LA FEMME ET LE CAÏMAN
l'intérieur. La vieille s'en saisit, s'y cramponna fortement; et sortit du trou avec le pied du bœuf qui la ramena sur la berge.
A cause de cela, la vieille femme maudit tous ceux de ses descendants qui mangeraient de la viande de bœuf. Il y a dans l'est de Madagascar des gens qui ne mangent pas de bœuf. Cette défense a été observée jusqu'à ce jour \
1. La prohibition de la vieille pour ses descendants de manger de la viande constitue un fady. Le bœuf est devenu fady c'est-à-dire sacré, défendu par suite du service qu'il a rendu à la vieille. Cette pratique qui est absolument semblable au tabou polynésien, et en dérive peut-être, est très commune à Madagascar où il n'est certainement pas une famille qui n'ait un fady quelconque.
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L'ANGUILLE x
(Betsimisaraka)
Des pêcheurs prirent, un jour, une grosse anguille. Ils convoquèrent tous leurs parents pour la manger. Quand elle fut cuite, chacun en mangea. Deux hommes seulement s'en abstinrent. Pendant la nuit, tous ceux qui avaient mangé de l'anguille moururent. Les deux individus qui s'en étaient abstenus furent seuls préservés de la mort. Leurs descendants portent le nom de çafindravaratra a et habitent Marosiky 3 .
i. Le texte de ce conte m'a été dicté par une femme Betsimisaraka de Tamatave.
2. Zafindravaratra signifie littéralement : descendants du tonnerre. Ce nom n'a, il est vrai, aucun rapport avec le conte où il est mentionné. On m'a cependant affirmé que tous les gens de ce clan descendaient des deux hommes qui n'avaient pas goûté à l'anguille.
3. Petit village situé dans les environs de Mahanoro, au sud de Tamatave.
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LE BABAKOTO ' (Betsimisaraka)
Il y avait, une fois, un homme et une femme qui avaient faim. Ils allèrent dans la forêt pour chercher de la nourriture. La femme ne tarda pas à donner le jour à un enfant, puis deux, puis trois ; puis, un très grand nombre. Ils se nourrissaient d'herbes et de racines crues. Une partie de ces enfants se mit à planter du riz. Les autres, peu enclins au travail, continuèrent à vivre d'herbes et de racines a . Ceux
i. Le texte de ce conte m'a été dicte par une Betsimisaraka de Tamatave.
2. Il y a dans le Sud-Est de Madagascar deux tribus qui portent le nom de Zafimanirivary (descendants de ceux chez lesquels pousse le riz) et Zafitsimanirivary (descendants de ceux chez lesquels le riz ne pousse pas). Ces deux noms sont évidemment à rapprocher des enfants de ce conte dont une partie s'adonna à la culture du riz, et l'autre vécut d'herbes
qui cultivaient le riz sont les ancêtres des hommes; les autres firent souche de Babakoto I .
Les Babakoto sont frères des hommes, et il est défendu de leur donner la chasse et de les tuer.
et de racines. Le Dictionnaire Malgache-français traduit Zafimanirivary et Zafitsimanirivary par : Tribu qui voudrait du ri\ mais qui n'en plante pas (sic) à cause de la malédiction portée par leurs ancêtres contre ceux qui le cultiveraient. Cette interprétation, par trop spécieuse, ne m'a été confirmée par aucun indigène.
i. Lémurien à courte queue (Indris breircaudatus, de Geoffroy Saint-Hilaire).
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LE DAUPHIN ' (Sainte-Marie de Madagascar)
Il y avait une fois un pêcheur qui aborda dans une île où il n'y avait que des femmes. Une vieille le fit entrer dans sa case et le garda. Les autres eurent vent de la chose et vinrent trouver la vieille : « Un homme ne s'est-il pas réfugié chez vous, dirent-elles? » — « Non, répondit la vieille. » Le lendemain, même demande et même réponse. Le pêcheur qui entendait ces conversations, caché dans un coin de la case, avait peur qu'on ne lui fît un mauvais parti s'il était découvert. Un matin qu'il se promenait sur le bord de la mer, il vit, dans un endroit écarté, tfrt poisson énorme. C'était un Dauphin : « Sors-moi d'ici, dit le pêcheur au
t. Recueilli à mon passage à Sainte-Marie de Madagascar en 1Ô88;
poisson ; je n'y suis point en sûreté » — « Volontiers, répondit le Dauphin, mais va chercher de la nourriture pour la route. » L'homme prit du riz dans la case de la vieille, revint sur le rivage et partit avec le Dauphin. Celui-ci le déposa sur une île appelée Nosy-Borahy x . Ce nom lui vient probablement de celui du pêcheur qui s'appelait, dit-on, Borahy. Les descendants habitent encore cette île. Pour remercier le Dauphin d'avoir rendu un signalé service à leur premier ancêtre, ils ne lui font jamais la chasse, ne le tuent ni ne mangent sa chair 3 .
1 . En français Sainte-Marie de Madagascar. Petite île française située sur la côte orientale de la Grande-Terre, dans le nord de Tamatave.
2. L'abbé Balmond, dans un ouvrage devenu introuvable (Vocabulaire et Grammaire pour les langues Malgaches, Sakalave et Betsimisara (sic), Ile Bourbon, 1842, in-8°, p. 117-119) donne le texte et traduction mot à mot d'une légende intitulée Burahe (sic). Elle contient un épisode que ne mentionne pas la nôtre. Du reste, la traduction interlinéaire de l'abbé Balmond, peu claire et quelquefois incorrecte, suffirait seule à justifier la reproduction de celle que je traduis ici : « Burahe alla pécher la baleine. Il la vit et la piqua (avec son harpon). La baleine entraîna sa pirogue en pleine mer. Les piroguiers lui disaient : « Coupe la corde. » — '« Non, répondit Burahe, ou retrouveronsnous une autre baleine ? » Arrivés très loins les hommes virent une terre et coupèrent la corde. Quand ils abordèrent, ils s'aperçurent que ce pays n'était peuplé que de femmes. Tous les matelots moururent; Burahe seul leur