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LE BARON DE MALEPESTE

A Émik Augicr.

Quelqu'un a demandé (n'est-ce pas une dame?)

Ma vie en quelques mots. Ma vie est tout un drame.

Cent incidents fameux en ont marqué le cours ;

Mes duels ont été plus nombreux que mes jours.

En entendant mon nom vous le saurez de reste :

Je suis Olibrius, baron de Malepeste.

Oui, tout cela. Madame, oui, Monsieur, tout cela.

Quand il a le bonheur de porter ce nom-là,

Un homme, quel qu'il soit, n'a pas besoin de dire

Ce qu'était son aïeul sous le premier empire,

S'il est né Provençal étant de Draguignan,

Si son cousin germain se nommait d'Artagnan,

Si son père... cela, vous le savez de reste :

Je suis Olibrius, baron de Malepeste;

a 40 Scènes*

Mais, pour prendre l'histoire à son commencement,

Je suis bien obligé de vous dire comment,

Envoyé dans Paris pour être journaliste,

J'y devins en cinq ans l'illustre duelliste.

Mon père m'avait dit : « Veux-tu te faire un nom?

Tire le pistolet, l'épée ou le canon.

Une affaire d'honneur fera plus pour ta gloire

Que vingt livres de vers, de morale ou d'histoire.

Va donc, mon cher enfant, où l'honneur te conduit;

Sois heureux, fais du bruit, fais du bruit, fais du bruit 1 »

A Paris débarqué, selon l'avis du père,

Je me mis tout d'abord en quête d'une affaire,

Mais, entendons-nous bien, d'une affaire d'éclat,

D'un caractère tel que le monde en parlât.

Ma marche fut, durant quelques mois, incertaine :

J'eus des duels nombreux; j'en eus une centaine,

Mais sans danger aucun et sans grand résultat,

Avec des jeunes gens sans nom et sans état ;

Des soufflets échangés, des querelles confuses :

Cela se terminait toujours par des excuses.

S'ils ne m'en offraient pas, moi, je leur en offrais ;

Nous déjeunions alors, mais toujours à leurs frais*

Chaque jour au café, chaque soir au théâtre,

Je provoquais un fat, un faquin, un bellâtre ;

Je donnais mon adresse et recevais la leur;

Le Baron de Malepeste. 2

L'une était d'un bottier et l'autre d'un tailleur. Jusque-là ce n'étaient que des éclaboussures ; Mais, sur renseignements pris à des sources sûres, J'attaquai hardiment monsieur Louis Veuillot. Pour le mystifier, je l'appelais Vieillot.

Enfin, je tins un homme au bout de mon épéel Mon attente pourtant devait être trompée ; J'avais lu quelque part (est-ce dans les Débats!) Que par conviction il ne se battait pas.

Mais il m'administra de sa meilleure gaule Une correction sur l'une et l'autre épaule.

Quelle plume, grand Dieu ! C'était du pur Pascal. Je fus ainsi connu du parti clérical.

J'ai su depuis qu'alors je ne m'exposais guère, Et j'eus à bon marché les honneurs de la guerre. Pour varier la scène et pour virer de bord, Je défiai du coup de Pêne et Rochefort.

Je les criblai tous deux de mes traits sarcastiques. Ils m'envoyèrent donc des témoins authentiques ; Mais tandis qu'au combat nous étions animés, Ils se mirent à rire : ils étaient désarmés.

J'attaquai Véron Pierre et Toussenel Alphonse, Qui n'osèrent jamais m'envoyer de réponse.

Par la voix, par la main, tour à tour je tançai Francisque Lasteyrie et Ferdinand Sarcey

34* Scènes.

Ils ne comprirent pas le sens du double trope, L'on étant un peu sourd et l'autre fort myope. Un autre jour, je bus deux verres de cognac.

Et j'attaquai messieurs Granier de Cassagnac, Le père avec le fils, le fils avec le père :

C'est moi qui prétendis que les deux font la paire. En effet, je reçus deux soufflets. Cela cuit Dans le premier moment; mais cela fait du bruit. Des amis bienveillants arrangèrent la chose, Et j'en fus quitte avec une seule ecchymose.

Après eux, j'attaquai le grand monsieur Guizot. J'osai dire qu'au fond cet homme était un sot. J'eus en cette occurrence un singulier mérite : Dire une énormité que personne n'eût dite.

Il ne l'a jamais su. Le coup était porté, Et je vis poindré alors ma popularité.

Chaque jour m'apportait une nouvelle audace ; J'attaquais tout le monde, et j'attaquais en face. Je choisissais parmi les plus intelligents, Poltrons ou spadassins, vieillards ou jeunes gens. J'avais ouï parler d'un certain Anatole De la Forge, un tireur de la meilleure école ; Je l'avais provoqué sans plus ample informé.

Un tribunal d'honneur entre nous fut nommé.

Je soutins qu'il cherchait de lâches subterfuges ;

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Je bravai la police et j'insultai mes juges.

Alors le tribunal décida prudemment

Qu'une injure de moi valait un compliment.

J'eus enfin cette gloire ardemment souhaitée

De savoir à quel taux ma valeur fut cotée.

Je ne connaissais pas monsieur Émile Augier;

Cela me suffisait : j'allai le défier;

Mais il me satisfit de la bonne manière

En. me plantant tout vif dans son Aventurière,

Attendez, attendez, vous n'êtes pas au bout :

J'eus aussi mon duel avec Edmond About.

Plein d'esprit, ce garçon, mais aussi plein de ruses.

Il en rit, il en rit ! Je voulais des excuses :

Il m'en fit, il m'en fit de toutes les façons,

Articles de journaux, épigrammes, chansons,

J'eus ce que je voulais. J'avais d'autres rubriques :

Je me faisais à moi des charges satiriques;

Par la main d'un enfant, naïf dessinateur,

J'écrivais sur les murs : Malepeste, bretteur.

Puis je m'étais fait faire une photographie

Dans l'attitude, là, d'un homme qui défie

Les passants ; et plus d'un voyait avec ennui

Ce poing toujours fermé qui s'allongeait vers lui.

Une fois j'excitai les plus bruyants vacarmes :

Quatorze professeurs donnaient des assauts d'armes,

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Je les défiai tous les quatorze à la fois ; Mais je vis repousser d'une commune voix Mes propositions aussi franches que nettes, Parce que je voulais la moitié des recettes. Tout allait pour le mieux. J'inspirais tant d'effroi Qu'on avait fait partout le vide autour de moi. Chacun craignait la dent de la bête enragée.

Je n'avais pourtant pas atteint à l'apogée.

Figaro me tenait éveillé. J'entrepris Auguste Viilemot, le bourgeois de Paris, Qui me paraissait moins agressif que les autres. Ah I je fus bien lancé par tous ces bons apôtres! Figaro s'occupait de moi chaque matin ; J'étais son aliment, sa chose, son butin.

La fête, malgré tout, me semblant incomplète, J'attaquai la maison, Villemessant en tête.

Ce jour-là le tocsin sonna le branle-bas :

Général, lieutenants, caporaux et soldats Se ruèrent sur moi. Ce fut la grande émeute; J'étais le sanglier au milieu de la meute.

Je les bravais de loin ; je changeais tous les jours De logis; j'habitais les garnis des faubourgs. Chaque soir les limiers avaient perdu ma trace : Je fuyais, je fuyais, comme le vieil Horace.

Le bruit sç répandit que j'étais interné,

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Ou que mes ennemis m'avaient assassiné.

Au bout de quinze jours je revins dans la ville ;

Paris avait repris sa figure tranquille.

Je fis savoir alors que je me portais bien,

Et que, voulant finir en honnête chrétien,

J'avais été chercher la palme du martyre.

Bref, tout se termina par un éclat de rire.

J'étais aussi connu qu'Alexandre Dumas.

Mais je voyais venir l'âge avec ses frimas ;

J'avais plus que comblé les vœux de mon bon père ;

Il me plut de laisser reposer le tonnerre.

De superbe lion devenu vieux renard,

Je reculai devant madame Olympe Audouard.

Dans un étui d'argent je serrai mon épée,

Et je terminai là ma sanglante épopée.

D'ailleurs, je puis moi-même en faire le serment,

Je n'ai jamais tué personne absolument ;

Et, chose plus étrange et peut-être plus sûre,

Je n'ai jamais reçu la moindre égratignure.

J'ai traversé la vie et côtoyé la mort

Sans vouloir éprouver ni laisser un remord.

Comme un soleil couchant qui s'endort dans sa gloire,

Je ferme à l'horizon le livre de mémoire.

La grâce m'a touché, mes temps sont révolus ;

Maintenant c'est fini, je ne me battrai plus.

ai.

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