CHIEN ET CHAT
Chien et chat autrefois étaient amis. Un jour, étant allés au marché, ils achetèrent un petit pot de beurre, puis, l'ayant rapporté à la case où ils vivaient ensemble comme bons frères, ils le recouvrirent de sel bien soigneusement, et l'enveloppèrent ensuite dans un linge. Un beau matin, pendant que tous deux travaillaient aux champs à planter des ignames, Chat se met à crier: — Compère Chien, on m'appelle là dans le petit chemin.
— Que vous veut-on?
— C'est un pays qui me demande pour parrain de son petit.
Chien répond :
— Allez, compère, allez.
Notre chat se met à courir jusqu'à la case, découvre le pot, enlève le sel, avale un bon morceau de beurre, puis remet chaque chose en place et, le cœur content, revient au champ.
Du plus loin que le chien le voit, il lui crie :
— Eh bien, quel nom avez-vous baillé à votre filleul ? Chat répond :
— Je l'ai appelé Koumansman (Commencement). Chien se prend à rire.
— C'est donc votre premier filleul?
— Oui, compère.
Le lendemain, Chat lit encore semblant d'être demandé comme parrain. Chien, quoique étonné, le laissa aller. Et quand le Chat revint le soir, il dit que son filleul avait nom : Mi tan.
Le troisième jour, Chat s'écria tout à coup :
I. La langue créole a commencé par être un «oWr, né comme celui do l'Algérie, de la nécessité de s'entendre entre personnes de toutes couleurs : Européens, indiens et nègres. Du chaos primitif a fini par émerger une langue ayant ses règles et ses conjugaisons distinctes. La base en est le vieux français, auquol se sont mêlés de rares mots anglais, provençaux, portugais et indiens galibis. L'article est en général supprimé, ou plutôt il se place après le substantif. Très-souvent, il s'est soudé avec le mol, ainsi : il a marché sur sa queue se dirait : il a marché sur sa laqueuc.
— Cette fois-là, cela passe la mesure, je ne répondrai plus !
— Répondre à qui? dit Chien.
— Comment! vous n'entendez pas toutes les injures qu'on me dit, parce que je refuse d aller encore pour un filleul ! Mais je ne puis pas vous laisser comme cela travailler seul toute la journée. Non, non, je ne veux pas, plutôt me fâcher avec eux tous!
Le pauvre Chien lui répond :
— Allez, compère, je vous en prie, puisque c'est pour faire encore un chrétien. Il ne faut pas vous fâcher pour moi avec votre famille.
Ce coup-là, Chat vida le fond du pot. Il le remplit avec du sable, remit le sel par dessus, l'enveloppa dans le linge, et quand il revint au champ, il eut le front de dire à son ami qu'il avait nommé son filleul : Finichon (Fin).
Le lendemain. Chien lui dit : — Pendant que vous étiez à l'église, j'ai déterré des ignames pour goûter avec notre beurre. Puis découvrant le pot, Chien s'écria :
— Qu'est-ce que je vois ! le pot me semble plus rempli que lorsque je l'ai arrangé! ferait-il aussi des petits? On y a touché ; faut que je voie cela tout de suite.
En entendant ces mots, Chat se leva doucement, et se dirigea vers la porte. Mais son compère lui barra le chemin.
« Non, non, mon gaillard, faut que nous soyons là tous deux pour voir quel sort on a mis dans notre beurre ! » Et ses yeux s'allumaient comme feu. Pendant qu'il enlevait le sel et découvrait le sable, Chat tout effrayé, se glissa sous le lit, et là, hérissant son poil, gonflant son dos, ses griffes en avant, il fit tête au Chien qui ne pouvait l'attraper, et qui jappant, criait : « Ah ! feignant ! ah ! coquin ! non-seulement tu voles le monde, mais encore tu te f... moques d'eux ! Je comprends maintenant les noms de tes filleuls : Koumansman ! Mi tan ! Finichon ! Mais nous allons régler tout notre compte aujourd'hui. » Et pendant qu'il parlait, il cherchait à avancer son nez sous le lit, mais chaque fois, il attrapait deux bons coups dégriffés sur sa gueule, et il était obligé de reculer en criant et en jappant.
Chieii commença bientôt à se lasser. Il était colère, mais colère ! sa tète était pleine de sang ; alors il se coucha devant le lit et dit : « Je m'en moque, je ne boirai pas, je ne mangerai pas, je ne dormirai pas tant que je ne t'aurai pas étranglé. » Chat répond sans paraître colère : « Voyez, compère, dans quel état vous vous mettez pour un méchant petit morceau de beurre tout rance, et encore, ôtes-vous sûr que ce n'est pas le soleil qui l'a fait fondre? Demandez à votre bonne amie si c'est raisonnable? Tenez, la voilà qui vient, elle va vous trouver joli ! » Chien tourna la tète pour voir venir sa commère ; c'est ce que Chat attendait, il vola sur le dos du chien, lui bailla deux coups de griffes dans les yeux en jurant : « Ft! ft ! roquet! » Et pendant que mon pauvre Chien, presque éborgné, hurlait de douleur, Chat fila dans les broussailles.
Chien n'oublia jamais les malices du Chat, et jusqu'à aujourd'hui leurs races ne peuvent pas être d'accord.
Ce soir, je disais à un chien que son grand-papa avait été aussi par trop bête avec le chat. Alors il devint si colère qu'il me donna son pied au derrière avec une telle force qu'il m'a envoyé jusqu'ici pour vous conter mon conte.
II. — La seconde partie de la fable se retrouve : Contes agenais de Bladé : la Chèvre et le Loup. — Rabelais la raconte dans son livre IV, chap. xi. v et xlvi.II l'avait sans nul doute empruntée à la tradition populaire, car elle est fort répandue en France ; dans quelques provinces, les personnages sont saint Martin et le diable. — Dans Rabelais, la scène a lieu entre le diable et un laboureur de Papefiguicre. « Le diable dit : « Bled semer n'est pas mon estât. Je te laisse le champ et j'entends que du profict advenant nous ferons deux lots : l'un sera ce qui croistra sus terre, l'aultre ce qui en terre sera couvert. Je choisis ce qui sera en terre; tu auras le dessus. » La my-Juillet venue, le diable se représenta au lieu. « Le marché clous, dist le diable au laboureur — Villain, tu me as cette fois trompé; à l'aultre ne me tromperas. — Monsieur le diable, respondit le laboureur, comment vous aurais-je trompé, qui premier avez choisi? — Laissons, dist le diable, ce propous. De quoy cesie année sequente pourras-tu nostre champ semer 1 — Pour profict, respondit le laboureur, le conviendrait semer de raves. — Or, dist le diable, je retiens pour mon partaige ce qui sera dessus terre, tu auras le dessoubs. »
La Fontaine (le Diable de Papeiiguière) a fait du récit de Rabelais un de ses contes les plus grivois ; enfin la même fable est racontée dans le Comte Lucanor, trad. de Puibusque, p. 411 : < De ce qui advint du Bien avec le Mal et à un sage avec un fou. •
L'épisode qui termine le récit est le sujet de la fable de la Fontaine : le Renard et le Cheval.
N° XGVII
AUTRES FABLES CAMPBELL. — -.(Highlands.1
Un jour le renard réussit à attraper une belle oie grasse qui s'était endormie au bord d'un lac ; il la tint par son aile, et la plaisantant sur son gloussement et sur ses craintes, il lui dit : « Si tu me tenais dans ton bec comme je te tiens maintenant, dis-moi, que ferais-tu? — Ah! dit l'oie, tu me poses une question à laquelle il est facile de réj>ondre ; voici ce que je ferais : je croiserais les pattes, je fermerais les yeux, je dirais mes grâces et je te mangerais. — C'est précisément ce que je vais faire, » dit Rory. Puis, croisant ses pattes, prenant un air modeste et fermant les yeux, il dit pieusement ses grâces. Mais, pendant ce temps, l'oie étendit ses ailes, et elle fut bientôt au milieu du lac. Le renard n'eut plus qu'à lécher ses lèvres pour souper. « Désormais, s'écriat-il furieux, je me ferai une règle de ne plus jamais dire mes grâces que quand je sentirai la viande chaude dans mon ventre. »
Un jour le renard aperçut un beau coq et une poule grasse dont il eût volontiers fait son dîner; mais à son approche, ceux-ci s'envolèrent dans un arbre. Le renard ne perdit pas courage et entama la conversation avec eux, les invitant à faire un bout de chemin en sa compagnie. « Il n'y a aucun danger, dit-il, aucune crainte que je vous fasse du mal, car la paix est signée entre les bêtes et les hommes, et entre tous les animaux. » Enfin, après avoir beaucoup parlementé, le coq dit à la poule : « Ma chère, ne vois-tu pas venir là-bas une couple de chiens à travers la plaine? — Oui, dit la poule.
et ils «y-root bientôt ici. — S i! en est ainsi, il n'est que
temp- «le décampa*, dit le Renard, car je crains que ces stu-
pid»-s chiens ne soient pas au courant de la trêve. » Et ce
disant, il pri: ses jambes à son cou et ne commença à respirer
que lorsqu'il eut atteint sa tanière.
Tool le monde reconnaît id la fctle de La Fontaine intitulée : le Coq et le Rtwxrd.
Un renard fit un jour la rencontre d'un coq ; et ils se mirent à causer.
— Combien sais-tu de tours? dit le renard.
— Ah! dit le coq, j'en sais trois; et toi?
— Moi, dit le renard, j'en sais soixante-treize.
— Voyons ce que tu sais faire, dit le coq.
— Eh bien, dit le renard, mon grand-père avait coutume de fermer un œil et de pousser un grand cri.
— Je puis bien en faire autant, dit le coq.
— Essaie un peu, dit le renard.
Alors le coq ferma un œil et chanta de toutes ses forces; mais il avait fermé l'œil qui était du côté du renard ; et le renard l'attrapa par le cou et s'enfuit avec lui. La propriétaire du coq se mit à crier au renard : « Veux-tu bien laisser ce coq ! il est à moi. » Le coq dit au renard : « Mais répondslui donc que je t'appartiens. » Alors le renard ouvrit la bouche pour obéir au conseil du coq, et il lâcha le coq, qui s'envola sur le toit d'une maison. Arrivé là, le coq ferma un œil, et chanta le plus haut qu'il put. — Vous voyez d'ici la mine du renard !
Ces trois fables, outre qu'elles sont des plus fines et des plus spirituelles, présentent celte particularité que le renard y joue un rôle de dupe qui ne lui est pas habituel. La troisième est la contre-partie de notre fable du Renard et du Corbeau.
En Norwége. — Àbsjornsen donne le même récit sous le litre : Le Renard et Chante-Clair.