‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 63 sur 134 · LE FORGERON ET LES FÉES · texte numérisé non relu

LE FORGERON ET LES FÉES

CAMPBELL. — (HiGHLANDs.)

Un forgeron nommé Mac-Eachern avait un fils de treize à ([uatorzeans, plein de santé etvigoureux. Tout à coup il devint cliétif et déclinait de jour en jour ; bien que couché, il avait un appétit extraordinaire. Un jour le forgeron étant à son travail vit entrer un vieillard du voisinage bien connu pour sa sagacité. Le vieillard lui dit que son fils avait été enlevé par une Fairie, dont l'enfant avait été substitué au sien. « Que dois-je faire, dit le forgeron, pour retrouver mon enfant?» Le vieillard lui répondit : « Assurez-vous d'abord que le garçon que vous avez chez vous n'est pas votre fils et voici comment. Prenez autant de coquilles d'œufs vides que vous pourrez vous en procurer, portez-les dans la chambre du malade, rangez-les avec soin devant lui ; ensuite allez puiser de l'eau dans les coquilles en en prenant deux à la fois et en ayant l'air de succomber sous leur poids. Enfin, quand toutes les coquilles seront remplies, disposez-les avec promptitude autour du feu. » Le forgeron suivit à la lettre ces instructions. Tout à coup du lit on entendit sortir un fou rire et le malade s'écria : « J'ai atteint aujourd'hui huit cents ans et je n'ai jamais rien vu de pareil ! » Le forgeron raconta tous ces détails au vieillard. « Ne vous avais-je pas dit que ce n'était pas votre fils ? Débarrassez-vous de l'intrus et votre fils vous sera rendu. Pour cela, jetez le malade dans le feu; si c'est votre enfant il vous appellera à son secours ; sinon, il s'envolera à travers le plafond. » C'est en effet ce qui arriva.

Le forgeron, se conformant au conseil du vieillard, se rendit une nuit avec une Bible, un couteau et un coq sur la colline des Fairies. En arrivant, il planta son couteau dans la colline

pour empêcher la terre de se refermer sur lui, puis il vit les Fairies qui chantaient et dansaient dans leur cercle vert. Il leur réclama son iils, qui lui fut rendu. Pendant un an et un jour, l'enfant resta muet, mais après ce temps il parla et montra même dans le travail de forgeron une habileté qui témoignait de son séjour chez les Fairies.

Ce conte, qui a de nombreuses versions en Angleterre, est populaire aussi en Danemark, en Allemagne et en France. Grimm l'a reproduit dans : les Nains magiques (traduction Baudry). — « Dès que le monstre vit les coquilles pleines d'eau sur le feu, il s'écria:

Je n'avais jamais vu, quoique je sois bien vieux, Faire bouillir de l'eau dans des coquilles d'œul's ! )>

La Villemarqué a trouvé la même tradition en Bretagne (Voy. Barzaz-Breiz, l'Enfant supposé) :

« Ma fille, ma fdie, ne vous affligez pas : votre Loïk sera retrouvé. »

» Qui feint de préparer le repas dans une coque d'œuf pour dix laboureurs d'une maison force le nain à parler. Quand il a parlé, fouettez-le, fouettez-le bien. Quand il a été bien fouetté, il crie ; quand il a été entendu, il est enlevé promptement.

» — Que faites- vous là, ma mère? disait le nain avecétonnement ? — Ce que je fais ici mon fils ? Je prépare à dîner pour dix laboureurs de ma maison. — Pour dix^ chère mère, dans une coque d'œuf! J'ai \ti Je gland, j'ai vu la gaule, j'ai vu le chêne dans le bois de l'autre Bretagne et n'ai jamais vu pareille chose ! t.

Voici maintenant une autre recette fort estimée en Irlande pour se débarrasser des Changelings.

CONTE XLUI.

LE CUANGELING DE TOBINSTOWN (Abrégé).

KENNEDY. — (Irlande.)

Ktitty Clarkc, de Tobiiistown, avait un charmaiiL garçon, joie de ses yeux et de son cœur ; mais, un jour maudit, étant restée trop longtemps au lit, elle oublia de dire ses prières. Elle sortit pour laver son linge à un petit étang, et elle laissa son enfant se rouler et s'amuser sur l'herbe, pendant qu'elle battait et rinçait son linge. Tout à coup elle entendit un cri, courut à l'enfant et le trouva dans les convulsions. Elle le ramena à la hâte au logis, lui administra du sel et de l'eau et autres spécifiques en usage dans le pays. L'accès passé, le petit garçon garda cependant son aspect maladif; il ne cessait, en outre, de pleurnicher, et, selon l'expression irlandaise, « le cri n'était jamais hors de sa bouche. » Toutefois il mangeait autant qu'un homme fait et avait faim à toute heure de la journée. Au bout de huit jours, les voisins et la famille tinrent conseil autour du feu, et déclarèrent que l'enfant était un Changeling et qu'il fallait s'en débarrasser. Voici quel fut l'ordre du cérémonial.

Un voisin 'prit une pelle bien nettoyée et la mit par terre; (le son côté, sa femme, saisissant le Changeling, le posa sur la pelle de fer et l'y maintint fermement malgré ses cris. Ceci fait, le mari, suivi de toute l'assemblée, emporta doucement le fardeau et le déposa sur une botte de paille jetée sur le tas de fumier. L'enfant, peu séduit par le luxe de cette installation, poussa des cris affreux, mais l'auditoire, sans y faire attention, joignit les mains et fit trois fois le tour du tas de fumier, pendant que le conjureur, qu'on avait fait venir, récitait l'incantation suivante :

« MèreFairy, réponds à noire appel, viens reprendre ton rejeton. La ménagère lui a donné à boire et à manger et l'a

bien traité. 11 ne |jeut rester ici plus longtemps. Rends l'enfant perdu, dame Fairy ; et quand après la moisson on étendra la nappe sur l'herbe courte, nouvellement fauchée, nous réserverons pour ton peuple une part du repas. Et lorsque le clan des Fairies viendra en foule tourbillonner sur le plancher et faire la fête auprès du foyer, il trouvera l'âtre nettoyé avec soin, et, sur le dressoir, nous laisserons à son intention de quoi manger et se désaltérer. 0 dame Fairy, rends-nous l'enfant mortel et reçois le tien de nos mains ! i>

Le charme et la troisième ronde autour du tas de fumier s'étant terminés en même temps, tout le monde rentra dans la cabane et ferma la porte. Bientôt les paysans sentirent l'air s'agiter autour d'eux, comme ferait un battement d'ailes, puis ils attendirent à peu près dix minutes. Ensuite, ils ouvrirent la porte, allèrent regarder la botte de paille sur le fumier, et ne virent ni l'enfant ni le Changeling. Le conjureur dit : « Kalty, allez dans votre chambre, et voyez s'il n'y a rien sur le lit. » Katty pénétra dans sa chambre; soudain on entendit un cri de joie, et Katty revint, portant son enfant dans ses bras !

Les contes de Fairies nous font voir ces esprits jouant quelquefois, mais d'une manière beaucoup moins définie, le rôle d'incubes et de succubes attribué aux démons pendant le moyen âge. Ainsi, quand une dame disparaissait pendant quelques années du foyer conjugal, ou lorsqu'une candide jeune fille ne consacrait pas à son mari sa })remière nuit de noces, c'étaient les Fairies qui en étaient cause, et quand, après des absences plus ou moins longues, l'infortunée revenait au logis, parfois « traînant l'aile et tirant le pied, » le bon mari était transporté de joie, et l'on célébrait à tasses pleines la délivrance de la prisonnière des Fairies.

Page 1