L'HÉRITAGE
CAMPBELL. - (Highlands.)
Il était une fois un fermier qui avait trois fils. Se sentant près de sa lin, il les fit approcher de son lit et leur dit : « Mes enfants, je vais vous quitter, ne vous disputez pas quand je ne serai plus. Vous trouverez dans le tiroir de la table une somme importante en or ; partagez-la entre vous honnêtement; dirigez bien la ferme et vivez ensemble comme vous l'avez fait jusqu'ici. » Bientôt après, le vieillard rendit 1 ame. Ses fils l'ensevelirent, et quand la cérémonie fut terminée, ils allèrent au tiroir, et l'ayant ouvert, ils le trouvèrent vide.
Ils restèrent sans parler. Le plus jeune prit le premier la parole et dit : « Comment savoir s'il y a jamais eu de l'argent dans ce tiroir? » Le second reprit : « L'argent y a été certainement; mais qu'est-il devenu? » L'aîné dit : « Notre père n'a jamais menti. Donc l'argent a été mis dans le tiroir; je ne puis il est vrai deviner ce qu'il est devenu. » Il ajouta : « Allons trouver père un tel ; il était l'ami de notre père ; et le connaissait bien, car il avait été à l'école avec lui; personne n'était plus que lui au courant des affaires de notre père. Il nous donnera un sage conseil. »
Les frères se rendirent donc chez le vieillard et lui racontèrent ce qui était arrivé. « Restez avec moi quelques jours dit le vieillard, je réfléchirai à cette étrange affaire. Vous savez que votre père et moi nous étions très-grands amis ; quand il avait des enfants, j'en étais le parrain ; quand j'en avais, il était le parrain des miens; jamais votre père n'a menti. » II garda les trois frères avec lui pendant dix jours et les traita affectueusement. Au bout de ce temps, il appela les trois jeunes gens,
les fit asseoir à côté de lui et leur conta l'apologue suivant : « Il y avait une fois un jeune homme qui se prit d'amour pour la fille d'un riche voisin ; elle le payait de retour ; mais le jeune homme était si pauvre que le mariage était vraiment impossible. Alors ils se fiancèrent l'un à l'autre, et le jeune homme s'en retourna demeurer dans sa maison. A quelque temps de là, vint un prétendant, et comme celui-là était riche, le père exigea que sa fille le prit pour époux, et, en effet, le mariage eut lieu. Mais quand le fiancé s'approcha de sa femme, il la trouva en pleurs et se lamentant. Alors il lui dit : « Pourquoi ce chagrin ?» La fiancée refusa d'abord déparier, mais pressée de questions, elle avoua qu'elle s'était fiancée à un autre homme. < liabille-toi, dit le mari, et suis-moi. » Alors elle revêtit ses habits de noces, et son mari ayant sellé le cheval, la fit monter en croupe derrière lui et se rendit à la maison de l'autre homme. Il frappa à la porte et cria : « Y a-t-il quelqu'un dans cette maison? Et quand l'autre eut répondu, il laissa la mariée à la porte, et sans ajouter une parole, il rentra chez lui. Alors l'homme se leva, prit une lumière, et reconnut sa fiancée dans ses vêtements de noces.
« Qui t'a amenée ici? dit-il. — C'est mon mari, réponditelle ; je l'ai épousé aujourd'hui, mais quand je lui ai eu raconté le serment réciproque qui nous unissait, il m'a conduite ici et m'a laissée. — Attends-moi un instant, dit le jeune homme. * Puis il monta à cheval, alla chercher un prêtre, l'amena chez lui, et, en sa présence, il délia la jeune femme de toutes les promesses qu'elle lui avait faites et lui donna un mot d écrit témoignant qu'elle était libre. Puis il la fit monter à cheval et lui dit : « Retourne chez ton mari. » Ainsi la fiancée chevauchait dans l'obscurité de la nuit vêtue de sa robe de noces. En traversant un bois, trois voleurs l'arrêtèrent et se saisirent d'elle. « Ah ! dit l'un, nous étions aux aguets depuis longtemps, mais nous n'avons pas perdu pour attendre, puisque nous avons capturé la mariée. — Laissez-moi, dit-elle, rentrer chez mon mari. Celui auquel j'étais fiancée m'a congédiée après m'avoir déliée de mon serment. Voici dix livres
en or, je vous les donne volontiers, mais laissez-moi continuer ma route. » Elle les pria quelque temps en racontant ce qui lui était arrivé. Enfin un des voleurs, plus humain que les autres lui dit : « Venez avec moi, je vous reconduirai chez vous. — Prenez l'argent, dit-elle. — Je n'accepterai pas un penny, » dit le voleur. Mais les deux autres reprirent : « Nous ne serons pas si difficiles. » Et ils se partagèrent les dix livres. La femme fut reconduite chez elle, et le voleur la laissa à la porte de son mari. Quand elle lui eut fait lire l'écrit que son ancien fiancé lui avait donné devant le prêtre, ils furent bien contents.
« Maintenant, dit le vieillard, lequel selon vous a le mieux agi? » L'aîné répondit : « Je pense que le mari qui n'a pas hésité à renvoyer sa femme à celui auquel elle s'était fiancée d'abord était un homme généreux et honnête ; sa conduite est digne d'éloges. »
Le second dit : « Sans doute ; mais l'homme auquel elle était liée a mieux agi encore quand il l'a renvoyée à son mari. »
« Quant à moi, dit le plus jeune, je ne saurais le dire ; mais peut-être les plus sages de tous ont été les voleurs qui ont pris l'argent. »
Alors le vieillard se leva et dit : « C'est toi qui as l'or et l'argent de ton père; je vous ai gardés ici pendant dix jours, je vous ai bien observés. Votre père n'a jamais dit un mensonge. C'est toi qui as volé l'argent. »
Et alors le jeune fils dut avouer son crime, et l'argent fut partagé entre les trois frères.
CONTE CXIY