CHAPITRE XIU
avec l'ardente curiosité qui en faisait V homme des foules , avec sa lunette d'approche qui remplaçait l'usage de ses Jambes perdues. Ses éditeurs nous le disent deux fois, dans deux notes : telle était la chambre d'Hoffmann , tel était son état de maladie. Un homme tel qu'Hoffmann à une fenêtre n'est pas un regardeur ordinaire; si on ajoute que sa fenêtre donnait sur le grand marché de Berhn, le lecteur enthousiaste s'imagine de quel œil sardonique et malicieux chaque personne 'était suivie sans s'en douter. Grandes dames^ fruitières, jeunes filles^ servantes, charbonniers, gamins, marchands et marchandes de toute espèce ont posé pour Hoffmann malade , qui a employé cette fois le procédé d'un dessinateur dans une rue. Il ne s'agit pas d'un drame , mais de vives esquisses, de mille croquis, de petits coups de crayons jetés en forme de récit, et qui sembleraient plutôt du domaine du caricaturiste. Du reste Hoffmann, peintre et musicien , a souvent essayé de transplanter ces deux arts dans le domaine du récit : quelquefois il a écrit des fantaisies en prose exclusivement musicales; ce n'est pas parce qu'il parlait de musique ou qu'il se servit de termes musicaux, mais le caractère vague de la musique, ces sensations inanalysables, il a su, comme dans quelques morceaux du Kreisleiriana , les couler en prose. Ici Hoffmann est purement dessinateur.
La Fenêtre du coin ne ressemble pas aux œuvres que nous connaissons en France sous le titre de Contes fantastiques. Hoffmann est plus réel, quoiqu'il se lance à corps perdu dans les champs de l'induction. Son ami Hitzig a caractérisé très - bien cette œuvre posthume : « On a déjà signalé dans la vie d'Hoffmann, et des critiques pleins de pénétration ont même mené cette besogne beaucoup plus loin qu'Hoffmann, ainsi que le prouve la Fenêtre du coin ^ à mesure que sa vie terrestre s'inclinait vers la fin, arrivait à une clarté et à un naturel plus grand dans sa manière de comprendre et d'exposer les choses, au miUeu de ce brouillard dans lequel il lui était devenu habituel de toujours planer. » Un esprit bien différent du conteur allemand. Bernardin de Saint-Pierre, rêva longtemps d'avoir une fenêtre sur un grand marché de Paris : cette bonne fortune, ce gai coup d'œil, Hoffmann le réalisa. Et voici ce qu'il en sut tirer.