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Une heure après, Jean Lafortune marchait gaiment au soleil, le long du chemin du roi, un lourd rondin de mérisier sur l'épaule au bout duquel se balancaient, noués dans un mouchoir solide, son butin et sa tourtière de dix livres.
Chemin faisant, il fut accosté par un voyageur; c'était un gai compagnon, rieur, insouciant, s'en allant chercher fortune au loin.
Tous deux dégoisaient de choses et d'autres quand ils arrivèrent à un endroit où la route se bifurquait: d'un côté se trouvait une forêt sombre, épaisse, à travers laquelle on avait ouvert un chemin nouveau, aboutissant, suivant toute évidence, à un village qu'on apercevait dans le lointain, car la flèche d'une chapelle scintillait au soleil, et l'on voyait, monter, vers le ciel serein, comme autant de panaches, la fumée de plusieurs cheminées.
De l'autre côté, le vieux chemin serpentait à travers les champs, décrivant de capricieux zigs-zags.
Jean Lafortune s'était arrèté tout court.
Qu'as-tu donc à regarder en l'air, lui cria son compagnon qui s'était engagé bravement dans le chemin nouveau ?
Je te regarde faire, et je te souhaite le bonjour, repartit Jean, moi je prends le vieux chemin !
— Pourquoi ça? tu ne sais donc pas qu'il est deux fois plus long.
— C'est possible, mais un vieux philosophe que j'ai servi pendant trois ans m'a dit qu'il fallait toujours suivre le vieux chemin. J'ai payé cette vérité cent piastres, c'est bien le moins que je la suive.
— Ton vieux philosophe n'était qu'une vieille bête, reprit le gai compagnon à travers les branches, Echauffetoi donc comune il faut la carcasse au soleil, puisque
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c’est ton bon plaisir, moi je préfère l'ombre et je serai rendu deux heures avant toi. Au revoir.
Jean continua seul sa route. Arrivé au village, quelle ne fut pas sa surprise d'y voir tout sans dessus dessous !
Un groupe de femmes et d'enfants se tenaient en face de la chapelle autour du cadavre d'un homme assassiné que Jean reconnut avec horreur pour son compagnon de tantôt, tandis que les habitants accourus en foule, les uns armés de bâtons et de fourches, les autres de fusils, n’attendaient plus que l’arrivée de monsieur le Maire pour se mettre à la poursuite des assassins.
Mon vieux maitre avait raison, se dit Jean, remerciant Dieu avec gratitude de l'avoir mené dans la maison de ce vieillard qu'il venait de quitter. Si l’on ne m'eut pas dit qu'il fallait toujours suivre le vicur chemin, je serais un homme mort à l'heure qu'il est. Décidément cette vérité vaut plus que cent piastres. Je la dirai à ma femme et à mon fils, et nous en ferons tous trois notre profit.
Une heure ou deux après avoir traversé le village. Jean Lafortune fatigué de la longue route qu'il avait faite cette journée-là, s’arrètait à une hôtellerie d'assez belle apparence, et demandait à l'hôtelier le couvert pour la nuit,
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Celui-ci s'empressa de donner une chambre à notre voyageur et après l'avoir prévenu qu'il viendrait le chercher bientôt pour le souper, le laissa seul.
Il commencait à faire noir. Jean déposa dans un coin son paquet et son rondin, ferma la porte, et par un mouvement de curiosité assez naturelle, se mit à examiner, autant que le lui permettait l'obscurité naissante, la chambre où il se trouvait.
Un drap gris et épais, assez semblable à une voile de bateau, couvrait la moitié du planeher, et, sous le drap, se dessinaient comme des formes humaines.
Surpris et curieux à la fois, Jean souleva un coin de cette toile. Horreur! des cadavres, les uns à peine décomposés, d'autres réduits à l’état de squelettes: étaient couchés côte à côte sur le plancher.
Il se disposait à les compter lorsque l’hôtelier vint gratter à la serrure et le prévenir qu'on l'attendait pour souper.
Jean ouvrit aussitôt la porte, et une lumière éblouissante, telle qu'il n'en avait encore jamais vue, lui fit fermer un instant les yeux.
I! se trouvait dans une vaste salle éclairée par des milliers de bougies.
Une table longue couverte d'une vaisselle somptueuse et de plats d'or et d'argent d'où s'échappait une odeur délicæuse semblait attendre vingtquatre con-
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vives, car il y avait vingt-quatre couverts. Cependant Jean Lafortune se trouvait seul avec l'hôtelier, et il n’apercevait pas mème l'ombre d’un domestique.
Tout cela était étrange, merveilleux et terrible.
L'hôtelier s’assit au haut bout de la table, et d'un geste plein d'autorité invita Jean à se placer à côté de lui.
Jean obéit et s'assit sans dire mot.
Comme il se disposait à porter à la bouche l'aile appétissante d’une dinde rôtie, il entendit jouer un ressort secret ; et ce bruit sec, lugubre, venant du fond de la salle, le fit rester en suspens, la main à la hauteur des lèvres, et la fourchette sous le nez.
Tout à coup, une armoire s’ouvrit à deux battants, presque en face de lui, à l'endroit même d’où était parti ce bruit qui l'avait inquiété, et livra passage à un fantôme.
C'était une femme ou plutôt un spectre décharné, d'une päleur sinistre comme le linceul qui la couvrait de la tète aux pieds.
A voir les boucles de sa longue chevelure noire comme l'aile du corbeau éparses sur la blancheur du suaire, on eut dit des vipères se jouant sur la neige.
Il s'avançait lentement, solennellement vers le haut bout de la table, ses veux caves et ardents fixés sur le voyageur,
Arrivé en face de l'hôtelier, le spectre s'arrèta, et entr'ouvant son himeeul, tendit un crâne vide et Imisant qu'il portait à la main.
En ee moment, les trois personnages vivemeæt éclan rés par les nombreuses bougies qui illumimememt La salle, présentaient un étrange coup-d'œil. Deux parmsssaient pétrifiés tant leur immobilité était grande, Ms telier seul s'agitait en découpant les viandes et le pee qu'il jetait au fur et à mesure, dans le crâne, sans prononcer une seule parole.
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Ze RE OR, PSS REA ue Cu OR
Dès qu'il fut rempli, le spectre ramena sous le linceul la main décharnée qu’il avait tendue, reprit lentement le chemin de l'armoire et disparut bientôt avec le mème bruit qui l'avait précédé.
Jean ne savait au juste s’il veillait ou s’il était devenu le jouet d'un horrible cauchemar, mais pour rien au monde il n'eut osé hasarder un mot inquisiteur sur la scène étrange dont il était le témoin involontaire, tant il avait présente à la mémoire la sage maxime que lui avait donnée son ancien maître : #ne faut jamais se méler des affaires d'autrui.
Cependant l'hôtelier se leva de table, Jean fit de même, tout en jetant un regard plein d’amers regrets sur ces bonnes choses auxquelles il n'avait guères touché, et les lumières venant à s’éteindre comme par enchantement, tous deux demeurèrent dans une obscurité profonde.
Le pauvre Jean, plus mort que vif, s’orienta le long de la muraille pour regagner sa chambre. Arrivé en face de la porte, elle s'ouvrit d'elle-même, et à la Ineur incertaine de la lune, il aperçut un lit étroit, qu'il se mit à inspecter de toute manière dessus et dessous, le (tant et le défaisant pour s'assurer qu'il ne recélait point quelque piège.
Satisfait de ce côté, il songea au bon Dieu qui ne l'avait pas encore abandonné jusqu'à ce jour, et il se mit dévotement à genoux pour faire ses prières et se recommander à tous les saints du Paradis ; puis, sans se donner la peine de se déshabiller, il se jeta sur le lit après avoir mis toutefois, à sa portée, son lourd bâton de mérisier.
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La peur lui tint les yeux ouverts toute la nuit.
Sur le jour, vaincu par la fatigue et les émotions de la veille, le pauvre diable allait s'assoupir quand les fanfares bruyantes d'un coq du voisinage annonçant le lever de l'aurore le reveillèrent en sursaut.
Sauter à bas du lit, prendre son bâton, son paquet et gagner la porte, furent pour Jean l'affaire d'un clin d'œil. Il n'avait plus que la cour à traverser lorsqu'il tomba nez à nez avec l'hôtelier. L'effet de cette rencontre fut si foudroyant pour le fugitif, qu'il ferma les yeux, et s'arrêta tout court les bras en avant et une jambe en l'air, ne bougeant pas plus qu'un poteau.
Me voilà n'ort tout de bon cette fois, pensait-il, mais quelle fut sa surprise quand il se sentit tout-à-coup embrassé sur les deux joues.
L'hôtelier lui serrait les mains avec les marques de la plus vive tendresse.
— Vous êtes mon libérateur, lui disait-il, vous avez rompu le charme qui pesait sur ma maison et vous avez délivré la créature qui est sortie hier soir de l'armoire, et dont l’arrivée vous causa une telle peur que vous oubliâtes de souper. Les cadavres que vous avez vus dans votre chambre sont les tristes restes de vingttrois voyageurs comme vous qui arrivèrent demander l'hospitalité dans cette maison et que leur curiosité perdit, car un sort inexorable les condamnait à la mort, du moment qu'ils risquaient une simple question sur ce qu'ils voyaient ou entendaient ici.
Avant de partir, j'espère, mon excellent et courageux ami, que vous voudrez bien déjeüner avec moi, et accepter une légère marque de ma reconnaissance éternelle.
Jean Lafortune alla donc déjeûner avec l'hôtelier, et il va sans dire qu'il mangea de meilleur appétit que la veille.
Quand il fut sur son départ, l’hôtelier le pria d'accepter une bourse de soie bien garnie, et Jean plus heureux qu'un roi reprit gaiement la route qui devait le mener ce soir même à son village, se promettant bien qu'aussi longtemps qu'il vivrait, ÿ ne se mélerait Jamais des affaires des autres.
La nuit tombait quand Jean aperçut le clocher natal. A cette vue. des pleurs involontaires mouillèrent ses yeux. Il y'avait déjà treize ans qu'il ne le voyait plus.
Comme il était tard et que Jean ne voulait pas surprendre sa femme et son fils, il se dirigea tout droit chez le savetier, son voisin, qui demeurait en face.
Ce savetier, bavard comme plusieurs pies, connaissait beaucoup mieux les affaires d'autrui que les siennes. Jean ne pouvait donc tomber mieux pour avoir des renseignements sur sa femme et sur son fils.
Aussi fut-ce la première question qu'il lui fit en se mettant à souper, et Jean Lafortune apprit avec un sensible plaisir, par la bouche du digne homme, que sa femme était un modèle de vertu, que pendant sa longue absence les plus mauvaises langues n'avaient jamais en gros comme la tête d’une éping e à dire sur son compte, etc., bref, un éloge sans pareil.
Le savetier lui apprit en sus que son fils était à la veille d'être ordonné prètre,
Jean n'ayant pas fermé l'œil la nuit précédente, avait naturellement sommeil Il n'eut pas plus tôt fini de souper qu'il monta dans l'unique chambre du haut où l'attendait une robe de cariole qui lui servirait de lit pour la nuit,
Jean se déshabilla donc et pliait avec soin son capot
l'acplus vait tant ail
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ses plus.
sur lroit naisles Jour fils.
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» lit
pot
pour s'en servir en guise d'oreiller, quand l'envie le prit de regarder à la fenêtre.
Elle donnait sur la rue, et de cette espèce d'observatoire il pouvait voir tout ce qui se passait chez lui, car il y avait de la lumière.
Jean se mit donc à regarder.
C'était bien là son logis. Rien n'avait été changé depuis son départ. Le lit était encore à la mème place avec le même couvre-pied bariolé et les mêmes rideaux. Son fusil pendait toujours à la poutre du milieu, et son violon se trouvait accroché au-dessus de la cheminée, avec son archet, comme la veille de son départ. Deux chandelles brülaient sur la table, la nappe était mise et sa femme passait et repassait dans la chambre d'un air affairé.
Tandis que Jean Lafortune se mettait l'esprit à la torture pour comprendre ce que voulaient dire ces préparatifs de fête, car évidemment ce n'était pas lui qu'on attendait, un homme de haute taille, enveloppé d'un grand manteau noir, traversa la rue, monta le perron, ouvrit familièrement la porte sans frapper, et se dirigea tout droit vers sa femme qu'il embrassa.
A cette vue un nuage passa sur les yeux de Jean. Tous les serpents de la jalousie le mordirent au cœur.
Sa première pensée fut de s’armer d'une hache, d'en: trer chez lui comme un ouragan; mais en ce moment, les paroles du sage vieillard lui revinrent à l'esprit :
REMETS TOUJOURS TA COLÈRE AU LENDEMAIN et Jean se coucha.
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Toute la nuit, il fit des rèves affreux, épouvantables,.
Le lendemain, de bonne heure, il descendit à pas de loup, prit en passant le marteau du savetier, et entra chez lui sans bruit, ce qui n'était pas difficile, car on ne fermait pas les portes dans cet heureux temps.
Dans la première pièce, reposait sa femme, les mains jointes sur la poitrine, la figure calme et souriante.
Jean fit quelques pas plus loin. Arrivé en face de la pièce du fond dont la porte était ouverte, il aperçut un prètre à genoux qui lui tournait le dos.
A cette vue, la surprise lui fit lacher le marteau qu’il tenait à la main. Le prêtre se retourna, tous deux échangèrent un rapide regard et furent bientôt dans les bras l’un de l’autre.
C'était son fils, son fils unique ordonné prètre la veille et qui avait obtenu la permission de venir voir ses parents.
Bientôt la mère fut sur pied, les embrassements recommencèrent et tous allèrent à l’église remercier ensemble le bon Dieu qui les avait si visiblement protégés, et le père et la mère eurent le bonheur d'assister à la première messe de leur fils.
Au déjeûner qui suivit, la fameuse tourtière parut sur la table, et quand Jean Lafortune y porta le couteau pour l’entamer, ses trois cents piastres en sortirent.
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DR Re PTE on ae
IL NE FAUT JAMAIS REMETTRE AU LENDE- MAIN, CE QU'ON PEUT FAIRE LE JOUR MEME
Qui, par sa faute, perd un œuf, peut aussi bien perdre un bœuf,
Fais ta besogne plutôt la veille ‘que le lendemain.
Tandis que je me trouvais à Québec, j'avais si souvent admiré, du haut de ses remparts, le village de la Pointe-Lévy dont les maisons semblent avoir escaladé l'autre rive du St. Laurent, qu'un beau jour je me décidai à traverser le fleuve pour aller examiner de plus près ce riant paysage que je ne pouvais me lasser d'admirer de loin.
Bien m'en prit, car je rapportai de cette excursion champêtre une histoire et ce singulier aphorisme qui lui servira d'introduction: « la pluie est l’amie des canards en général et des gens de lettresen particulier. »
Æt voici pourquoi :
Il y avait déjà longtemps que je marchais devant moi (suivant toujours le « vieux chemin,» comme Jean Lafortune,) et respirant à pleins poumons cet air pur et embaumé qu'on ne respire qu’à la campagne, lorsque je crus m'apercevoir qu'il allait pleuvoir.
De gros vilains nuages noirs couvraient petit-à-petit ce beau ciel bleu qui souriait à mon départ; le soleil qui apparemment n'aime pas les nuages, achevait de voiler sa face éblouissante et ne jetait plus, que de temps à autre, sur cette belle nature, quelques pâles rayons tristes comme l’adieu d’un mourant.
En même temps un vent furieux venu du nord et soufflant par raffales soulevait toute la poussière de la route en tourbillons épais.
Sans être augure ou astronome, je conclus que la tempète n'était pas loin et que le plus prudent était de s'en retourner. Mais à peine avais-je fait quelques cents pas dans la direction de l’embarcadère qu'un uuage qui semblait danser au-dessus de ma tête creva tout-à-coup, et des gouttes de pluie larges comme des écus mèlées à des grêlons se mirent à tomber en crépitant sur la poussière du chemin, faiblement d'abord, puis avec violence et par torrents, comme si toutes les cataractes du ciel se fussent ouvertes.
En un clin d'œil j'avais gravi les trois ou quatre marches formant le perron d’une ferme qui se trouvait à ina gauche, et sans perdre de temps à frapper, j'entrai par la porte de devant, tandis que les gens de la maison rentraient par la porte de derrière,
Après nous être salués, de part et d'autre, avec cette satisfaction que l’on éprouve, tout en étant mouiilé, de ne pas l'avoir été davantage, j'allai droit à uu brave homme d’une quarantaine d'années qui me paraissait le chef de la‘famille, et lui demandai, en le saluant, Ja permission «d'allumer.»
PIE RE LEE PROD TEA CET a au TPE PE PURE SES . 2 : $ a S
— Asseyez-vous, Monsiéar, et faites comme chez vous, me répondit-il, ou plutôt entrez ici, vous serez plus à l'aise.
En disant ces mots il avait ouvert la porte d’une pièce assez vaste, servant de salon, et d’une éblouissante propreté.
Si curieux que je fusse d'examiner la nombreuse famille de mon hôte improvisé, je ne me fis cependant pas prier, d'autant plus, qu’un chien énorme, crotté jusque par-dessus les oreilles et les poils ruisselants de pluie, s’obstinait à venir flairer les pans de mon habit, malgré la défense réitérée de ses maîtres grands et petits, modulée sur tous les tons :
— Marche te coucher, Castor !
Or donc j'étais installé dans le salon, commodément assis et fumant comme un bienheureux le tabac de mon hôte qui fumait aussi. Nous parlions de choses et d’autres, lorsque mon attention se concentra tout-àcoup sur un beau cadre doré qui ornait le dessus de la cheminée, et qui me paraissait renfermer deux lignes de belle écriture.
Tout en causant, j'essayai de les déchiffrer, mais n’y parvenant pas assez vite à mon gré, je me levai et arrivé en face du cadre, je lus cette grande vérité :
IL NE FAUT JAMAIS REMETTRE AU LENDEMAIN CE QU'ON PEUT FAIRE LE JOUR MÊME.
Voilà une admirable maxime, dis-je, il est malheureux qu’elle ne soit pas toujours suivie à la lettre.
— Oui, répondit mon hôte, car tous ceux qui la suivent s’en trouvent bien. A l'heure qu’il est, après trente ans, je crois encore que cette maxime est le meilleur héritage que m'ait laissé mon défunt père, dont le bon Dieu doit avoir l’âme.
— Alors ce cadre provient de votre père ?
— ces Monsieur, et c’est toute une histoire.
— Une histoire, dites-vous, ah! voilà qui «s’adonne» bien. Moi qui en cherche justement, me feriez-vous le plaisir de la raconter ; je gagerais qu’elle doit être très-intéressante ?
— Très-volontiers, d'autant plus que la pluie ne cessera pas de si tôt. C’est un coup de nord-est, nous en avons pour trois jours francs.
Nous aurions pu en avoir pour un mois que cela m'eut été parfaitement indifférent. Je tenais une histoire, une histoire «ayant la senteur du terroir Laurentien,» comme dit si bien M. Taché ; je déposai donc ma pipe pour mieux me recueillir, et mon hôte commença ainsi :
— Il faut savoir, Monsieur, que je ne suis pas né ici Mon défunt père n'avait qu’une petite terre à St- Lazure, la paroisse des «quêteux,» comme on dit, à quelques lieues plus bas dans les terres. Or donc, il ya bien longtemps de ça, un soir d'été que le bonhomme veillait avec quelques voisins, la conversation vint à tomber sur les avocats, et tous—hormis mon père qui n'avait jamais eu affaire aux gens de lois, — s'accordaient à dire qu'il n’y a rien de mieux au monde qu’une «consulte. »
— Un tel, grâce à une «consulte, » avait gagné cinquante piastres.
— Un autre avait vu reculer les limites de sa terre d’un demi arpent sur toute sa longueur. Bref, Baptiste renchérissait sur Pierre, et Pierre sur Baptiste, si bien que mon brave défunt père en rentra tout pensif à la maison, bien résolu à avoir, lui aussi, sa « consulte, » à la première occasion.
La moisson approchait ; si tôt qu’il eut coupé son blé, il attela un beau matin sa jument blonde, et se rendit à Québec.
Après avoir cherché quelque temps le bureau d’un
cin-
erre ptiste bien à la e, » à
son et se
d'un
avocat, ilen découvrit un, entra et s’assit, attendant son tour, après avoir eu soin de déposer son chapeau à terre et de ramener ses jambes sous lui de manière à occuper le moins d'espace possible dans le bureau qui lui faisait l'effet d’un sanctuaire.
— Eh bien ! le père, qu'y at-il à votre service? lui dit l'avocat après avoir congédié les autres visiteurs.
— Je voudrais une consulte, Monsieur.
— Fort bien ; contez-moi votre affaire...
— Quelle affaire, Monsieur ? .…. je n'en ai pas d'affaire, moi ; je ne vous demande qu’une « consulte, » et une bonne, comme celle de Baptiste par exemple.
— Mais êtes vous en procès ?
— Non.
— Voulez-vous en faire un à vos voisins ?
—- Sainte croix bénite ! que le bon Dieu m’en préserve.
— Mais enfin vous devez toujours avoir un motif quelconque pour demander une «consulte ? »
— Non Monsieur, fit mon père en se levant tout àcoup, voici ce que c’est: et il se mit à raconter tout ce qu’il avait entendu à St. Lazare. Baptiste a gagné dix arpents de terre avec une « consulte ; » le gros Pierre à gagné cinquante piastres avec une «consulte.» Les «consultes» des avocats sont bonnes comme vous voyez ; donnez m'en donc une pour l’amour du ciel, ça fait que je courrai ma chance comme eux autres.
— C'est bien, le père, rasseyez-vous, lui dit l’avocat en faisant semblant d'ouvrir quelques-uns des gros livres de sa bibliothèque.
Mon père le suivait des yeux. Bientôt il le vit écrire quelques mots, et au bout d’un instant il lui remit, d’un air solennel, le bout de papier que vous venez de lire,
et que mon défunt père reçut avec les Rares du plus profond respect.
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— C'est une piastre pour votre «consulte,» mon brave homme, suivez-la bien et que Dieu vous bénisse:
— Merci, fit mon père en payant l’homme de loi, que le bon Dieu vous bénisse aussi, et bonne santé.
Arrivé dans la rue, il plia soigneusement sa «consulte » en quatre, l’enveloppa dans son mouchoir, et l'attacha à sa veste, du côté du cœur, avec quatre épingles.
A deux heures, Monsieur, à peu près à l'heure que nous parlons, mon défunt père était de retour : et comme vous pouvez bien le penser, il n'eut rien de plus pressé que de montrer sa «consulte.» Je m'en souviens encore comme si ça s'était passé d'hier. Personne ne sachant lire chez nous,—je n'avais alors que sept ou huit ans,—on m'envoya quérir le maître d'école. J'y courus comme le vent. Dès qu'il fut arrivé, mon père lui tendit avec joie le papier qu’il avait rapporté de la ville, et le maître d'école le lut à haute voix, en déclarant que c'était magnifiquement écrit.
Et bien pensé, ajouta mon défunt père, en serrant soigneusement sa « consulte, » avec son contrat de mariage et son image de première communion.
11 faisait une chaleur accablante cette journée là.
— Va donc te reposer mon pauvre José, lui dit ma ponne vieille mère que vous avez vue en entrant, il me semble que tu l'as bien gagné, tu n’en seras que plus alerte demain pour rentrer notre grain.
— Y penséstu, ma vieille, répondit mon père qui achevait de mettre son habillement de la semaine. Y penses-tu ?..... «[l ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même.» Nous allons rentrer notre grain tout de suite, et si Baptiste a achevé de serrer le sien, il nous donnera un coup de main. Va voir, s’il est chez lui, mon gars ?
nu € !
Le soir notre récolte était dans la grange. Durant la nuit il s’élèva une tempète furieuse.. Un coup de nord-est comme aujourd'hui, ça dura trois jours. La pluie tombait à torrents. Si notre récolte fut restée dehors, elle était perdue. Depuis lors, mon défunt père a toujours suivi la « consulte » à la lettre, et pour ne pas la perdre de vue, c’est lui même qui la fit encadrer.
Une dizaine d'années plus tard, nous quittâmes St. Lazare pour venir nous établir ici. Dieu nous a bénis, nous sommes heureux et contents, et tout nous réussit parce que « NOUS NE SONGEONSJAMAIS A REMET- TRE AU LENDEMAIN CE QUE NOUS POUVONS FAIRE LE JOUR MÈME. »
+ oi M +
[ea Z = = © A ei ee æ)
RE quo rm mg
Quid non mortalia pectora cogis, Crinolinae sacra fames ??...….
Que ne fais-tu pas faire aux filles d’Eve, passion funeste de la crino-
On ne saurait jamais se figurer à quelles extrémités peut pousser la passion des crinolines.
La femme qui est travaillée de ce mal est dix mille fois plus à plaindre que l’infortuné Tantale.
Sysiphe qui roulait son énorme rocher, Prométhée dont un vautour déchirait le cœur, les Danaïdes même qui passèrent le restant de leurs jours à essayer de remplir un panier percé, tous les martyrs de mythologique mémoire souffraient bien moins, au moral bien entendu, que la jeune fille dont le cœur soupire en vain, après ces crinolines tant aimées.
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Vous vous rappelez tous, chers lecteurs, l’époque de l'invasion des crinolines. Il n’y ‘a pas encore bien longtemps de cela. D'abord elles firent leur apparition à la ville. On les porta. Quelques marchands de campagne en ayant importé à leur tour quelques-unes, dans leurs villages, les dames du docteur, du notaire, de l'avocat et des marchands de chaque endroit, les essayèrent, et s’'encourageant l’une l’autre, les portèrent avec méfiance d’abord, et puis sans aucune gêne, comme si elles n'avaient jamais porté autre chose.
Enfin, petit à petit, la mode devint générale et fit fureur.
Il fallait de toute nécessité une crinoline. On ne pouvait plus vivre sans crinoline.
Toutes celles qui n'avaient pas les moyens d’en acheter une ou qui n’osaient s’en procurer ouvertement, mirent alors en réquisition les bouts de cables, de cordes à linge, les baleines et jusqu'aux cercles de barriques.
Or, chers lecteurs, écoutez, à ce sujet, la singulière histoire que voici, et permettez-moi, en même temps, de vous en garantir l'authenticité.
La scène que je vais raconter s’est passée dans un des plus florissants villages éparpillés le long du fleuve, et passablement éloigné de Montréal.
Il y avait dans ce village un tonnelier.
Ce tonnelier fabriquait des tonneaux, des cuvettes et autres espèces d'ouvrages de son ressort.
Un soir, le bateau à vapeur qui fait escale à cet endroit, déposa sur le quai, trois cents cercles à l'adresse de ce tonnelier.
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Le lendemain les trois cents cercles avaient disparu et le tonnelier n’en avait pas même vu un seul.
Il ne retrouva que les cordes d’écorce qui avaient servi à attacher ses cercles par douzaines, et les garda, à tout événement, comme preuve de conviction.
Comme ce village n'avait pas le bonheur de posséder une compagnie de constables, le tonnelier s’en alla tout droit chez Mr. le Curé, et le pria, la larme à l'œil et des pleurs dans la voix, de recommander, au prône du Dimanche, qu'on rendit à César ce qui appartient à César, et au tonnelier ses cerceaux.
Le dimanche arriva. Huit jours auparavant il n’y avait que six crinolines dans l'endroit, ce jour-là tout le beau sexe en portait. La femme du bédeau ellemème et ses cinq filles avaient chacune un appareil d’un effet flamboyant.
Evidemment tous les cercles du tonnelier devaient se trouver dans l’église.
Je vous laisse à penser maintenant, quelle effroyable terreur dut causer à toutes ces belles pécheresses la réclamation de Monsieur le Curé tombant du haut de la chaire, comme un coup de foudre.
Plus d’une, j'en suis convaincu, aurait autant aimé se trouver à plusieurs pieds sous terre, ou tout au moins, de n'être pas venue à la grand'messe,
Cependant la grand'messe se passe, les vèpres se chantent et les crinolines continuent à se porter à la barbe du tonnelier,
La situation devenait difficile de partet d'autre, d’autant plus que le tonnelier ayant reconnu, grâce à un Zéphir perfide, un de ses cercles qui se balançait au
jupon d’une voisine, avait toutes les peines du monde à contenir sa colère.
Si la sainteté du Dimanche ne l’eut retenu, il aurait certainement fait un éclat.
Le jour même, vers le coucher du soleil, tout le beau sexe de l'endroit s'était réuni au bord de la grève.
On s'était donné le mot, pas un cerceau ne manquait à l'appel.
Un immense chaland qui servait à transporter les moutons et les bêtes à cornes dans la commune en face du village, se bercait mollement sur la surface tranquille du fleuve.
Alors celle qui paraissait le chef de ce bataillon sacré monta d’un pas ferme et sûr dans ce bateau, les autres suivirent, on démarra le chaland, et l’on fit force de rames vers l'ile en chantant en chœur :
Vive la Canadienne ‘ Aux jolis yeux doux tout doux !......
Dans cette île, il y avait un magnifique champ de joncs, doux abris des canards et des sarcelles.
Ce fut vers ce champ de joncs que se dirigea toute la troupe.
En un clin d'œil le charnp fut rasé comme si dix machines à faucher y eussent passé.
Il n’en resta pas même de quoi faire un balai, une simple brosse à habit.
Puis les cercles du tonnelier furent remplacés à la hâte par les joncs du bon Dieu. On les rassembla par douzaines, seulement au lieu de les attacher avec des
monde
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ter les ne en urface | sacré
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cordes d’écorce, on les rattacha avec des cordes de joncs.
Et toute la troupe reprit le chemin du village.
Les trois cents cercles du tonnellier furent remis à la place où ils avaient été déposés quelques jours auparavant, et l'honneur du beau sexe et de la crinoline étaient-saufs.
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Nous n'avons, le plus souvent, de nos projets et de nos souhaits que la pee de les avoir formés, et
inquiétude inséparable de l'attente d’un succès qui ne doit pas venir.
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D'où vient-il qu'ici bas peu de gens soient contents
De leur lot ? Notez bien, 6 lecteur bénévole,
Que si je vous dis peu, je mens et je vous vole,
C’est aucuns qu’il faut dire et point ne me démens.
D'un conte, à ce sujet, j'ai l’âme encor joyeuse
Et vous le baillerai, si d'entendre, il vous plait, Cette aventure merveilleuse ;
Or, sans plus dégoiser, j'arrive droit au fait.
Vous saurez donc qu'un soir, peu nous importe l'heure,
Deux époux se chauffaient en causant comme trois,
Dans leur humble cabane, au milieu d'un grand bois.
Ces gens-là, ne logeant point d’or en leur demeure, Etaient plus heureux que des rois,
Car rois, de ce temps-ci, ne s'amusent, je pense.
J'ai donc dit que ce couple était heureux ; eh bien !
Qui croirait cependant que leur douce existence
Faillit être troublée, —et ce, pour presque rien ? Tant il est vrai que sur la terre
Le chagrin, de fort près, suit toujours le bonheur.
D'ami constant, il n’est, je crois, que le malheur, Celui-là seul nous aime en frère.
S'il nous tient une fois, il nous tient comme il faut.
Tel que le lierre à l'arbre, après vous il s’attache,
[ei, là-bas, partout, même jusqu'au tombeau.
Je n'ai pas encor, que je sache, Nommé mes deux héros ; faisons le donc, et tôt. L'époux s'appelait Pierre, et la femme Josette. Tous deux, vivant de peu, travaillaient rudement : L'un guidait la cognée et l’autre la navette. Leurs travaux réunis donnaient, bon an, mal an, De quoi vivre et bien juste. Or, cette fois, la femme Disait à son mari : je voudrais être dame, Que nous serions heureux ! Nous aurions des écus, Tu ferais le Monsieur, tu ne bûcherais plus.
Moi. je pourrais porter une ample crinoline Et des robes de soie, et des jupons piqués.
Comme alors, cher ami, je ferais bonne mine ! Partout où l’on irait, nous serions remarqués. Qu'en dis-tu, mon inari ?......
— Que veux-tu que j'en dise ?
T'en aimerai-je plus quand tu serais mieux mise ? Que nous font, après tout, ces superbes souhaits !
a ne sert plus de rien aujourd'hui ; mais naguères,
Dans ce cher bon vieux temps,—le temps de nos grands-pères, Ils auraient pu servir, si tu les avais faits.
Alors, vois-tu, ma femme, on rencontrait des fées
Au cœur d'or, au bras long, qui parfois visitaient
Les pauvres gens dans leurs chaumières enfumées,
Et leur donnaient souvent tout ce qu'ils souhaitaient,
C'était plaisir de vivre en ces bonnes années.
— Mais le bon temps passé pourrait bien revenir ?
— Oh! que non!.. N’en crois rien.. Nous avons eu, ma chère, Trop de maux à la fois : l’ Anglais après la guerre,
La politique, et puis.... c'est à n’en pas finir.
Dimanche, le curé n'a-t-il pas dit au prône,
Que les gens d'aujourd'hui se damnent sans retour,
Par leur impiété qui s’accroit chaque jour,
Par leur luxe insolent, leur cœur froid à l’aumône ?....
— Sainte Mère de Dieu ! dans quel temps vivons-nous ?
11 se fit un silence, et les pauvres époux
Regardaient tristement brûler le feu dans l’âtre
Reflétant, sur ieurs traits, une clarté rougeûtre,
Quand soudain apparut, à leurs yeux étonnés
Une fée à l’œil doux et qui leur dit : tenez,
Braves gens, j'ai surpris votre simple langage,
Je l’aime et je vous aime ; or, que souhaitez-vous ? Formulez trois souhaits, je les exauce tous,
Car vous avez encor les vertus d’un autre âge.
Ainsi donc trois souhaïts, mais rien que trois. ... Bonsoir !
Quand la fée eut quitté la demeure de Pierre, L'embarras des époux faisait plaisir à voir.
Pour moi, disait Josette, en parlant la première, Je voudrais être riche et belle, avec cela
On se passe aisément du reste.
— Oh ! que non.... femme, halte-là !
Dans vos souhaits ne soyez pas si preste, Répondait Pierre en se grattant le front.
Belle et riche est fort beau, mais c'est une folie De souhaiter ainsi, car si la maladie Arrive et vous emporte, à quoi vous serviront Votre beauté, votre richesse ?
Nous montrerons plus de sagesse En demandant d'abord le bien de la santé, Et de longs jours. Alors, ma foi, vive la joie !
— Pierre, vous n'êtes pas fin comme de la soie, Si nous gardons la pauvreté Pourquoi vivre si vieux ? Ma bonne vérité La fée aurait bien dû nous donner plus de chance. Ce n'est pas trois, mais dix souhaits qu’il nous faudrait.
— Tout ce que tu dis là, Josette, est vrai, très-vrais : Mais prenons notre temps et que chacun y pense. Avant le point du jour nous pourrons, à nous deux, Découvrir aisément ce qu'il faut dire ou taire, Et nous serons bien malheureux Si nous ne rencontrons de quoi nous satisfaire Et nous plaire.
— C'est ça, Pierre, j'y veux songer toute la nuit, Mais il fait froid, le feu se meurt ;
Josette Mit alors dans le poële un quartier d’épinette, Le feu qui se taisait recommença son bruit
Pétillant comme une fusée.
— Pierre ! si nous avions du boudin maintenant, Cuirait-il un peu gentiment Sur cette excellente attisée ?
Dit Josette en parlant sans arrière-pensée.
Mais ne voilà-t-il pas que dans le même instant Tombe à travers la cheminée Le plus beau des boudins que tripier fit jamais ! Rien qu’à l'examiner, l’eau venait à la bouche.
— Oh femme sans esprit ! plus bête qu'une souchu, Est-ce ainsi que tu vas gaspiller nos souhaits ?....
—Tais-toi, femme, ou prends garde à ma trique !.. Je souhaite vraiment que cet affreux boudin Te pende au bout du nez, bel et bien, sans réplique. Ça t'apprendrait au moins à modérer ta faim, Tripe de loup !.... Gourmande !....
O le tableau comique !
Pierre parlait encor que le boudin maudit S'étalait, cher lecteur, sur le nez de sa femme. Je vous laisse à penser les fureurs de la dame, Et si Pierre, à son tour, resta bien interdit.
— La vilaine croix d'homme ! 6 quel affreux caprice !
Mon Dieu ! qu'ai-je donc faii pour endurer ces maux ?.... Disait Josette à travers ses sanglots,
En tâchant, mais en vain, d'arracher l'appendice.
Pierre !.... Je t'en conjure,.... ôte-moi ce supplice. ...
Voyons, Pierre !.... sois bon, je t'en supplie encor...
— Eh ! que puis-je, Bateau !.... contre ce maléfice ? Tiens, je vais souhaiter, cette fois, un trésor,
Et l’on fabriquera, pour cacher la saucisse
Qui t’allonge le nez, un cl.:rmant étui d'or.
— Non, Pierre, je ne veux d'étui d'aucune sorte... 11 nous reste un souhait, tu me le laisseras Ou je me jette à l’eau...
— Vas y donc de ce pas!....
Josette transportée allait gagner la porte, Quand Pierre, qui l’aimait, la retint par l'habit :
— Fais ton souhait, voyons. ... fais-le, pauvre Josette!....
— Eh bien ! dit-elle, je souhaite Que ce boudin me tombe. Aussitôt fait que dit.e
Et pleurant de plaisir Josette dit : la fée,
Comme elle l'a voulu, de nous deux s’est moquée.
Mais elle avait raison, et nous seuls avions tort.
A quoi nous serviraient ses superbes largesses ?
Serions-nous plus heureux en changeant notre sort ?
Le bonheur est-il dono dans de vaines richesses ?
Si nous avons véçu, sans pätir, jusqu'ici,
Nous vivrons bien encore, et que Dieu soit béni !
Soumettons-nous toujours à sa volonté sainte,
Et, quant à l'avenir, ne nous en occupons.
On le prend comme il vient. En attendant, soupons, Et mangeons le boudin sans crainte.
— Oh ! que tu parles bien, viens, femme, sur mon cœur, Et pardonne à ton pauvre Pierre, Il ne veut plus d'autre bonheur
Que d'avoir sa Josette et son humble chaumière.
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FORTUNÉ BELLEHUMEUR
Il est bon quelquefois d'être sourd.
Nous sommes en 1777—l'année même de l'établissement de l'imprimerie française à Montréal,—c'est-àdire quatorze ans depuis la conquête de ce pays par les Anglais—et à la veille de la pleine lune de Décembre, en tirant vers Noël.
Voilà pour la date aussi exacte, aussi précise qu’a pu se la rappeler le héros même de ce récit, un aimable et vigoureux vieillard de quatre-vingts ans, qui n'avait jamais fait de philosophie, mais dont la mémoire et la science historique se passaient très bien des régistres de la Chine et de beaucoup d’autres.
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202 FORTUNÉ BELLEHUMEUR.
Voici maintenant pour la température ; car il est tout-à-fait important de ne rien omettre, même dans un conte.
Nous déclarons donc solennellement que la soirée où s'ouvre cette histoire, il fait un temps affreux, abominable, une horreur de temps ; il fait, en un mot, une de ces effroyables tempêtes de neige qui donneraient à croire que la fin du monde est proche.
Avec votre permission, lecteur, nous allons, à l’instant, vous crayonner en quelques lignes, le portrait— d'après nature—de l'acteur principal des scènes comiques, drôlatiques et très-véridiques qui vont suivre.
Il s'appelait Fortuné-Désiré-Honoré Bellehumeur dit Sans Chagrin.
D'une stature imposante, et carré à proportion, M. Fortuné Bellehumeur aurait figuré avec avantage au premier rang d’une de nos compagnies de milice. C'est assez dire qu’il était bel homme. Malheureusement l’ensemble de sa physionomie était quelque peu gâté par un nez pyramidal, gigantesque, impossible, couvrant une partie de son visage d’une ombre éternelle. Mais hâtons-nous de dire que ce léger défaut était racheté par un front large et élevé sur lequel croissait une forèt de cheveux longs et bien plantés, toujours soigneusement entretenus, et que M. Fortuné Bellehumeur se ramenait gracieusement au milieu du dos pour en former, suivant la mode d'alors, une queue invariablement ornée d'un ruban rose, avec une coquetterie toute féminine,
Je m'aperçois que je n'ai pas encore dit un seul mot des yeux de M. Fortuné,—ces deux miroirs de l’âme, suivant la psychologie.
M. Fortuné Bellehumeur avait les plus beaux yeux du monde, très vifs, pétillants d'esprit et de malice,
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FORTUNÉ BELLEHUMEUR, 203
Le fait est qu’il aurait pu en revendre au procureur le plus madré, le plus subtil et retors de son temps; ce qui, soit dit entre paranthèse, lui servait infiniment dans son commerce assez étendu de fourrures.
Ajouterais-je, chers lecteurs, que M. Bellehumeur était toujours mis avec une certaine recherche, quoiqu’il frisât la quarantaine ?
Mettons-lui, pour ce soir, un de ces habits à larges basques, avec des poches comme des gouffres, tels qu’en portent les marquis et les docteurs de comédie, une veste très-longue, des culottes courtes en velours noir, une belle et bonne paire de grandes bottes, chaussure si propice pour un pareil temps, et vous pourez-vous faire une idée assez exacte de ce qu'était, en l’an de grâce 1777, à la veille de la pleine lune de Décembre, M. Fortuné Bellehumeur.
Si ma mémoire n’est pas trop infidèle, je crois me rappeler qu'Horace a dit quelque part :
AOTER Pictoribus atque poetis Quidlibet audendi atque mentiendi œqua potestas.
Ce qui, traduit en langue vulgaire, signifierait que les conteurs ont le droit d'aller aussi vite que le télé. graphe.
Nous allons donc nous transporter, d'un trait de plume, à quinze ou vingt milles d'ici, entre St. Sulpice et Repentigny, au beau milieu du chemin du roi George IIT, le même qui fut forcé de reconnaitre l'indépendance des Etats-Unis six ans plus tard,—c'est-àdire en 1783,—et nous retrouverons, à quatre heures et quarante-sept minutes du soir, M. Bellehumeur dit Sans Chagrin en très mauvaise humeur, et pestant contre la neige, contre le vent, contre les chemins, contre sa jument et enfin contre lui-mème.
204 FORTUNÉ BELLEHUMEUR.
Par St. George! grommelait entre ses dents M. Fortuné Bellehumeur, tout en ramenant pardessus son nez interminable l’épaisse fourrure de son capot et en se renfonçant dans ses robes de buffle, qu'avais-je besoin de quitter si tôt la Claire Fontaine, à Lavaltrie, où j'aurais vécu comme un coq en pâte jusqu’après cette tourmente ?...Bon ! voilà encore un tourbillon de neige qui me bouche l'œil droit, et me ferme l'œil gauche....Pour peu que c’ia continue, je vais devenir aussi aveugle que le chantre de l'Iliade ou linfortuné Bélisaire… Allons, voilà que je commence à rouvrir les yeux et cependant je n’y vois goutte !.…. Et dire qu’à l'heure qu'il est, au lieu de me faire cahoter et rompre les os, il n'aurait tenu qu’à moi de demeurer mollement étendu sur un sopha... Ah ça! mais il y a donc des appartements à louer dans le chemin du bon roi George III !...... Quelle route et quel temps! Pour un rien je me laisserais dégringoler au bas de la côte, et j'y attendrais patiemment le retour du soleil et d’un zéphir
moins impétueux, tapi dans la neige comme un ours blanc.
Tandis que M. Fortuné se livrait à ce monologue, il lui sembla apercevoir tout-à-coup, au détour de la route, une brillante illumination, apparaissant au sein de la nuit, à quelques arpents devant lui. C'était l'auberge du Lion d'or, située à mi-cheimnin entre St Sulpice et Repentigny, et dont les touristes peuvent encore, à l'heure qu'il est, voir les ruines imposantes sur l’ancien chemin du roi.
Allons, la Grise! fit-il en allongeant un vigoureux coup de fouet à sa jument, allons... encore un bon coup de collier, et dans cinq minutes je te promets de l’avoine à pleine mangeoire et du repos jusqu'à demain.
Quelques moments après, M. Fortuné Bellehumeur arrêtait sa cariole devant l'Hôtel du Lion d’or, tenu par
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FORTUNÉ BELLEHUMEUR. 205
M. Sagamité, et son oreille n'était pas médiocrement flattée d'entendre s'échapper de l'intérieur, malgré le sifflement de la tempête, les sons joyeux du violon se mariant au bruit du tambourin.
Ah! ah! il parait qu’il y a noces et festins céans, nous voilà bien arrivé, pensa M. Bellehumeur en se hâtant de mettre son cheval dans l'écurie; entrons, et vive la joie !.…
Mais comme la plupart des joies d’ici-bas, hélas! cette joie que M. Fortuné se promettait d'avance menacçait d’être courte, s'il faut en juger d’après les premières paroles qu’il échangea avec l’hôtelier:
— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, se mit à dire M. Sagamité avec le ton d’un homme convaincu de son importance, mais je suis désolé du contre-temps. Nous marions aujourd'hui M. Romulus Plumitif, le fils unique de M. César Auguste Plumitif, qui est proche parent du frère à l'oncle de M. notre curé, avec Mademoiselle Prudence-Perpétue-Félicité Beaubec, et je vous garantis qu’il est impossible que vous vous arrêtiez ici. (Ce sont des gens qui font bien les choses; ils ont retenu toute la maison. Vous voyez bien, monsieur, qu'il m'est impossible de vous recevoir. Ma bonne vérité, je ne crois pas qu'il me reste assez de place pour cabaner un chat de deux mois...
— C'est trèsbien, maître Sagamité, fit M. Fortuné Rellehumeur, en coupant court à l’éloquence de l’hôtelier, vous êtes trop bon, mille fois trop bon, M. Sagamité ;.. vous êtes une vraie providence pour les voyageurs... Mais où donc est la salle à manger ?... Je
206 FORTUNÉ BBLLEHUMEUR.
ne suis pas un personnage difficile comme il y en a tant qui ne trouvent jamais rien de bon... Je m'accommode fort bien d’une nourriture saine et abondante, et je me sens très-disposé à rendre hommage à l'excellence de votre talent culinaire... Mais où donc est la salle à man-
Eh quoi ? pensait M. Sagamité, dont la figure passait, en ce moment, par toutes les gradations d'un simple étonnement à un hébètement profond ; eh quoi ? est-ce que ce grand diable d'homme est sourd ?.…
— Où est la salle à manger ?.... répétait M. Bellehumeur d’une voix de tonnerre. Où est-elle cette salle à
Et saisissant en mème temps M. Sagamité d’un bras d'Hercule et le faisant pirouetter deux fois sur lui-même, M. Bellehumeur se précipita dans la cuisine, se promettant bien de soutenir son rôle de sourd jusqu'au bout.
Puis, M. Fortuné Bellehumeur se redressant de toute sa hauteur dans une attitude qui ne manquait pas de majesté, étendit les deux mains au-dessus de la tête de l’hôtelier, comme pour le bénir, et lui débita le discours suivant d'un ton cadencé et solennel, mais si rapide que M. Sagamité ne put placer un seul mot:
— Je voisavec plaisir, M. Sagamité, que votre cuisine est parfaitement tenue. de dirai plus... par la variété des mèts que vous faites cuire, il m'est évident, clair et patent, manifeste et visible, c'est-à-dire hors de tout doute possible présent et à venir, que vous avez à cœur de plaire à tous les goûts. En effet, de gustibus non est disputandum ;… tot capita tot sensus...ce qui signifie clairement que chacun n'a pas le même appétit, ou bien que tout le monde n’aime pas le veau.
Je remercie aussi le saint patron des voyageurs de n'avoir conduit, ce soir, sous votre toit hospitalier où vous tenez toujours,—avec une prévoyance au-dessus
FORTUNÉ BELLEHUMEUR. 207
de tout éloge,—des chambres en réserve pour les voyageurs attardés, ce qui peut arriver à tout le monde, ct de cette manière vous réduisez à néant, vous pulvérisez, vous annihilez ce déplorable proverbe que tous les gens qui voyagent ont en horreur: ‘ tardè venientibus ossa.”
— Monsieur! il ne s’agit pas de tout cela, cria M. Sagamité d’une voix perçante; je vous dis et je vous répète qu'il n’y a pas de place ici pour vous.
— Ne vous dérangez pas, M. Sagamité, ne vous dérangez pas de vos occupations ; je saurai bien trouver moi-même la salle à manger...
Et M. Fortuné Bellehumeur se dirigeait vers la salle de danse, quand maitre Sagamité laissant précipitamment dindes et broches, courut se suspendre à la queue et aux basques de l’orateur, lui criant à travers les oreilles, de toute la force de ses poumons:
— On n'entre pas ici! Ma maison a été retenue en entier pour la noce à M. Romulus Plumitif et Ma: demoiselle Prudence-Perpétue-Félicité-Beaubec..…....……. et pour leurs parents et amis.…et pour les amis de leurs amis.
— Vade retro Satanas! riposta M. Bellehumeur; et d’un revers de main, il envoya l’infortuné Sagamité rouler dans sa cheminée en décrivant de nouveau plusieurs pirouettes. Puis, le front haut, la démarche assurée, —ainsi qu'un chevalier sans peur et sans reproche—M. Fortuné-Désiré-Honoré-Bellehumeur dit Sans chagrin pénétra dans la salle occupée par les gens de la noce, et sans s'occuper le moins du monde des danseurs qui achevaient un cotillon, alla se planter près de la cheminée où brülait un excellent feu, devant lequelilse plaça imperturbablement,—le dos à la braise, —et se mit à considérer l'assemblée du regard le plus paternel et le plus courtoisement bienveillant.
208 FORTUNÉ BELLEHUMEUR.
Le violon venait de donner son dernier coup d’archet, lorsque M. Sagamité, le visage outrageusement barbouillé de sauce et de suie, fit irruption dans la salle, et d’une voix étranglée par la colère et l’indignation, se mit à beugler en apostrophant chacun des invités par ses noms et prénoms, à la façon des héros d’Homère :
M. Romulus Plumitif !
M. César Auguste Plumitif !
M. Beaubec!
Mame Beaubec!
Mamselle Prudence Perpétue !
M. Balthasar Matou !
Mame Matou !
M. Nicodème Quénoche !
: Mame Quénoche !
Mamselle Turlvrette ! M. Colas Bisencoin !
Madame Bisencoin !
Mamselle Torticolli !
Mame Titiche !
M. François Piquebois !
Mame Piquebois!
Mamselle Boursaille !
M. Athanase de la Barbotière !
Mame de la Barbotière !
Mamselle de la Barbotière !
Je vous prends à témoins que ce grand homme qui se chauffe contre la grille est entré ici malgré moi. et que je lui ai déclaré que vous étiez une société privée... et qu'il n’a voulu entendre ni hue ! ni dia !... vu qu'il est affreusement sourd. Essayez vous-même de lui parler, vous aurez peut-être plus de chance que
FORTUNÉ BELLEHUMEUR. 209
Une immense stupéfaction accueillit ce discours, pendant lequel chacun s'était assis, mais bientôt un silence profond, solennel, se répandit dans toute l'assemblée.
Tous les yeux s'étaient fixés sur M. Fortuné Bellehumeur. qui, le dos tourné au feu, les jambes et les basques écartées, avait un faux air du colosse de Rhodes, et continuait à promener, du haut de sa grande taille, sur tout l'auditoire étonné, un regard paternel empreint d’une bienveillance sans bornes et d’une excourtoisie.
Il y avait déjà trois minutes et quarante. ina secondes que durait ce silence profond pendant lequel on aurait pu entendre le vol d’une mouche, quand M. César Auguste Plumitif père, s’'armant de tout son courage, se décida à se lever, et marchant douze pas en cadence du côté du feu, vint s’arrèter, à une distance respectueuse, en face de M. Fortuné ; puis, se levant sur ses pointes, lui tint à peu près ce langage, d'une voix légèrement émue qu’il cherchait à rendre aussi forte que possible, en se faisant un porte-voix avec les deux mains, comme s’il se fût agi de héler un navire voguant à grande distance :
— Monsieur est assurément un étranger, certainement ?....
Mais M. Fortuné Bellehumeur ne répondit pas plus qu'une souche.
— Je gagerais, en vérité, que monsieur est un étranger ?.. continu M César Auguste, avec plus d’assurance, en haussant le volume de sa voix.
Nouveau silence.
Cette fois, M. César Auguste se mit à crier de toutes ses forces :
— Je gagerais bien un louis que monsieur n’est pas du pays ?....
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210 FORTUNÉ BELLEHUMEUR.
M. Fortuné feignant enfin de s’apercevoir qu'on lui parlait, répondit tout à coup d’une voix à casser les vitres :
— Mon défunt père Machabée-Timothée-Barnabé Bellehumeur dit Sans Chagrin, commerçait dans les peaux, et depuis vingt ans je fais comme lui, pour vous servir.
— Monsieur Bellehumeur est sourd comme un pot. exclama la galerie.
— Queu long nez !...…..
— Romulus ! chante-nous donc la chanson...
— Quelle chanson ?
— Mais tu sais bien... la chanson que tu chantais le printemps dernier, sur mon épinette, et qui nous à tant fait rire :
Ah ! quel nez! ah ! quel nez...
Vraiment, j'en suis démonté !....
Lecteurs, s1 vous n'êtes pas condamnés à entendre cette effroyable chanson, rendez-en grâces à ce pauvre M. Sagamité qui avait profité de cet intermède comique pour se débarbouiller, donner un dernier coup d'œil à la table et finalement venir annoncer que le souper était servi.
C'est ce qu'attendait avec une vive impatience M. Fortuné Bellehumeur. Sans demander la permission à personne, il alla présenter son bras à Melle. Torticoli, d’une façon fort civile ; mais avant quelle fût revenue
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FORTUNÉ BELLEHUMEUR. 211
de sa surprise, il l'avait transportée au bout du poing, comme une plume, dans la salle du festin. L'assistance n'avait pas encore pris place que déjà M. Bellehumeur s'était emparé de la soupière et offrait la soupe aux convives d’une manière vive et dégagée, opération fort délicate qu’il termina en ayant soin de ne pas s’oublier.
M. Fortuné Bellehumeur mangea donc comme quatre et but à l'avenant, ce qui ne l’empècha pas de commettre des coq-à-l’âne et des quiproquo invraisemblables pour le plus grand plaisir de l’aimable société. Celle-ci pourtant ne pouvait pas lui pardonner tout à fait une intrusion aussi inqualifiable.
Cependant l’archet et le tambourin avaient attaqué de nouveau leurs notes les plus vives et les plus dansantes.
M. Fortuné Bellehumeur était trop galant pour ne pas prier Melle. Torticoli de lui faire l'honneur d’un menuet.
M. Fortuné Bellehumeur dansa donc avec Melle. Torticoli, et profita habillement du tohu-bohu et de la confusion de la danse suivante pour disparaître complètement à tous les regards.
Or donc, chers lecteurs, pendant que la noce dansait, piétinait, trépignait et se trémoussait dans le grand salon du Lion d'Or, M. Fortuné Bellehumeur avait tran-
212 FORTUNÉ BELLEHUMEUR.
quillement enfilé l'escalier ; et la première chose qui frappa sa vue, en arrivant sur le palier du premier étage, fut une chambre à coucher assez spacieuse et d'apparence très-confortable, dans laquelle pétillait un bon petit feu de grille.
M. Bellehumeur y entra, et après avoir poussé le verrou, s’y installa comme s’il n’en avait jamais eu d'autre de sa vie.
— Ah! brigand de Sagamité ! tu me disais effrontément que tu n'avais pas de coin pour loger un chat de deux mois... et tu possèdes des appartements comme celui-ci! Un lit princier !.. Des chaises et des fauteuils rembourrés! Un tapis qui donnerait envie à se coucher dessus, n’était le duvet de ce matelas !... Scé. lérat, va !.… Voyons, tirons ce fauteuil et causons un peu avec nous-même, c’est encore le plus sûr moyen d'avoir toujours raison et de ne point se contredire.
Sur ce, M. Fortuné Bellehumeur poussa en face du feu un vaste fauteuil de cuir, s’y laissa cheoir de tout son long, et les pieds solidement appuyés sur les ché. nets, déboutonna sa veste et se mit à rêver et à débiter tout ce qui lui passa par la tête, à propos des heureux époux qu’il venait de contempler.
I. Le mariage est une loterie, et il n’est pas donné à tout le monde de tirer un bon numéro.
soso 000000000000 000000000000 000000000000.
XXXVIL Les rebecs et autres instruments de gente et moult agréable musique qui servent aux esbats joyeux et fôlastreries du premier jour de certaines nopces, cachent desboires et cuisants desplaisirs plus amers et aspres au goust que fiel de chouette et de masle de grenouille, seschés au soleil dans la canicule,
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FORTUNÉ BELLEHUMEUR. 213