MALICE DES FEMMES
assan et Husseyn se rencontraient tous les soirs, depuis quelque temps, dans un café du Caire.
Hassan charmait son jeune et nouvel ami des récits de ses bonnes fortunes.
Husseyn l'écoutait sans l’interrompre.
Hassan racontait sans se fatiguer. Toutes ses anecdotes tendaient à prouver à son ami
1. Publié dans le Bulletin de l’Institut Egyptien, deuxième série, n° 4. — 1883, p.21.
qu'il connaïssait à fond les femmes et qu'il savait déjouer leurs malices.
Husseyn était émerveillé de la science de son ami et était persuadé que pas une femme au monde ne serait capable de tromper un homme qui les connaissait si bien.
Hassan flatté de l'opinion que son ami avait de lui l’engagea à essayer et à se convaincre par lui-même de la perversité et de l'astuce des femmes : (Car, dit-il, selon l’adage populaire, demandez à celui qui a essayé et non aux médecins » voulant dire que la pratique enseigne mieux que la théorie.
« C'est bien, lui répondit Husseyn, c'est bien, mon frère, mais tu sais que je suis timide. Dis-moi, mon frère, comment feraisje pour entrer d’abord en relation avee une femme ?
— Rien de plus simple, lui répondit Hassan, tu vas te promener dans un mewloud" ou aux environs d’un lieu de dévotion où les femmes abondent généralement.
1. Foire qui se tient en l'honneur d'un saint en général, le jour anniversaire de sa naissance.
«Tu avises une femme accompagnée d’un jeune enfant; si tu juges qu'elle est jolie et jeune, le moyen d'entrer en relation avec elle est fort simple.
«Tu achètes des dattes et des oranges, tu les montres à l'enfant qui pleure et en demande, tu les lui offres, et tu t’amuses avec lui sans t'occuper de sa mère. Dès que celle-ci appellera son enfant, tu le choieras, l’embrasseras et le conduiras vers la mère ; tu t'offriras même à le porter; si elle y consent, chemin faisant tu lui parleras; si elle te répond, le reste viendra tout seul. »
Husseyn se répéta cette leçon toute la nuit.
Le matin de bonne heure, il alla au mewloud où il répéta en action sa leçon.
Le résultat fut qu'il accompagna chez elle une femme.
Ne sachant pas que Hassan fût marié, ni où il demeurait, Husseyn ne se douta pas un instant que la femme dont il portait l'enfant
sur les épaules fût la propre femme de Hassan !
Quant à la femme de Hassan, elle prenait d'autant plus de plaisir à cultiver la connaissance de Husseyn que son mari l'avait assuré qu'il était impossible qu'elle le trompât. II était, disait-1l, si au courant des malices des femmes, qu'il saurait aisément découvrir ses fautes, même si elle n'avait fait que parler à un homme sans sa permission.
Elle avait cru pendant longtemps à cette puissance de divination chez son mari, maïs à force de se l'entendre répéter, l'envie lui était venue de le mettre à l'épreuve !
Après cette première rencontre, son mari ne lui ayant fait aucune observation à ce sujet, elle s’enhardit, chercha Husseyn, et bientôt Hassan ne vit plus Husseyn venir au café aussi régulièrement que par le passé.
«Le coquin a dû profiter de mes leçons ! »
pensa-t-1l.
Le vendredi suivant, il rencontra Husseyn à la prière de midi. En le saluant, Husseyn crut reconnaître sur son ami ses propres vêtements. Ce kaftane vert et jaune, et ce gubbé couleur de café de Yémen, tout cela était bien à lui-même !... Cependant Hassan pouvait bien avoir les mêmes étoffes, le tisserand n'avait sans doute pas travaillé pour lui tout seul !.…
Préoccupé de cette idée au sortir de la mosquée, il s’approcha de Husseyn et le fit causer !.…
Le doute n'était pas possible !.. Ilse promit de manœuvrer de façon à prouver à sa femme qu'elle n’était pas de force à lutter avec lui et à son ami que tout ce qu'il lui avait dit de son savoir n'était pas des inventions !
Il demanda donc d’un air indifférent à Husseyn s'il comptait retourner chez sa première conquête.
«Je n'aurai garde d’y manquer, lui répondit
Husseyn. Ah! mon frère, elle est si jolie, si grande, si grasse, si blanche ! Ah! mon frère, quelle cuisine succulente elle fait! on dirait que c’est du muse, et elle embaume le jasmin. »
Ce soir-là, Hassan voyant que son ami ne venait pas au café à l'heure accoutumée, rentra de bonne heure chez lui. Il trouva sa femme occupée à faire les lits, aidée de sa négresse qui paraissait tomber de fatigue et de sommeil.
« Es-tu donc malade, lui demanda sa femme, que tu rentres de si bonne heure ?
— Non, répondit Hassan, c'est que j'ai envie de dormir. »
Ayant tout bien examiné dans la maison et ne voyant rien d’'anormal, il se réjouit, croyant être arrivé à temps !.… Les lits étant préparés, il se coucha.
La négresse ayant fini son service sortit.
Mais au moment de sortir, elle renversa le fanal; la chandelle qui y brûlait s’éteignit.
« Peste soit de la maladroite, » s'écria sa maîtresse, tout en se levant pour rallumer le fanal.
Tout ce bruit avait réveillé l'enfant qui dormait dans un coin du divan. Elle le prit, le berça un moment et le remit à son mari pour le calmer.
Elle se dirigea ensuite à tâtons vers le fanal qui était à côté de la porte, ouvrit l'armoire en placard, y prit une boîte d'allumettes, alluma la bougie et alla se recoucher.
À peine était-elle recouchée, que Hassan entendit distinctement la porte de la rue se refermer.
( Quelqu'un vient de sortir, » dit-il en se levant. -
Sa femme se mit à rire à haute voix.
( Qui vient de sortir ? dit Hassan presque en colère.
— Mais personne, je pense, répondit sa femme. Notre porte n’a pas bougé, puis comme effrayée : Au nom de Dieu, fais attention, tu vas écraser l'enfant !.….
— Mais si vraiment, reprit le mari, cette maudite porte a bougé.
— Mais non, répondit la femme, tu crois cela, c'est peut-être aussi la porte du voisin qui s'est refermée. » Ce disant, elle coucha
l'enfant qu'elle avait endormi et s'installa tranquillement pour dormir aussi.
Hassan s'était cependant dirigé vers la fenêtre et regardait à travers les barreaux de la jalousie. Tout était sombre et tranquille dans la rue; un homme tenant un fanal en papier marchait et s’approchait de sa porte, puis 1l la dépassa et disparut dans l'ombre; un voisin sans doute !
Hassan se recoucha sans rien dire. Parler c'était risquer de perdre son prestige aux yeux de sa femme, qui le croyait capable de déjouer toutes les malices des femmes !
L'’astuce est innée chez les femmes ! admirez l’habileté et la présence d'esprit de celle-ci.
Elle cacha son ami, le fit évader avec l’aide de sa négresse, et trompa si bien son mari qu'il dormit d’un somme jusqu’au matin !
A quelques jours de là, Hassan s’informa auprès de son ami s’il continuait à revoir sa maîtresse.
« Mais, sans doute, répondit Husseyn; elle est, mon frère, ravissante et d'une intelligence supérieure ! Mais le mari me paraît être un sot ! »
Hassan ne répondit pas, mais se promit de prouver à son ami qu'il n'était pas un sot.
Le soir venu, il alla en visite chez son voisin, s’assit à côté de la fenêtre du mandara! qui de dessous le porche à l’intérieur de la porte cochère regardait la rue.
Il guetta ainsi l’arrivée de Husseyn qui ne manqua pas d'arriver et d'entrer dans sa maison, sans même ‘frapper à la porte, ce qui était une preuve évidente qu’on l'attendait.
[Il y avait dans la maison du voisin un puits dont la moitié appartenait à Hassan ?. Prétendant que le matin il avait laissé tomber sa bourse dans le puits, il demanda à son voisin
1. Salle de réception des hommes ; équivalent du mot turc, plus connu en Europe, de sélamlik.
2. Ces puits ou citernes communs, sont seulement séparés par le mur mitoyen jusqu'à une certaine hauteur, le mur se reposant ainsi sur un arc.
Les puits au Caire ont très peu d’eau à l’étiage du Nil en été, les citernes également.
d'y descendre pour la retrouver et de remonter chez lui par son côté du puits.
( Faites, mon frère ! » lui dit le voisin qui lui offrit même de la lumière. Hassan refusa la lumière et descendit dans le puits.
Tout alla bien jusqu'au moment où ï commença à remonter de son côté du puits. A peine avait-il commencé l'ascension, que la négresse qui y Venait puiser de l'eau, entendant du bruit se pencha et regarda; ayant vu un homme dans le puits, saisie par la peur elle se mit à crier de toutes ses forces :
«Afrite ! Afrite ! le diable vient, mes frères ! le diable vient !.. » et elle laissa tomber dans le puits le pot et la corde qu’elle tenait à la main.
C'est ainsi du moins que pensa Hassan lorsqu'il faillit être assommé par le pot où étranglé par la corde. Il ne se douta pas que la négresse était de garde dans la cour pour surveiller la porte en face de laquelle se trouvait le puits sur la margelle duquel elle s'était assise pour attendre la sortie de Husseyn.
L'éveil étant donné, Husseyn ét la dame
descendirent; la dame se penchant sur la margelle demanda qui était dans le puits.
Ayant reconnu la voix de son mari, elle congédia Husséyn et aida son mari à remonter.
« Au nom de Dieu et de son prophète, que faisais-tu là ? lui demanda sa femme.
— J'y étais descendu pour chercher ma bourse que j'y avais laissé tomber ce matin, répondit Hassan.
— Est-ce vrai, par le prophète ? demanda la dame.
— Au nom de Dieu, c’est vrai ! » répondit le mari et ils montèrent se coucher.
Cette fois encore, le hasard s'alliait avec la prévoyance de la femme contre le mari trop confiant en son savoir.
Quelques jours se passent, et Hassan à force de réfléchir, crut avoir trouvé le moyen de déjouer les artifices de sa femme et de la surprendre sur le fait.
Il alla au café comme d’habitude, y ren-
contra ce soir-là son ami, et lui dit qu'il y restait jusqu'à minuit, sa femme étant allée à une noce et ne devant pas rentrer jusqu’au lendemain. Il lui proposa une partie de dames pour passer agréablement le temps.
« Non ! dit Husseyn, je te dirai la raison, parce que tu es mon frère; l’autre jour nous avons failli être surpris par l'imbécile de mari, qui s’est imaginé de rentrer chez lui par le puits, mais grâce à Dieu, la dame de la maison avait pris ses précautions, je me suis sauvé à temps, et le benêt de mari n'a vu que du feu! Quel bon tour, eh? Depuis ce jour, je n'ai pas revu la dame jusqu'à ce matin, où je l'ai rencontrée avec son enfant du côté de la mosquée. Elle m'a engagé à retourner ce soir, le danger d’être surpris par le mari rassuré étant conjuré. Faut-il être bête, pour se laisser rassurer par les paroles d'une femme? Ce mari n'est pas comme toi au fait des malices des femmes ! Pourquoi ne ris-tu pas ?.….
Trouves-tu le tour mauvais ?... Par le prophète, moi je le trouve admirable ! Bonsoir, frère !
Ce disant, Husseyn s'en alla tout en riant.
Hassan resta pensif et il commençait à avoir des doutes sur sa science des femmes, de leurs malices et de la manière de les déjouer.
« Cependant, se dit-il, en secouant sa torpeur, allons vite pour ne pas arriver enretard!»
Il se posta en face de sa porte dans l’obscurité, s'assura que Husseyn y entrait.
À peine la porte fermée, il y frappait luimême à coups redoublés.
Sa femme en personne lui ouvrit la porte; il entra précipitamment. Sa femme le suivit en criant :
& Oh ma mère! ma mère! que t'est-il arrivé, au nom de Dieu ! est-il devenu fou cet homme ! Oh ma sœur ! Oh mes frères! que se passe-t-il, par le Prophète !...9
Hassan était déjà au haut de l'escalier lorsqu'il se rappela, hélas! trop tard, qu’en rentrant, il aurait dû tout d’abord regarder derrière la porte !.… |
Il était si furieux qu'il pensa, séance tenante, répudier sa femme. Mais la pensée de rembourser la moitié de son mehr
l’arrêta et 1l résolut de la convaincre d’abord. /
Mot
Hassan saisit une occasion qui se présenta d'elle-même dès le lendemain.
Son beau-père, homme riche, puissant et jovial, donnait à l’occasion du sébou' d’un enfant qui venait de lui naître, une fête de khatmeh. |
Hassan et sa femme devaient passer la journée et la soirée du lendemain chezle beaupère de Hassan.
Hassan chercha Husseynet l'ayant rencontré vers le soir 1l le décida à l'accompagner chez son beau-père.
On se mit à table chez Cheikh Omar en nombreuse compagnie. La cour était 1lluminée
ainsi que l'entrée: des fenêtres du harem les
1. Septième jour. On observe des fêtes les septième et quarantième jours, six mois après et le bout de l'an, pour les naissances et les décès qui surviennent dans chaque famille. Ces fêtes consistent à faire faire la lecture du Koran en entier ; alors ces fêtes de famille s'appellent des khatmeh.
dames pouvaient voir ce qui se passait dans la cour, et entendre les chants des lecteurs de Koran, et les conversations des hommes.
Après le diner, Hassan plas1 Husseyn près de son beau-père et monta au harem dire à sa femme de se mettre à une fenêtre qu'il lui indiqua, d’où elle pouvait entendre‘les contes que ferait Husseyn, un conteur émérite qu'il avait amené exprès pour amuser son père, lui expliqua-t-1l.
Dès que la jeune femme regarda par la fenêtre et vit Husseyn., elle le reconnut; on conçoit aisément qu'elle se soit si intéressée à lui, et àce qu'ilavait à dire, qu’elle ne bougea plus de sa place et ne le quitta plus des
yeux.
Hassan qui était retourné vers les hommes,
amena habilement la conversation sur les contes polissons et les anecdotes vraies arrivées dans son entourage, qu'affectionnait pardessus tout le beau-père.
«Notre frère Husseyn, dit-il, en sait bon nombre, qu'il conte fort bien parce que ce sont des histoires dont 1l est lui-même le
héros !
180 LES FOLK-LORES EN ÉGYPTEK
— Âh, voyons cela ! dit Cheikh Omar.
— Oui, oui! répétèrent tous les assistants.
— Contez, mon frère, reprit Hassan, votre première rencontre avec une femme ! » Et se tournant vers son beau-père : (Jamais, Cheikh Omar, vous n'aurez entendu une histoire aussi curieuse, aussi amusante, et mon frère Husseyn conte si bien!»
Husseyn, flatté de ce que disait Hassan, ainsi que de son jugement sur ses mérites comme conteur et comme héros du conte, après s'être fait un peu prier, pour ne pas manquer aux bienséances, commença son histoire.
Hassan insista pour que Husseyn ne manquât pas de rapporter tous les détails, même les plus puérils, à tel point que lorsque Husseyn indiqua la maison, il précisa tellement et si clairement, que Cheikh Omar reconnaissant la maison de sa fille, fronçait les sourcils et s’apprêtait déjà à parler et à demander des explications... lorsqu'un cri d'enfant, strident et plaintif fit pour un instant taire tout le monde. Tous les yeux se
portèrent vers la fenêtre opposée à celle où Hassan avait placé sa femme.
À ce moment-là, Husseyn tout en contant disait :.. & La femme poussa la porte, je voulus la suivre tout en portant l'enfant... »
Le cri de l'enfant l'avait arrêté sur ce mot, pendant un instant. Une seconde après, lorsque l'émotion générale fut passée et que tous les yeux se portèrent vers lui, sans se déconcerter al reprit :
« Mais 1l paraît que j'étais tombé sur une honnête femme; que Dieu la confonde ! Elle m'arracha l'enfant plutôt qu'elle ne le prit de mes mains, me donna un soufflet (dont je sens encore la chaleur sur ma joue: que Dieu la maudisse!) et me ferma la porte au nez ! »
Cheikh Omar riait à se tordre. tout le monde riait à haute voix. Hassan seul dépité et mécontent ne riait pas et cherchait la raison pourquoi Husseyn avait ainsi changé la fin de son histoire.
Lorsqu'ils sortirent ensemble de la maison de Cheikh Omar, Hassan dit à Husseyn:
« Tu,as bien amusé le beau-père, mais dis-
moi, mon frère, pourquoi ne pas avoir raconté la chose comme elle est arrivée et comme tu me l'as racontée ?
— Je vais te le dire, mon frère, répondit Husseyn d'un air mystérieux et entendu. Il paraît que le mari se trouvait dans le nombre de ceux qui m'écoutaient !
— Comment le savais-tu? le connais-tu ?
qui te l’a dit ? demanda Hassan.
— N'as-tu donc pas entendu, mon frère, le cri de cet enfant ? reprit Husseyn.
— Oui! eh bien?
— Eh bien, mon frère, c'est l'enfant de cette dame ! Il a poussé son cri si à propos, que j'ai pensé en moi-même : sans doute sa mère a dû le pincer pour m'avertir que je la compromettais de quelque façon, et j'ai à l'instant changé. Mais dis-moi, mon frère, mon histoire a eu plus de succès de la sorte, n'est-ce pas? )
Hassan ne répondit pas et s'éloigna rapidement sans saluer son ami.
Husseyn ne le revit plus.
Le lendemain, Hassan répudia sa femme et partit pour la Mekke.
Husseyn se maria trois mois après ' avec la femme de Hassan dont il a toujours cru le mari mort.
Hassan se consacra aux pratiques religieuses et ne se maria plus. [l s’appliqua même à ne plus prononcer, lorsqu'il pouvait l’éviter, le mot de femme.
Husseyn et sa femme vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants, car Husseyn n'avait nulles prétentions à la connaissance des femmes et ne se croyait pas capable de déjouer leurs malices !
1. Quand une femme est répudiée ou qu'elle devient veuve à la suite de la mort de son mari, elle ne peut contracter légalement un nouveau mariage que quatre mois et dix jours révolus après la mort de son premier mari ou la date de la répudiation.
a ke PRE ©) LS OC PRES PS we DS ©) ENPSIN SD SE SNS NS NN