CONTE LXXXVIII
LES ESCALIERS DU GÉANT MAC-MAHON (Très-Abrégé).
CROKER. — (Irlande.)
Un matin, un enfant de sept ans, nommé Philippe Ronayne, dont les parents habitaient le château de Ronayne entre Passage et Cork, disparut sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. On promit une grande récompense à ceux qui pourraient donner des nouvelles de l'enfant, mais les années s'écoulèrent, et les parents de Philippe avaient perdu tout espoir de le retrouver.
Or, près de leur château, vivait un forgeron nommé Robin. Ce forgeron rêva une nuit que Philippe Ronayne lui apparaissait monté sur un beau cheval blanc et lui disait qu'il avait été enlevé par le géant Mac-Mahon, qui tenait sa cour au cœur des rochers.
— Voilà sept ans que je le sers comme page, continua Philippe ; mon temps de service est fini, et si cette nuit tu viens me chercher, je serai délivré pour toujours.
— Et comment saurai-je, dit Robin, que ce n'est pas un rève que je fais en ce moment ?
— Tiens, en voilà la preuve, dit le jeune garçon.
Et aussitôt le cheval blanc donna au pauvre Robin un tel coup de pied au front, que celui-ci se crut mort et cria à l'assassin. Se réveillant, il se trouva dans son lit, mais il portait sur le front la marque sanglante d'un sabot de cheval.
Les escaliers du géant consistent en grandes masses de rochers qui, empilés les uns au-dessus des autres, forment une série de marches partant du lit même de la rivière et qui montent le long de la pente rapide du Carrig-Mahon. Le
géant Mac-Mahon passe pour avoir construit ces escaliers au temps de la gloire des Fénians, et la tradition du pays place sa demeure dans la falaise même.
Robin se résolut à tenter l'aventure; le soir venu, il mit sur son épaule un fer de charrue et se dirigea vers la montagne. Un vieux camarade à lui lui promit de le conduire dans son bateau jusqu'aux escaliers du géant. La nuit était belle, et le petit esquif glissait rapidement. En quelques minutes, Robin et son compère mirent bas les avirons sous l'ombre épaisse du rocher. Robin chercha anxieusement l'entrée du palais du géant, qui, dit-on, se révèle au chercheur de minuit. Tout à coup, ils virent une faible lueur qui, parlant du rocher, conduisait à un porche s'ouvrant presque au niveau de l'eau. Ils poussèrent aussitôt l'esquif vers l'ouverture, et Robin s'armant du soc de charrue, pénétra hardiment dans le palais, la main ferme et le cœur résolu. Sauvage et étrange était cette entrée ; les pierres dont elle était formée, semblaient autant de figures grotesques et grimaçantes. Robin continua néanmoins sa route à travers un passage sombre et tortueux, pendant qu'un sourd grondement accompagnait ses pas. Enfin, il aperçut une petite lumière qui scintillait dans le lointain, comme à minuit une étoile dans le ciel. Prenant la lumière pour guide, il parvint dans une chambre spacieuse, au plafond de laquelle pendait une lampe solitaire. A sa lueur, Robin distingua quelques figures gigantesques assises autour d'une table de pierre massive, et qui semblaient plongées dans une sérieuse délibération. Aucune parole ne troublait le silence de la salle. A l'extrémité de la table, était assis Mac-Mahon lui-même, dont la barbe majestueuse avait pris racine dans la pierre, par la suite des siècles. Le premier, il aperçut Robin. Aussitôt se dressant, il tira sa longue barbe du rocher avec tant de hâte .et de force que le rocher éclata en mille morceaux.
— Que veux-tu? demanda-t-il d'une voix de tonnerre.
— Je viens, dit Robin, réclamer Philippe Ronayne, dont le temps de service finit cette nuit.
— Et qui t'envoie? dit le géant.
— Je viens de mon propre mouvement, répondit Robin.
— En ce cas, tu désigneras Philippe au milieu de mes pages, mais si tu te trompes, c'en est fait de toi. Suismoi.
Il mena Robin dans une salle immense et pleine de lumières. De chaque côté "étaient des rangées de beaux enfants ayant tous quatorze ans, tous vêtus de vert et exactement semblables les uns aux autres.
M i Mahon dit à Robin :
— Désigne Philippe et emmène-le si tu le veux ; mais surtout prends garde de te tromper.
Robin était bien embarrassé, car il y avait des centaines d'enfants et il se rappelait assez peu la figure de Philippe. Il parcourut cependant la salle, à côté de Mac-Manon, sans manifester son inquiétude ; enfin ils étaient presque parvenus au bout de la salle, quand Robin tenta de se faire un ami du géant, en lui adressant quelques paroles aimables.
— Ces enfants ont une mine superbe, remarqua Robin, bien qu'ils soient depuis longtemps privés de l'air frais et de la lumière bénie du ciel. Votre Honneur les a tendrement soignés.
— C'est vrai, dit le géant, donne-moi la main, car tu me semblés un bien honnête garçon.
Robin lui tendit son soc de charrue, et le géant le tordit comme une tige de pomme de terre. A cette vue, les enfants éclatèrent de rire. Au milieu de leur gaieté, Robin s'entendit nommer, et, mettant la main sur l'épaule de celui qui avait parlé, il s'écria :
— Voilà Philippe Ronayne!
— C'est bien lui, dirent ses jeunes compagnons. Aussitôt la salle devint sombre. Des craquements se firent
entendre et un tumulte étrange s'ensuivit, mais Robin ne lâchait point sa prise et quand parut l'aurore, il se trouva étendu au pied des escaliers du géant, l'enfant serré dans ses bras.
Plusieurs récits de ce livre nous ont montré des épisodes analogues à celui où Robin doit reconnaître Philippe parmi d'autres enfants semblables à lui. Les contes suivants nous en fournissent quelques parallèles :
Allemagne. — Grimm : la Reine des Abeilles; — Mûllcnhoff (traduction Thorpe) : Gold Maria ctGold Feathcr; — Simrock : la Montagne de verre.
Pays slaves. — Chodiko : le Temps et le Roi des éléments; la Vierge aux cheveux d'or; Ohnivak.
Russie. — Recueil Ralston : le Roi des eaux et Vassilissa.
Italie. — Straparole : Ve nuit, fable v.
Inde. — Kathasaritsagara (traduction Wilson) : Histoire du prince de Vadharmana. Le prince voit cent filles pareilles et reconnaît sa fiancée à n ne fleur placée sur son front. — Ibidem. Histoire de Sringabhuja. Sabienn:mée, pour se faire reconnaître d'entre ses sœurs, a orné son front d'un collier de perles, tandis que ses sœurs portent le leur au cou.