‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 52 sur 57 · SCÈNE A DEUX PERSONNAGES · texte numérisé non relu

SCÈNE A DEUX PERSONNAGES

A Mlles S. et B.

MARIE, 19 ans. | JEANNE, 18 ans.

Jeanne.

Si tu m'en priais bien, je te ferais, Marie, Un aveu; mais il faut, il faut que...

Marie.

Je t'en prie.

(Elles s'assoient. )

Jeanne.

Eh bien, j'aime... quelqu'un.

Marie.

Depuis ?

Jeanne.

Depuis un mois.

Marie.

Et tu m'en fais l'aveu pour la première fois ?

270 Scènes.

Jeanne.

C'est vrai.

Marie.

Va, ne crains pas que je te catéchise ; Et, puisque la franchise appelle la franchise, J'aime aussi... quelqu'un.

Jeanne.

Ah! Depuis?

Marie.

Depuis trois mois.

Jeanne.

Et tu m'en fais l'aveu...

Marie, l'arrêtant.

Pour la première fois.

C'est que, vois-tu, mon cœur n'est pas un cœur vulgaire ; H est si grand, si pur!...

Jeanne.

Le mien ne Test donc guère ?

Tu crois être la seule à l'avoir pur et grand? Tout le monde est ainsi.

Marie.

. Mais moi, c'est différent.

Jeanne.

Très-bien ! et comme c'est toi qui fais le partage, La différence doit être à ton avantage !

Un Double Aveu. 271 Marie.

C'est possible ; en tout cas, j'ai la prétention Qu'a chacune de nous, d'être un exception.

Jeanne.

A ce compte, ta flamme est exceptionnelle ?

Marie.

Et la tienne ?

Jeanne.

La mienne est simple et naturelle.

Marie.

Est-elle partagée au moins ?

Jeanne, sèchement.

C'est mon secret.

MARIE, finement.

Tu me fais un aveu, mais un aveu discret.

(Changeant de ton.) Je n'ai le droit de rien exiger, mais, en somme, Tu peux bien me parler de ton joli jeune homme. Jeanne.

Pardon : d'abord, il n'est ni jeune ni joli.

Marie.

Ah ! c'est comme le mien.

Il est donc accompli.

Marie.

Pas beau ?

Scènes.

Jeanne.

Tu ne crois pas, certes, que je désire Un gandin, un gommeux, une tète de cire?

Marie.

Il est vieux?

Jeanne.

Il n'est pas antédiluvien :

Il a trente-deux ans.

MARIE, vivement.

Juste l'âge du mien.

(Après un repos. ) Blond?

Jeanne.

Non. Blond?

Marie. Non. Brun?

Non. Brun?

Marie.

Non. Roux?

Jeanne.

Pas encore

Marie.

Ni blond, ni brun, ni roux... Il est donc incolore?

Jeanne.

C'est châtain si Ton veut.

Un Double Aveu. 273

Marie.

Châtain clair?

Jeanne.

Oh! très-clair.

MARIE, avec intention.

Les feuilles quelquefois tombent avant l'hiver. Bref, il est chauve?

Jeanne.

Un peu. L'on dit que le génie Évite le front bas et la tempe garnie.

MARIE, inquiète.

Il est grand ?

Jeanne.

Non.

Marie.

Petit ?

Jeanne.

Non.

Marie.

Il est donc moyen ?

Jeanne.

Oui, ni grand ni petit.

Marie.

Toujours comme le mien !

Jeanne !

274 Scènes.

Jeanne.

Marie !

(Elles se lèvent. )

Marie, à part.

Alors, je frémis.

Jeanne, même jeu.

Plus de doute,

C'est lui!

Marie.

Ce ne peut être un autre.

(Allant rapidement vers Jeanne.)

Écoute!

Jeanne.

Écoute.

(Très-rapidement.) Est-il négociant? rentier? agriculteur?

Marie, même jeu.

Avocat? médecin? magistrat? armateur?

Marie.

Avoué? professeur? journaliste? notaire? « Jeanne.

Ingénieur? soldat? marchand? propriétaire?

Jeanne.

Nous marcherions une heure ainsi sans faire un pas. Arrêtons-nous : il est artiste, n'est-ce pas?

Un Double Aveu. 2jb Marie.

Nous chercherions en vain à nous tromper nous-mêmes. Son nom, tu le connais.

JEANNE, avec sensibilité.

Et je sais que tu l'aimes.

De quel droit Taimes-tu ?

Marie.

Quoi! tu parles de droits?

Tu ne peux alléguer qu'un mois, et j'en ai trois. Jeanne.

C'est la première fois qu'une femme se flatte D'être l'aînée en âge et la première en date. Marie.

En revanche, je vois que les jeunes souvent Ont plus d'instruction qu'on n'en puise au couvent. Jeanne.

Peut-être.

Marie.

Aux qualités que ton esprit lui donne, Je cherche ce qui peut te plaire en sa personne. Jeanne.

Ta seule expérience est mon unique loi.

Marie.

Je n'ai fait que parler après toi, d'après toi. Il n'est pas beau.

276 Scènes.

Jeanne.

Mais non.

Marie.

Pas jeune.

Jeanne.

Il faut t'en croire.

Marie.

Trente-deux ans, pas vrai ?

Jeanne.

Si j'ai bonne mémoire.

Marie.

N'ai-je pas entendu qu'il manque de cheveux ? Jeanne.

Si je l'ai bien compris, c'est un de tes aveux. Marie.

Cet ornement est bon pour les cerveaux infirmes. Jeanne.

C'est mon opinion, car c'est toi qui l'affirmes. Marie.

Pas grand et pas petit? Médiocre.

Jeanne.

Moyen.

Marie.

Bref, un homme qui passe et dont on ne dit rien.

Un Double Aveu. 277

Soit, n'en parlons plus.

Marie.

Mais alors, Mademoiselle, Comment expliquerai- je un tel excès de zèle ? Jeanne.

Mon zèle trouvera son explication, Madame, dans l'excès de votre passion.

Marie.

Pour vous livrer ainsi, vous avez l'assurance Qu'on ne pense qu'à vous?

Jeanne.

J'en ai quelque espérance.

Madame, je suppose, est dans le même cas?

Marie.

Je ne saurais aimer qui ne m'aimerait pas.

Mais quand ainsi deux cœurs...

Jeanne.

Deux ou trois !

Marie.

Correspondent,

Quelle preuve en a-t-on ?

Jeanne.

Oh ! les preuves abondent.

MARIE, ironiquement.

C'est un signe, un regard, un serrement de main?

278 Scènes»

Jeanne.

Peut-être.

Marie.

Une façon de se dire : « A demain » ?

Voilà tout?

Jeanne.

C'est assez.

Marie.

Et puis. . .

Jeanne.

Je suis muette.

MARIE, après un repos.

Il vous a fait des vers ?

Jeanne.

Non, il n'est pas poëte.

Marie.

Je le sais.

(Avec intention.) Il a fait votre portrait?

Jeanne.

Comment?

Il n'est pas peintre.

MARIE, vivement.

Il n'est pas peintre?

Jeanne.

Non vraiment,

Un Double Aveu. 279 Puisqu'il est architecte !

Marie.

Alors c'est... c'est un autre!

Toi le tien, moi le mien !

Jeanne.

Bref, chacune le nôtre !

MARIE, embrassant Jeanne.

Jeanne !

JEANNE, embrassant Marie.

Marie! Hélas! dans quel pénible émoi Tu m'as mise !

Marie.

Et toi donc ! Enfant !

Jeanne.

Pardonne-moi.

(Après un silence.) Dis donc, Marie, es-tu bien sûre, mais bien sûre, Qu'il est peintre ?

Marie.

Et le tien architecte?

Je jure

Que. . . que je n'ai jamais aimé monsieur. . .

Marie.

Plus bas !

280 Scènes, Ni moi monsieur...

JEANNE, lut mettant la main sur la bouche.

Tais-toi !

Marie.

Que je ne nomme pas.

Jeanne.

Peintre !

Marie.

Architecte !

Jeanne.

Dieu ! que c'est beau, la peinture !

Le premier des beaux-arts !

Marie.

Après Parchitecture.

JEANNE, lui tendant la main.

Oh ! que c'est bien à toi d'aimer ainsi le tien !

Marie, même jeu.

Et que c'est mieux à toi de n'aimer pas le mien !

Page 1