CHAPITRE XIH
nel hollandais dont je yeux te raconter Thistoire^ afin que tu ne puisses établir aucune comparaison entre lui et moi. Cette histoire me revient à ce moment à Tidée avec tous ses détails. Le vieux lieutenant-colonel (j'ai fait sa connaissance à Kœnigsberg) était, pour ce qui concernait les insectes^ le plus zélé et le plus infatigable naturaliste qui se pût voir. Tout le reste du monde était mort pour lui ; et les seuls rapports qu'il avait avec les hommes révélaient Tavarice la plus insupportable^ la plus ridicule. En même temps^ il était pris de Tidée fixe qu'un jour il serait empoisonné par du pain blanc. Tous les matins il pétrissait lui-même son pain^ l'emportait avec lui dans les maisons mêmes où il était invité à dîner, et on ne put jamais le persuader de manger d'autre pain. Une seule circonstance peut te suffire comme preuve de son avarice : dans les rues il marchait lentement en écartant les bras de son corps le plus qu'il pouvait afin de ménager le corps de son uniforme. Mais revenons à l'affaire; ce vieux colonel n'avait d'autres parents sur la terre , qu'un frère plus jeune qui vivait à Amsterdam. Depuis trente ans les deux frères ne s'étaient pas vus, quand l'Amsterdamois, poussé par le désir d'embrasser son aîné, entreprit le voyage de Kœnigsberg. Il entre dans la chambre du colonel qui était pour Finstant assis devant sa table, la tête penchée en avant, contemplant à travers une loupe un petit point iioir sur une feuille de papier blanc. Le frère pousse un cri de joie et veut se jeter dans les bras du colonel, mais celui-ci, sans détourner les jhnx du petit point, lui fait un signe de la main pour Pempêcher d'avancer et lui impose silence avec des st-st-st répétés. « Frère, qu'est-ce que tu fais là?
s'écrie l'Amsterclamois. Georges est là^ ton frère qui est venu exprès d'Amsterdam pour te voir^ toi qu'il n'a pas Yu depuis trente ans et qu'il voulait revoir au moins encore une fois. » Mais le vieux colonel reste immobile et chuchotte : « St-st-st î la bête se meurt. » Alors seulement k frère comprit que le point noir était un petit ver qui se tordait dans les convulsions de la mort^ et respectant la passion du colonel ^ il s'assied silencieusement à côté de lui; mais quand enfin une heure s'écoula avant que le colonel s'embarrassât de regarder son frère, celui-ci se lève de sa chaise avec impatience, quitte la chambre avec un gros juron hollandais, et part à l'instant même pour retourner à Amsterdam, sans que le colonel y prit garde le moins du monde*
Demande-toi, Édouard, si tu entrais dans ma cabine et si tu me trouvais en contemplation de quelque insecte remarquable, crois-tu que je resterais immobile à regarder l'insecte ou que je me jetterais dans tes bras ? Il faut bien penser, mon cher ami, que le règne des insectes est justement le plus merveilleux, le plus mystérieux de toute la nature. Si mon ami Broughton a affaire au monde des plantes et des animaux complètement formés , moi, au contraire, je suis établi dans la patrie des êtres étranges et inconnus qui forment la transition et le lien entre les deux mondes. Mais je m'arrête pour ne pas t'ennuyer et ajoute seulement , pour tranquilliser et réconcilier ton âme poétique avec moi, qu'un spirituel poëte allemand nomme les insectes dans la parure de leurs belles couleurs nuancées, a des fleurs devenues libres* » Récrée-toi de cette belle image;