe qui brise le fer. »

Alors, l'herbe se flétrit en un moment, et ne chanta plus. Mais le Roi des Corbeaux se leva, droit et hardi comme un César.

— « Couac 1 couac I couac ! Merci, femme. »

Cela fait, il cria vers ks quatre vents du ciel :

— « Couac I couac 1 couac 1 »

Et, tandis qu'il criait ainsi, des volées de Corbeaux arrivaient des quatre vents du ciel. Aussitôt, ils reprenaient la forme de l'homme. Quand tous furent là, le Roi dit :

— « Braves gens, mes peines et les vôtres sont finies. Regardez là-bas, là-bas. C'est un roi de mes amis qui vient nous chercher, avec sept mille navires. Dans un mois, nous serons tous au pays (i). »

(z) Raconté par cinq personnes, dont deux actuellement mortes et trois encore vivantes. Les deux pienùé r ea sont Cazaux, de Lectoure (Gers), mort * pins de quatre-vingts ans, et Bernarde Dubarry, de Bajonnette, canton de Fleurance (Gers), décédée & soixante ans passés. Les trois survivantes sont, un charp e n t i er nommé Briscadien, natif d'Estang (Gers); un jardinier de Lectoure surnommé Petiton, et Pauline Lacaze, de Panassac (Gers). Durant mon enfance, ce conte m'était également récité par ma grand'mére paternelle, Marie de lacsar, de Saxnte- Radegonde (Gers). Mais je n'ai pas usé de mes propres souvenirs, qui pourraient être trop vagues. Cazaux était le seul a signaler l'Homme Vert comme n'ayant qu'un oeil au milieu du front. Tous les antres conteurs lui en donnent deux, et s'accordent a les faire crever, puis guérir, par le Roi des Corbeaux. Tous mes conteurs sont illettrés, sauf Briscadieu, qui sait Kre et écrire ; il a cinquante ans environ. Petiton et Pauline Lacaze approchent de la soixantaine.

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LE BÉCUT

|L y avait, une fois, une pauvre veuve, qui vivait dans sa maisonnette, avec ses deux enfants, un garçon et une fille. Le garçon marchait sur ses treize ans. U était déjà fort, hardi, avisé comme pas un. La fille n'avait pas encore dix ans. Elle était jolie comme un cœur, et sage comme une sainte.

Au bout de sept ans passés, le garçon dit à sa mère :

— « Mère, de l'aube à la nuit, moi, vous, ma sœur, nous nous tuons à travailler, pour gagner tout juste de quoi manger du pain. Je veux aller chercher fortune. Mère, je veux aller au pays des Bécuts (i), ramasser des cornes d'or, des cornes de bœufs et de moutons.

(i) Eu gascon, Béeut signifie « pourvu d'un bec », par extension un ogre.

— Non, mon ami. Je ne le veux pas. Les Bécuts demeurent loin, bien loin, du côté du soleil couchant. Us demeurent dans un pays sauvage et noir, dans un pays de hautes montagnes, où les gaves tombent de trois mille pieds. Là, il n'y a ni prêtres, ni églises, ni cimetières. Les Bécuts sont des géants grands de sept toises. Ces géants n'ont qu'un œil, juste au beau milieu du front. Tout le long du jour, ils gardent leurs bœufs et leurs moutons aux cornes d'or, et ramènent ce bétail dans les cavernes, le soir, au coucher du soleil. Quand ils attrappent un chrétien, ils le font cuire vivant, sur le gril, et l'avalent d'une bouchée. Non, mon ami, tu n'iras pas chercher fortune. Tu n'iras pas chercher des cornes d'or, des cornes de bœufs et de moutons, dans le pays des Bécuts.

— Mère, excusez-moi. Cette fois, vous ne serez pas la maîtresse. »

Alors, la jeune fille parla.

— « Mère, vous le voyez, mon frère est un têtu. Puisqu'il n'écoute pas la raison, je veux partir avec lui. Comptez sur moi pour le garder de tout malheur. »

Par force, la pauvre mère dit oui.

— « Tiens, ma fille, prends cette petite croix d'argent, et ne t'en sépare ni jour ni nuit. Elle vous portera bonheur. Partez donc, pauvres

enfants. Partez, à la grâce du Bon Dieu et de la sainte Vierge Marie. »

Le frère et la sœur saluèrent leur mère, et partirent, le bâton à la main, la besace sur le dos.

Pendant sept mois, ils marchèrent, de l'aube à la nuit, du côté du soleil couchant, vivant d'aumônes, et dormant dans les étables par charité.

Enfin, ils arrivèrent dans un pays sauvage et noir, dans un pays de hautes montagnes, où les gaves tombent de trois mille pieds. Là, il n'y a ni prêtres, ni églises, ni cimetières. Là, vivent les Bécuts, des géants hauts de sept toises. Ces géants n'ont qu'un œil, juste au beau milieu du front. Tout le long du jour, ils gardent leurs bœufs et leurs moutons aux cornes d'or, et ramènent ce bétail dans les cavernes, le soir, au coucher du soleil. Quant à faire bonne chère, la viande ne leur manque pas. Pour dîner, ils tuent un bœuf, pour souper, un mouton. Mais ils ne font aucun cas des cornes d'or, et les jettent. Quand ils attrapent un chrétien, ils le font cuire, tout vif, sur le gril, et l'avalent d'une bouchée.

Chaque jour, du lever au coucher du soleil, le frère et la sœur cherchèrent des cornes d'or dans les montagnes, se cachant comme ils pouvaient, sous les buissons, parmi les rochers, pour n'être pas vu des Bécuts. Au bout de sept jours, leurs

besaces étaient pleines. Assis tous deux, au bord d'un gave, ils comptaient.

— « Une, deux, trois, quatre... nonante-huit, nonante-neuf, cent cornes d'or. Ht maintenant, nous sommes assez riches. Demain, nous retournerons chez notre mère. »

En ce moment, le soleil baissait. Un Bécut passa, chassant devant lui ses bœufs et ses moutons aux cornes d'or.

— « Le Bécut! le Bécut! Sainte Vierge, ayez pitié de nous. »

Us jetèrent leurs besaces, et partirent au grand galop.

Mais le Bécut avait tout vu. Il les prit, les jeta dans son grand sac, et repartit jusqu'à sa caverne, fermée d'une pierre plate du poids de cent quintaux.

D'un coup d'épaule, le Bécut écarta la pierre, compta son bétail, le poussa dans la caverne, et referma l'entrée.

Cela fait, il secoua son grand sac à terre.

— « Petits chrétiens, soupez avec moi.

— Avec plaisir, Bécut. »

. Le Bécut jeta une demi-canne (1) de bûches dans l'âtre, alluma le feu, saigna un mouton,

(1) Mesure locale. En Gascogne, U canne Tarie selon les localités. En général, elle équivaut à peu prés à 3 stères 20.

Pécorcha, jeta la peau et les deux cornes d'or dans un coin, et embrocha sa viande.

• — « Petits chrétiens, tournez la broche.

— Bécut, tu seras obéi. »

Tandis qu'ils tournaient la broche» le Bécut posait sur la table un quintal de pain, et sept grandes cruches de vin.

— « Petits chrétiens, asseyez-vous là. Ne vous laissez manquer de rien, et contez-moi des choses de votre pays. »

Le garçon savait force beaux contes. Il parla jusqu'à la fin du souper.

— « Petit chrétien, je suis content de toi.

Maintenant, à ton tour, petite chrétienne. »

La jeune fille savait force belles prières, en l'honneur du Bon Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Mais, au premier mot, le Bécut devint tout bleu de colère.

— a Ah 1 carogne. Tu pries Dieu. Attends, attends. »

Aussitôt, le Bécut saisit la jeune fille, la dépouilla de ses habits, la coucha sur un gril, et la fit cuire toute vive à petit feu.

— « Petit chrétien, que dis-to de cette grillade ? Tout-à-l'heure, je t'en donnerai ta part.

— Non, Bécut. Les chrétiens ne se mangent pas entre eux.

— Petit chrétien, regarde. Voilà ce que je ferai

de toi demain, quand tu m'auras dit tous tes beaux contes. »

Le garçon était blanc de colère; mais il ne pouvait rien contre le Bécut. H regardait sa sœur griller toute vive à petit feu. La pauvrette serrait dans sa main droite la petite croix d'argent, dont sa mère lui avait commandé de ne se séparer ni nuit ni jour.

— « Mon Dieu, criait-elle, ayez pitié de moi ! Sainte Vierge, à mon secours I

— Ah ! carogne. Tu pries Dieu, même en grillant toute vive. Attends, attends. »

D'une bouchée, le Bécut l'avala toute vive.

Puis, il se coucha par terre, le long de l'âtre.

— « Petit chrétien, conte-moi des choses de ton pays. »

Le garçon parla jusqu'à minuit. De temps en temps, le Bécut l'interrompait.

— « Petit chrétien, attise le feu. J'ai froid. » Une heure après minuit, le Bécut, plein de

viande et de vin, ronflait comme un orage.

Alors, le garçon pensa :

— « Et maintenant, nous allons rire. »

Doucement, bien doucement, il s'approcha

de l'âtre, empoigna un tison rouge et pointu, et le planta, de toute sa force, dans l'œil du Bécut.

— « Han! »

Le Bécut état aveugle. Dans la caverne, il courait comme un possédé du Diable, criant à se faire entendre de cent lieues :

— « Mille Dieux ! Milliard de Dieux. Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! »

Le garçon riait, caché sous la litière, parmi les bœufs et les moutons aux cornes d'or.

Aux cris du Bécut, ses frères se réveillèrent dans leurs cavernes.

— « Ha I ha 1 ha ! Qji'est-ceci î Qu'est donc

Et les Bécuts accouraient, dans la nuit noire, de toutes les montagnes, avec des lanternes grasses comme des tonneaux, avec des bâtons hauts comme des peupliers.

— « Ha I ha 1 ha 1 Qu'est ceci ? Qu'est donc tout ceci i o

D'un coup d'épaule, ils écartèrent la pierre de cent quintaux qui fermait l'entrée de la caverne, où l'autre criait toujours :

— k Mille Dieus ! Milliard de Dieux 1 Je suis aveugle 1 Je suis aveugle I

— Frère, qui t'a mis en cet état ?

— Frères, c'est un petit chrétien. Cherchez-le partout, dans la caverne. Cherchez, que je l'avale tout vif. Mille Dieux 1 Milliard de Dieux ! Je suis aveugle ! Je suis aveugle I »

Les Bécuts cherchaient partout, sans rien trou-

ver, tandis que le garçon riait, caché sous la litière, parmi les bœufs et les moutons aux cornes d'or.

— « Cherchez, frères. Cherchez bien. »

A la fin, les Bécuts se lassèrent.

— « Adieu, frère. Tâche de dormir. Nous reviendrons demain. »

Les Bécuts refermèrent la caverne, et partirent. Alors, le garçon tenta de renverser, d'un coup d'épaule, la pierre de cent quintaux qui fermait l'entrée de la caverne.

— « Mère de Dieu. Ce travail passe ma force. » Le Bécut écoutait.

— « Je t'entends, petit chrétien. Je t'entends, canaille. Patience 1 Tout aveugle que je sois, tu ne m'échapperas pas. »

Pendant trois jours et trois nuits, le garçon, le Bécut, et son bétail, demeurèrent dans la caverne, sans manger ni boire. A la fin, les bœufs et les moutons aux cornes d'or criaient de soif et de faim.

— « Attendez, pauvres bêtes. Je vais vous ouvrir la caverne. Mais toi, petit chrétien, c'est autre chose. Patience, canaille. Tout aveugle que je sois, tu ne m'échapperas pas. »

Pendant que le Bécut cherchait, à tâtons, l'entrée de la caverne, le garçon s'ajustait les cornes d'or et la peau du mouton saigné depuis trois jours.

Enfin, la pierre de cent quintaux tomba.

— « Doucement, pauvres bêtes. Doucement,

criait le Bécut. Vous, bœufs, passez les premiers. Un par un. »

Il s'assit dehors, sur le seuil de la caverne. Les bœufs passèrent les premiers, un par un, tandis que le maître tâtait leurs cornes de leurs têtes, et le pelage de leur dos. Il comptait :

— « Un, deux, trois, quatre... — Maintenant, à vous, moutons. Passez un à un. »

Après les bœufs, les moutons passèrent un à un, tandis que le maître tâtait les cornes de leur tête, et la laine de leur dos. Il comptait :

— « Un, deux, trois, quatre... »

Parmi les moutons, le garçon attendait à quatre pattes. Son tour venu, il arriva sans peur ni crainte.

Mais le Bécut se méfiait. En tâtant la laine du dos, il comprit que la peau s'ajustait mal.

— . « Ah l petit chrétien. Ah ! canaille. Attends, attends I »

Mais le garçon décampa plus vite que le vent. Le Bécut criait à se faire entendre de cent lieues :

— « Malheur 1 Le petit chrétien m'échappe.

Au secours, frères ! Au secours I »

Mais les frères ne vinrent pas. Alors, le Bécut se coucha de tout son long en dehors de la caverne. Caché tout près» au bord d'un gave, le garçon écoutait et regardait.

Depuis trois jours et trois nuits, le Bécut

souffrait d'une grande envie de vomir. Dans son estomac, la jeune fille avalée vivait encore, par la vertu de la petite croix d'argent, dont sa mère lui avait commandé de ne se séparer ni jour ni nuit.

Enfin, le JBécut eut un hoquet terrible, et vomit tout ce qu'il avait dans le corps. Parmi les vomissures, la jeune fille nue gisait, encore vivante.

Doucement, bien doucement, le garçon emporta sa sœur, la baigna dans le gave, et la couvrit avec la peau de mouton.

— « Hardi ! ma sœur. Au galop ! »

Une heure après, ils avaient retrouvé leurs besaces pleines de cornes d*or. Sept jours plus tard, ils étaient hors du pays des Bécuts. Us étaient dans une ville, grande et belle comme Toulouse.

Le garçon entra dans la boutique d'un orfèvre.

— « Bonjour, orfèvre. Veux-tu m'acheter cette corne d'or ?

— . Oui, mon ami. Je t'en donne mille pistoles. » Avec les mille pistoles, le garçon se choisit de

beaux habits, et fit vêtir sa sœur en demoiselle.

H acheta un cheval superbe, avec la bride et la

selle. Sur le devant de sa monture, il chargea les

deux besaces pleines de cornes d'or.

— « Vite, ma sœur, saute en croupe. »

La jeune fille obéit, et le cheval partit au grand galop.

Sept mois après, ils arrivaient à la maisonnette de leur mère.

Le garçon vida son sac à terre.

— « Bonjour, mère. Voici nonante-neuf cornes d'or, nonante-neuf cornes de bœufs et de moutons, ramassées au pays des Bécuts. Nous sommes riches. 'Vivons heureux (i). »

(i) Dicté par Pauline Lacaze, de Panassac (Gers). Je me souviens fort bien que, lorsque j'avais dix-huit ans, la femme de chambre de ma mère, nommée Rose, et native de Mirande (Gers), me récita un conte semblable. M. Camoreyt, secrétaire de la mairie de Lectoure (Gers), m'a signalé naguère un autre narrateur, Sonbrun, sergent de ville a Lectoure, natif de Bonnefbnt, canton de Trie (Hautes-Pyrénées). Sonbrun n'a pas encore la soixantaine. Voici la substance de ce second récit, bien moins complet que celui de Pauline Lacaze. — Deux jeunes frères, voyageant dans les montagnes, sont faits prisonniers par un Bécut, qui les emporte dans sa caverne, fermée d'une lourde pierre. A souper, l'un des jeunes gens le charme par de nombreux contes. Le Bécut, qui veut en savoir davantage, lui promet de ne le manger que le lendemain. Il fait cuire l'autre sur le gril, et en offre un morceau au survivant qui refuse. Celui-ci profite du sommeil du Bécut, pour l'aveugler avec un tison ardent. Aux cris de l'aveugle, les autres Bécuts arrivent, mais ne peuvent trouver le jeune homme, caché dans un coin obscur de la caverne. Après leur départ, le garçon veut s'échapper. D ne peut renverser la pierre qui ferme la grotte. Enfin, il s'échappe, affublé d'une peau de mouton, qui trompe la méfiance du Bécut, et qui lui reste dans la main.

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