CONTE ORIENTAL
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ans ce petit ouvrage, que des* amis, trop indulgents sans doute, ont désiré voir publier, je ne puis me vanter d'avoir tout à fait ni le mérite de la vérité ni celui de l'invention ; mais, si la bonne intention peut être regardée comme un mérite, c'est celui-là que j'ambitionne. Le fait que j'entreprends de conter est arrivé; je le tiens de la bouche d'une personne aimable, qu'il vaudrait mieux entendre que de me lire; elle n'avait pas besoin de changer, comme moi, le lieu de la scène ni les noms des personnages, pour prêter de l'intérêt et du charme à son récit : la vérité lui suffisait. Si j'avais pu retenir ses paroles, si j'avais pu noter ses accents, je serais sans inquiétude; mais la délicatesse, qui a tant de pouvoir sur le sentiment, laisse peu de traces dans la mémoire : la grâce tient à si peu de chose ! Et ce peu de chose, si important, est en même temps si fugitif, si volatil, que, lorsqu'on cherche à se le rappeler, on ne se ressouvient que de l'émotion qu'on en a reçue, sans pouvoir espérer de la transmettre. Il y a d'ailleurs des choses de ce genre qui sont le partage exclusif des femmes , et, si j'avais essayé de conter le fait comme je l'ai entendu, j'aurais bientôt reconnu combien le langage d'un sexe est intraduisible pour l'autre. Obligé de recourir à d'autres moyens, j'ai changé le lieu de la scène, j'ai déguisé les personnages, j'ai imaginé des circonstances qui m'ont semblé devoir répandre plus d'intérêt sur la suite de l'histoire.
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L'occasion s'est présentée pour moi de tracer en passant une esquisse légère des mœurs, des opinions, des entretiens d'une société de guerriers réunis depuis longtemps sous les mêmes drapeaux, et entre qui l'honneur, l'enthousiasme, l'intérêt commun, les périls mêmes, ont établi plus de cordialité qu'on n'en voit parmi des gens d'aucune autre profession : j'ai tâché de peindre ce que j'ai vu et ce qu'on voit mieux sous les tentes que partout ailleurs, cette confiance noble, cette politesse franche, cette humanité consolante qui s'allient d'ordinaire à la vraie bravoure , qui l'épurent, qui l'embellissent encore des traits de la générosité, qui d'une qualité en font une vertu; et j'ai en même temps pris plaisir à montrer les hommes vraiment supérieurs (tels que l'histoire indienne notis présente le sultan Akbar) comme les plus vrais amis de tout mérite, les plus éloignés de la persécution , les plus sensibles à la reconnaissance et les plus passionnés pour le bonheur universel.
Mais tout cela n'est qu'épisodique : mon véritable but, en écrivant, était de faire vibrer, si je le pouvais, dans tous les cœurs, deux sentiments, dont l'un est en quelque sorte la contre-épreuve de l'autre : la piété filiale et l'amour paternel, qu'on peut regarder comme les deux pivots de la société, comme les deux anneaux de la grande chaîne qui lie tous les êtres. En effet, que deviendrait le monde si la perpétuité du genre humain tenait seulement à la reproduction des individus , et si l'esprit d'harmonie , le tendre Camadebo (comme disent les Indous), ne planait point sur notre sphère? que deviendrions-nous tous, s'il n'y avait point des êtres raisonnables chargés par la nature même d'aimer des êtres faibles qui ne peuvent point encore aimer, et si ces mêmes êtnes, si faibles dans leurs commencements, n'étaient pas obligés, dans l'âge de la raison et de la force, à un culte d'amour et de reconnaissance envers ceux qur les ont aimés sitôt et si gratuitement ? Je me reprends d'avoir dit que la nature nous y oblige ; elle ne fait malheureusement que nous y engager, et la preuve en est qu'on y résiste quelquefois : c'est pour cela que tous les écrivains, chacun dans son genre et selon ses moyens, doivent s'efforcer
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d'ajouter, s'il se peut, quelque charme à cette exhortation de la nature, ou, pour mieux dire, de la montrer dans tout son charme. Quel plus bel emploi de son art que d'aider la nature, que de concourir à ses vues, que d'aimanter encore en quelque sorte sa chaîne magnétique, et de faire ainsi de» sentiments innés une première législation irrésistible! Entreprise à jamais louable ! qui, si elle réussissait, rendrait toute* les lois plus sacrées, plus faciles et en même temps moins nécessaires : car, si le monde était rempli de bons pères et do bons fils, que resterait-il à désirer? La sagesse commanderait, l'amour obéirait; la raison de l'âge mûr deviendrait la règle des actions de la jeunesse, et les vieillards croiraient renaître dans les jeunes observateurs de leurs sages maximes ; la jeunesse, à son tour, ne se lasserait pas d'honorer ces vénérables divinités domestiques à qui elle devrait tout le bonheur de son enfance, et l'on craindrait de les voir disparaître de l'intérieur de chaque foyer comme on craint de voir s'éteindre la lampe qui vous éclaire.
On a cru longtemps, et surtout en France, que les poëmes, les drames, les romans, ne pouvaient pas se passer d'amour; on a fait de l'amour un agent universel, un mobile tout-puissant de toutes les actions des hommes; mais, à force de l'employer, ce ressort, il a perdu son effet ; et même, si l'on veut se rappeler toutes les émotions que les différentes compositions de ce genre ont excitées, on conviendra qu'à peu d'exceptions près, les plus fortes ont été produites par d'autres sentiments que celui de l'amour. Oreste et Pylade se disputant à qui des deux mourra pour l'autre, Nisus conjurant les ennemis de lancer sur lui tous les traits qui menacent Euryale, Philoctète réclamant les droits de l'humanité, et redemandant les armes qui le nourrissent, Pria m prosterné aux pieds d'Achille pour racheter les restes inanimés de son fils... ont tiré plus de larmes de tous les yeux que la plupart des amants dont les poètes nous ont peint les transports et les chagrins. Quand les Grecs et les Latins, nos maîtres à tous dans l'art d'émouvoir, ont entrepris de peindre l'amour, ils l'ont montré dans toutes ses fureurs* dans toute son énergie : c'est Phèdre, en butte à la van-
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geance des dieux, qui cède à an pouvoir que l'amour n'exerce point en France ; c'est Didon, que Vénus et Junon, réunies une fois par leurs intérêts contraires, livrent sans défense à l'amour dont elle meurt. Mais, quand ces Grecs et ces Romains nous peignent l'amour avec une aussi effrayante vérité, remarquez que c'est pour en détourner, au lieu que dans notre littérature moderne il est aisé de voir que c'est presque toujours pour y inviter. Et qu'arrivet-il ? C'est qu'on se blase sur ce qui devrait émouvoir; c'est que les cœurs s'amollissent au lieu de s'attendrir; c'est qu'il n'en résulte ni plus de douceur dans les mœurs, ni plus d'élévation dans les esprits, ni plus de sagesse dans la conduite; c'est enfin que dans l'âge où l'on peut encore apprendre quelque chose les jeunes gens n'apprennent que la galanterie, qui assurément, de toutes les sciences, est la moins nécessaire. A Dieu ne plaise néanmoins que je la condamne 1 Ce serait écraser de propos délibéré les plus belles fleurs du champ de la vie, et tant de sévérité me conviendrait moins peut-être qu'à personne. Il n'en est pas moins vrai que tout écrivain qui voudra, comme ils y sont tous appelés, contribuer pour sa part, quelle qu'elle puisse être, au perfectionnement de la société, doit essayer d'y répandre quelques semences de vertus qui germeront quand elles pourront. Or cet écrivain n'a aucun besoin, pour cela, de faire entrer l'amour dans ses leçons : l'amour n'est rien moins que désintéressé, rien moins que social; il ne cesse d'aspirer à une récompense et de solliciter un privilège exclusif. Mais il y a toujours au fond de la pensée de l'homme je ne sais quoi de grand, de généreux, qui attache plus d'estime et par conséquent plus de prix à la peinture d'un sentiment absolument épuré de tout intérêt, comme l'amitié, la fidélité, la piété, le patriotisme, comme tous ces beaux mouvements enfin qui élèvent l'homme au-dessus de l'homme, et qui sembleraient le dégager de tous les liens qui l'enchaînent à la nature animale.
Enfin la littérature a ses devoirs ; plaire n'en est pas un , car il n'y a de vrais devoirs que ceux qu'on est toujours maître de remplir. Eh ! qu'on serait heureux si plaire était
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du nombre! Plaire n'est que notre piemier intérêt, qu'un moyen nécessaire pour devenir utile, car on ne persuade point si l'on ne plaît ; mais, lorsque la persuasion découle de la plume d'un écrivain comme des lèvres de Nestor, elle doit ressembler à ces eaux transparentes qui portent néanmoins avec elles des principes salutaires pour ceux qui veulent s'y désaltérer. J'en reviendrai donc toujours à penser et à dire que celui de tous les écrivains qui aura le mieux rendu et le plus encouragé tous les sentiments qui tiennent i la paix, à la justice, à la compassion réciproque, à la bienveillance universelle ; que celui-là, dis-je, aura le mieux senti, le mieux rempli les obligations que le talent même impose à tous les hommes de lettres. Je me vanterai moins que personne d'y avoir réussi : l'esprit n'a point la connaissance de sa mesure, mais il a la conscience de son motif.
Il serait plus qu'inutile de prévenir mes lecteurs et de solliciter leur indulgence au sujet de la marche que j'ai suivie, ou plutôt négligée, dans le cours de mon récit : j'ai toujours supposé qu'il n'y avait pas plus de règle pour de pareilles bagatelles que pour des rêves, mais qu'il suffisait de se laisser aller au cours de ses pensées et de les saisir à mesure qu'elles naissent les unes des autres : car ce n'est pas nous qui devons les chercher, ce sont elles qui doivent venir à nous, et c'est bien assez du soin d'imaginer et de choisir les traits et les couleurs qui peuvent les représenter à peu près comme elles nous sont apparues.
On verra trop facilement que je n'ai point parcouru l'Asie, où cependant j'établis le théâtre de mon action, et que je n'ai pas même fait beaucoup de recherches sur la position des lieux dont il est question dans mon ouvrage, non plus que sur leurs noms, leur histoire, leur aspect et autres choses qu'il vaudrait sans doute mieux savoir qu'ignorer : j'ai parlé au hasard, comme tant d'autres, pensant que je ne faisais ni une histoire, ni un traité de géographie, ni une statistique, mais tout bonnement un conte ; espérant que mes erreurs en ce genre ne tireraient à aucune conséquence, que la plupart de mes lecteurs, si j'en.
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ai, voudraient bien prendre l'Asie comme je lt leur pré» tarte, et qu'en daignerait étendre jusqu'à moi le beau privilège qu'Horace lui-même accorde à tous ceux qui se mêlent de peindre ou d'écrire :
Pidoribut alque poetis
QyjdUbtt audtndi umptr fuit xqua potestas.
['était pendant le règne du sultan 9 Akbar, dont le nom doit Être à jamais «cher à la mémoire des hommes : Alc- 5 bar, le plus vaillant des guerriers, le it des vainqueurs ; jamais il n'avait craint , jamais il n'avait repoussé un suppliant.
Juste, humain, libéral, tolérant, affable, toutes les vertus se disputaient son grand cœur, qui pouvait à peine les contenir, et leurs excès étaient ses seules imperfections. Aussi l'a-t-ou vu téméraire à force de courage, prodigue à force de générosité, confiant jusqu'à l'imprudence, compatissant jusqu'à la faiblesse : heureux défauts, puisque l'homme ne saurait être exempt de reproche, et qui rendaient Akbar plus aimable encore que s'il eût été parfait. Combien de troubles, de révoltes, de factions, ont exercé le grand cœur d'Axbarl Mais, semblable à
l'or 'pur que le frottement éclaircit, ses vertus en recevaient sans cesse un nouvel éclat. Enfin, après trente ans passés à triompher et à pardonner, Akbar jouissait du calme du monde, et son génie, égal à son courage, avait une seconde fois enchaîné ses conquêtes par la sagesse et la douceur de ses lois. Déjà la sécurité, fille de la paix, ramenait partout l'abondance et la joie, et la belle Asie reflorissait comme un fertile jardin après de terribles orages 1... Le monde reposait; Akbar luimême reposait, rassasié de gloire, et savourant, suivant l'expression du poëte, les fruits de ses travaux. Il avait choisi la ville d'Agra, surnommée le Diadème de la Terre, pour y établir le siège de son vaste empire; depuis trente ans, quatre cent mille captifs ne cessaient d'y travailler sur les magnifiques plans du grand roi ; il l'avait enrichie des trésors du monde, des prodiges des arts, des trophées de la victoire, et il se proposait d'y passer le reste des jours qu'Adaristo (le destin) lui gar-r dait à protéger, à cultiver les sciences et les lettres, qu'il avait nommées dans un de ses poèmes (car Akbar était poëte aussi) les houris de la pensée, et sans lesquelles il disait que les héros ne sauraient que faire de leur gloire, ni les hommes de leur existence.
Déjà les ordres d'Akbar n'avaient plus besoin du secours de ses armes : le monde était heureux fie lui obéir, et la volonté d'Akbar était le vœu,
des mations. L'armée victorieuse, devenue inutile à force de triomphes, fut réduite à moitié : soldats, fantassins, cavaliers, officiers, omrahs, émirs licenciés, retournaient gaiement chacun dans leur pays pour y jouir des richesses que le roi des rois leur avait généreusement réparties; et tous goûtaient d'avance en idée les charmes du repos, dont le guerrier se fait une image si douce dans les camps, et dont il se lasse si vite dans ses foyers.
Dans le nombre de ces braves voyageurs qui couvraient tout l'Indostan de leurs caravanes, suivant chacun la direction qui leur convenait, était une troupe composée de quelques-uns des émirs les plus distingués de l'armée, qui avaient pris leur Toute vers la ville royale; ils voyageaient à petites journées avec une suite nombreuse et de gros bagages, emportant presque tous avec eux un riche butin; et jouissant dans la route de toutes les commodités, de la vie en même temps que des agréments de la société. Tous ces émirs étaient venus, pour la plupart, de pays très-éioignés entre eux pour se ranger sous les étendards du plus grand des rois. La différence des cultes ne les avait point arrêtés : Âkbar les protégeait tous. Ennemi des persécutions que ses prédécesseurs exerçaient depuis tant de siècles, il ne suivait de l'Alcoran que les maximes propres à rendre les hommes meilleurs; les religions diverses lui paraissaient dés trésors de morale ; il les regardait comme autant
de vases de différentes formes tous remplis d'une liqueur céleste : « Gardons-nous donc bien, disaitil souvent, de les briser, et garantissons-les même de se heurter entre eux. » Nos émirs, en apprenant la guerre sous un pareil maître, avaient en même temps appris la tolérance ; d'ailleurs, un même métier, une longue réunion sous les mêmes drapeaux, des périls communs, des services rendus et reçus, et surtout une grande habitude les uns des autres, les avaient en quelque sorte assimilés, et l'armée entière avait fini par avoir à peu près la même opinion ainsi que le même langage. On ne s'informait plus si un tel était musulman, guèbre, Indous, sectateur de Zoroastre ou de Confucius: Tlndous mangeait du bœuf, le musulman du porc, ainsi du reste; on oubliait les jeûnes, on ne célébrait que les fêtes, et l'eau, bannie des repas, était réservée pour les ablutions; liberté de conscience, pourvu qu'on en eût une. Du reste, tous reconnaissaient un même Dieu au-dessus de tous les dieux; tous servaient un même roi au-dessus de tous les rois ; tous avaient la gloire pour idole et l'honneur pour loi; tous étaient de la religion des braves gens.
Il ne faut donc pas s'étonner si, à chaque station, quantité de cuisiniers, marchant toujours à i'avantgarde, étaient continuellement occupés à préparer de leur mieux les mets les plus délicats, soit qu'ils fussent permis ou défendus; si les meilleurs vins de
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Shiras, d*Yerd, et même d'Europe, y coulaient comme les ondes salutaires du Gange, et si on passait une bonne partie de sa vie à table": car, après toutes les privations et toutes les fatigués d'une longue guerre, c'est là qu'on se délasse le mieux. Là, point de cérémonie, point de réserve, point de secrets : la franchise règne entre les braves ; ils ne craignent pas plus leurs amis que leurs ennemis , et, soit qu'on fit durer le repas pour continuer la conversation, ou la conversation pour allonger le repas, c'était le moment que chacun choisissait de préférence pour entretenir la compagnie des projets qui l'occupaient. Tantôt c'était un bon Mingrélien qui décrivait avec enthousiasme la chaîne des rochers esjcarpés qui entourent l'étroite mais fertile possession de ses pères. Là , il a laissé dans une habitation riante une jeune femme et de tendres enfants auxquels il n'a point songé tant qu'il a gardé sa cuirasse, parce qu'alors, comme dit un poète d'Europe, « il avait le cœur environné d'un triple acier » ; il y pense maintenant, au bout de huit ou dix années de distraction : quelle joie , quelle fête quand il va les revoir I Les enfants sont déjà grands, la femme est sûrement encore belle; aucune inquiétude sur les enfants, aucune même sur la femme : les cœurs généreux n'y sont pas sujets. Son parti est pris : il a donné sa jeunesse au Service du sultan, il va se mettre au sien, et ce n'est pas trop de toute sa vie pour se
reposer de sa jeunesse. <t Mon cher Abufar, lui dît Koramed, au premier bruit de guerre vous demanderez a marcher pour vous reposer de votre repos. -— Moi, disait un autre, grâce au grand roi, j'ai à ma suite un joli petit chameau chargé d'or : c'est phis qu'il ne m'en faut, il ne me reste plus qu'à jouir! J'ai de belles campagnes autour de mon habitation , mais elles sont pour ceux qui s'y promènent : je n'en ai pas encore vu un épi. — Ah! mon ami, crois-moi, reprend un brave Tartare, on ne fait jamais de phis belles récoltes que dans le champ de l'ennemi. » Un autre parle de changer une vingtaine de superbes captifs qu'il traîne avec lui ' contre cinq ou six belles Grcassiennes qui te désennuieront pendant la paix, pourvu qu'elle rie dure pas; maàsal se promet bien, au premier bruit de -guerre, de -les changer à leur tour contre autant dû chevaux arabes de la première noblesse, et qui l*i seront d'un meilleur usage» C'est ainsi qu'ils s'entre-disaient tout ce qui s'offrait à leur- pensée, hormis un seul qui, depuis le départ, ne s'était encore mêlé d'aucune conversation, et que rien ne pouvait tirer de sa mélancolie. Son nom de guerre était Mohély ; on ignorait son vrai nom ; il n'était connu dans l'armée que par son costume extraordinaire, son courage et ses vertus. Du reste, on ne savait qui il était : toutes les questions qu'otf "avait pu lui faire sur sa famille et son paysV-avaient rien appris ; son visage même était en quelque sorte un
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secret : on ne l'avait jamais vu qu'à moitié,. toujours sous les plis d'une ample mousseline dont il s'enveloppait avec soin, à la façon des femmes de Candahar. Était-ce quelque difformité naturelle? étaieat-ce les suites fâcheuses de quelques blessures qui l'obligeaient à cette espèce de déguisement? C'est un mystère qu'on avait inutilement essayé 4e percer et qu'on respectait. Mais cette mousseline, emblème de sa modestie, cachait à la fois un brave et un sage : on l'avait toujours vu l'exemple de tous, l'ami de chacun, le rival de personne, disant quelquefois que l'humanité doit suivre le guerrier jusque dans la mêlée, qu'il ne doit faire que le mal nécessaire , et s'en consoler en faisant tout, le bien, possible. Simple volontaire dans l'armée avec k rang d'émir, il n'avait jamais commandé, mais toujours combattu, accourant d'ordinaire à ses. compagnons dans les occasions les plus périlleuses, les aidant de ses conseils dans les dispositions, de son bras dans l'action, et ne prenant jamais sa part de leur gloire. Mais, dans le commerce ordinaire de la vie, il voilait autant son esprit que son visage, et laissait d'ordinaire parler les autres émirs, qui se permettaient rarement de le tirer de se* rêveries. Cependant , au milieu de cette conversation où. il était question de ce que chacun méditait pour l'avenir, un des convives, noinmé Goulam, qu'un peu moins de sobriété rendait .moins circonspect, lui adresse la parole. « Et
toi» brave Mohély, dit-il, qu'est-ce que tu comptes faire après ceci? — Ce que chacun fait ici-bas, répond Mohély, attendre et chercher. — Écrivez, dit Goulam, qu'il a parlé. — Mais, en effet, dit à son tour Koramed, tu plains beaucoup plus tes paroles que ton sang : car il n'y en a pas un de nous, à commencer par moi, que tu n'aies secouru au besoin comme un frère, et que tu n'aies guidé comme un génie; beaucoup te doivent d'être encore au monde. — Il est vrai aussi, dit un autre, que beaucoup, de l'autre côté, lui doivent de n'y être plus. — Mais, reprend Goulam, tout cela se fait à la muette : il combat, il sabre, il tue sans mot dire, et, quand son homme est par terre, notre ami n'en est pas plus gai. — Il n'y a pas de quoi, dit Mohély. — Sitôt que tu apercevais quelqu'un de nous en péril, on te voyait voler à lui; fussentils vingt sur son corps, tu le délivrais, et puis tu rentrais tranquillement dans le rang, comme si de rien n'était. Hors cela, tu n'as jamais défié personne au combat. ( — Le sultan, répond l'émir, a plutôt besoin d'un guerrier de plus que d'un ennemi de moins, puisque tous ses ennemis ont fini par devenir ses sujets. — Tu dis vrai, reprend Goulam; il n'y manquait que la façon. — Mais, con-» tinue le bon convive, il faut surtout voir comme dans l'occasion ce brave homme-là régale ses amis; je n'oublierai pas une certaine partie de plaisir dans le désert, non plus qu'un certain verre d'eau
que j'ai trouvé si bon. — La rareté donne du prix à tout, dit quelqu'un. — C'est, dit un autre, une petite infidélité passagère qu'il a faite à son régime, mais qu'il a bien réparée. — Par Mahomet! dit Goulam, il faut que je le raconte. — Conte-nous autre chose, dit Mohély. — Non, je veux qu'on sache un trait qui nous fait honneur à tous les deux, puisque toi tu as sauvé la vie d'un homme, et que moi j'ai bu deux 'grands verres d'eau. — Laissons cela, dit Mohély; on dirait que tu les as toujours sur le cœur. — Vous saurez donc, reprend Goulam, que l'émir et moi, pendant que l'armée prenait quelques jours de repos sous les murs de Damas, nous étions allés ensemble à la chasse dans le désert; et là, cherchant toujours et ne trouvant rien, nous finissons par nous égarer : voilà que l'inquiétude nous gagne; nos provisions sont consommées, la chaleur nous étouffe, la soif nous dévore; en vain nous promenons au loin nos regards sur cette mer de sable ardent, nous ne voyons que du sable, et toujours du sable. Déjà nous sentions la fin de nos forces et nous attendions celle de notre vie , lorsque enfin nous croyons 'apercevoir confusément à l'horizon quelque chose qui s'élevait un peu sur cette étendue uniforme. Nous nous y traînons à tout hasard : c'était un dromadaire tombé mort à cette place, et qui semblait nous annoncer notre sort; sa charge était encore sur lui, et deux petits barils qui en faisaient partie
avaient roulé, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, dans le sable. Nous espérons quils peuvent contenir quelques boissons, et nous convenons d'avance de nous en tenir chacun à celui que le hasard nous aura présenté. Hélas! dans le mien, je ne trouve que de l'or, et qu'est-ce que de l'or dans le désert? Il y avait eu de l'eau dans celui de Mohély ; mais à peine en restait-il de quoi remplir deux fois une tasse de coco telle que nous les prortons à la chasse. Mohély, plus pressé de ma soif que de la sienne... — Voilà, dit Koramed, comme il est avec tout le monde — ... m'appelle de son côté et m'invite à remplir d'abord ma tasse ; mais, en la portant à mes lèvres, je tombe de faiblesse ; la tasse m'échappe et l'eau se perd. Mohély, au lieu déboire la sienne, m'en jette une partie au front pour me rappeler à la vie, et me force ensuite à boire'le reste. Le Prophète le vit sans doute, car presque aussitôt un nuage bienfaisant vient fondre sur nous, et nous rend avec usure toute l'eau que nous avions perdue. »
Chacun applaudissait, et l'émir, embarrassé de leurs éloges, en faisait des reproches à Goulam. « Tu as beau te fâcher de son histoire, dit Malvear, tu ne m'empêcheras pas de conter^a mienne. Te souviens-tu de la belle fille deLucknouti? — Par Mahomet ! je doute qu'il y en ait une là-haut à lui comparer. — Un régiment entier l'entourait : tous la respectaient, contre l'usage, parce qu'on était con-
veau d'en faire hommage au sultan, qui l'aurait magnifiquement payée. Il y avait là un vieux barboa qui ne la voulait point lâcher, qui se disait son g^and-père, qui pleurait, qui hurlait et qui ne savait à qui faire ses supplications; on allait, comme de raison, le tuer, et voilà Mohély qui se jette entre eux et les soldats; il prend le vieillard et la fille S9US sa protection, les fait entrer dans la maison la plus voisine, y place une sauvegarde et chasse tous les curieux. — Ils étaient bien bons de s'en aller 1 dit Goulam ; si j'avais été là, non ! j'en jure par mon sabre, par ma lance ! — Dis aussi par ton verre , dit Koramed. Eh bien ! qu'est-ce que tu jures? est-ce que tu n'aurais pas marché comme les autres au commandement? — Je ne dis pas cela; mais, par la mort! la fille aurait marché avec moi. » Ici Mohély hausse les épaules, et, à travers les mousselines qui enveloppent son visage, laisse entrevoir un signe de pitié. « Eh quoi ! continue Goulam en se versant une rasade, quand le Prophète a bien voulu jeter un coup d'oeil favorable sur un brave homme, sur un vrai croyant, et qu'il lui envoie une belle fille comme un à-compte sur son paradis, et qu'il ne s'agit, pour s'en saisir, que de tuer un vieux païen, n'est-ce pas une impiété que de la laisser aller? — Chacun a sa doctrine, répond froidement le guerrier; j'ai toujours regardé le sang des vieillards , des femmes et des enfants comme une tache au glaive. — Il a raison,
dirent tous les émirs à la fois... Par Mahomet! par Indra ! par Foé I par tous les prophètes ! par tous les génies ! il a raison. L'homme qui parle peu parle bien. » Et au même instant toutes les coupes sont remplies et vidées en l'honneur de l'homme qui parle peu. Les bons convives n'en parlent que davantage : la gaieté, toujours un peu bruyante; la confiance, toujours un peu verbeuse; les santés portées de droite et de gauche à grands cris ; cinq ou six histoires contées et contestées à la fois; de longs éclats de rire d'un côté, des battements de mains de l'autre ; le tapage, en un mot (qu'on me passe le terme à propos d'une si noble compagnie), allait toujours croissant, et déjà l'on ne s'entendait plus, lorsqu'à portée de la tente une voix qui couvrait toutes les autres leur imposa tout à coup silence : c'était un âne qui s'était mis à braire, et, comme aucun des chefs n'avait un tel coursier parmi ses chevaux de bataille, on se tait, on s'étonne, on se regarde, et, se livrant de plus belle à la gaieté du festin, chacun demande : <c Est-ce toi? Est-ce toi? Est-ce toi? » Mais voilà tout à coup le rideau de la tente qui s'entr'ouvre et qui laisse paraître un saint personnage, un derviche, dont l'air vénérable fixe l'attention de toute l'assemblée. A cette apparition si peu attendue, le facétieux Goulam fait mine de se lever et d'emporter avec lui coupes et flacons, craignant, disait-il tout haut, que ce ne fût quelque espion
de la police du grand Prophète, qui ne manquerait pas de les dénoncer. Arrêtez, Messeigneurs, dit le religieux en souriant, et ne vous troublez pas plus pour l'homme qui vous salue que vous n'avez coutume de le faire pour ceux qui vous combattent. — Tu promets donc, continue Goulam, de ne rien dire à Mahomet ? — Je serais trop mal venu, répond doucement le religieux, à vous accuser devant lui : car, si j'ai bien lu son histoire, je lui crois un peu de partialité en faveur des braves. Au reste, je n'ai point été élevé dans sa loi; je serais fâché que ce fût un démérite auprès de Vos Seigneuries; mais croyez, Messeigneurs, que si Mahomet fait des héros, Brama fait aussi des hommes vertueux. — Brama? dit le guerrier silencieux, et il s'incline respectueusement; puis, relevant la tête et regardant le derviche : « Saint homme, dit-il, votre loi ne vous défend point de prendre place parmi nous. — Notre loi, répondit-il, nous ordonne la fraternité avec tous les hommes. — En ce cas-là, sois le bien arrivé, dit Goulam, du moment que tu ne viens point ici pour nous prêcher la sobriété. — La guerre, dit le derviche, a dû vous tenir lieu à tous de ramasan : elle a ses moments d'abstinence, et vous dégage du jeûne pour le reste de vos jours. — Vous nous permettrez donc de continuer, dit Mohély en lui faisant une place. — Malheur à moi, dit l'autre, s'il m'arrivait de troubler vos fêtes! et que ne puis-je plutôt en
partager la gaieté ! Mais les plaies de l'âme lui laissent peu de bons moments... Cependant, vous le dirai-je, Messeigneurs, depuis longues années je ne me suis pas senti intérieurement autant de dis-, position à la joie et même au bonheur. Du plus loin que j'ai entrevu cette tente, je ne sais quoi m'a donné le désir de m'y présenter; j'ai aussitôt demandé à Brama la faveur d'y être bien reçu : il me l'accorde, et je vous en rends grâces, ainsi qu'à lui, nobles émirs. Au moment même où j'écartais ce rideau, il me semblait écarter en quelque sorte les nuages de mon esprit, et je ne concevais rien à l'agréable émotion qui changeait tout à coup l'état de mon âme. — Puisse un si bon pressentiment n'être pas vain ! dit Mohély. Allons, saint homme, oubliez peines et fatigues (il me semble que j'en fais autant), et délassez-vous avec nous... Esclaves, ajouta-t-il, ayez soin de la monture du saint homme. — Oui, reprend Goulam eu riant, il faut que nos chevaux apprennent la politesse et qu'ils invitent l'étranger à leur râtelier. — Ah ! Messeigneurs, c'est trop de gloire pour le pauvre derviche et son âne ; ils ne sont accoutumés ni l'un ni l'autre à tant de civilités. — Cela doit vous étonner moins que personne, dit Koramed, vous qui croyez à la métempsycose et qui pensez que le bien qu'on fait aux bêtes revient tôt ou tard aux hommes. — En effet, dit le derviche, le . dieu Wishnou a résolu, dans sa sagesse et dans sa bonté,
de prendre successivement toutes les formes des créatures, pour juger par lui-même comment les âmes se trouveraient dans les différents corps que Brama leur a destinés : nous croyons done qu'il s'intéresse même aux bétes, même aux plantes, car ce sont autant de logements préparés pour des âmes; et tout ce que nous faisons, même en secret, pour elles, s'écrit de soi-même là-haut sur la grande table de diamant. Wishnou le lit et nous en tient compte. — Eh quoi 1 dit un zélé mahométan qui l'entendait, vos dieux s'amuseraient à ces misèreslà, au lieu de penser de préférence à ces braves qui lavent leurs fautes dans le sang de leurs ennemis, et qui prodiguent le leur pour la gloire de leur pays et de leur roi ? — Rien n'échappe aux regards des dieux, répond le derviche; mais ils s'en reposent sur les hommes pour admirer, pour célébrer ces grandes actions qui portent leur gloire avec elle, comme le rubis porte sa pourpre, et ils se réservent la connaissance des actions secrètes qu'eux seuls peuvent observer, qu'eux seuls peuvent récompenser ou punir; ils voient les pensées que la prudence cache; ils entendent les soupirs que la crainte étouffe; la charge leur en est donnée par le maître commun, par celui qui est le Dieu des dieux, comme Akbar est le roi des rois. — Brave derviche, tu parles comme un prophète, dit Goulam, tenant un flacon à la main ; tends-moi ta coupe, si tes amis invisibles te le per-
mettent. — Les nobles esprits, dit le bramine, à qui les dieux ont confié la conduite des choses d'ici-bas, aiment mieux les hommes que les hommes ne s'aiment eux-mêmes; ils sourient à nos plaisirs comme des pères et des mères aux jeux de leurs tendres enfants, et ne nous défendent que de nous nuire. » Puis, tendant sa coupe d'un air gai, il la laisse emplir, et, prêt à la vider : « O Wishnou! dit-il, ô Mahomet! ô Mithras! ô Foé! et s'il est encore d'autres grands serviteurs du maître suprême invoqués par des nations que j'ignore, daignez arrêter vos regards sur une chétive créature qui adore celui que vous adorez. Plus vous êtes au-dessus de moi, plus je croirais vous offenser en vous supposant jaloux du peu de bons moments que notre condition nous permet de goûter dans ce lieu de passage. Âh ! plutôt, laissez-moi tirer un bon augure de ce plaisir, trop fugitif sans doute, mais depuis si longtemps inconnu à mon cœur. » Il boit ensuite avec l'applaudissement des convives, et, quand la coupe est vidée, pour se conformer à l'usage des festins militaires, il en recueille sur son ongle la dernière goutte. «Tu le trouves donc bon? dit Goulam. — Seigneur, s'il ne l'était pas, répond le derviche, vous ne le verseriez point, et même, ajouta-t-il en s'égayant, vous ne le boiriez sûrement point avec autant de plaisir. — Sais-tu d'où il vient? — Sûrement d'un bon canton. — Je parie que tu ne pourrais pas le nommer. — Sei-
gneur, il ne siérait même pas à un pauvre derviche d'être si grand connaisseur. — Il est tiré de la cave du gouverneur de Luknouti. — Ville malheureuse I s'écrie le vieillard en soupirant. — N'importe, répond Goulam, cela n'empêche pas que le vin ne soit bon; je l'ai acheté de nos soldats à qui le bonhomme en avait fait cadeau. — Seigneur, oseraisje vous demander, dit le derviche, dans quelle occasion ? — Eh ! par Mahomet ! quand ils l'ont jeté par les fenêtres de son palais. — Seigneur émir, dit le derviche attristé, votre Prophète ordonne de vaincre, et en cela vous lui obéissez ; mais il n'interdit sûrement pas la pitié pour les vaincus ni le respect pour les morts. Et quel brave oserait continuer la guerre contre de tels ennemis ?» A ces mots, prononcés d'un ton à la fois ferme et touchant, il règne dans toute l'assemblée un silence expressif, où l'un des deux pouvait trouver une leçon, et l'autre un hommage.
Bientôt après la conversation recommence sur d'autres sujets, et la plupart des discours s'adressent au nouvel hôte : il répond à tout avec sagesse, et se prête même quelquefois à la gaieté générale, autant que son âge et son habit le lui permettent ; mais, tout en rendant ce qu'il devait à chacun, on le voyait se retourner toujours du côté de Mohély avec un air de prédilection et de confiance qu'il était aisé de remarquer. Le derviche les jugeait tous par leurs paroles, et semblait trouver dans
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celui qui parlait le moins ce qu'il désirait de tous les autres. On suppose facilement que les entretiens de cette société toute guerrière roulaient en grande partie sur des histoires dont on avait recueilli provision suffisante, car une longue guerre en fournit à chaque brave pour le reste de sa vie. <c Fais de belles actions, dit un pandit indou, tu t'en souviendras toujours, et tu ne t'ennuieras plus. » Pendant ces récits divers, le derviche ob* servait curieusement jusqu'aux moindres impressions qui se laissaient entrevoir sur ce visage à demi voilé; il voyait l'émir, indifférent pour les frivolités» mais attentif aux choses sérieuses, tantôt froncer le sourcil et marquer franchement son improbation s'il entendait raconter quelque action licencieuse ou sanguinaire t tantôt se dérider à chaque trait de courage} de désintéressement ou de compassion. Le saint homme avait surtout été frappé de l'intérêt et de la satisfaction que l'émir avait laissé apercevoir en l'écoutant parler de ces êtres invisibles qui tiennent un registre exact des actions secrètes dont ils doivent rendre un compte fidèle à la suprême justice , et il jugeait avec raison qu'il n'y avait que la vraie vertu qui pût se complaire ainsi dans cette pieuse pensée.
De son côté, l'émir silencieux ne se lassait point de considérer son voisin, et lui trouvait quelque chose de mystérieux qui l'inquiétait et le charmait tout à la fois : ces cheveux blancs, cette barbe
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flottante, ce visage auguste dont les rides n'ont point altéré la beauté, cette physionomie tranquille, quoique abattue, cette raison forte et modeste, cette sainteté indulgente, cette sagesse amicale, rendue plus touchante encore par une certaine empreinte de tristesse que l'envie de plaire effaçait quelquefois, tout pénétrait l'émir d'un sentiment dont son cœur s'étonnait : c'était une curiosité respectueuse, une vénération mêlée de pitié, doux tribut qu'en pareille circonstance l'homme vertueux aime à payer dans l'âge de la force, et à. recevoir au déclin de ses ans. Hélas ! c'est du moins une ombre de piété filiale qui sembla reconnaître dans la vieillesse une image de la pa-r terni té, et, s'il faut en croire le poète, c'en est asses pour la dédommager de tout ce qu'elle perd sur la descente de la vie.
Néanmoins les émirs, qui avaient rarement en«* tendu Mohély parler autrement que par monosyl-» labes, s'étonnent de le voir s'entretenir longtemps de suite à voix basse avec le derviche, et leur en font amicalement des reproches à tous les deux. L'émir convient du tort qu'il fait à ses compa* gnons, et cède h son ami Koramed le droit d'enr tretenir le sage étranger, en lui recommandant d* le faire parler, disait-il, « pour l'instruction et le plaisir de toute l'assemblée ».
(( Digne ami du Ciel, dit Koramed à haute voix, ces belles et modestes actions dont vous nous par»-
liez tout à l'heure d'une manière à nous y exciter doivent malheureusement être plus rares dans les armées qu'ailleurs : car les exploits sont la parure du guerrier, et l'on ne se pare point pour se cacher. — Je conviens, répond le derviche, que le guerrier ne regarde pas toujours le Ciel à travers la visière de son casque : ce serait trop lui demander, ajouta-t-il avec douceur; mais qu'il se souvienne quelquefois, du moins, que le Ciel le regarde et le juge... Cependant, braves émirs, ce beau désintéressement de la gloire, que par modestie sans doute vous regardez comme si rare, n'est point, à beaucoup près, sans exemples dans votre noble profession; je pourrais en offrir pour preuve l'action sublime de ce guerrier, demeuré jusqu'à présent inconnu, qui a sauvé le sultan dans les vallées de Platila, il y a de cela quatorze ans ; mais la chose est toujours présente à la mémoire du grand Akbar, qui n'a jamais oublié que des torts. Il a, dans le temps, inutilement cherché son défenseur; il commande aujourd'hui de nouvelles recherches, et son intention est qu'elles soient faites, s'il est possible, avec encore plus de soin que les premières, parce qu'un service resté sans récompense est un poids sur sa grande âme, et qu'il se croirait vaincu par le mortel avec qui il serait en reste. — Je le reconnais là, dit Koramed ; les plus généreux sont les plus reconnaissants. Mais, ajoutatril, je crains fort que le sultan ne soit pas plus
heureux dans ses recherches qu'il ne l'a été d'abord. Le sage Mohély peut vous dire que nous avons tous autant d'intérêt que le sultan lui-même à connaître et à honorer le guerrier : car, si Akbar lui doit la vie, nous lui devons Akbar. Au reste, croyez-moi, bon derviche, il n'y a rien dans cette affaire-là qui ne passe la portée humaine, et le Ciel y est pour tout. Si le guerrier est un envoyé d'en haut, c'est un prodige qu'Akbar méritait entre tous les hommes; si c'est un habitant de la terre, et qu'il ne se soit pas fait connaître, le prodige est encore plus grand. Qu'en pense Mohély ? — Je pense, dit Mohély, que, si l'action est comme on l'a racontée, celui qui l'a faite en est plus que payé par le salut d'Akbar. — Quoi qu'il en soit, dit le derviche, on sait dans la ville royale que le sultan a fait faire une relation exacte de ce grand événement, et qu'elle va être publiée dans tout l'univers; on ne désespère pas même, je ne sais trop sur quoi fondé, de trouver le guerrier. — Qu'on le trouve ou qu'on le manque, dit Goulam, c'est toujours un brave homme. Buvons tous à sa santé ! — Buvons à sa santé ! répète le derviche, le Prophète même y boirait. » A ce cri unanime, le vin coule à grands flots dans toutes les coupes, hormis celle de l'émir taciturne, qui n'est remplie qu'à moitié. « Allons donc, général 1 disent les émirs en gaieté ; on dirait que vous n'aimez pas le sultan. — Sur ce point-là, dit l'émir avec un geste expressif, je défie
son armée; mais j'aime mieux garder ma raison pour le servir que la perdre pour le célébrer. — Brave émir, dit le derviche, celui que cherche le sultan n'aurait pas mieux répondu. — Eh! dit quelqu'un, quelle récompense lui promet le sultan, s'il se présente?—* Il ne lui en doit point, reprend vivement Mobély. Qui ne fait que son devoir ne mérite pas plus de récompense que de punition. — Émir, émir, disent tous les autres, vous appelez cela ne faire que son devoir? — Moins que son devoir, dit l'émir, puisqu'en pareille occasion faire à son maître un rempart de son corps et une arme de son bras est un premier mouvement aussi naturel que de garantir son œil avec sa main. — Heureusement, noble émir, reprend modestement le derviche, que le grand Akbar n'en juge pas de même, car Vos Seigneuries seront à peine dans la ville qu'elles entendront proclamer un firman de Sa Hau» tesse qui promet un royaume au guerrier et une charge d'or à celui qui le fera connaître. — - As-tu vu le firman ? dit un des officiers. — Je l'ai vu, dit le derviche; il est parvenu jusque, dans nos sainte* demeures, et comme, à la faveur de notre habit, on parcourt le monde en sûreté, nos supérieurs ont ordonné à plusieurs d'entre nous de tâcher de découvrir quelque trace de cet homme si différent de tant d'autres. — Espères-tu en trouver? dit Coulam. — Pas plus, dit le derviche, que des poissons qui, à cette heure-là même, se jouaient
dans les eaux du Gange ou de l'Oby. — Eh bien I dit Goulam en le regardant avec une certaine assurance que donnent le vin et la gaieté, la charge d'or est à toi. — Comment cela ? dit le derviche en souriant agréablement. • — Oui, bon derviche, la charge d'or est à toi; et le royaume est à moi. Il y a plus : c'est que je te fais mon grand vizir, et que tu peux, dès ce moment, entrer en charge. — Daignez m'expliquer ce mystère, dit le derviche en continuant à sourire. — Tu cherches l'homme, dit Goulam , et tu en es tout près ! Regarde bien, tu vois celui qui a fait l'action. — Seigneur émir, je vous crois capable de la faire, dit le derviche; mais vous ne l'avez pas faite. — Eh ! qui te l'a dit, vizir, pour oser me donner un démenti? — Seigneur, répond le vieillard, pendant que le guerrier combattait au tour de Sa Hautesse, son casque s'est dé-
. fait, et le sultan a distingué sur une des joues de son défenseur une tache exactement figurée en fer de lance. — Es-tu bien sûr de ce que tu me dis ? — Oui, Seigneur, à telle enseigne que la tache est couleur de pourpre, -et la pourpre que je vois sur
• vos joues, ajouta-t-il, vous la devez à la boisson qui vous égayé. » Toute l'assemblée applaudit au derviche , et , pour la première fois depuis le dé-
' part de la caravane , on vit le sourire éclaircir le visage de l'émir silencieux ; puis, reprenant la conversation : « Crois-moi, derviche, dirent-ils presque tous les uns après les autres, l'homme que tu
cherches, et à qui le sultan destine un royaume depuis quatorze ans, n'est plus de ce monde : en pareil cas, il n'y a qu'un mort qui ne réponde pas à l'appel. — Quoi qu'il en soit, Messeigneurs, continue l'homme de bien, un pareil dévouement peut rester sans gloire, puisque les hommes en ignorent l'auteur; mais non sans récompense, puisqu'elle a eu les dieux pour témoins. Si le guerrier n'est point encore parmi eux , ils le voient ici-bas avec complaisance, et le plus cher de ses vœux sera comblé. — Vous le croyez, saint homme ? dit Mohéiy avec émotion. — Ah I digne émir, répond le derviche, comment douter de la justice divine ? — C'est une superbe action, sans doute, reprend un des convives, très-zélé pour la loi de Mahomet, malgré le vin qu'il venait de boire; mais à quoi sert au guerrier tout son mérite s'il n'est point serviteur du Prophète ? — Cela n'empêchera pas, répond le derviche, que le Prophète lui-même ne soit son patron , parce qu'il ne voit rien de plus beau sur la terre que le courage et la vertu. — Mais, dit un Indou qui les écoutait (car il y avait là, comme on le sait, des hommes de différentes religions), si le grand Indra, du haut de son trône, a laissé tomber un regard sur l'exploit de ton héros, croistu qu'il lui en tienne compte, car il ne protège que les saints pénitents qui viennent pleurer dans la solitude sut les péchés du monde? — > Le commun des hommes, répond le derviche, peut avoir besoin
de l'intercession de quelques âmes pieuses qui leur servent comme de bouclier contre la colère du Ciel, et dont les larmes éteignent la foudre souvent prête à les frapper; mais le brave dont nous parlons n'a pas besoin de protecteur : le corps céleste du grand Indra est parsemé d'yeux innombrables dont les regards lancent la vie avec la lumière, et ces regards attendent quelquefois pendant mille siècles qu'un mortel les réjouisse par une action épurée de tout intérêt humain. — Hélas ! dit un Persan qui se mêlait aussi de théologie, que je plains tant de vertu, si elle n'est point éclairée des purs rayons de la doctrine de Zoroastre, si bien nommé le soleil des pensées 1 car ton guerrier, tout brave , tout généreux que tu nous le montres, ne conversera jamais ni avec les péris ni avec les génies, et il languira dans les cachots d'Arimane jusqu'à ce que l'ami du bien, Oromase, ait achevé son temps d'épreuves. — Quelque part que soit le juste, réplique le derviche avec dignité , il est heureux : sa récompense est partout, parce qu'elle est en lui. L'homme qui fait une grande action sans aucun motif d'orgueil ni d'intérêt croit à un Dieu qui l'approuve > ou porte en lui un Dieu qui l'inspire. Celui-là peut ne connaître ni Mahomet, ni Zoroastre, ni Brama, ni les autres;. mais il est connu de celui qu'ils ont adoré chacun à leur manière, et qui sait tout ce qu'il faut aux grandes âmes. — Sage et pieux derviche , dit Mohély, ne craignez-
vous pas de donner trop [de prix à des actions humaines pour {lesquelles il suffît d'écouter ie cœur qui bat au dedans de l'homme, et qu'on rougirait de n'avoir pas faites si on avait pu les faire? — Ce mouvement-là même, illustre émir, if appartient point, à beaucoup près, à tous ies mortels; mais il prouve du moins qu'il y en a parmi eux qui répondent sans le savoir à la divinité qui leur parle secrètement, et qui lui obéissait en croyant suivre leur propre nature. Heureux celui jqui ne s'étonne point de «a vertu ! Cependant, seigneurs émirs, ie trait que je viens de citer c'est •pas unique, et, «si jeoe craignais d'abuser 4e la complaisance dont on m'honore... — Ne crains Tien, saint homme! lui crie-t-on de toute part. — J'oserai donc leur raconter un 4ait ignoré <de presque toute h terre , mais -qui *saos doute rfen est pas moins écrit là-haut. Ce n'était point un glorieux sultan -qu'il s'agissait de sauver : c'jétait un homme, et rien de plus. -—C'en est bien assez, 4k Mohély . — Vous vous souvenez sûrement , reprend 4e derviche , 'de ce funeste jour ou la superbe Lucbnouti, emportée d'assaut, périt jdans tes flammes de ses édifices -et dans le sang de -ses habitants, et disparut de la terre comme -un «*étéope 'léger de la surface d'un marais ? .— • Ah ! derviche, s'écrièrent plusieurs émirs à la lois, quel souvenir tu nous rappelles ! — Oui, Messeigneurs* dans ces moments de désolation, un de vos compagnons
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d'armes (puisse-t-il vivre encore l) voit, au déclin du jour, venir à lui un infortuné qui l'implore au milieu du tumulte et dix carnage, et qui lui présente un sac rempli de diamants. Le guerrier, attendri (je crois le voir), s'arrête, jette son large manteau sur les épaules de ce malheureux, lui tend la main, l'aide lui-même à s'asseoir derrière lui sur la croupe de son cheval; puis, se laissant guider par l'infortuné qu'il protège, ils traversent tous les deux cette déplorable enceinte livrée au pillage , au ma»* sacre, à l'incendie, foulant aux pieds du coursier qui les porte des amas confus de meubles fracassés, de tables, de coupes, de vases précieux, de tapis magnifiques, entre des chapiteaux et des tronçons de colonnes qui roulaient pêle-mêle avec des débris d'autels, avec des membres de dieux mutilés et semés de toute part dans une fange sanglante, comme autant de pièges sous leurs pas. Le plomb coulait; des toitures en feu, des pans entiers de muraille, s'écroulaient avec fracas, entraînant quelquefois de longues poutres enflammées qu'il fallait franchir sur d'énormes tas de décombres. Mais le péril n'était rien en comparaison de l'horreur : de tous côtés des monceaux de corps palpitants, de tout âge et de tout sexe. Ici, l'adolescent expirait aux pieds de son père, qu'il tentait en vain de défendre; près de là, une mère tombait percée sur la faible créature qu'elle cachait au glaive ; ailleurs, des vieillards et des matrones demandaient la vie,
ou* bien des vierges éplorées invoquaient la mort; plus loin, c'étaient les voix mourantes d'une troupe de captifs que des soldats altérés de sang et rassasiés de pillage immolaient stupidement pour s'épargner la peine de les conduire... Cependant le bienfaisant guerrier poursuit sa marche entre les lamentations des victimes et la joie plus attristante encore des vainqueurs, obligé souvent de se faire jour, les armes à la main, à travers une soldatesque effrénée et devenue sourde au commandement. Sortis enfin de ce théâtre d'horreur, ils arrivent, par des chemins connus du suppliant, à l'entrée d'une ancienne galerie de mines qui traverse une montagne «peu distante de la ville, et qui a son issue au côté opposé de la montagne. » Ici le derviche s'arrête, et la plupart des émirs ne savent quels éloges donner à la noble compassion du guerrier. Goulam seul n'en paraît point ému. « Par la mort! s'écrie-t-il avec le mépris d'un buveur pour toute autre chose que le vin , quel désintéressement ! Mais le bonhomme n'avait-il pas un petit sac de diamants à la main? — C'est la vérité, répond le derviche. — Et vive Mahomet I reprend Goulam ; à ce prix-là , le plus dévot sauverait la vie au diable. — Le sac a été offert, dit le bon derviche, mais refusé. « Garde tes diamants, a répondu le pieux émir, et « qu'ils te servent à de bonnes œuvres. Hélas ! « quelque part que tu ailles, tu trouveras des malce heureux , car les hommes ne s'aiment point. —
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« Au nom du Ciel, à qui vous êtes'cher, dit l'é- « tranger, apprenez-moi à qui je dois le reste de « mes jours. — A un homme, dit le guerrier, un « homme qui a senti un vrai plaisir à te servir, et « qui sent une vraie peine à te quitter. Mais adieu, « mon devoir me rappelle. » Puis, laissant tomber son manteau pour que l'autre eût de quoi se garantir de l'air humide du souterrain , il disparaît. « Voilà bien des détails, saint homme! dit Koramed; tu connais donc l'homme au sac de diamants? — Hélas! Messeigneurs, il est devant vous, voyant peut-être son libérateur, mais ne pouvant le reconnaître. — A la santé du derviche ! » s'écrie vivement Mohélj lui-même , et, au lieu de ne toucher à sa coupe que du bout des lèvres, comme il avait fait jusqu'alors, il la vide tout entière; puis, serrant affectueusement la main du derviche : « Saint homme, dit-il, puisse le Ciel continuer à vous protéger ! — Eh quoi ! dit Koramed, vous ne pourriez point «vous rappeler les traits de votre sauveur? — Hélas! dit le derviche, le soleil n'était déjà plus sur l'horizon, et, dans ces moments de confusion et de larmes... Ah! si le Ciel me le représentait, je croirais voir un fils. — Quoi! il a persisté à ne pas vous dire son nom? — J'ai encore osé le lui demander à l'entrée du souterrain. « A quoi te « servirait de l'apprendre? m'a-t-il dit. — Eh « quoi ! repris-je en continuant à lui présenter a mon tribut, ne pourrai-je savoir quel mortel
« recommander au Ciel dans mes prières ? — Re- « commandez-lui tous les hommes, dit-il en con- « tinnant à repousser mon offre ; ils ont pins besoin « de vos prières que de vos diamants. » Pendant qu'il parlait ainsi, j'élevais mes regards vers les habitants des hautes demeures pour les remercier d'une aussi heureuse rencontre. Je veux ensuite me tourner vers lui : il avait disparu. Ah ! sans doute, quelque part qu'il soit, il est heureux, continue le derviche en essuyant ses yeux pleins de larmes, cm il le sera; il trouvera ce qu'il cherche. — À la bonne heure , dit Goulam ; mais toi, bon derviche, si tu cherches un bon verre de vin grec, adresse-toi à moi. Allons, à la santé du père ! — Ah ! Messeigneurs, permettez, répond le derviche avec modération, que je m'en tienne là : le régime des camps n'est pas tout à fait celui des couvents. — Eh bien ! saint homme , reprend Koramed , vous pouvez vous racheter par une histoire. — Hélas î Messeigneurs, répondit-il humblement, peut-être qu'à la longue la conversation d'un derviche ne vous conviendrait guère plus que son régime; et, en effet, que raconter à ceux de qui on aura tant à raconter? *— Trêve d'humilité, dit Koramed; vous avez dû voir avec quel intérêt nous vous écoutions, et le sévère Mohély même nous en donnait l'exemple. — Personne ici n'en avait besoin, reprend Mohély; mais vous, bon derviche, laissons là, si vous m'en croyez, les faits de guerre,
qui n'apprennent rie* k nos compagnons, et, en votre qualité d'homme de paix, cherchez vos exemples ailleurs qu'au milieu du fracas des armes : le monde les a déposées aux pieds du grand Akbar . Une nouvelle vie commence pour nous, il nous faut de nouvelles mœurs.
— Eh bien , nobles guerriers, dit le derviche , je me soumets à vous comme le reste dejl'univers ; et, puisque vous l'ordonnez, j'oserai vous raconter yn trait particulier d'un homme de paix, d'un sage qui n'-existe plue, si l'on appelle ne plus exister vivre .d'une vie meilleure. La chose n'a par elle-même aucune importance , et paraîtrait ne convenir que pour amuser des enfants; mais., comme dit le pandit de Morani, les petites choses peuvent en renfermer de grandes : la prunelle de l'œil du contemplateur est petite-, et tout le ciel y est peint.
« Il y avait, loin, bien loin d'ici, un vieillard savant dans toutes les doctrines, dans toutes les lois, et, ce qui vaut encore mieux, dans toutes Les vertus : doux, facile, hospitalier, aimé de tous ceu* .qui le connaissaient, aimant ceux mêmes qu'il ne connaissait point, et persuadé qu'ici-has les hommes 4e tout rang, de tout pays, de tout âge, sont au .service les uns des autres. Il avait coutume, quoique infirme et cassé , d'aller, à certains jours marqués, de sa demeure à un temple pour se rapprocher de la divinité par la méditation : car, si nous en croyons le pieux Arjown , la méditation tire, pour un «no-
ment du moins, l'âme humaine de sa prison , et lui fait respirer Pair céleste. Il allait à pied : la distance était à peine d'une heure de marche pour un homme encore dans sa force; il en fallait trois au vieillard , mais on eût dit que pendant ce temps les Deutas, les Péris, les Mounissourer, conversaient avec lui pour abréger le chemin. Or, un jour qu'il revenait tranquillement du temple à sa demeure, tenant ses deux gants dans une main et n'ayant pas songé à les mettre, absorbé qu'il était dans la prière et la contemplation, il sent le premier froid du soir, et songe à s'en garantir; mais il s'aperçoit qu'un de ses gants lui manque. Le gant ne pouvait pas être loin : le vieillard revient sur ses pas pour le chercher; il l'aperçoit bientôt à la clarté de la lune, et, quand il en est près, il se met en devoir de le ramasser; mais son corps enroidi et ses reins douloureux ne lui permettaient pas de se baisser autant qu'il le fallait pour y parvenir. Après deux ou trois tentatives inutiles, il lui fallut renoncer à l'entreprise et reprendre sa route; mais à peine a-t-il fait quelques pas qu'il revient encore à l'endroit où était tombé le gant, non pour essayer de nouveau de le relever, mais pour y déposer l'autre. — Bon derviche, tu radotes ! dit Goulam en continuant à boire. — Tais-toi, Goulam! dit Mohély avec un ton d'empire et d'indignation qu'on entendait pour la première fois, et respecte l'étranger. » Puis, portant la main à son cangiar et regardant fixement
l'émir : « Respecte-le comme mon père. » II se retourne ensuite vers le derviche, et dit avec douceur: « Continuez, saint homme, continuez, et malheur à ceux que vos récits n'intéresseraient point ! — Où en étais-je ? dit le derviche. — Le digne brame, dit Mohély, vient de laisser tomber son autre gant à côté du premier. — Oui, reprend le derviche ; il avait dit en lui-même : « Si je ne rap- « porte qu'un de mes gants chez moi, à quoi me « servira- t-il ? et à quoi servira l'autre au passant, « quel qu'il soit, qui le ramassera? Au lieu qu'en « plaçant celui-ci, qui me devient à peu près inu- « tile, à côté de celui-là, que je ne puis relever, « l'homme qui les trouvera tous deux ensemble a pourra s'en promettre quelque usage, et il en « rendra grâces à son génie. L'objet sans doute est « de peu de valeur, mais c'est toujours quelque « chose qu'un homme puisse éprouver quelque « joie. »
Goulam, toujours buvant, et qui, à travers les fumées du vin, ne voyait pas bien clairement le mérite de l'action, recommence à rire et voudrait y engager ses voisins ; Mohély fronce de nouveau le sourcil et en impose encore ; mais, craignant de faire moins d'effet à mesure que le vin en fait davantage : a Sortons, dit-il à l'oreille du derviche, laissons nos convives achever gaiement le sacrifice du reste de leur raison, et, si vous le voulez, nous irons au delà de ce plant de bananiers, chercher un
endroit commode, où Ton ne vienne point troubler nos entretiens. » lis sortent ensemble du pavillon, traversent les bananiers, entrent dans un petit bois, suivent une route sinueuse qui les dérobe à la curiosité des convives, et, parvenus à la lisière du bois, ils ne tardent pas à trouver la place qu'ils cherchaient.
C'était au pied d'une de ces vertes et riantes collines qui régnent au loin à l'entour de la ville royale : un triple rang de palmiers, de dattiers, de cocotiers, en couronnait la cime inégale ; plus bas étaient çà et là des plants d'arbres fruitiers, des touffes d'arbustes odorants, des champs de roses qui laissaient entre eux une belle pelouse où d'heureux troupeaux se jouaient en liberté. La colline a pour base un entablement de rocher semblable à un mur que la nature s'est plu à tailler en demi-voûte ; il suit toutes les irrégularités du terrain qu'il supporte, et ses divers enfonceiflents présentent plus d'un asile aux bergères et aux pasteurs. Sur la crête du mur croissent à volonté des buissons fleuris, dont les branches élancées audehors ajoutent par intervalle la fraîcheur de leur ombre mouvante à la fraîcheur du lieu ; elle y est sans cesse entretenue par mille petits jets d'une eau vive qui se font jour par les fentes du roc et vont se réunir à un bassin tranquille, au bord duquel des pierres aplaties et couvertes d'une mousse épaisse invitent nos deux amis à se reposer. Là, tous les
objets qui viennent de les charmer, ce beau paysage, cette verte colline, ces palmiers qui la décorent, ces arbres dont elle est parsemée, ce gazon, ces troupeaux, cette grotte, ces sièges de mousse et eux-mêmes reparaissent à leurs yeux fidèlement dépeints dans cette onde calme comme dans un tableau entouré d'une bordure de fleurs. A ce riant aspect se joint une harmonie qui le rappelle encore : le mugissement des génisses, le bêlement des agneaux, les chansons**cTes pasteurs, le bruit léger des feuilles agitées, le murmure des sources, le ramage des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, tout parlait à l'âme d'innocence et de paix ; tout disait au contemplateur en extase : « Arrêtez-vous ici, nulle autre part vous ne serez aussi bien. »
« Camdebo (esprit d'amour) I Camdebo ! s'écrie le derviche hors de lui-même, ta bonté surpasse encore ta puissance ; tu as préparé, dans tes desseins paternels, tout ce qu'il fallait aux hommes. Et ils ne sont pas contents : est-ce ta faute ou la leur ? Pourquoi leur offres-tu un bonheur qui n'excite point leurs désirs? ou pourquoi leur as- tu laissé concevoir des désirs qui ne les mènent point au bonheur, et qui, semblables à la flèche pointée trop haut, dépassent le but sans l'atteindre? Les hommes t'ignorent sans doute, puisqu'ils ne te cherchent point; mais, encore une fois, d'où vient qu'ils t'ignorent ? Tu leur as donné des yeux, ne peux-tu donc les dessiller? Tu as allumé en eux la lampe secrète de leur
entendement, ne peux-tu la rendre plus vive ? Tes bienfaits sont pour tous, pourquoi ne sont-ils connus que du sage?... Mais non, je ne te blasphémerai point ; que ne puis- je plutôt sonder la profondeur de tes motifs ? Tu as voulu que la plus noble des créatures terrestres, l'homme, fît son bonheur lui-même, afin qu'il fût plus heureux; tu as voulu le traiter selon sa dignité ; tu a voulu qu'il trouvât le bonheur dans le mérite , et le mérite dans le bonheur... » Puis, s'agenouillant sur la pierre où d'abord il était assis : oc O Mounis, ô Péris! dit-il, ô Deutas,ô Messinguez! et toutes, tant que vous êtes, divinités du lieu, du haut des airs où vous habitez, dans des demeures transparentes que l'œil de l'enfant de la terre ne saurait distinguer, protégez-moi : je me mets sous votre garde, et je vous remercie du premier rayon de sérénité que vous faites luire au dedans de moi. Mais, s'il n'est point téméraire de demander encore plus, si un humble pénitent, jusqu'ici accablé de regrets et de douleurs, est quelque chose devant vous, voyez-moi et lisez dans mon cœur. » Après ces derniers mots plusieurs fois répétés, le derviche, devenu comme étranger à tout ce qui l'environne, élève les yeux et les mains vers la voûte céleste et cesse de parler. L'émir, inquiet de ce silence et de cette immobilité, ose interrompre sa méditation. « Relevez-vous, mon père, lui dit-il; pendant que votre âme est dans le ravissement,
votre corps est dans la contrainte. Asseyez-vous ici, la mousse y est plus molle et plus épaisse, et daignez me permettre avec vous une confiance dont j'ai vraiment besoin. — Parlez, mon fils, dit le derviche en revenant à lui, parlez, tout se tait en moi pour vous écouter et mes pensées appellent vos questions. »
Ils s'asseyent donc l'un à côté de l'autre sur le même banc ; Mohély se tourne avec respect vers le derviche, il lui prend affectueusement la main, la serre dans les siennes, le regardant fixement : « Saint homme, dit-il, croyez-vous à la sympathie? — Ah ! mon fils, répond le derviche, il n'y a que sjmpathie dans le monde, et dans ce moment, oui, dans ce moment surtout, comment n'y croirais-je pas? — Sachez donc, saint homme, que votre abord a soudain fait naître en moi je ne sais quel trouble intérieur, je ne sais quelle confusion d'émotions qui ne laisse pas d'avoir pour mon âme un charme inexprimable, et dont vous avez pu vous apercevoir. — Généreux émir, répond le derviche, je m'en serais mieux aperçu si je l'avais moins senti; mais mon trouble m'empêchait de voir le vôtre. — Eh bien ! mon père (c'est un nom que j'aime à vous donner), vous me pardonnerez donc la hardiesse que vous m'inspirez... Êtes-vous vraiment un pénitent ? — Mon fils, tout homme doit l'être : où est la vie sans tache ? — Il me semble, ô mon père ! que vos pleurs ne peuvent couler que sur les fautes
d'autrui. — Hélas! dît le derviche, je n'en verserai peut-être jamais assez pour effacer les miennes, et en même temps celle d'un fils que je cherche par toute la terre. — Un fils ! vous, bon derviche ! — Hélas 1 oui, cher émir ; et quel fils, grand Dieu ! Non, je ne le méritais point. Imaginez, réunies dans une même créature, toutes les perfections que d'ordinaire le Ciel partage d'une main avare entre quelques mortels favorisés : la bonté, la raison, la grâce, la force, la beauté.... — Faut-il en croire un père? dit l'émir. — Oui, sur ces pleurs, répond le derviche. Malheureux 1 et c'est moi, c'est moi qui ai changé, qui ai arrêté, qui ai tranché peutêtre le cours de ses belles destinées. •
« Pardonnez, continua-t-il, vous connaîtrez peutêtre un jour les illusions d'un père : puissiez-vous n'en jamais connaître les chagrins ! Encore une fois, émir, pardonnez mes larmes. — Ah! donnez, donnez-leur un libre cours, bon derviche, et puissent les miennes, qui s'y mêlent, en adoucir l'amertume ! Mais que vous avez dû souffrir l'un et l'autre : vous, privé d'un fils tel que votre amour se plaît à le dépeindre, et lui, privé d'un père tel que je vous vois, tendre, humain, indulgent, offrant dans tous vos discours et dans toutes vos manières des leçons d'amour et de paix, et portant, comme un autre Brama, tout le genre humain dans votre cœur I — Oh ! mon ami, je n'ai pas toujours été celui que votre belle âme se figure. Ma vie s'est
passée à lutter contre mes défauts, et trop souvent avec désavantage. Ce n'est pas que mon esprit n'ait toujours cherché la vraie justice; mais plus d'une fois je me suis égaré, même en la cherchant. Ma raison, trop faible et trop lente, n'a pas toujours su prévenir en moi les brusques élans de la passion , et si aujourd'hui ces élans paraissent comprimés, hélas! c'est l'ouvrage du temps et du repentir. Oui, mon digne ami, du repentir ; et dépuis dix-sept ans j'expie trop de rigueur envers le moins imparfait des enfants des hommes. — Dix-sept ans ! s'écria Mohély en levant les mains au ciel ; puis, revenant à lui avec l'embarras d'un homme qui se reprocherait trop de vivacité ou qui craindrait d'avoir commis une imprudence : « Continuez, dit-il, bon derviche, votre ami promet de ne point vous interrompre. » Et cependant il répétait à voix basse, et comme malgré lui : « Dix-sept ans ! — Oui, mon ami, il y a dix-sept ans que mon fils, le plus tendre et le plus aimé des fils, a fui du toit paternel, emportant avec lui notre joie, et laissant le deuil dans nos murs. Rien ne m'eût retenu ; mais j'avais encore un père : un père ! et je savais trop ce que c'était que d'être abandonné d'un fils. Je ne voulus donc pas abandonner mon père ; je restai près de lui, déplorant en secret ma faute, mais prenant sur moi pour lui donner des consolations dont je n'étais pas susceptible. Au bout de deux ans, il fallut le pleurer aussi, et à peine lui eus-je rendu les der-
niers honneurs, que je ne songeai plus qu'à chercher mon fils par tout l'univers; je renonçai à tout et je donnai la liberté à mes esclaves, pensant que tous les genres d'infortune sont autant d'ennemis invisibles qui planent sur toutes les classes des mortels, et que mon noble fils, désormais en butte à tant de hasards, pouvait aussi être tombé dans l'esclavage. Frappé de cette idée accablante pour un père, je rassemblai tout ce que je pus de diamants, de rubis et d'autres pierreries, pour avoir avec moi le moyen de racheter ce précieux enfant, si le Ciel, que je ne cessais d'invoquer, me le faisait rencontrer dans cet état indigne de l'homme . — Noble et tendre père ! s'écrie Mohély en lui pressant la main. — Ou pour ajouter, continua le derviche, ce médiocre trésor à sa fortune, si quelque Amadya, quelque génie conducteur d'une brillante étoile, a daigné faire luire sur mon fils un rayon de sa faveur. — Ah ! bon derviche, dit l'émir en levant les yeux aux ciel, les véritables génies protecteurs des hommes sont des pères tels que celui que je vois. — Ces premières dispositions une fois faites, reprend le vieillard, je partis au milieu delà nuit, seul et caché sous l'habit que vous me voyez, à la faveur duquel je pouvais librement traverser les camps amis ou ennemis qui couvraient alors l'Iram et le Touram; et, après avoir passé, sans être reconnu, le fleuve qu'on ne repasse point, je parcourus différentes régions, n'ayant que l'inspira-
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tion pour guide. — Noble résolution, interrompt Mohély, et comme elle prouve bien que le courage ne s'éteint pas dans l'âme d'un vieux guerrier! — Mais vous avais-je dit, Mohély, que j'eusse autrefois été guerrier? — Eh ! bon derviche, comment le saurais-je autrement? et qui d'ailleurs ne le jugerait pas à votre intrépidité ? combien il en faut pour parcourir ainsi de vastes régions seul et sans défense ! Je ne puis y penser sans frayeur. — Mon ami, les dieux sont une bonne escorte pour ceux qui s'y confient. — Mais les brigands dont l'Asie est infestée? — Les brigands ne s'adressent guerre aux derviches. — Vous aviez cependant de quoi les tenter, ce sac de peau de
tigre, s'il m'en souvient. — Je me ressouviens trèsbien, dit le derviche étonné, de vous avoir parlé à table d'un sac -rempli de diamants, mais je ne me souviens pas de vous avoir dit qu'il fût de peau de tigre. — Eh! bon derviche, dit encore l'émir, comment le saurais-je autrement? — N'importe, cher émir; ce sac dont nous parlons me rappelle tous les jours la première origine de nos malheurs, car nous les devons en grande partie, cet infortuné jeune homme et moi, à sa passion immodérée pour la chasse, qui nous a fait oublier un moment, à lui qu'il était mon fils, à moi que j'étais son père. — Ah! cet oubli-là, répond Mohély, a sans doute été bien réparé ? — Vertueux guerrier, si je ne me reprochais à tout moment d'abuser de cette attention
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touchante qui mêle une volupté secrète aux douleurs que je vous confie.... — Eh bien, mon père ? — Je reprendrais les choses de plus haut ; mais je craindrais de payer trop de bonté par trop d'ennui. — Mon père, dit Mohély d'un ton de voix altéré, lisez sur mon visage si l'ennui peut trouver place entre vous et moi. — Sachez donc, reprend le derviche, que jamais créature vivante n'a donné aux siens autant de joie, autant d'espérance, autant d'orgueil que celui que je voudrais vous peindre : tout semblait surnaturel dans cet enfant; sa beauté, sa douceur, sa grâce, sa force, son intelligence, tout présageait en lui les plus hautes destinées; Ixora, sa tendre mère, en eut la première annonce, dans un moment de délire, ou plutôt de ravissement céleste, qui précéda sa délivrance; et voici comme le jour même elle me l'a raconté :
« Je ne dormais pas, mais, tout occupée à me « figurer l'avenir de celui que je portais encore dans « mon sein, tous les objets qui m'entouraient « avaient disparu de devant moi, et je me suis « sentie transportée tout à coup, je ne sais par a quel enchantement, au milieu d'un vaste jardin « rempli de mille sortes de fleurs que je voyais « éclore à mesure que je les regardais. Pendant que « j'admirais ce prodige, une harmonie délicieuse « que j'entendis soudain résonner au-dessus de ma « tête me fit tourner mes regards vers le ciel, et je « crus voir toutes les divinités protectrices des
« hommes qui descendaient vers moi. L'éclat de « leur beauté avait fait disparaître toute autre luit mière, et des nuages diversement colorés, qui « leur servaient de palanquins, les déposaient dou- « cernent entre les touffes de fleurs qui germaient « de toutes parts : toutes ces déesses portaient un « arc d'or à la main, mais l'expression de leurs c traits et la grâce de leur maintien annonçaient « tant de bienveillance que leurs arcs ne m'inspi- « raient aucune crainte ; bientôt elles se dispersent k çà et là, et chacune d'elles choisit une de ces « fleurs mystérieuses, et l'ajuste comme un trait à c la corde de son arc ; puis tout à coup se dispo- « sant en cercle, elles tirent en même temps sur une « faible plante, qui paraissait poindre au milieu de c ce beau jardin. Tous les traits partent et frap- « pent à la fois, et, en un clin d'œil, je vois la a jeune plante transformée en un arbre prodigieux « qui se couvre à l'instant de toutes les fleurs qui « viennent d'être décochées. Les divinités remon* « tent aussitôt sur leur nuage, regardant l'arbre « avec amour, et lui disant : « Bel arbre, tu t'élè- « veras jusqu'aux cieux, car nous veillerons sur « toi. »
« Ma pieuse épouse, continue le derviche, trouve, en revenant de sa vision, un enfant dont la naissance ne lui a coûté aucune douleur, et sur qui tout ce qu'elle avait vu en figure parut s'être réalisé. Sa beauté charma d'abord tous les regards;
mais de plus précieuses faveurs du Ciel nous étonnèrent bientôt après : nous vîmes luire l'aurore de sa raison comme on voit les sommets des monts les plus élevés éclairés longtemps avant le reste des campagnes. Avide d'apprendre et de comprendre, il fut bientôt initié comme par magie à plusieurs connaissances qui, chez presque tous les hommes, exigent de longues études ; et chaque mois, dans le champ de Saris-Oualy (la science), était marqué chez lui par des progrès qu'un autre enfant eût été heureux de faire dans une année entière . Indifférent pour les plaisirs de son âge, il ne vivait en quelque sorte que dans son esprit; tout autre soin que ceux de l'étendre et de l'orner lui paraissait au-dessous de lui, et son corps lui était devenu comme étranger. — Encore une fois, derviche, dit l'émir en souriant, faut-il s'en rapporter entièrement à des yeux paternels? — Hélas! je n'en ai point d'au très, dit le derviche; mais des yeux plus clairvoyants que les miens, ceux de mon respectable père, me furent d'un grand secours. « Vous êtes fier de votre « Idalmen, me dit-il un jour; mais son intérêt de- « vrait vous être encore plus cher que votre gloire : « croyez-moi, si vous voulez le conduire au point « où il peut arriver, changez de route, et n'allez « pas plus vite que le temps. Le premier âge a « plus besoin de jeux que d'instruction : craignez « que cette vie studieuse, qui a tant d'attraits pour « cet aimable enfant, n'altère sa santé, car le
« corps doit avoir une grande part à nos premiers « soins, pour être ensuite plus en état d'obéir à « l'âme ; craignez qu'une manière de vivre trop « délicate (c'est le malheur de nos pareils ) ne le « conduise bientôt à la mollesse, qui a trop besoin « des secours des autres, car l'habitude d'être aidé « nous ôte les moyens de nous aider nous-même. « Voyons toujours l'avenir de notre Idalmen ; « craignons les caresses et les applaudissements « qu'on a tant de plaisir à lui prodiguer, ils pour- « raient lui donner à la longue le pire des défauts, « l'orgueil. Oui, mon fils, l'orgueil, qui dans les « hommes ne nous montre point nos semblables ; « l'orgueil, qui fait qu'on n'est pas aimé et qu'on « n'aime pas : deux choses dont l'homme a tant de (c besoin ! Laissez donc là pour quelques années, « continuait mon père, les livres et les docteurs : « votre fils touche à peine à sa dixième année, « il aura le temps d'y revenir. Formez -le, si vous « m'en croyez, aux exercices d'adresse, et même « de force, qui font vraiment d'un enfant un « homme. Dans quelque rang que le sort nous ait « placés, l'habitude des travaux nous ramène, sous « quelques rapports du moins, au niveau du reste s( des mortels; elle prépare nos corps à mille assauts « qui nous menacent, tous tant que nous sommes « et quels que nous soyons, dans le tumulte des « choses; et du moins elle fait que, sans dépendre « des services d'autrui, comme tant d'êtres effémi-
c nés, nous trouvons dans nos propres membres c d'utiles serviteurs. Songez de plus, ajouta le ver- « tueux vieillard, que, d'après les saintes lois de c notre patrie, notre Idalmen est destiné non à « l'état de santon ou de bramine, mais à celui de « guerrier : car, hélas ! il en faut, puisqu'il y en a ; « et procurez-lui de bonne heure ce qui peut as- « surer ses jours et sa gloire. »
« Ainsi parla mon père, et sa dernière pensée entra dans mon esprit. Je ne vis plus dès lors dans mon Idalmen qu'un être voué par Adaristo (le destin) à l'immortalité des héros, et toutes mes leçons et tous mes soins n'eurent plus d'autre motif ni d'autre objet. Je lui mis entre les mains toute espèce d'armes ; je prenais soin de les proportionner à sa taille, et je me plaisais à lui en apprendre l'usage. — • J'admire, dit Mohély en regardant le derviche avec des yeux attendris, comme tout le fil de la vie d'un fils se déroule d'avance dans la pensée d'un père. — Cette seconde éducation, reprend le derviche, ne fut pas moins heureuse que la première : on eût dit qu'en ce genre aussi mon Idalmen avait reçu en naissant plus que les autres n'acquièrent. Il atteignait les daims et les gazelles dans les forêts ; il s'élançait sur les chevaux les plus sauvages au milieu de leur course ; il terrassait les taureaux en saisissant leur cornes de ses mains encore enfantines; sa flèche obéissait à son œil, et l'aigle, presque invisible à d'autres regards, tom-
bait percé du haut des nues à ses pieds. Son cœur cependant ne s'endurcissait point à de pareils jeux: il s'y exerçait surtout dans la vue du bien qui pou* vait en résulter un jour non pour la société (une telle conception était encore trop au-dessus de son âge), mais pour sa famille, mais pour moi, dont il espérait, disait-il, être le soutien au déclin de mes ans. Ce n'était pas qu'il fût indifférent au plaisir que l'homme attache naturellement à tout ce qu'il fait bien : au contraire, l'arc et la fronde, où il excellait, devinrent pour lui des passions. Il en avait fait ses amusements favoris jusqu'à l'âge de douze ans, et je le voyais chaque matin revenir chargé des victimes de son adresse. Un jour cependant il rentra les mains vides, je lui en demandai la cause : il venait de lire dans un pandit indou un vers qui avait fixé son attention ; le voici :
Sur tout être qui vit l'humanité s'étend.
Et, le croiriez-vous, bon émir? de ce moment il résolut de renoncer à toute autre chasse qu'à celle des animaux féroces : il regardait ceux-là comme les ministres du Shirven (le génie destructeur), et, dans ses jeunes idées, il lui paraissait juste de leur faire la guerre pour la défense du reste de la création.
« Bientôt un sentiment d'orgueil vint encore troubler ses plaisirs : Idalmen avait achevé dans la nuit la lecture d'un autre pourana, et il y avait re-
marqué cette maxime, faite à la fois pour élever l'âme et pour l'adoucir :
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
Dès lors, tourmenté du premier aiguillon d'une noble ardeur qui commençait à bouillonner dans ses veines, il se persuada que l'homme ne s'élève réellement au-dessus de sa condition que par une audace utile au monde, qui d'un être vulgaire fait un être protecteur. Tourmenté de cette pensée, il rougissait de n'avoir employé la force, l'adresse et la ruse qu'avec une parfaite sécurité; bientôt rien de ce qui était sans danger n'eut plus d'attrait pour lui. Il ne m'en parla point d'abord, mais il faisait à mon insu divers essais qui lui firent assez connaître sa force et son courage ; et, toujours brûlant de se surpasser lui-même, il méditait à toute heure de nouvelles entreprises.
« Un jour, continua le derviche, il entendit parler d'un tigre qui faisait de grands dégâts dans un canton voisin du nôtre. Aussitôt le jeune homme ordonne en secret une chasse pour le lendemain ; il dispose d'avance les meutes, assigne aux archers et aux lanciers les postes qu'ils doivent garder ; et, quand tous ses ordres ont été donnés pour le lendemain à la pointe du jour, il part au milieu de la nuit, comme à son ordinaire, et devance la troupe. Je ne sais s'il était ambitieux d'avoir à lui seul tout l'honneur de Faction qu'il méditait, ou bien (et
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j'aime à le penser) s'il craignait d'exposer des hommes à ses périlleux plaisirs. Déjà il avait dérobé ses traces par plusieurs tours et détours dans cette vaste et sombre forêt qu'il avait cent fois parcourue, et qu'il connaissait comme les jardins de son père; il poursuit, et pendant que toute sa suite, inquiète et trompée, le cherche dans toute les places où il n'est point, il examine jusqu'aux moindres indices, et ne tarde pas à reconnaître de larges traces toutes récentes qui lui annoncent l'ennemi qu'il cherche : aussitôt, pour ne pas exposer même son cheval à ses périls, il descend, l'attache à un palmier, et, se faisant jour au travers des broussailles épineuses, il aperçoit le terrible animal qu'il cherche arrêté à la lisière du bois. Déjà mon fils était près de lui sans en être aperçu ; déjà il apprêtait sa hache d'arme pour le frapper, lorsque le tigre, attiré par un troupeau de brebis qu'il avait découvert au loin dans la plaine, s'y élance comme une flèche. A peine commençait-il à déchirer sa première victime, qu'Idalmen, aussi agile qu'audacieux, lui décharge sur la tête un coup de sa hache d'arme qui l'oblige à lâcher prise, et fait jaillir une partie de sa cervelle. Le monstre, prêt à succomber, n'en devient que plus féroce : il se dresse avec rage, et cherche, dans ses dernières convulsions, à saisir mon fils entre ses affreuses griffes; lui, sans s'effrayer, en fait tomber une d'un coup de sa hache; mais déjà l'autre griffe, profondément enfoncée dans la joue
du jeune homme, en emportait un lambeau, lors* que le tigre, épuisé de sang et de force, tombe roide mort aux pieds de son vainqueur.
« Cependant la troupe des chasseurs, que leur jeune commandant avait devancée, n'a vu le combat que de loin, et ne peut arriver qu'au moment de la victoire ; mais dès qu'ils virent cette horrible blessure, les cris de joie se changèrent en lamentations. Mon fils leur rend le courage; il se félicite de n'avoir exposé personne, fait envelopper sa plaie, remonte à cheval, et retourne gaiement à la maison parternelle.
« Moi, de mon côté, j'étais resté chez moi, où je feignais d'ignorer ce projet, ces préparatifs et ce départ, voulant, par une sorte de délicatesse paternelle, laisser à mon ambitieux Idalmen ce plaisir si doux, si cher à l'adolescence (toujours un peu présomptueuse), de tout régler, de tout ordonner par soi-même. Cependant, au bout de quelques heures, je ne sais quelle inquiétude me force à tout quitter pour aller le chercher au fond des forêts ; bientôt les chants de triomphe, les fanfares, les hennissements des chevaux, les aboiements des chiens m'apprennent où je le trouverai; et voilà ce malheureux enfant qui vient au-devant de moi avec la tête enveloppée à peu près comme je vois la vôtre en ce moment. Car, mon ami, je dois vous le dire, lorsque j'ai entr'ouvert le rideau de votre tente, il m'a semblé revoir mon fils comme je le vis alors;
et vous me l'avez rappelé, autant qu'un homme de votre taille et de votre âge peut retracer un enfant de douze ou treize ans. Mais, pour achever ce que j'avais commencé à vous raconter, du plus loin que }e découvris mon jeune chasseur ainsi déguisé, je ne sus d'abord qu'en penser, et je m'avançai vers lui, plus étonné qu'alarmé : c'était son air toujours serein, sa contenance toujours assurée ; je l'entendais même parler à ses compagnons avec une vivacité, une gaieté peut-être affectées (car de quoi son amour n'était-il point capable?). Cependant sa démarche, plus lente que de coutume, commençait à m'inquiéter; mais bientôt je vis la tristesse et la frayeur peintes sur tous les visages ; et puis cette pâleur, si nouvelle sur celui de mon Idalmen, et ce
sang qui perçait tous les plis et replis du voile
Ah ! cher émir, quelle vue pour un père que le sang d'un fils! N'importe, je prends sur moi comme il avait pris sur lui : j'examine la plaie avec un sangfroid affecté ; j'y mets de nfa main un premier appareil, et je ramène l'enfant au petit pas vers sa bonne mère, la tendre et sainte Ixora : j'avais eu soin de la faire prévenir un moment d'avance ; mais elle n'en est pas moins tombée, à l'approche de son Idalmen, saisie d'un tremblement universel. Nous examinons de nouveau la blessure : elle était plus effrayante que dangereuse. Instruit comme je l'étais dans les arts conservateurs de l'humanité, je jugeai que les chairs encore fraîches, avec un sang aussi
pur que celui de ce bel âge, ne seraient pas difficiles à rapprocher : elles reprirent en effet en peu de jours, au moyen des sucs dont j'avais la connaissance, et laissèrent seulement une citatrice qu'il portera toute sa vie. (Hélas ! pourvu qu'il la porte encore !) Ah ! si- jamais son père la revoyait.... — Vous la reverrez, bon derviche; oui, vous la reverrez. — Émir, vous prenez plaisir à me flatter; vous ressemblez au génie consolateur qui me la montrait encore cette nuit en songe; je l'ai revue effectivement ; mais ce n'est qu'un songe ; et comment y croire ? — Saint homme, dit Pémir, les méchants qui sont livrés aux mauvais génies n'en reçoivent en dormant que des avis trompeurs ; mais il n'en est point ainsi des bons génies qui veillent sur le sommeil du juste. — Eh bien! cher Mohély, vous allez voir ici mon cœur dans toute sa faiblesse. — Dites sa bonté, sage derviche. — Lorsque, après la guérison de notre Idalmen, nous regardions cette tache qui le distinguait entre tous les mortels, mon épouse pleurait la perte de la beauté de son fils, jusqu'alors le plus charmant des enfants des hommes. Moi, ou contraire, j'en étais glorieux: je la considérais toujours avec une nouvelle admiration, et je voyais d'avance mon Idalmen marqué du signe des héros. Cette idée, si flatteuse pour un père, m'a toujours soutenu depuis que j'ai cessé de le voir; et au milieu de mes chagrins, elle luit dans mon esprit comme une faible étoile entre de som-
bres nuages. — Les dieux sont ingénieux à consoler ceux qui les servent. Us ne vous abandonneront point, excellent père. — Il y a une chose que je ne puis vous confier qu'en rougissant; mais l'intérêt avec lequel vous semblez m'écouter m'est doux comme le plaisir rêvé dans la douleur. — Parlez, parlez, bon derviche, lui dit l'émir d'une voix altérée, jamais mon ame (et vous la voyez dans mes yeux) ne s'est sentie aussi délicieusement agitée par le respect, par la tendresse, par je ne sais quelle émotion incompréhensible que je suis fier de vous voir partager. — Eh bien ! émir , vous allez lire dans le fond du cœur d'un père, vous allez voir jusqu'où sa raison peut s'égarer. Lorsque le grand Akbar, revenu de ses conquêtes, s'est de nouveau rappelé ce guerrier dont le secours miraculeux avait sauvé ses jours, et que le sultan l'a désigné par une marque absolument pareille à la cicatrice de mon Idalmen, mes entrailles ont tressailli; je me suis rappelé sa froide audace, et j'ai osé penser que, seul çntre les guerriers (noble émir, ne vous en offensez point), il avait pu être choisi par le Ciel pour un aussi grand exploit. Déplorable illusion ! reprend le vieillard avec un soupir douloureux, et qui jae confirmerait encore la perte de mon fils : car, si le guerrier existait, le monde le connaîtrait ; tous les guerriers, tous les hommes, fixeraient leurs regards sur cette marque si reconnaissable qui, au milieu de tant de périls, a frappé les veux du grand Akbar;
ô Idalmen i et ton père la verrait. Mais c'est en vain que ses yeux la cherchent : Idalmen n'est plus, continua-t-il en sanglotant... — Bon derviche, reprit l'émir, rien n'est impossible au Ciel, et quelquefois c'est du milieu des plus durs chagrins qu'il fait naître la joie, comme la source vive qui jaillit du rocher. Espérez donc, espérez toujours : le désespoir des mortels offense leurs amis invisibles. Vousmême, sage vieillard, n'auriez-vous pas cru votre fils perdu pour votre amour si vous aviez été instruit plus tôt de ce combat que vous me contiez tout à l'heure en frémissant ? et cependant vous Pavez revu, ce fils, et il est venu à vous, tout blessé qu'il était, déposer à vos pieds la dépouille de ce tigre.. . — En effet , dit le derviche, il est venu me l'apporter; mais je ne croyais pas vous l'avoir dit. — Eh ! bon derviche , répond l'émir comme il l'avait déjà fait, comment le saurais-je autrement?
— Vous imaginez bien , dit le derviche en reprenant son récit, que je me défendis toute espèce de reproche ou même de leçon à faire à mon jeune fils jusqu'à sa parfaite guérison: je le connaissais si prompt, si impétueux, et en même temps si sensible, si soumis, que, dans de tels moments, la moindre marque de mécontentement de ma part aurait pu mettre sa raison et même sa vie en danger. (Hélas! pourquoi n'ai-je pas toujours eu la même prudence ?) Enfin, quand sa mère et moi nous fûmes hors de toute inquiétude, je lui fis une sévère ré-
primande ; je le condamnai à être trois choubers, trois lunes, sans aller à quelque chasse que ce fût, et je lui défendis celle du léopard et du tigre pendant deux ans entiers, sous peine d'encourir ma malédiction. — Ah ! derviche, quel mot dans la bouche d'un père ! — Je ne le sais que trop, mon fils ! c'est un tonnerre, mais qui frappe plus sûrement encore celui qui le lance. — Eh bien, derviche? — Eh bien, cher émir... Mais où trouveraije la force de vous raconter le reste ? Six mois, dix mois, un an s'écoulent : mon fils, au lieu de passer les jours et les nuits dans les forêts à la poursuite des animaux sauvages, les passait tranquillement à cultiver sa raison, ses pensées, à chercher la vérité sous les illusions qui la défigurent et les emblèmes qui la renferment. Avec quelle douce satisfaction je le voyais gagner tous les jours quelque mérite de plus, et passer en quelque manière de la nature sauvage à la nature céleste ! étudiant sans cesse les pouranas, le védam, les philosophes qui ont deviné l'énigme du monde, et se plaisant surtout à cultiver la douce et sainte poésie, qu'il regardait comme la langue du ciel. « Les dieux la parlent, disait-il, « et les hommes peuvent à peine la bégayer. »
« Mais un jour.... jour fatal ! je me promenais entre mon épouse et mon vieux père, dans un bocage voisin de notre demeure, lorsqu'une famille éplorée vient se jeter à nos pieds, et nous conter qu'un lion d'une grandeur démesurée, non content
de dévorer les troupeaux, attaquait aussi les hommes avec encore plus de fureur ; qu'on ne sortait plus des habitations qu'en tremblant ; que, depuis une lune, douze victimes avaient péri ; que toute communication particulière était interrompue; qu'on ne marchait plus qu'en troupe ; qu'on tenait jour et nuit des feux allumés devant toutes les portes pour écarter l'ennemi ; enfin que tous les environs sont en alarme, et qu'on me supplie, au nom de tous les pères et de toutes les mères du canton, d'y envoyer une troupe de hardis chasseurs, commandée par mon brave Idalmen, dont la renommée avait publié les derniers exploits. J'étais chef et j'étais homme: je connaissais trop bien les devoirs de l'humanité, et en même temps ceux de l'autorité, pour ne point accueillir une prière aussi juste; et, sans m'expliquer au sujet de mon fils, je renvoie ces infortunés avec la promesse d'un prompt secours. Ce trop cher enfant était dans ce momentlà plus près que je ne le croyais, assis au pied d'un dattier, occupé, comme à son ordinaire, à la lecture d'un pourana , mais placé de manière à pouvoir nous entendre sans être vu de nous. La troupe suppliante, en me quittant, passe par hasard à portée de lui : on s'arrête, on se prosterne, on se jette à ses pieds comme on avait fait aux miens, on les arrose de larmes ; on l'appelle un second Wisnou sur terre, et d'avance on le remercie de la sécurité qu'on va lui devoir. L'excellent Idalmen, touché de
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leur douleur, flatté de leurs hommages, passionné, comme je vous le disais, pour la gloire d'être utile, peut-être aussi fatigué du long repos auquel je l'avais condamné, conçoit pour la première fois le projet de se dérober à ma surveillance. Il commence par différentes questions sur tout ce qu'il lui importe de savoir, sur la position des lieux, les refuites du lion, les heures et les endroits où il se fait voir le plus souvent ; puis, quand il a une fois rassemblé tous les renseignements qu'ils désire , il se travestit en simple chasseur, et part seul, au milieu de la nuit, sans même donner connaissance de ses projets à ceux qu'il voulait servir, et qui attendaient prudemment le retour du jour pour se joindre à nos chasseurs et marcher avec plus de sûreté.
« Cependant l'heure de la retraite arrive , elle passe, elle est passée depuis longtemps, et Idalmen n'a point paru. « Où est-il? où est-il? » se disait-on les uns aux autres; on attend, on écoute, on s'inquiète, on s'agite, on appelle, on crie; tous les jardins, tous les portiques retentissent du nom d'Idalmen ; cent flambeaux allumés sont promenés curieusement de tous les côtés : pas une place, pas un recoin, pas un buisson qui n'ait été vu et revu. Enfin, après beaucoup de mouvements inutiles, j'arrive au pied de l'arbre où mon fils avait fait sa lecture : je trouve le livre encore ouvert, et noté de sa main à une stance qu'il lisait sans doute au moment où l'on était venu l'implorer ; la voici : Si
tu entends le cri de Vinfortuné, sois sourd pour tout le reste.
« Hélas! pendant que nous le cherchions à la lueur de tant de feux, Idalmen marchait seul dans l'obscurité de la nuit et dans l'épaisseur des forêts, ne songeant pas plus à son repos qu'à ses dangers. Il arrive au point du jour dans le canton qu'on lui avait indiqué la veille, • et voit tout ce que peut la terreur sur la raison. Deux enfants et leur mère venaient d'être dévorés pour n'avoir pas su, dans leur trouble, trouver l'entrée de leur cabane. C'était une consternation générale: on n'entendait que des gémissements dans toutes les maisons, des prières dans toutes les pagodes ; une douleur insensée égarait les plus courageux. Idalmen* frappe à une porte, oA croit entendre le lion, et, au lieu d'ouvrir, on se renferme avec plus de soin ; il insiste, on se barricade ; il interroge au travers d'une petite ouverture, et il obtient avec peine qu'on lui réponde : le monstre, à les en croire, est autre chose que ce qu'il paraît; c'estquelque magicien, quelque Azour, quelque génie malfaisant que Sirvhen(\e dieu de la destruction) a chargé de dépeupler la contrée. Rien ne l'arrête, rien ne l'effraye : il a renversé toutes les palissades; il a déchiré tous les filets; il attaque de front les hommes armés ; il les dévore avec leurs carquois et leurs javelots; les plus habiles archers, les frondeurs les plus adroits n'ont pu seulement l'atteindre ; les pierres, les flèches, lancées contre
hii de toutes parts, sont tombées sans forces à ses pieds....
« Tel était le délire de cette peuplade affligée ; mais jusqu'où ne va pas l'ignorance aidée de la superstition ! Déjà l'on faisait des prières, des invocations au monstre, 6t l'on se proposait de lui abandonner tous les jours une génisse avec une brebis pour se le rendre propice. Idalmen, enflammé du désir de rendre à ces infortunés le calme et la raison, avance fièrement au milieu de la bruyère où le lion avait coutume de se montrer tous les matins ; il ne tarde pas à l'entendre, et, sans le voir encore, il le mesure à ses rugissements. L'ennemi paraît tout à coup : il voit mon fils, et s'arrête un moment comme frappé de cette contenance fière à laquelle les timides habitants de la contrée ne l'avaient point accoutumé ; puis, rugissant et se battant les flancs pour allumer sa fureur, il prend son élan vers le jeune champion, qui de son côté lui épargne la moitié du chemin. Alors le combat commence aux yeux, aux acclamations, aux applaudissements d'une foule de spectateurs montés sur tous les toits du hameau. Idalmen s'était débarrassé d'un large kaffetan, dont il s'était enveloppé dans sa marche ; il le tenait à sa main gauche, rassemblé en plusieurs plis, à dessein, et l'oppose, comme une molle égide, aux premiers assauts de son terrible adversaire : l'animal furieux reste immobile et comme honteux de n'avoir déchiré que de l'étoffe, puis il revient
plus impétueux à la charge. Idalmen, sans se troubler, déploie adroitement le manteau, le jette tout entier sur les jeux du lion, et profite du moment pour lui passer sa lance au travers du corps. Le monstre aux abois se roule sur la terre ; dans les convulsions de la mort, il brise en se débattant le bois de la lance qui le traversait, mais il en emporte le reste dans ses entrailles, et se traîne lentement jusqu'à un antre voisin, où il va mourir.
« Pendant que tout cela se passait à notre insu, cette même inquiétude qui, l'année d'auparavant, m'avait conduit sur les pas de mon fils, m'y ramène de nouveau. Mon épouse, la tendre Ixora, quoique enceinte et déjà dans sa neuvième lune, voulut m'accompagner (une mère, en pareille circonstance, ne s'en fie pas même à un père); et déjà nous entrions dans la grande route de la forêt, lorsqu'au moment où nous nous y attendions le moins, nous voyons arriver à toute course un cheval effaré : c'était celui d'Idalmen, que les fortes épines qu'il avait traversées avaient mis en sang. Cette fuite, ce désordre, ce sang , élèvent en nous de tristes pensées : la malheureuse mère, presqu'au terme de sa grossesse, n'a point la force de les soutenir, et, à cette vue effrayante, elle tombe-évanouie dans mes bras. Mon fils alors était loin sans doute de penser aux angoisses qu'il nous causait. On m'a conté depuis qu'enivré de sa victoire, comme on pouvait l'attendre de son âge ,* il s'était pressé' d'aller ras-
surer les familles encore tremblantes qui l'avaient imploré. Déjà des cris de joie, prolongés et répétés de proche en proche, grossissaient autour de lui une multitude reconnaissante ; bientôt tout le voisinage, étonné du retour de la sécurité, vient à sa rencontre : hommes, femmes, enfants, vieillards, s'avancent marchant deux à deux, dans l'ordre d'une solennité religieuse, et lui portaient, comme à un dieu libérateur, les simples dons que leur pauvreté leur permettait de lui offrir. Le trop sensible jeune homme, attendri jusqu'aux larmes de son propre bienfait, les remerciait à son tour, et, distrait de nos alarmes par leur joie , il consentit à s'asseoir entre eux au festin champêtre qu'on lui avait préparé.
« Émir, pardonnez-moi tous ces détails; souvenez-vous que c'est un père qui vous parle de son fils. — Eh! bon derviche, comment pourrais-je l'oublier ? — J'ai quelque plaisir à me peindre à moi-même ces instants de joie pour mon Idalmen: le reste sera si triste ! — Poursuivez, mon digne ami : toutes vos paroles s'écrivent dans le cœur de votre ami. — Je vous ai dit que j'avais envoyé des chasseurs; j'en avais doublé le nombre : ils étaient arrivés à la place indiquée, et déjà la bande commençait à se diviser et à s'étendre au loin dans les plaines et dans les bois. Dispositions inutiles ! Le lion, comme je vous ai dit, était allé mourir au fond d'un antre * on le cherche en vain , mais on
trouve le tronçon de la lance de mon fils, avec son manteau déchiré et souillé de sang. A ces indices trop frappants, une douleur égale s'empare de tous les chasseurs : ils pleurent tous leur cher Idalmen, et n'ont plus d'autres soins que de se répandre çà et là pour en retrouver les restes.
« Cependant sa mère et moi nous étions allés à sa rencontre sans rien savoir de ce qui se passait, et nous nous perdions en mille et mille conjectures, qui se détruisaient entre elles ; mais, depuis le retour du cheval, nos terreurs étaient balancées par bien peu d'espérance. J'essayais cependant, autant que je le pouvais, d'en concevoir, ou plutôt d*en donner, et, soutenant mon épouse affaiblie, nous suivions au hasard les routes de la forêt, quand, aux derniers rayons de ce triste jour, nous apercevons de loin des chasseurs qui revenaient à pas lents avec une contenance morne et dans le silence d'un cortège funèbre. Cette lenteur, ce silence nous paraissent d'abord d'un sinistre augure ; mais, lorsqu'en approchant nous entendons s'élever des gémissements et des sanglots ; lorsque, nous reconnaissons les deux plus fidèles serviteurs de ce fils si tendrement aimé, portant, l'un ce vêtement sanglant, l'autre ce débris de son arme, lorsque nous les voyons se prosterner à nos pieds et les inonder de pleurs... non, cher émir, non, je ne puis vous dire ce qui se passa au dedans de nous : l'unique souvenir qui m'en reste, c'est que je me trouvai trahs-
porté, comme par prodige, au pied d'un Ut, où l'on avait déposé la déplorable Ixora; j'essayai de lui parier, elle ne répondit que par ces mots : « J'ai trop vécu; » et aussitôt l'ange de la mort, qui planait sur elle, vint s'emparer à la fois de la mère et de l'enfant.
« Mais quoi ! vous pleurez, généreux guerrier, mes peines deviennent les vôtres? Ah ! ne vous en cachez point : la compassion est l'ornement du courage. Laissez-les, laissez-les couler, mon ami, ces larmes si précieuses, elles me soulagent comme si je les versais. — Poursuivez, bon derviche, je n'ai que la force de vous écouter.
ce Je ne vous peindrai point, cher émir, les pleurs, les cris, la consternation, le funèbre tumulte qui régnait dans cette maison, si subitement affligée de tant de plaies à la fois. Pendant qu'on allait et venait de tous côtés sans savoir où ni pourquoi, et que moi, sans action, Sans mouvement, et presque sans pensée, je restais au pied du lit de ma trop chère Ixora, l'esprit absorbé dans les plus ténébreuses contemplations, pleurant à la fois sur la mère, qui cessait de vivre, sur l'enfant, condamné par le sort à ne point connaître la vie, et sur celui qui me les coûtait tous les deux.... tout à coup on frappe, on redouble, on appelle à la porte de l'appartement où mon Ixora venait d'être déposée: c'était mon fils. Mon fils ! Et, le croiriez-vous, digne émir? ce ne fut pas pour moi une consola-
tion.— Malheureux père! s'écria Mohély en soupirant. — Jusqu'à présent, dit le derviche, vous n'aviez vu que sa faute : ici commence mon crime. Hélas ! je l'entends encore, ce trop regrettable jeune homme, sous les portiques de mon habitation, criant à plusieurs reprises : « Mon père, ma mère, « voici votre fils. » Tous les domestiques , dont il était adoré, se précipitaient au-devant de lui, muets d'étonnement et de joie : je les écarte, je marche moi-même à la porte, je l'entr'ouvre; et, saisi à sa vue d'une fièvre qui troublait toutes mes pensées, je m'arrête sur le seuil en lui montrant sa mère étendue sur son lit funèbre... « Contemple a ton ouvrage, fils rebelle, lui dis-je alors d'un ton « bien nouveau pour son oreille ; la mort de ta « mère, la perte de son enfant, la tristesse de ton a aïeul, le désespoir de ton père, le deuil de ta face mille : voilà, voilà les fruits de ta désobéissance.» A cette vue et à ces discours, l'infortuné, comme frappé de la foudre , demeure sans mouvement et sans voix; mais moi, que la douleur avait rendu féroce : « Que t'avait fait ta mère, ajoutai-je, que « tu as fait mourir? que t'avait fait l'innocente créa- « ture que tu précipites avec elle dans la tombe? « que t'a fait ton père et le vénérable père de ton « père, dont la vie ne sera plus qu'un long gémisa sèment? Va, fuis loin de moi, » repris-je avec plus de force ; et, comme puisant à chaque instant une nouvelle fureur dans mes propres paroles :
« Fuis, parricide (en lui montrant encore sa mère), « et porte au loin avec toi la malédiction pater- « ntllt. »
« A cet horrible mot, dont je ne sentais pas encore toute la cruauté, je referme brusquement la porte, et, rentré dans cette funeste salle, je tombai, m'a-t-on dit depuis, dans de longues convulsions, qui pendant plusieurs heures ont éloigné de moi tout sentiment et toute mémoire. Mais à peine ma raison est-elle revenue que le remords l'a suivie: je frémis alors; je m'étonnai d'avoir pu les articuler, ces paroles détestables, dont le son retentissait au dedans de moi comme une voix ennemie. La fureur avait fait place à la douleur, la douleur même était devenue de l'attendrissement. « O mon fils ! « ô mon Idalmen ! disais-je, où es-tu? où es-tu? « Qu'on le cherche partout , qu'on me le ramène 1 « Reviens, ô Idalmen ! ton père et le mien te rap- « pellent; il ne leur reste que toi : reviens pleurer « ta mère avec nous; tu demeures seu ^ entre ' a « mort et ta famille. Cette malédiction, Idalmen^ « tu ne Tas point reçue ; elle est tombée tout ente tière.sur ton père coupable : toi seul peux con- « jurer la vengeance des dieux. »
« Émir, continue le derviche après une courte pause, j'aurais dû penser que tout cela vous était indifférent. — Indifférent, bon derviche ! — J'avais comme oublié que c'est à vous que je parle ; il me semble toujours voir mon fils à votre place.
Eh ! grands dieux ! où est-elle, sa place ? et en at-il une? — Remettez-vous, excellent père, et pensez que les dieux ont des prodiges en réserve pour ceux qui les invoquent. Votre fils était coupable, votre colère était fondée, votre douleur extrême, votre rigueur excusable. — Ah! si les dieux avaient été aussi indulgents que vous, bon émir, je serais maintenant avec mon fils ; mais toutes les recherches ont été vaines, il avait disparu dans l'obscurité de la nuit avec la rapidité de l'étoile qu'on voit fuir d'entre ses compagnes pour s'abîmer dans les profondeurs célestes, et nulle trace n'en est restée. A ces tristes nouvelles, j'aurais voulu m'enfuir moimême pour le chercher, comme je le fais aujourd'hui, dans toutes les régions du monde. L'idée seule de mon père, je vous l'ai dit, je crois, m'a retenu : abandonné que j'étais de mon fils, je n'en étais que plus obligé de ne pas abandonner mon père. — Cet aimable vieillard, dit l'émir, qui a rapporté un de ses gants près de celui qu'il ne pouvait ramasser, afin qu'un passant en profitât? — Celui-là même, dit le derviche; mais, mon ami, vous avais-j e laissé entendre que c'était mon père ? — Eh ! bon derviche, comment le saurais-je autrement ? — Ce brame vénérable a pleuré son petitfils pendant les deux années qui lui restaient "a vivre ; mais, plus patient que moi, sa douleur a pris pitié de la mienne, et jamais un reproche ne s'est mêlé à ses soupirs. Eh ! qu'elle est belle aux yeux
du Ciel la douleur qui s'oublie pour la douleur d'un autre ! Mais tant d'efforts à chaque instant répétés ont usé le peu de moyens qui lui restaient, et, quoique très-avancé dans la vie, ce n'est point de vieillesse qu'il est mort. Oui, Mohély, je lui ai fermé les yeux ; et croyez-moi, la mort du sage est une grande et consolante leçon.
« Je me les suis toujours rappelées avec une jouissance secrète, ces dernières heures paisibles où son âme, prête à remonter au ciel plus pure qu'elle n'en était descendue, osa croire, non sans quelque raison, qu'elle pourrait implorer une dernière grâce auprès des puissances invisibles à qui le père des êtres a confié la conduite des choses inférieures. « Parsonn, [disait-il, et vous, Satya, et « vous, Brama, qui sur "vos ailes de feu portez « les prières des justes au pied du grand trône, s'il « est vrai que je n'aie pas cessé un moment d'as- « pirer à passer, après ces temps d'épreuve, de « meilleurs jours avec vous dans le monde inconnu « aux humains, voyez votre serviteur prêt à vous (( rejoindre ; ne souffrez pas qu'il porte au milieu « de vos hymnes et de vos fêtes l'empreinte des « chagrins de cette vie humaine, et faites que mes « yeux, avant de se fermer, voient luire un rayon « d'espoir dans l'âme de mon fils... » A ces mots, l'auguste vieillard s'endort, mais non encore du dernier sommeil ; il s'éveille au bout de quelques instants, et me fait signe de lui apporter un vei-
IOO LE DERVICHE
dam; puis, l'ouvrant comme au hasard, et me regardant d'un air inspiré, il promène un doigt tremblant sur les premières' stances qu'il rencontre; mon œil suit son doigt, et je lis ces deux vers : Je ne rejette point la prière du juste en faveur du pénitent (observez que, dans le veidam, c'est Brama qui parle); puis, tournant brusquement la feuille, comme dans ces convulsions qui accompagnent les derniers adieux de l'âme et du corps, le même doigt s'arrête de nouveau sur ce passage mystérieux, qui semblait s'adresser particulièrement à moi : Ame contristéc, sois attentive à mes discours : tu pleures qui te pleure, tu cherches qui te cherche... Ils se rencontreront sans se connaître, et leurs cœurs battront; ils chercheront encore, et je ferai qu'ils se connaissent, afin que Vun meure dans la paix, e\ que Vautre vive dans la gloire. Enfin le doigt, se dérangeant de nouveau, se place au bas de la feuille sur ces dernières paroles : Ame souffrante, ne demande rien de plus. Déjà les yeux du mourant s'étaient fermés pour ne plus se rouvrir, et son esprit avait franchi l'espace qu'il a plu au maître de laisser entre la terre tumultueuse et le ciel tranquille. Je pleurai pour moi, mais je me réjouis pour lui, car le prodige annonçait qu'il était attendu au ciel.... — Eh bien! bon derviche, interrompit l'émir, depuis ce moment l'espérance doit toujours habiter au fond de votre cœur; plus vous avez attendu, moins vous avez à attendre : car les paroles de Brama ne sont point vaines
comme celles des hommes; et aussi qui méritait mieux sa faveur que ce digne vieillard qui lui avait bâti une pagode ? — Il Ta bâtie en effet, dit le derviche... mais je ne me souviens pas de vous en avoir parlé. — Eh ! bon derviche, comment le saurais-j e autrement? — Il est bien vrai, dit le derviche, que les consolations de Brama sont ineffables : nous lui devons l'espérance, qui est à l'esprit inquiet comme le murmure de la source cachée est à l'oreille du voyageur dévoré par la soif dans les déserts du Curdistan. Sans l'espérance, la vie de l'homme serait une mort qu'il sentirait jusqu'au dernier moment. »
A ces mots, la conversation est suspendue de part et d'autre par de pieuses réflexions; puis, après quelques instants de silence : a Je pense à présent, reprend Ternir, à cette stance si remarquable... Ils se rencontreront sans se connaître, et leurs cœurs battront. — Oui, répond le derviche, ce sont les propres paroles du veidam. — Répondez-moi, cher derviche : votre cœur a-t-il jamais battu, dans quelque occasion, d'une manière bien sensible? — Il bat en ce moment même, cher émir, et plus fort que jamais, puisque, pour la première fois depuis quinze longues années, je parle de mon fils, et qu'en vous parlant je m'enivre de son idée : car c'est comme si l'aimable déesse des illusions le présentait toujours à la pensée de son père. — Je sens tout ce que je vous dois; bon
derviche, pour une si flatteuse réponse; mais rappelez-vous, si vous pouvez, la suite des impressions que vous avez éprouvées depuis ce temps, et parlez-moi comme si je vous étais, comme si vous m'étiez indifférent. — Il m'en coûterait trop, dit le derviche ; mais, le croiriez-vous, cher émir ? à cette mémorable catastrophe de Luknouti... vous y étiez peut-être? — Oui, bon derviche, j'y étais. — Lorsque je ne savais de quel côté fuir, au milieu du bouleversement, du pillage, des massacres et de tous les excès d'une soldatesque effrénée, moi, pauvre voyageur inconnu à tous, en butte à tous les mépris, à toutes les insultes, et chargé du trésor que mon amour promettait à mon fils... — Ah ! derviche, je frémis encore des périls que vous avez courus. — Alors même, cher émir, quand je rencontrai ce héros compatissant dont je vous entretenais à table, un sentiment, un frémissement inconcevable de joie et de tendresse s'empara soudain de moi, en quelque sorte malgré moi, au point que je me reprochais une ombre de plaisir au milieu de tant de maux ; mais, lorsque cet envoyé du Ciel (car je ne puis le nommer autrement), au lieu de dédaigner, comme je m'y attendais, les prières d'un homme de la foule, me jeta son manteau pour m'en couvrir, et me chargea sur son superbe cheval, je me sentis un mouvement d'orgueil qu'à peine le sultan lui-même aurait pu connaître au plus beau moment de tous ses triomphes.
LE DERVICHE Io3
Je me ressouviens toujours des douces paroles de ce vertueux protecteur pendant le chemin assez long qu'il nous fallut parcourir pour arriver au souterrain où je trouvai mon salut. J'essayais, comme vous devez le penser, de lui exprimer tout ce que je sentais. « C'est plutôt à moi, disait-il, <c homme de bien, à te remercier de m'avoir offert <r l'occasion de me sanctifier par une œuvre qui « n'est vue que des invisibles ; on ne saura jamais « combien j'ai besoin de leur faveur. — Encore, « disais-je, si, au lieu de moi, c'était un visir, un « rajah, qui pût reconnaître dignement un pareil « service 1 mais un pauvre vieillard, étranger, fugia tif, un inconnu, sans distinction, que vous ren- « contrez dans l'obscurité... — Ahl mon ami, « reprend le guerrier, le vieillard que je rencontre « dans la nuit est peut-être mon père. » Oh!
oui, noble émir, à ces paroles inattendues et qu'il prononçait d'un son de voix que j'entends encore, mes entrailles ont tressailli; puis, quand nous fûmes une fois arrivés à la caverne, et qu'il a refusé ce don que je destinais à celui que je cherchais, mais qu'alors j'offrais au guerrier d'un aussi grand cœur que je l'eusse fait à mon fils luimême, j'en ressentis quelque chagrin; mais en même temps j'admirais sa vertu, et je la demandais à Brama pour mon fils. — Je sens tout cela, bon derviche ; mais qu'il fut à plaindre, ce guerrier, lorsqu'il lui a fallu vous abandonner devant cette
caverne, et qu'il vous a seulement dit en vous quittant : « Adieu, mon père, puissé-je un jour te a revoir! » — Il me Ta dit en effet, répond le derviche avec un air surpris et pensif... Oui... il me l'a dit... mais je ne croyais pas vous l'avoir conté.», Et à cela l'émir répond, comme à son ordinaire : « Eh! bon derviche, comment le saurais-je autrement? — Voilà plus d'une fois, dit le derviche, que je me surprends à de pareilles absences:
peut-être que le vin qu'il m'a fallu boire avec vos aimables compagnons m'aura fait dire, sans y penser, des paroles qu'il m'aura depuis fait oublier : je le crains d'autant plus, que je me sens en ce moment la tête appesantie. — Ne vous refusez pas au sommeil, bon vieillard, c'est un don que Brama aime mieux faire aux bons qu'aux méchants. — Ah ! mon cher émir, dit le derviche en s'endormant, que vos paroles me font de bien ! »
L'émir, qui le voit appuyé d'une manière incommode contre le roc humide, lui soulève la tête avec précaution, et, détachant son turban ainsi que la pièce de mousseline dont il avait toujours soin de s'envelopper, il en fait un coussin qu'il passe doucement entre le roc et la tête du saint homme, pour qu'il repose plus à son aise; alors il s'asseoit auprès de lui, se penche vers son oreille, et, le voyant bien endormi, il lui dit à demi-voix : « Abukar, la prophétie de ton père est accomplie, ton fils est à tes côtés. » Le derviche ne s'est pas
LE DERVICHE ioS
réveillé au discours de l'émir; mais une expression visible de joie s'est manifestée sur ce visage, quoique endormi, et l'émir a pu juger que ses paroles, confusément entendues, ont pénétré jusqu'à l'âme du vieillard soué la forme d'un rêve agréable. Cependant, comme il craint toujours que cette âme trop abattue et trop sensible ne suffise point à l'émotion qui l'attend, il continue de son mieux à la disposer, afin d'y verser, comme dit le pandit, l'essence du bonheur goutte à goutte, de peur que le vase ne déborde. Il s'approche donc de l'autre oreille, et prononce encore à demi-voix : « Ton fils est heureux, il a trouvé son père : Idalmen est à côté d'Abukar. » Le derviche, étonné, s'agite, prononce quelques mots sans ordre, se frotte les yeux, et prend son réveil même pour un rêve. . En effet, l'émir était près de lui, attentif à ses moindres mouvements; et dès qu'il lui a vu les yeux ouverts : « Oh I le plus respectable et le plus désiré des pères, lui dit-il en se jetant à ses pieds, souvenez-vous de la ville embrasée, et reconnaissez celui que la nature même vous indiquait. — Est-ce vraiment toi? est-ce mon Idalmen? dit le derviche. O Brama! oindra! ô Arjouan! ô tous tant que vous êtes, dieux bienfaisants qui me le rendez, puissiez-vous jouir d'un bonheur égal à celui que je vous dois ! Mais toi, toi, malheureux enfant, comment pouvais-tu croire à la malédiction d'un père? Ah! si tu l'es jamais,
IOÔ LE DERVICHE
tu sauras combien, dans ces cruels moments, il y a loin de la parole à la pensée. — Pardonnez-moi aujourd'hui, bon père, de m'y être trompé; mais à la vue des suites de ma désobéissance, le regret, la honte, la haine de moi-même, comme trois divinités ennemies, s'étaient emparés de votre fils. Fuyant au hasard et seulement pour me fuir, j'arrive jusqu'au dernier sommet de la roche Mugara, dont vous savez que la dernière pointe se courbe vers la mer. La nuit était affreuse; un tonnerre continuel semblait me répéter ma sentence, et dans les rugissements des flots qui battaient le pied de la roche il me semblait distinguer les voix des esprits infernaux qui m'appelaient hors de la vie 1 « Eh bien ! voilà votre proie 1 » m'écriai-je, et je m'élance au milieu des vagues en furieux qui brûle de périr. Mais, recueilli bientôt après par un navire persan, je fus rendu à la raison en même temps qu'à l'existence; alors je demandai pardon de mon attentat sur moi-même aux dieux, qui seuls ont le droit de nous ôter la vie qu'ils nous ont confiée pour l'utilité commune, et je reconnus que nos malheurs personnels ne nous dégagent point du service du monde.
<( Nous ne tardâmes pas à être attaqués par des pirates; nous combattîmes : on fut content de moi, et le chef du bâtiment, qui m'avait pris en amitié, me fit connaître, sous le nom de Mohély que je m'étais donné, à un des premiers officiers
du grand Akbar : c'était ce brave Koramed , que vous avez dû remarquer entre tous pendant le repas, et qui joint tant de politesse et de prudence au talent et au courage. Koramed est aimé du sultan, qui se connaît en mérite ; il obtint, pour moi un grade honorable, où je me conduisis de mon mieux, cachant soigneusement ma cicatrice sous mon casque, ou sous le voile qui vous a frappé. — Eh! trop cher fils, pourquoi ce soin, pourquoi ce voile? — Hélas! bon père, afin de n'être point reconnu, si par hasard il se trouvait dans l'armée du grand Akbar quelques officiers ou quelques soldats du pays de Romanancor. Mon enthousiasme pour les grandes qualités d'Akbar m'a depuis retenu sous ses drapeaux sans en être connu; et cependant (je puis ici tout avouer) il semble que le hasard se soit toujours plu à me donner quelque part signalée à ses victoires. — Et ton malheureux père, interrompit le derviche d'un ton de voix humble et doux, ton père, cher Idalmen, tu ne lui pardonnais pas? — J'attendais son pardon, et, au bout de trois années, espérant que mes larmes avaient lavé ma faute ajix yeux du juge des cœurs, et surtout à ceux d'un père plus affligé sans doute qu'irrité, je profitai d'un intervalle de paix, et, sous l'habit d'un simple soldat, j'osai franchir la distance qui me séparait du toit paternel. « Où est le sage Abukar? » disais-je à tous ceux que je rencontrais, et tous me répon-
daient avec chagrin : « Les mounis (les génies) le « savent, nous l'ignorons : aussi pourquoi a-t-il « passé le fleuve? pourquoi s'est- il dénoncé lui- « même comme outchout au roi des rois? Nons « aurions encore un père, et vous-même, jeune « étranger, si vous venez vivre parmi nous, vous « auriez un père aussi, car il aimait l'étranger « presque autant que son peuple : le tendre Kama- « debo (l'esprit de paix et d'amour) avait soufflé « sur son âme à l'heure de sa naissance; mais des « chagrins... Hélas 1 bon jeune homme, les émirs, « les rajahs même, n'en sont point exempts. » A ces mots le père et le fils s'embrassent en sanglotant. « Poursuis, cher Idalmen, reprit le derviche. — Eh bienl mon père, quand je vis que je ne pouvais recevoir aucune lumière des hommes, je voulus en obtenir du Ciel. Je passai la nuit entière prosterné à l'entrée de notre sainte pagode; j'invoquai tous nos dieux et toutes nos déesses; j'osai m'adresser à Wishnou lui-même, dont tous les dieux ne sont que les ministres, et je lui promis de faire à mes semblables tout le bien que je pourrais, persuadé que de tous les vœux c'était le plus agréable au père et à l'ami du monde. A peine fut-il prononcé, ce vœu si cher à mon cœur, que je sentis l'espoir (c'était sans doute un premier bienfait de la divinité); oui, dis-je, je sentis l'espoir d'en recevoir un jour la seule récompense que je pusse désirer. — Et quelle récompense, mon
ami?-*- Vous le demandez, mon père? — Et puis, cher Idalmen... — J'abandonnai de nouveau des lieux qui m'étaient devenus étrangers; je m'éloignai de ces murs, dont l'aspect semblait me reprocher nos calamités, et où mes yeux humides croyaient toujours lire en lettres de sang la sentence douloureuse qui m'en avait exilé. Je revins donc auprès du roi des rois, qui marchait alors contre le roi de Platila, le perfide Hussein, auquel il avait déjà pardonné deux fois. La cause d'Akbar me semblait juste, et sa gloire m'était chère. Quelques premiers succès me firent de nouveau remarquer sous le nom de Mohély; Akbar me combla de ses dons, et, prévenu en ma faveur par Koramed, il voulut me donner un des plus braves corps de son armée à commander. Je refusai, disant que je préférais d'être simple volontaire, pour ne pas laisser échapper une occasion de prouver au sultan mon zèle pour sa gloire et mon dévouement pour sa personne par un service absolument désintéressé. Ma fierté plut à son grand cœur, et la journée de Platila... — De Platila, dis-tu, mon fils? — Oui, mon père, dit l'émir en baissant la voix; à cette mémorable journée, votre fils eut le bonheur de pouvoir joindre l'effet à la promesse. Le sultan ne l'a jamais su, et j'espère qu'il ne le saura jamais. — Quoi! mon fils, c'est toi que le roi des rois fait chercher par l'Iram et le Touram ; c'est le plus généreux des guerriers, le plus ver-
tueux des hommes que le plus fortuné des pères embrasse en ce moment! Mais pourquoi ce long silence? pourquoi pendant quatorze ans entiers garder le secret de ta gloire? — Eh ! bon père, on s'en passe si aisément 1 le témoignage de la conscience suffît, les applaudissements sont de trop. — Mais, trop vertueux mortel, Indra lui-même n'a pas dédaigné la gloire. — Sans doute, mon père; mais, plus elle a de prix à ses yeux immortels, plus j'espérais que le sacrifice lui en serait agréable quand je la lui offrais en expiation. Mon espoir ne m'a point abusé, convenez -en, mon père, dit-il en lui souriant, et cette journée-ci en est la preuve. Dans les temps de douleur qui l'ont précédée, qu'au rait-ce été que ce frivole éclat pour un proscrit frappé de la malédiction paternelle? et dans ce moment si doux, qu'est-ce que cette fumée en comparaison de la joie de reconquérir un père? »
L'heureux vieillard, ému au delà de ses forces, ne pouvait ni respirer ni parler; il tenait les mains de son fils collées contre sa bouche, et les arrosait à la fois de larmes de joie et de repentir. Dès qu'il eut recouvré la parole : « O mon fils, dit-il, oublions, s'il se peut, l'un et l'autre cette longue et fatigante interruption de notre vie; montre-toi ce que tu es : la gloire d'un fils est le trésor d'un père; ne me la ravis point. Tu te dois à ton père que tu as trop puni; tu te dois au roi des rois qui,
dans sa cour et dans son camp, chercherait vainement un ami aussi digne de lui. Mon fils, que te dirai-je encore dans mon ravissement? tu te dois au monde entier, qui a tant besoin des exemples des justes, des services des braves et des conseils des sages. — Si vous persistez dans votre volonté, ô mon père, répond modestement Mohély, elle deviendra la mienne; mais daignez à votre tour écouter les prières d'un fils, ce fils que votre amour redemandait à toute la terre : les dieux, pour son bonheur, daignent aujourd'hui vous le rendre; votre mission est remplie, votre pèlerinage est achevé : quittez donc ces humbles vêtements, et ne m'enlevez pas à moi-même l'éclat dont je suis le plus jaloux en continuant à cacher à tous les mortels l'illustre rajah de Romanancor.
A ces mots, le modeste Mohély, redevenu le noble Idalmen, s'éloigne quelques moments, et revient suivi de deux esclaves fidèles qui apportaient au vieillard des habits convenables à sa dignité. Comme le père et le fils étaient tous les deux d'une taille également majestueuse, également proportionnée, la métamorphose ne fut point difficile : le bon vieillard croyait rajeunir sous les habits de son fils, et l'émir s'enorgueillissait de joindre ses soins à ceux des serviteurs qui habillaient son père, lorsque tout à coup ils sont frappés d'un grand bruit de trompettes, de timbales, de cymbales, de tam-tams, de toutes sortes d'instruments de musique
lia LE DERVICHE
guerrière qui ne pouvaient venir que de la ville royale dont on n'était qu'à très-peu de distance. Tous les deux sont curieux de savoir de quoi il s'agit; et, pensant que ce pouvait être un avertissement public ou un firman du sultan, ils approchent sans être aperçus : bientôt à travers les derniers rangs des bananiers et des papayers qui les cachent, ils voient toute la caravane rassemblée autour d'une troupe de musiciens magnifiquement vêtus, et montés sur des chevaux superbes. La musique cesse, un héraut d'armes, placé au centre de l'orchestre, tire d'un étui d'or une feuille revêtue du sceau royal ; il la porte à son front, puis, après avoir imposé de la main silence à toute l'assemblée, il lit à haute voix :