CONTE XC
LE PETIT BUNNOCK1 (Le récit a été abrégé.)
CHAMBERS. — (Dialecte d'Atrshire.)
Il y avait un vieillard et sa femme qui demeuraient près d'un ruisseau. Un jour, après déjeuner, la femme voulant préparer des bunnoks, pétrit deux gâteaux avec de la farine d'avoine et les mit au feu. Peu après, le vieillard entra ; il s'assit près du foyer et prenant un des bunnocks, il le rompit par le milieu. Quand l'autre bunnock vit cela, il se sauva aussi vite qu'il put, et la vieille s'élança après lui, en tenant sou fuseau d'une main, sa filasse de l'autre. Mais le petit bunnock fut bientôt hors de sa vue et arriva près d'une maison couverte de chaume ; il y pénétra et alla hardiment s'installer auprès du feu. Dans cette chambre, trois tailleurs étaient assis sur une grande table. Dès qu'ils virent entrer le petit bunnock, ils coururent se cacher derrière la ménagère qui cardait de la filasse à côté de la cheminée. — « N'ayez pas peur, dit- elle, ce n'est qu'un petit bunnock. Attrapez-le, et je vous en ferai une délicieuse soupe au lait. » Elle se leva avec ses cardes, le tailleur avec son fer à repasser, ainsi que les deux apprentis, l'un tenant les ciseaux, l'autre son aune, mais le bunnock les évita et courut autour du feu ; l'un des apprentis croyant l'attraper avec ses ciseaux tomba luimême dans le cendrier. Le tailleur lui lança son fer, et la ménagère ses deux cardes, mais sans l'atteindre. Le bunnock s'enfuit et arriva à une petite maison au bord du chemin ; il y
1. Je rappelle que le bunnock, bannoch, bonnacb est un gâteau de pain rond fait avec de la farine d'avoine et cuit sous les cendres.
pénétra et trouva un tisserand qui travaillait à son métier pendant que sa femme tenait un peloton de laine.
« Tibby, s'écria le tisserand, qu'y a-t-il donc?— Eh, réponditelle, c'est un petit bunnock. — Il est le bienvenu, reprit le tisserand, car notre potage est maigre aujourd'hui. Attrape-le! ma femme, attrape-le î » Alors elle jeta son peloton après lui, mais le bunnock tourna en rond sur le plancher, et se sauva bien vile. Il arriva en roulant à une jolie maison et se plaça près du feu ; il trouva une femme qui faisait cailler du lait : « Tiens, c'est un petit bunnock, s'écria-t-elle; il arrive à propos, j'ai précisément de la crème et du pain aujourd'hui. » Alors le petit bunnock tourna autour de la baratte et la femme courut après lui, mais, dans sa hâte, elle renversa sa baratte. Et le petit bunnock se sauva de toutes ses forces et arriva à un moulin. Le meunier voulut le manger avec du fromage; alors le bunnock reprit sa course, et entra chez un forgeron qui forgeait des fers à cheval. « J'aime bien, dit l'ouvrier, une pinte de bonne aie avec un bunnok bien cuit. » Le bunnock eut peur et disparut en un instant.
Pendant ce temps, la nuit était venue, et le petit bunnock, ne pouvant plus voir sa route, tomba dans un terrier à renard. Le renard n'avait pas mangé depuis deux jours. « Tu es le bienvenu ! le bienvenu ! » dit le renard ; et ce disant il rompit le bunnock en deux. Ainsi finit le petit bunnok.
Et maintenant, seigneurs ou bourgeois, Vous n'avez besoin de rire ni de ricaner, Car vous aussi, vous tomberez dans le terrier Et encore avant qu il soit cent ans !
Ce conte de nourrice est très-répandu, il a beaucoup de variantes. Il se retrouve en Norwége : Absjôrnsen (traduction Dasent) ; — la Crêpe ; en Russie : Voy. conte analogue cité par Gubernatis, vol. II, p. 128.