LE NID DE ROSSIGNOLS
Vous ne m'avez jamais permis de vous écrire, Madame; écoutez-moi. Ce que je vais vous dire, C'est un conte. Lequel, ma foi, je n'en sais rien; Mais si vous le cherchez, nous le trouverons bien.
J'errais silencieux, songeant à vous peut-être, Par ces sentiers couverts que je vous fis connaître Voilà deux ans passés : c'est beaucoup et c'est peu. La feuille en verts dessins découpait le ciel bleu. Dans ce vallon, ami de l'ombre et du silence, Plein de vos souvenirs, vide par votre absence, Je laissais mollement retomber mon regard, Et ma tête et mon cœur cheminaient au hasard ;
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Si bien que, maintenant que je ne suis plus ivre, Je vois qu'ils s'en allaient où je ne puis les suivre. Tout à coup un oiseau qui me voyait songer Sur le buisson voisin posa son pied léger.
Il chanta : j'écoutais, et toute la nature Semblait l'accompagner d'un suave murmure.
Jamais chant plus plaintif, plus divers et plus doux... C'était un rossignol qui me parlait de vous.
O chant du rossignol, chant qu'on ne peut écrire,
Les poètes souvent ont voulu te traduire ;
La musique après eux crut t'avoir imité;
Il faut leur pardonner : ils t'avaient écouté.
Et j'écoutais comme eux. Vous supposez sans doute
Que l'oiseau détourna mon esprit de sa route?
Il n'en fut rien pourtant : par ces notes bercé,
J'achevai doucement le rêve commencé.
L'harmonie inondant mon cœur et mes oreilles,
Je me laissai glisser au pays des merveilles,
Au pays de l'aurore, et je me rappelai
Un conte oriental dont je vous ai parlé.
Vous l'aurez oublié : c'est une vieille histoire
Que je veux, s'il vous plaît, vous remettre en mémoire;
C'est le conte promis qu'ensemble nous cherchions :
Je vous l'avais bien dit que nous le trouverions.
IO
Contes.
Il était jadis en Asie, Ce pays qu'on ignore et qu'on a tant chanté, Une fille, un enfant d'une rare beauté,
Digne en tout point d'être choisie Pour honorer le harem d'un sultan.
Était-elle de Tyr, de l'Inde ou du Bengale, Fille d'un grand vizir, d'un pacha-capitan?... Bien que ne sachant pas de langue orientale, Je n'abuserai pas de la couleur locale.
Je ne veux pas chercher de mots à grand fracas Pour paraître enseigner ce que je ne sais pas. Non; votre goût est pur, votre oreille est sensible : Parlons donc en français, si la chose est possible.
Les poètes d'alors, partant les amoureux,
A l'envi chantèrent sa gloire,
Appelant saphirs ses yeux bleus,
Roses son teint, ses dents ivoire, Corail sa bouche et lin ses blonds cheveux.
— Blonds? — Oui, vraiment; c'est ainsi qu'est le monde, Le Nord aime la brune et le Midi la blonde.
Le rare plaît toujours, et cette étrangeté Attirait les regards et servait sa beauté.
On eût dit d'une fleur des montagnes native Que l'aquilon emporte au vallon abrité,
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Et qui, plus forte et plus hâtive,
Sous de plus généreux climats, Conserve toutefois sa couleur primitive, Et sur un sol brûlant se souvient des frimas.
Que pourrais-je encore vous dire?
Son doux nom était Léila.
Or, il était, en ce temps-là, Un jeune homme, un seigneur, un prince de l'empire,
Qui la vit, je ne sais plus où.
Il la vit, et deux jours après il était fou.
Il était amoureux : vous direz, je suppose,
Que c'est à peu près même chose.
On l'appelait Kaïs. Ce nom fut remplacé Par celui de Medjnoun, qui veut dire insensé. L'amour avait tout fait : il le ferait encore;
Il n'est pas besoin pour cela De remonter au pays de l'aurore
Ni de rencontrer Léila.
Nul remède ne ppt guérir cette folie;
Il s'en allait au fond des bois,
Promenant sa mélancolie, Insensible, sans but, sans regard et sans voix»
Ses longs cheveux, sur sa poitrine Tombant de toutes parts,
Contes.
Allaient au gré des vents, désordonnés, épars, Et comme un buisson d'aubépine L'enveloppaient de leur sombre réseau.
Dans ce corps, tout entier en proie à la nature, Rien ne révélait plus l'humaine créature.
Un jour, il s'endormit sur le bord d'un ruisseau. Des rossignols passaient : couple fidèle et tendre,
Ils chantaient leur amour naissant, Leur amour partagé, de ce suave accent
Que nul langage ne peut rendre.
Les cheveux de Kaïs furent jugés par eux
Un buisson épais et sauvage Digne de recevoir leur logis amoureux.
Ils se mirent donc à l'ouvrage.
Ils s'en allaient voletant, furetant, Sautant de branche en branche et toujours rapportant
De menus brins d'herbe et de mousse.
Ils étaient deux ; la besogne fut douce :
En quatre jours le nid fut fait du haut en bas.
Et Kaïs? — Oh! Kaïs ne se réveilla pas.
Les œufs furent pondus, et la jeune couvée, Par les soins maternels tendrement élevée, Prit sa volée avant la commune saison.
Le Nid de Kossignols.
Les petits furent même, à ce que l'on assure, Plus amoureux que de raison.
Or, c'est depuis cette aventure Que le pays où naît le jour
A fait du rossignol l'emblème de l'amour.
Voilà toute l'histoire; elle n'est pas nouvelle; Je la conte pourtant. Vous demandez pourquoi? — Parce que Léila moins que vous était belle, Et que des rossignols ont fait leur nid chez moi.