LE CONTE DU SOLDAT
CAMPBELL. - (HiGHLANDS.)
Un jour, un vieux soldat désertant son régiment s'arrêta au sommet d'une colline qui dominait la ville et s'écria : « Que le malheur m'emporte sur son dos si jamais je reviens en vue de cette ville! »
Ensuite il se rendit à la demeure d'un gentilhomme qui habitait près de là et lui demanda un gîte pour la nuit. Le gentilhomme répondit : « A la lisière du bois que tu vois d'ici, je possède un château; je t'y accorde volontiers l'hospitalité jusqu'au jour, mais je te préviens qu'il est hanté par des revenants; un vieux brave comme toi doit être sans crainte. Si tu acceptes ma proposition, je te donnerai une pipe, du tabac à discrétion, une cruche de whisky et une Bible pour passer ton temps. »
Dès que John eut soupe, il alla au château et alluma un grand feu. La nuit venue, arrivèrent deux femmes basanées qui portaient le cercueil d'un homme mort. Elles le placèrent près du feu et s'enfuirent. John se leva, du talon de sa botte fit sauterie couvercle, en retira un vieillard blanchi par l'âge et l'assit dans la grande chaise. Il lui offrit ensuite une pipe, du tabac et un verre de whisky, mais le vieillard les laissa tomber sur le plancher. « Pauvre homme, dit John, tu as froid ! » Alors John alla se coucher dans le ht, et laissa le vieillard se chauffer au feu, mais au chant du coq, celui-ci disparut.
Le gentilhomme revint de bonne heure le lendemain.
— As-tu bien reposé, John?
— Très-bien, dit John, car ton père n'est pas fait pour m'effrayer.
— Tu as raison, mon bon John ; tu auras deux cents livres si tu veux encore passer cette nuit au château.
— Marché conclu! dit John. — Quand vint la nuit, le soldat vit comme la veille arriver trois femmes qui portaient le
cercueil d'un homme mort. Elles le placèrent près du feu et disparurent. John se leva, et avec le talon de sa botte brisa le couvercle du cercueil et en tira le vieillard. Ainsi que la nuit précédente, il l'assit sur une chaise, lui donna une pipe et du tabac que le vieillard laissa tomber. « Pauvre homme, dit John, comme tu as froid! » Alors il lui tendit à boire et le vieillard laissa tomber le wisky.
Le cadavre disparut comme la veille.
— Si je reste ici cette nuit et que tu viennes encore, tu me paieras ma pipe, mon tabac et mon whisky.
Le gentilhomme arriva de bonne heure et demanda :
— Comment as-tu passé la nuit, John ?
— Très-bien, car ce n'est pas le cadavre de ton père qui peut me faire peur.
Le gentilhomme répondit :
— Si tu veux veiller encore cette nuit, tu auras trois cents livres.
— Marché conclu! dit John.
Au miheu de la nuit arrivèrent quatre femmes basanées portant un cercueil qu'elles placèrent près de John. John brisa le cercueil et assit le cadavre dans la chaise. Il lui tendit la pipe, le tabac et la coupe pleine de whisky. Le vieillard les laissa tomber.
— Ah! dit John, cela ne peut pas se passer comme cela; avant de t'en aller, je veux que tu me paies ce que tu as cassé.
Mais le cadavre resta silencieux. Alors John prit la courroie de son havre-sac et attacha le cadavre à sa ceinture ; puis il le mit avec lui dans le lit. Quand le coq chanta, le cadavre voulut partir.
— Paie ce que tu as cassé! dit John.
Le vieillard répondit :
— Au-dessous de cette chambre est un cellier rempli de liqueurs, de pipes et de tabac; à côté du cellier, il y a une autre petite pièce dans laquelle est un chaudron plein d'or^ et sous le seuil de la grande porte se trouve un pot plein d'argent. Tu as vu les femmes qui sont venues cette nuit?
— Oui, dit John.
— ^i.SU —
— Eh bien, ce sont quatre femmes dont j'ai volé les vaches; elles viennent ici toutes les nuits pour me punir. Mais j'en ai assez, et dis-le à mon fils. Qu'il paie les vaches et ne soit pas dur pour le pauvre. Tous deux partagez-vous le trésor, et toi épouse ma vieille fille; mais souviens-toi de donner beaucoup d'or aux pauvres, pour lesquels j'ai été trop dur. Ainsi je trouverai le repos dans le monde des mondes.
Quand le gentilhomme vint, John lui raconta son aventure; lu seule chose dont il ne se souciât pas, c'était d'épouser la vieille fille du défunt.
Après un jour ou deux, John résolut de partir; il emplit ses poches d'or et conseilla au gentilhomme d'être généreux avec les pauvres.
Il retourna chez lui, mais l'ennui le prit bien vite. Il se décida donc à revenir au régiment. Il partit un beau jour, et atteignit la colline qui dominait la ville où jadis il avait tenu garnison. Il vit venir à lui le Malheur, qui lui dit : « Eh! John, te voilà de retour! — Et toi-même, dit John, qui es-tu? — Je suis le Malheur à qui tu t'es donné autrefois. — Aïe! dit John, il y a longtemps que Ion nom m'était connu, mais je n'avais jamais vu ta figure; un brouillard est sur mes yeux, je ne te crois pas. Change-toi en serpent et je te croirai. » Le Malheur prit aussitôt la forme d'un serpent. « Change-toi en un lion rugissant. » Le Malheur prit l'aspect d'un lion rugissant. « Crache du feu à sept milles derrière toi et sept milles devant toi. » Le Malheur obéit. « Eh bien, dit John, puisque je dois être ton serviteur, entre dans mon havre-sac et je te porterai, mais tu ne sortiras ([ue quand je le le dirai, sinon le marché est rompu. » Le Malheur promit et entra dans le sac. « Maintenant, dit John, je vais chercher un frère à moi qui est au régiment, mais reste tranquille. »
Et John entra dans la ville, et de tous côtés on criait : « Voilà le déserteur! » On s'empara de John; le conseil de guerre s'assembla, et John fut condamné à être pendu le lendemain à midi.
John ne demanda d'autre faveur que d'être fusillé.
Le colonel dit : « C'est un vieux soldat ; il a longtemps servi, je lui accorde sa demande. »
Le leiuiemain quatre soldats étaient sur le point de fusiller John, quand le Malheur s'écria : « Que disent-ils? Laissemoi sortir, et je ne serai pas longtemps à les exterminer. — Chut! chut! dit John. — Qu'est-ce qui te parle? dit le colonel. — Oh ! c'est une souris blanche, répondit John. — Noire ou blanche, dit le colonel, ne la laisse pas sortir de ton havre-sac, et tu auras une lettre d'amnistie. Va-t'en et qu'on ne te revoie plus. »
John partit, et à l'entrée de la nuit il arriva dans une grange où douze hommes étaient occupés à battre. « Mes gars, dit John, voilà mon havre-sac. Frappez dessus, il est si dur qu'il m'écorche le dos. »
Pendant deux heures, les batteurs frappèrent sur le havresac avec douze fléaux ; à chaque coup qu'ils donnaient, le havre-sac sautait au plafond et jetait tantôt l'un, tantôt l'autre des batteurs sur le dos. Voyant cela, ceux-ci se lassèrent et dirent au soldat de s'en aller, lui et son havre-sac.
Le soldat continua son voyage et arriva dans une forge où douze forgerons maniaient leurs grands marteaux. « Eh ! les amis, voici un vieux sac; je vous donne à chacun une demi-couronne si vous frappez dessus avec vos douze marteaux. Ce sac est si dur qu'il m'écorche le dos. » Ce fut un jeu pour les forgerons, qui s'amusèrent avec le havre-sac du soldat; mais à chaque coup le sac bondissait au plafond. « Sors d'ici, toi et ton sac, dirent-ils, nous ne croyons pas que le Malheur soit dedans. » John s'éloigna, et portant sur son dos le Malheur, il arriva à une grande fournaise. « Où vas-tu maintenant, John ? dit le Malheur, — Patience, et tu le verras bien. — Laisse-moi partir et je ne te tourmenterai plus jamais dans ce monde, dit le Malheur. — Et dans l'autre? reprit John. — Pas davantage. — Arrêtons-nous, dit John, et deviens fumée! y> Et, ce disant, John jeta le sac et le damné au milieu du brasier, et la fournaise lança jusqu'aux cieux d'immenses flammes vertes'.
1. Cette histoire rappelle, dans sa première partie : le conte de Grimm : l'Enfant du roi, et le conte russe :1a Veillée de minuit du soldat. Dans la seconde il rappelle: France: Foi/er breton d'Em. Souvestre : Légende du Bonhomme Misère. — Pays slaves : Chodzlfo : la Veillée.— Russie : Recueil Ralston : Malheur. — Allbmagsb : Conte de Grimm analogue. La fin est semblable aussi à une légende Uamande très-connue, où le diable joue le rôle du .Mallieur.
CO.NTE LXVllI LA MAIN ENFLAMMÉE.
GOULD '. — (ÏORKSHIRE.)
Par une nuit noire, après que toutes les ouvertures eurent été fermées, on entendit frapper à la porte d'une auberge solitaire, située au milieu d'une lande inculte.
La porte fut ouverte, et l'on vit paraître tout transi un pauvre mendiant, les haillons dégouttant de pluie et les mains bleuies par le froid. Il demanda tristement l'hospitalité, qui lui fut cordialement accordée. Comme il n'y avait pas de lit inoccupé dans la maison, il dut s'étendre sur un paillasson devant le feu.
Tout le monde alla se coucher, sauf la servante qui, de sa cuisine, pouvait voir dans la grande salle par une lucarne ménagée dans la porte. Quand le mendiant se fut assuré qu'il était seul, la servante le vit se lever, s'asseoir à la table, tirer de sa poche une main noire et desséchée, et la fixer dans le chandelier. Ensuite il graissa les doigts, et y appliquant une mèche, il y mit le feu. Remplie d'horreur, la fille monta quatre à quatre les marches de l'escalier et essaya d'éveiller le maître et les domestiques de la maison; mais tout fut vain, ils dormaient d'un sommeil magique. Alors elle redescendit, et regardant encore à travers la lucarne, elle vit flamber les doigts de la main ; le pouce seul ne donnait pas de lumière, parce que l'une des personnes de la maison n'était pas endormie. Le mendiant se mit alors à fourrer dans un grand sac tout ce qu'il trouvait à sa convenance,
\. Gould, Curions Myths. — Voy. l'inléressante dissertation qui acconlpagne ce conte, p. 407. — Voy. Henderson, Notes on llie Fulli-Lore of the Northern couuties. —Voy. aussi Ad. Kuhn : Herabkunfl cle^ Feuers et les Mythes du feu par Baudry, dans la Beviie gerinanique.
car aucune serrure n'était capable de résister à l'application de la main enflammée. Ensuite, posant à terre ce singulier flambeau, l'homme pénétra dans un appartement voisin. Dès qu'il fut parti, la fille arriva derrière lui, et, saisissant la main, elle s'efforça d'éteindre les flammes jaunâtres qui tremblotaient au bout des doigts. En vain elle souffla dessus, en vain elle versa sur elles de la bière, les doigts n'en devenaient que plus ardents ; elle y jeta de l'eau, mais la flamme brûlait toujours. Comme dernière ressource, elle saisit une cruche de lait, et, la renversant sur les quatre doigts enflammés, elle parvint enfin à les éteindre.
Poussant alors un cri perçant, elle se précipita à la porte de la chambre où était entré le mendiant et la ferma à double tour. Toute la maison s'éveilla, et le voleur fut pris et pendu.