‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 81 sur 134 · CONTE LM · texte numérisé non relu

CONTE LM

LA MERMAID

KEIGHTLEY. — (Iles Shetland.)

Par un beau soir d'été, un habitant d'Unst se promenait sur le sable d'une petite baie. La lune était levée et à sa lumière il discerna à quelque distance un certain nombre d'esprits de la mer qui dansaient sur la grève unie. Près d'eux, sur le sable, gisaient des peaux de phoque.

Aussitôt que l'homme approcha des 'danseurs, la gaieté cessa et ils s'enfuirent comme l'éclair pour mettre en sûreté leurs costumes, puis s'en revêtant, ils plongèrent dans la mer sous la forme de phoques. Mais le Shetlandais en arrivant à l'endroit où ils dansaient, vit par terre à ses pieds une peau qu'ils avaient abandonnée. Il s'en empara, l'emporta bien vite et la ]nit à l'abri.

Quand il revint sur le rivage, il trouva la plus belle fille qu'il eût jamais vue ; elle errait en pleurant de la manière la plus navrante la perte de sa robe de phoque, sans laquelle elle ne pouvait espérer rejoindre sous l'onde sa famille et ses amis. L'homme s'approcha d'elle et essaya de la consoler, mais elle s'y refusait. La Mermaid le supplia avec les accents les plus émouvants de lui rendre son vêtement, mais la vue de ce charmant visage, embelli par les larmes, rendait insensible le cœur du Shetlandais. Il lui représenta l'impossibilité pour

1. C.L't é|)isoiie osL reproduit dans le K(illins(irit>;iigara (trad. wnsonl.

elle de s'en retourner ; il lui dit qu'elle serait abandonnée bientôt de ses amis ; enfin il lui oftrit son cœur, sa main et sa fortune.

La Mermaid n'ayant pas le choix d'un autre sort, consentit enfin à devenir sa femme. Ils se marièrent et vécurent ensemble de longues années. Ils eurent plusieurs enfants qui ne gardèrent de leur origine marine qu'une membrane entre les doigts et une courbure des mains qui faisait ressembler celles-ci aux pattes antérieures des phoques. Les descendants de la famille ont conservé jusqu'à ce jour cette particularité.

L'amour du Shetlandais pour sa belle épouse était sans bornes, mais elle répondait froidement à son affection. Souvent, elle se rendait seule sur la grève, et là, à un signal donné, un phoque de grande taille se montrait, et ils causaient ensemble des heures, en une langue inconnue. Elle revenait de ces promenades pensive et mélancolique.

Ainsi s'écoulèrent les années, et la Mermaid avait à peu près perdu l'espoir de pouvoir jamais retourner dans le pays des Eaux, quand il arriva un jour qu'un de ses enfants, en jouant de;Tière un tas de blé, découvrit une peau de phoque. Ravi de sa trouvaille, il courut bien vite la montrer à sa mère. Les yeux de la Mermaid brillèrent de joie en la voyant, car c'était son propre vêtement, dont la perte lui avait coûté tant de larmes. Elle se regarda dès lors comme délivrée d'esclavage et déjà elle se voyait, nageant dans la vague, avec ses amis. Une seule chose mettait de l'amertume dans son ravissement. Elle aimait ses enfants, et elle allait les quitter pour toujours. Malgré tout, la perspective des plaisirs qu'elle se promettait l'emporta sur son affection maternelle. Aussi, après les avoir embrassés plusieurs fois, elle revêtit la peau de phoque et se rendit sur la grève.

Quelques minutes après, le Shetlandais rentra, et les enfants lui contèrent ce qui était arrivé. La vérité lui apparut aussitôt, et il courut vers le rivage avec toute la rapidité que peuvent donner l'amour et l'inquiétude. Mais il n'arriva que pour apercevoir sa femme qui, sous la forme d'un phoque, sautait dans la mer du haut d'un rocher.

Le grand phoque avec lequel elle était accoutumée à avoir de longues conversations la rejoignit immédiatement, la félicita de son évasion, et ils s'éloignèrent ensemble du rivage. Mais avant de s'en aller pour jamais, la Mermaid se retourna vers son mari qui, muet de désespoir, se tenait sur le. rocher et dont la douleur excitait la compassion dans son cœur : « Adieu, lui dit-elle, et puissiez-vous être heureux ! Je vous ai bien aimé pendant que j'étais avec vous, mais j'ai toujours préféré mon premier mari. »

CONTE LVIT.

LE VIEILLARD DE CORENTIN (Abrégé).

B. HUNT. — (CORNOUAILLES

11 y a plus de cent ans, par un beau jour d'été, un vieillard de la paroisse de Corentin, en se promenant sur la grève de la pointe Lizard, vit assise sur un rocher une belle jeune fdle dont les cheveux étaient si longs qu'ils la couvraient tout entière. Dans le creux du rocher, le flot en se retirant avait laissé une petite mare d'eau, et la jeune fille s'y mirait en peignant sa chevelure. Au bruit du vieillard qui s'approchait, elle plongea dans l'eau de la flaque, mais celle-ci était trop peu profonde pour que le vieillard ne vît pas que la jeune fdle avait une queue de poisson. Le vieillard la rassura et lui parla avec douceur. La jeune fdle dressa la tête au-dessus de l'eau et supplia le vieillard de s'éloigner. Celui-ci répondit : « Je ne vous veux aucun mal, mais il n'arrive pas tous les jours de s'emparer d'une Mermaid. Dites-moi comment vous vous trouvez ici. » La Mermaid, après s'être fait prier, raconta qu'après avoir été occupée avec son mari et ses enfants toute la matinée dans la mer, ils s'étaient trouvés fatigués de nager à la grande chaleur. Le Merman avait donc proposé de prendre du repos dans

une caverne où ils aimaient à se rendre. Ils s'y dirigèrent donc en na^^eant, et y pénétrèrent à la marée haute. La caverne était remplie de varechs bien doux et elle était d'une fraîcheur délicieuî^e ; le Merman voulant y dormir avait dit à sa femme de ne pas l'éveiller avant la marée descendante. Pendant que le père dormait, les enfants jouaient tranquillement sur le sable. Le parfum des fleurs descendait si suave du haut des falaises, que la Mermaid voulut aller voir de près ces fleurs charmantes ; elle nagea de rocher en rocher jusqu'à celui sur lequel elle avait été découverte en train de peigner sa chevelure. Tout en contant son aventure, elle passait ses doigts à travers ses beaux cheveux, et en faisait tomber nombre de crabes et des débris de varechs. « Votre voix, ajouta-t-elle, en éveillant mon attention, m'a fait voir que la mer était loin et qu'un long banc de sable me séparait d'elle. Que faire? que faire? je donnerais tout au monde pour regagner la mer. »

Le vieillard essaya en vain de la consoler. Elle lui dit que son mari serait furieux s'il ne la trouvait pas au moment du changement de la marée et qu'il était si jaloux qu'il la soupçonnerait de s'être sauvée avec un autre Merman. Elle pria donc le vieillard de la porter jusqu'à la mer et promit en retour de lui donner trois choses. Le vieillard se laissa persuader, puis, s' agenouillant, il lui présenta le dos. Aussitôt, elle enroula ses beaux bras autour du cou du vieillard. Pendant qu'il cheminait avec son fardeau, la Mermaid lui demanda ce qu'il désirait.

«Je ne désire, répondit-il, ni or ni argent. Donnez-moi seulement le pouvoir de faire du bien à mes voisins et, pour cela, accordez-moi de rompre les charmes de sorcellerie, ensuite de chasser les maladies, enfin de découvrir les voleurs et de rendre les biens dérobés. » Elle lui accorda tous ces dons et lui fit présent d'un peigne qu'elle retira de sa chevelure. « Quand vous voudrez me voir, vous n'aurez, dit-elle, qu'à peigner la mer et à m'appeler. Aussitôt j'accourrai. »

C'est ainsi que le vieillard apprit à chasser les sorts que les sorcières jettent aux honnnes et aux bêtes, à préparer

un vase d'eau qui avait la propriété de réfléchir la figure du voleur, et à guérir les dartres, le feu de Saint-Autoine et la danse de Saint-Gui.

On montre encore dans la famille de ce vieillard le peigne de la Mermaid. Quelques mauvaises langues, il est vrai, prétendent que c'est tout bonnement un morceau de mâchoire de requin. Il y a partout des gens incréckdes!

COiYlE LVIIl.

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