S, O, 10, II, GALERIE DU T H É ATRE - FR A NÇAIS PAL AI S- ROY AL
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MADAME BOULARD
A peine eut-il atteint sa vingt-troisième année, Que notre ami Boulard se dit : « L'heure est sonnée Je veux me marier, mais de très bonne foi. Il me manque un logis, une table, un chez moi. Ma femme sera jeune et suffisamment belle. Modeste, c'est urgent ; économe, il le faut ; Nous mangerons fort peu, nous percherons très haut, Et nous vivrons tous deux de mon violoncelle. »
Qu'était-il, ce Boulard qui s'exprimait ainsi ? — Artiste ? — Vous l'avez deviné, Dieu merci. Je puis bien ajouter tout bas que c'est un maître, Et, si vous pratiquez Beethoven et Mozart, Certes vous n'êtes pas sans connaître Boulard. Mais le pontife alors n'était qu'un petit prêtre.
MADAME BOULARD
Le lendemain, notre homme, ayant fort mal dormi, Voulut sur son projet consulter un ami. Il s'en alla trouver dans le plus grand mystère Son compagnon Robin, ci-devant clerc d'huissier. Plus tard clerc de notaire, et depuis très notaire... Mais le soldat alors n'était pas officier.
'< Je voudrais, lui dit-il, avoir une famille,
Un intérieur calme où l'on puisse être heureux:
Si tu savais le nom de quelque honnête fille
Qui voulût me donner ce paradis à deux,
J'unirais volontiers ma fortune à la sienne...
Fortune, entendons-nous.... Mais qu'à cela ne tienne:
N'ayant rien au soleil, je ne prétends à rien.
Pourtant jeté le dis, puisque tu le sais bien,
Je gratte gentiment sur un violoncelle :
J'ai gagné l'an dernier mille écus. Tu comprends
Que j'irai l'an prochain à quatre mille francs.
Si donc tu connaissais parmi ta clientèle
Une famille, là, sans morgue et sans façon
Qui ne ferait pas fi d'un brave et bon garçon,
Je serais fort heureux de t'avoir pour complice,
Et mon ami Robin m'aurait rendu service. »
Que répondit le clerc, qui n'était pas un sot ?
« Tu prendrais toi, Boulard, une fille sans dot? Es-tu fou? Tu vaux mieux que cela, mon bonhomme.
MADAME BOL' LARD
Ton talent représente une certaine somme,
Et nous pouvons trouver... Au fait, oui, pourquoi pas?
J'ai ton affaire en main : la mercière d'en bas,
La fille de monsieur Bonnardeau, qui demeure
Dans la maison ; tu vois d'ici le magasin.
Tu vas juger de tout par toi-même, et sur l'heure.
Je cause avec le père à titre de voisin ;
Descendons. » Nos amis, sous prétexte d'aiguilles,
Entrèrent. Au comptoir étaient trois jeunes filles.
« C'est la petite brune à droite. » On échangea
Quatre ou cinq mots: «Comment la trouves-tu? — Fort belle.
— Cela te convient-il? — Oui, je l'aime. — Déjà?
— Je l'aime, et je n'aurai pas d'autre femme qu'elle. » Et les deux bons amis, en se serrant la main,
Se dirent tour à tour : « A demain ! — A demain ! »
Le matin revenu, notre apprenti notaire.
Ayant pris ses gants neufs et son air important.
S'en allait demander Angélique à son père.
« Angélique a, monsieur, vingt mille francs comptant ;
Qu'apporte votre ami ? — Monsieur, il est artiste...
— C'est bon pour son état ; mais quel est son avoir-
— C'est un garçon d'honneur, de talent et d'espoir ; Il est compositeur et violoncelliste. »
Ils auraient pu longtemps marcher de ce pied-là Sans parvenir jamais à se rejoindre en route.
MADAME BOULARD
A la fin cependant le commerçant parla De façon à ne plus laisser le moindre doute : « Je vous ai dit, monsieur, vingt mille francs comptant. Je pourrais de mon gendre en exiger autant ; Mais je veux avec vous me montrer plus facile: Qu'il en ait seulement douze et même dix mille. Et nous en causerons. Mais vous comprenez bien Que je ne puis donner vingt mille francs pour rien. » Robin convenait bien à part que le bonhomme, Étant père et mercier, n'avait pas tort en somme : Mais il ne se tint pas pour battu. Les deux voix Se croisaient tour à tour ou parlaient à la fois. On eût dit un duo de trombone et de fifre. A la fin, Bonnardeau, baissant toujours son chiffre, Dit : « Qu'il ait seulement cinq mille francs de dot, Et ma fille est à lui; voilà mon dernier mot. »
Boulard, qui se tenait au prochain réverbère,
Apprit l'ultimatum de son futur beau-père.
Peut-être croyez-vous qu'il en fut rtterré ?
Non : il dit seulement : « C'est une forte somme ;
Mais, puisqu'il faut l'avoir, eh bien, soit, je l'aurai !
En devenant avare au lieu d'être économe,
En me couchant plus tard, en me levant plus tôt,
Dans trois ans, sou par sou, j'aurai tout ce qu'il faut. »
MAD.Wli: l'.OlLARD
De ce jour commença pour notre pauvre artiste Une existence encor plus étroite et plus triste. Partout, du sud au nord, du couchant au levant, A pied, en omnibus, par la pluie et le vent, Pour gagner un cachet quelquefois misérable. 11 courait, oubliant l'heure de ses repas, Déjeunant au hasard ou ne déjeunant pas. Métier humble et piteux, mais sur tous honorable Puis ne voyait-il pas au bout de son chemin Une fée en jupons qui lui tendait la main ? Angélique était là, comme dans un nuage, Qui lui montrait de loin l'oasis du ménage, Un logis, des enfants, le présent et l'espoir, La gaîté du matin et le repos du soir ? Puis, quoique professeur, il aimait la musique. Et quelques vieux amis de l'école classique Venaient tous les jeudis chez les époux Boulard Jouer des quatuors de Haydn ou de Mozart.
Après un an passé de cette vie austère, Il compta dans un coffre appelé secrétaire. Tant en argent qu'en or, environ mille francs. 11 put se dire alors : « Ce sera dans quatre ans ! » Car pour croire qu'il eût placé pareille somme En obligations de l'Espagne ou de Rome, Point. Le gouvernement le plus accrédité Ne lui pouvait offrir assez de sûreté.
MADAME BOULARD
Que dis- je ! Les billets de la Banque elle-même Ne lui représentaient qu'un dangereux emblème. Non, il n'avait de foi que dans l'argent et l'or. " Le soir et le matin, il comptait son trésor : Puis, du matin au soir il parcourait la ville Et regardait passer les saisons à la file, En disant au soleil, comme un mahométan : [an! » J « Dansquatreans,danstroisans,dansdeuxans,dansun
Maintenant abordons cette dernière année;
Les choses ont suivi la pente destinée.
La tranquille Angélique, assise à son comptoir,
Voit les jours s'écouler sans trop s'en émouvoir.
Le mercier Bonnardeau, bon marchand et bon père,
Ne dit rien à sa fille et fait son inventaire.
Mais notre petit clerc, allons-nous l'oublier ?
Non, certes, car il a depuis le mois dernier
Contracté mariage et traité d'une étude.
Les deux marchent de pair : c'est la vieille habitude.
Avait-il acheté pour pouvoir contracter ?
Avait-il contracté pour pouvoir acheter?
Je ne sais : il sera toujours quelques mystères
Entre la Providence et messieurs les notaires.
Un jour, maître Robin reçut en déjeunant Un billet qu'à sa femme il lut incontinent:
MADAME BOULARD
« C'est fait, c'est fait,c'estfait ! La somme est réunie.
» Présente mes respects à madame Eugénie
» Que je ne connais pas... J'ai les cinq mille francs !
» Angélique estàmoi... Tu comprends, tucomprends!
» Je te les porterai ce soir sur les six heures,
» Pour dîner avec vous. Amitiés les meilleures.
» Quand je songe qu'avant quinze jours (au plus tard)
» On va dire: « Monsieur et madame Boulard !! »
L'auteur avait omis de signer cette lettre,
Mais la forme et le fond l'ont fait assez connaître.
Boulard donc, vers midi, s'étant donné congé,
Partit d'un pas dispos et d'un air dégagé.
Il avait enfermé le tout dans cinq sacoches,
Et marchait l'œil au guet et les mains sur ses poches.
Il ne vit ce jour-là que des hommes jaloux ;
Les plus calmes bourgeois lui semblaient des filous.
Il crut que le métal sur son front devait luire;
Il entendit entre eux tous les passants se dire :
« Assurément cet homme est porteur d'un trésor ;
Il est tout cousu d'or, il sent l'or, il est d'or ! »
Il s'arrêta devant une de ces boutiques
Pleines d'antiquités tant modernes qu'antiques ;
Il disait à part soi : « Que je le veuille ainsi,
J'achèterai cela, j'achèterai ceci. »
MADAME BOULARD
Tout à coup, il se tâte, et s'appuie et chancelle :
Son être s'est fixé sur un violoncelle
Use', noirci, crasseux, délabré, vermoulu,
Mais sur lequel ses yeux et son cœur avaient lu :
« Guernerius à vendre, occasion unique. »
Avant que d"y penser il fut dans la boutique.
« C'en est un! » se dit-il intérieurement.
» Combien prétendez-vous vendre cet instrument?
— Cinq mille francs, monsieur, — Cinqmillefrancs?..
Il fit un grand effort, un effort inutile, rcinq mille!]
Pour éclater de rire, et reprit en fausset :
« Cinq mille francs, monsieur, savez-vous ce que c'est:
C'est cinq ans de soucis, de labeurs et de peines.
Le suc de la jeunesse et l'espoir des vieux jours,
Le prix de mon talent, la dot de mes amours,
La sueur de mon frout et le sang de mes veines !
Et vous voulez, monsieur, par un calcul méchant...
— Pardon, je ne veux rien, répondit le marchand. - — Mais que rabattez-vous enfin de cette somme ?
— Rien. J'ai pris rendez-vous avec monFranchomme; Nous sommes en marché. Si vous voulez le voir, Vous n'avez qu'à l'attendre, il doit venir ce soir.
— Monsieur, vous spéculez sur ma stupide envie : Vous me torturez l'âme et me prenez la vie, Non, non, non, cent fois non ! »
Il sort du magasin.
Eperdu, furieux. Sur le trottoir voisin.
MADAME r.oCLARb
Parmi d'autres passants, était un petit homme. «C'estlui'.Jen'ensaisrien.m lisc'est lui, c'est Franchomme! » Il rentre comme un fou. « Je le prends, je le prends! Cet objet est à moi. Voici cinq mille francs. Comptez. — Où voulez-vous, monsieur, qu'on vous l'envoie?
— L'envoyer? -Non, Boulard ne lâche pas sa proie.
— Faut-il faire venir le portefaix du coin ?
— Mille remercîments ; je ne vais pas très loin ; Aidez-moi, s'il vous plaît.... Non, là sur mon épaule. Merci, bonjour. — Bonjour.» Ce jeunehomme est bien drôle, Dit tout bas le marchand. Plus d'un passant surpris Examina Boulard qui traversait Paris
Avec son chargement. Au bout de trois quarts d'heure,
Il vit les panonceanx désignant la demeure
De son ami notaire. Il monte l'escalier,
Arrive sans arrêt au troisième palier,
Et sonne. Un domestique en habit carmélite
Lui demande son nom, l'objet de sa visite :
« Hein ? Annoncerait-on chez Pobin par hasard ?
Annoncez donc : Monsieur et madame Boulard. »
LE