‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 24 sur 127 · LE TAUREAU NOIR DE NORWÊGE · texte numérisé non relu

LE TAUREAU NOIR DE NORWÊGE

CHAMBERS (Écossb). — (dialecte écossais.)

En Norvvége, il y a longtemps, vivait une dame qui avait trois filles. L'aînée dit à sa mère : * Mère, faites-moi cuire un bannock et rôtir un morceau de viande, et je pars chercher fortune. » Pendant ce temps, la fille alla trouver une vieille sorcière lavandière et lui conta ses projets. La vieille lui conseilla de rester encore un jour et de regarder par la fente de la porte «afin de voir ce qu'elle pourrait voir». Le premier jour, elle n'aperçut rieu, le second non plus. Le troisième jour, elle vit passer sur la route une voiture à six chevaux. Elle courut raconter à la vieille ce dont elle avait été témoin. « Eh bien, dit la vieille, cette voiture vous est destinée. » Elle monta donc dans la voiture, qui s'éloigna au galop.

La seconde fille dit ensuite à sa mère : « Mère, cuisez-moi un bannock, et rôtissez-moi une tranche de viande, car je pars chercher fortune. » La vieille lui donna le môme conseil qu'à sa sœur. Le troisième jour elle vit une voiture à quatre chevaux et monta dedans.

La troisième fille fit comme ses deux sœurs. Quand elle regarda le troisième jour, elle vit un grand taureau noir qui passait en mugissant. « Voilà votre monture, dit la vieille. » A cette nouvelle, la jolie fille fut saisie de douleur et de crainte, mais on l'élevasur le dos du taureau et elle s'éloigna.

Ils voyagèrent, voyagèrent. Bientôt, la fille eut faim. « Mange ce que tu trouveras dans mon oreille droite, dit le taureau noir, et bois ce qui est dans l'oreille gauche, puis replaccs-y tes restes. » Elle suivit ce conseil et fut merveilleusement réconfortée. Et ils continuèrent leur route jusqu'à

ce qu'ils furent en vue d'un grand et beau château. « C'est là que demeure mon frère aîné, dit le taureau noir, nous passerons la nuit dans sa demeure (a) ». On descendit la fille de sa monture, on l'introduisit dans le château, et le taureau fut mené dans le parc. Le lendemain matin, on ramena le taureau et on conduisit la dame dans un beau salon, puis on lui fit présent d'une jolie pomme, en lui disant de n'y avoir recours que si elle se trouvait dans le plus grand danger que mortel au monde eût jamais rencontré, que d'ailleurs cette pomme saurait la délivrer. Ensuite on la hissa sur la croupe du taureau noir et, après avoir voyagé loin, plus loin que je ne saurais dire, ils arrivèrent en vue d'un château beaucoup plus beau que le premier. Le taureau dit : « C'est le château de mon second frère ; passons-y la nuit. » Le lendemain on fit entrer la dame clans une belle et riche salle et on lui fit cadeau de la plus belle poire qu'elle eût jamais vue en lui recommandant de n'y avoir recours que si elle se trouvait dans le plus grand danger que mortel au monde eût jamais rencontré, que d'ailleurs celte poire saurait la délivrer. Le soir du troisième jour ils arrivèrent à un château encore plus grand et plus beau. « C'est le château de mon jeune frère, dit le taureau noir. « La dame fut introduite dans le château et le taureau mené aux champs pour la nuit. Le lendemain matin, on conduisit la dame dans la plus belle pièce du château, où on lui donna une prune en lui recommandant également de n'y avoir recours que si elle se trouvait dans le plus grand danger que mortel au monde eût jamais rencontré (6). Puis on amena le taureau noir, on hissa la dame sur son dos et ils s'éloignèrent.

Ils marchèrent, marchèrent et arrivèrent dans une vallée sombre et effrayante; là, ils s'arrêtèrent et la dame mit pied à terre. Le taureau lui dit : « Nous resterons ici jusqu'à ce que j'aie combattu le diable. Pour vous, demeurez assise sur cette pierre et ne bougez ni pieds ni mains jusqu'à mon retour, sinon je ne vous retrouverais pas l Si tout ce qui vous entoure devient bleu, c'est que j'aurai vaincu le diable, si tout devient rouge, c'est qu'il sera viclorieux. » Elle s'assit sur la

pierre et bientôt elle vit on peu de Meu. Ravie de joie, elle leva une jambe et la croisa sur l'autre. Alors quand le taureau vint la chercher» il ne la trouva plus.

Longtemps elle demeura assise; longtemps elle gémit, enfin fatiguée, elle se leva et partit sans savoir où elle allait. Elle arriva à une grande montagne de verre, qu'elle essaya de gravir, mais en vain. Ayant tourné la colline pour y découvrir un passade, elle aperçut la maison d'un forgeron. Le forgeron lui promit, si elle voulait le servir sept ans, de lui fabriquer des souliers de fer avec lesquels elle pourrait gravir la montagne de verre *. Au bout de sept ans, elle prit les souliers de fer, passa la colline et parvint à l'habitation d'une vieille lavandière. Là on lui dit qu'un brave et jeune chevalier avait donné à blanchir des chemises ensanglantées et avait déclaré qu'il épouserait celle qui parviendrait à enlever ces taches. La vieille avait lavé jusqu'à ce qu'elle fût lasse, puis elle avait appelé sa fille (c), et toutes deux lavaient, lavaient encore, souteuues par l'espoir d'obtenir le jeune chevalier. Mais elles n'arrivaient pas à faire disparaître une tache. Alors elles mirent l'étrangère à l'ouvrage et dès que celle-ci toucha le linge, toutes les taches disparurent sous sa main. La vieille fit croire au chevalier que c'était sa fille qui avait blanchi les chemises. Le chevalier dut doue se décider à l'épouser et l'étrangère en fut désolée, car elle était devenue amoureuse de lui. Alors elle songea à sa pomme, et l'ouvrant, elle la trouva pleine d'or et de pierres précieuses, les plus riches qu'elle eût jamais vues. « Je vous donne toutes ces richesses, dit-elle à la fille, à condition que vous reculerez votre mariage d'un jour et que vous me permettrez d'entrer seule dans sa chambre cette nuit. » La fille y conseutit, mais pendant ce temps la vieille avait préparé une boisson soporifique, qu'elle donna à boire au chevalier, qui dormit jusqu'au matin. Pendant cette longue nuit la demoiselle soupira et chanta :

I. Ct trait se retrouva dans le conte suédois de Cavallius et Stephens (traduction Thoryc : La Princesse sur la montagne de verre.

Sept longues années j'ai servi pour toi

Pour toi j'ai gravi la colline de verre;

Pour toi j'ai blanchi la chemise sanglante,

Et tu ne veux ni t'éveiller ni te tourner vers moi.

Le lendemain elle ouvrit la poire et la trouva pleine de joyaux plus riches que ceux de la pomme. Avec ces joyaux elle acheta la permission de passer une seconde nuit dans la chambre du jeune chevalier ; mais la vieille lui donna à boire une boisson soporifique qui le fit dormir jusqu'au matin. La pauvre fille chanta et soupira comme la nuit précédente. Mais il dormait toujours et elle avait perdu tout espoir.

Le lendemain, le chevalier étant allé à la chasse, quelqu'un lui demanda d'où venaient les plaintes et le bruit qui sortaient de sa chambre les nuits précédentes. Il répondit qu'il n'avait rien entendu, mais comme on insista il résolut de se tenir éveillé pour savoir la cause de ces bruits. La troisième nuit, la jeune fille était partagée entre la crainte et l'espoir, elle ouvrit sa prune et la trouva pleine de joyaux plus riches encore. Elle fit le même marché qu'avant et la vieille de son côté porta la boisson soporifique dans la chambre du jeune chevalier ; mais celui-ci répondit qu'il ne la boirait que si elle était sucrée. Et pendant que la vieille allait chercher du miel pour la sucrer, le chevalier jeta la boisson et la vieille en revenant crut qu'il l'avait bue. Le chevalier alla se coucher; alors la demoiselle se plaça près de lui et chanta :

Sept longues années j'ai servi pour toi;

Pour toi j'ai gravi la colline fie verre;

Pour toi j'ai blanchi la chemise sanglante,

Et tu ne veux ni t'éveiller ni te tourner vers moi.

Le chevalier entendit et se tourna vers elle. Et elle lui raconta ses aventures et il lui dit les siennes. Il fit jeter dans le feu la vieille et sa fille. Puis il se marièrent et ils furent heureux jusqu'à ce jour, autant que j'ai pu le savoir (</).

(a) Cet épisode est très-répandu. Il se trouve entre autres : Russie. — (Recueil Ralston) : le Roi des eaux et Vassilissa la Sage. Voy. nussi un des contes suivants, n° XIII : la Fille de la mer. (6) Dans une version de ce conte intitulé : le Taureau rouge de Nor-

wége, au lieu d'une pomme, d'une poire et d'une prune, on fait présent à la jeune fille de trois noix. Ces noix ne contiennent plus ni or, ni pierreries, mais une petite fairie qui file. Les joyaux ont un sens mythique; ce sont les fleurs et les fruits qui tombaient de la corne d'abondance. La substitution de la petite fairie qui file aux joyaux et à l'or, c'est-à-dire d'une idée féerique gracieuse, mais sans signification, à une idée symbolique, indique la manière dont s'opère le mélange de traditions d'origines différentes. Il en est de même du passage où le taureau noir va combattre le diable; c'est une substitution d'origine chrétienne au personnage primitif, qui était un monstre quelconque.

(c) La croyance aux lavandières de nuit est répandue dans toute la Bretagne et particulièrement en Léonnais. E. Souvestre (Foyer breton) rapporte qu'un jeune garçon rencontra un soir des lavandières qui frappaient avec des battoirs sur des linceuls, tout en chantant. A la vue du jeune homme, elles lui offrent de les aider à tordre leur linge. En un moment d'oubli, celui-ci tord le linge en sens inverse des fantômes; aussitôt le linceul serre ses mains comme un étau et il tombe broyé par les bras de fer de la lavandière. Le conte agenais de Peau d'âne, par Bladé, contient aussi un épisode de lavandière. Voir aussi l'Homme poulain dans les Conte* bretons de Luzel. — En Suède, les contes suivants de Cavallius et Stephens (traduction Thorpe) témoignent de la présence chez les Suédois de la même superstition. Ainsi, dans une version du Gars qui vole les trésors du Géant, le héros voit un Troll laver un linge sanglant et l'aide; dans la Princesse de la caverne, des laveuses essaient d'enlever d'un mouchoir des taches sanglantes. — En Norwége, même récit (traduction Dasent) : A l'est du Soleil et à l'ouest de la Lune.

(rf) L'épisode de la fin se retrouve :

France. — Contes agenais de Bladé : Peau d'âne (voy. aux notes de ce conte les citations faites par M. Kôhler sur la fréquence de cet épisode).

Allemagne. — Contes de Grimm : Lily et le Lion.

Suède. — Contes de Cavallius (traduction Thorpe) : Le Prince Hatt sous la terre.

Norwéce. — Contes d'Abjôrsen (traduction Dasent) : le roi Valemond et l'Ours blanc.

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