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flammes, et plus bas, dans les maisons de la grande rue, vers Etival , les Allemands en train de faire des prisonniers : tous les mobiles qui n'étaient pas sortis des maisons au moment de la retraite se trouvaient arrêtés, désarmés et mis en ligne pour aller à Brcliimont, alors au pouvoir de l'ennemi.
Ceux qui ne marchaient pas tout de suite étaient fusillés sur la porte... C'est la guerre... Il n'y avait rien à dire !
Des masses de fumée montaient aussi sur la IJourgonce : le village brûlait; nos deux canons en arrière répondaient à la batterie des Allemands, vers Etival.
Aux villages de la Salle, du Hau et de Saiut-Remy, la fusillade pétillait, la fumée Idanche de la poudre s'étendait sur toute la lisière des forets, et les échos des Jumeau.v répondaient à la canonnade.
En reprenant ma marche, je me rappelai Catherine; cela me fit une terrible impression de la savoir là-bas dans notre village en feu; mais je me dis qu'elle avait eu le bonheur de se sauver quelque part derrière les roches, et j'écartai de mon esprit cette idée, qui me brouillait la cervelle.
A peine en haut, derrière la ligne des tirailleurs, le clairon du 32^ de marche sonnait le ralliement ; deux compagnies se réunissaient en colonne d'attaque et descendaient à Nompatlize, bousculant tout devant elles; les Badois, surpris, abandonnaient en courant toute la partie haute du village ; malheureusement, les prisonniers étaient déjà partis pour Brehimont, sous escorte; on ne put les délivrer.
Après cela, l'ennemi, resté maître des masures du côté de la Mollièrc, se rallia et revint à la charge, appuyé par ses pièces de Biarville: il fallut encore une fois tout abandonner.
D'instant en instant, les Badois recevaient des renforts en infanterie et en artillerie par le pont dé la "\'oivre ; toute sa colonne de la rive droite passait sur la rive gauche ; ils n'eurent pas de peine à se rendre maîtres par ce moyen des Eeines, après avoir délogé nos francs-tireurs de Saint-Michel, de Brehimont et de la Vacherie.
Ils recevaient aussi des secours par le pont d'Etival, ayant rappelé toutes leurs forces laissées à Raon-l'Etapc pour garder le débouché de la vallée de Celles.
Contre le nombre toujours croissant, nos mobiles des Deux-Sèvres et les Bretons, après avoir tenu depuis le matin à Saint-Remy, venaient de se replier sur le petit village du Ilau, et les Allemands, malgré leurs seize
pièces lourdes, contre nos quatre petites pièces de campagne, n'osaient plus attaquer; leur général, de Dégenfeld, voulait remettre la partie à deux ou trois jours, pour attendre toute l'armée de Wcrdcr, en route par la vallée de Barr. Un seul régiment de marche, quatre ou cinq mille moljiles qui voyaient le feu pour la première fois, et un millier de francs-tireurs accourus à la hâte, mal armés, mal équipés, sans vivres et presque sans munitions, lui paraissaient un trop grand obstacle au passage de son corps d'armée, de ses trois batteries, dont une de douze, et de ses dragons; il voulait attendre trente mille hommes
de renfort! C'est lui-même qui l'a dit;
chacun peut le lire dans le rapport du grand état-major prussien.
Voilà pourquoi, vers deux heures, les Badois se retirèrent des points les plus avancés qu'ils occupaient et se formèrent en ligne sur le plateau de la Mollière; le feu se ralentit et cessa des deux côtés; les Allemands ne demandaient qu'à se retirer provisoirement pour revenir à six contre un, selon leur habitude.
Mais le général Dupré comprit très-bien ce que signifiait ce mouvement de retraite, et, comme il n'avait à compter, lui, sur aucun renfort, après avoir réuni ses quatre pièces à la Bourgonce, en face des Allemands en bataille, au bout d'une demi-heure environ, il ordonna l'attaque générale par les BasscF- Pierres à gauche et le bois des Jumelles à droite.
J'avais gardé le fusil d'un mobile blessé au commencement delà bataille, dans la maison du cousin Millerot ; je reçus des cartouches avant l'attaque, et je partis avec les tirailleurs du 32* en avant du bois; mais il nous fut impossible de dépasser les Bruyères, parce que Nompatlize et les Feines étant restés au pouvoir de l'ennemi, nous étions pris entre deux feux.
C'est là que fut tué le colonel du régiment de marche ; il parcourait sans cesse au galop notre ligne de tirailleurs pour encourager les liommcs, et tomba de cheval à quelques pas de moi. C'était un brave soldat!
Du côté des Basses-Pierres, l'attaque réussit mieux d'abord : les mobiles des Deux-Sèvres repoussèrent les .illemands de Saint-Remy et du Ilau; mais Etival leur envoya de nouveau du renfort : un jjataillou de grenadiers, avec un escadron de dragons, arrivant à marche forcée de Raon-l'Etape, parut vers trois heures et rétablit le combat; ils passèrent le ruisseau de la \'aldango ; les nôtres tenaient comme des clous à la Salle ; mais toute l'aile
LE RECIT DU PERE JEROME
Les bons tireurs en avant... .Paye 10.)
droite des Allemands se repliant alors sur eux, il fallut abandonner les villages là-bas et se retirer en forêt, où la fusillade continua longtemps ; quelques gardes nationaux de Rambcrvillcrs, de Saint-Benoît et de Jean- Menil étaient arrivés pour soutenir la retraite.
Cette partie du champ de bataille enlevée, l'ennemi se porta sur la Folie, en avant de la Bourgonce ; en même temps, toutes ses troupes arrivées par le pont de la Voivre foncèrent sur nous, et, voyant que nous risquions d'être entourés, nous commençâmes aussi lentement à nous retirer sous bois, en nous retournant à chaque arbre jusqu'au haut de la côte, pour continuer le feu.
Les canons et les fourgons de la Bourgonce
étaient déjà partis du côté de Brayères ; c'est aussi le chemin que nous prîmes ; les Allemands n'eurent pas envie de nous poursuivre, ils en avaient assez! On avait fait quelques tranchées et des abatis sur la route, mais ils ne vinrent pas les attaquer.
Ainsi finit le combat de Nompatlize, vers quatre heures du soir ; il avait duré sept heures.
Ouelques francs-tireurs bretons et des mobiles des Deux-Sèvres, retirés au mont Repos, tiraillèrent encore deux ou trois jours contre des partis allemands qui voulaient les déloger; puis ils allèrent rejoindre Gambriels, vers îlpinal.
Quant à moi, voyant l'afTaire terminée, et pensant bien que, si je retournais au village,
LE RÉCIT DU PÈRE JÉRÔME
La pauvre vieille tomba dans mes bras. (Page 49.}
je serais pris et fusillé tofut de suite, malgré mon grand désir de savoir ce qu'était devenue Catherine, à 2 kilomètres plus loin, je quittai les tirailleurs du 32^ de marche, en leur sou haitant bonne chance, et je pris à gauche un sentier dans la forêt de Mortagne, qui me conduisit chez Nicolas Houlotte, le charbonnier, un de mes vieux camarades.
Tout en grimpant , je cassai la croûte de pain que j'avais emportée le matin et je la mangeai de bon appétit, n'ayant rien mis sous la dent depuis la veille au soir.
Au bout d'une heure de marche, tous les bruits s'éloignaient; l'idée de Catherine me revenait; je me reprochais presque ce que j'avais fait, me représentant la pauvre femme dans les décombres... qu'est-ce que je sais?...
des idées noires comme la nuit qui venait. Et sur les sept heures, arrivant à la porte de Nicolas, avant d'entrer, je me penche dans la petite fenêtre, et qu'est-ce que je vois? Catherine, à côté de la lampe, qui pleurait, le tablier sur les yeux, auprès de Houlotte, de sa femme et de leurs deux filles, aussi fort tristes.
Je toque à la vitre; ils regardent tous, la bouche ouverte, et moi, je crie :
« Hé! Houlotte... bonsoir! »
Aussitôt, Catherine se lève; je pousse la porte, et la pauvre vieille tombe dans mes bras en criant :
a Jérôme... Jérôme... ah! Seigneur Dieu, c'est toi ! »
Que voulez-vous? Je pleurais aussi de la voir si contente.
LE RÉCIT DU PERE JEROME
Elle s'était sauvée aux premiers obus tombant sur laBourgonce,et elle avait couru chez mon vieux camarade.
Nous restâmes là-haut huit jours.
Houlotte, chaque matin, allait voir ce qui se passait au village; la baraque, à ce qu'il nous dit, était presque entière, au milieu des autres, brûlées de fond en comble, elle avait bien reçu quelques atouts : le toit pendait à l'intérieur ; mais on pouvait tout relever avec un peu de travail : c'est ce que Nicolas
nous assura, et, à la lin, il vint tout joyeux nous annoncer que les Allemands étaient partis.
Nous retournâmes donc chez nous remettre les tuiles et les bardeaux qui manquaient.
Alors, tout le 14* corps d'armée allemand avait passé nos montagnes, marchant sur Épinal. Vous connaissez la belle défense de Rambervillcrs ; mais cela n'entre pas dans mon histoire; j'ai fini tout ce que j'avais à vous dire.
FIN DU RECIT DU PERE JEROME
LE TROMPETTE DES HUSSARDS BLEUS
LE
TROMPETTE DES HUSSARDS BLEUS
Chacun se souvient du passage des princes et des seigneurs allemands en Alsace, me dit le vieil instituteur Etienne Auburtin , des T rois-Fontaines. Après avoir commis chez nous les plus grands dégâts, ces barbares nous laissèrent des Badois pour nous achever, puis des landwehrs, encore plus voleurs que les autres, si c'est possible, et en dernier lieu des hussards bleu de ciel, qui ne finissaient pas d'observer le pays et de happer tout ce qui leur tombait sous la main.
Ces faits sont connus ; j'en parle seulement pour vous dire que le colonel de ces hussards, un Prussien roux, poilu jusqu'aux ongles, les yeux verts et les dents blanches comme un loup, logeait avec ses officiers chez M. le maire Trichot et s'appelait avec orgueil « baron fon Krappenfels ». Il battait la campagne jour et nuit, envoyant ses hommes à droite et à gauche, épier le monde et faire des réquisitions, qu'il expédiait à la suite de leur armée, partie à l'intérieur.
Non content de cela, cette espèce de sauvage voulait encore donner des ordres dans mon école, et ne craignit pas, un soir, de me dire que si je tardais de rouvrir mes classes, si je laissais vaguer les élèves par le village, il me ferait pendre à ma porte.
Moi, naturellement, jugeant bien d'après sa figure qu'il était capable d'exécuter une jjareille abomination, je lui répondis que je protestais, mais que je me soumettais, pour lai épargner ce crime.
Alors il me dit :
« Je vous permets de protester, même par écrit, puisque c'est votre habitude de pro-
tester en France ; j'y consens, et je n'y vois pas d'inconvénient. Mais d'abord vous allez obéir, et l'on vous payera comme à l'ordinaire, c'est moi-môme qui vous ferai payer. Et quand j'aurai du temps de reste en dehors de mon service, j'arriverai pour vous inspecter et voir si vous donnez une bonne instruction à vos élèves. Nous causerons ; si vous savez votre affaire, on vous conservera ; mais si vous ne savez rien, je vous ferai remplacer. »
J'allais lui répondre qu'il n'avait aucun droit dans mon école, que j'étais nommé régulièrement, et que je ne me laisserais pas conduire comme un soldat ; mais au moment où je réfléchissais à ces choses, voilà qu'un trompette se met à sonner leur retraite, car il faisait nuit à cinq heures au mois de décembre, et ce trompette sonnait faux : au lieu de souffler trois fois d'abord haut, ensuite plus bas, et finalement de beugler lentement à la manière de ces Allemands, il poussait des sons tremblotants et comme enroués.
Ce que le colonel entendant, il sortit transporté de colère ; je le suivais dans l'allée, mon chapeau à la main ; et lui, sautant pardessus les tas de neige sur le trompette, lui donna d'abord deux épouvantables soufflets qui lui firent jaillir le sang delà bouche et du nez ; après quoi il se mit à crier aux hommes de garde près de là ;
a Venez !... attachez-moi ce porc, il est ivre !... Il a bu comme un porc, qu'il soit traité comme un porc ! «
Les autres accoururent, munis d'une corde
LE TROMPETTE DES HUSSARDS BLEUS
à fourrage, et garottèrent le malheureux. Le colonel regardait, ses yeux étincelaient ; et voyant le trompette à terre étendu et lié, il dit en montrant le bûcher :
oc Jetez-le là-dedans.... Qu'il cuve son vin ! »
Ce que les autres firent sans oser murmurer un mot.
Alors, songeant qu'il n'avait jamais fait aussi froid de l'année et que cet être humain risquait de périr, je voulus dire un mot en sa faveur au colonel, qui me cria furieux :
a Taisez -vous ! Mêlez- vous de vos affaires ! et souvenez-vous de mes ordres ! »
Et tout aussitôt il partit, traînant son sabre qui sonnait sur la glace, et entra chez le maire pour se goberger selon sa coutume ; car il ne se refusait rien, non plus que ses officiers, en bons vins, bonnes viandes et autres victuailles.
Je crois bien que le trompette avait un peu trop bu, mais combien de braves gens s'ou- ])lient quelquefois à table et n'éprouvent pas un traitement aussi dur !
Enfin, ayant vu cela, je rentrai dans notre petite chambre, oii cuisait le maigre pot-aufeu, et je m'écriai tout haut :
« Dieu du ciel ! Dieu du ciel ! à quel état sommes-nous réduits ! Oh ! malheur ! »
Et ma femme qui pleurait me dit ;
« Auburtin, il faut obéir.... sans cela... dans ce terrible hiver où la misère est partout, ce sauvage nous mettrait dehors, et que deviendrions-nous avec nos enfants ? »
Moi je me promenais de long en large sans répondre , l'indignation me possédait, mais qu'est-ce que je pouvais faire ?
Une demi-heure après, la nuit étant déjà profonde, et la lumière du foyer éclairant les fenêtres toutes Jjlanches de givre, je sortis dans l'allée pour voir ce que faisait le malheureux trompette
Après avoir regardé attentivement dans la rue neigeuse, je m'approchais du bûcher, lorsqu'une sentinelle que je ne voyais pas sous les piliers me cria :
« Ver da ? »
Ce qui me fit rentrer bien vite.
Sans la sentinelle, j'aurais délié le pauvre garçon, mais ces gens-là prévoient tout ! Et ce qu'on aura peine à croire, c'est que le malheureux resta là toute cette nuit et le lendemain jusqu'à cinq heures du soir, sans rien recevoir, par ce froid terrible.
Ah ! l'envie de boire et de sonner faux devait lui être passée.
C'est ainsi que ces Allemands ont eu la victoire ; et tout ce qu'ils font, ils le font de même, ne connaissant que l'ordre des supérieurs et l'obéissance.
Toute la nuit, je ne rêvai que de nos misères ; le vent s'était levé, la neige volait en poussière contre nos vitres, les sentinelles criaient, et de temps en temps on entendait une ronde marcher, frappant du talon sur la glace pour se réchauffer les pieds.
Je me disais que le pauvre trompette allait être gelé, ce qui me forçait de le plaindre, tout Allemand qu'il était.
Ensuite l'idée d'obéir au colonel me revenait ; je m'adressais des discours de toute sorte, déclarant que les instituteurs français n'avaient pas d'ordre à recevoir des Prussiens ; mais écoutant ensuite respirer les enfants et songeant que si l'on nous chassait de la maison, nous ne pouvions manquer de périr tous, le lendemain de bonne heure, après avoir fait du feu dans le poêle, j'ouvris tranquillement l'école en pensant :
« Que les élèves viennent ou non.... ce n'est pas moi qui les préviendrai. »
J'espérais que pas un ne se présenterait , mais sur les sept heures, par ordre du colonel, le garde champêtre Poireau publiait déjà que l'école était ouverte, que les études recommençaient et que ceux qui n'enverraient pas leurs enfants en classe payeraient le double de réquisitions en foin, paille, farine et tabac , de sorte qu'une demi-heure après pas un enfant ne manquait.
Je n'eus que le temps de manger ma soupe et de reprendre le cours de mes leçons.
Vers onze heures et demie, comme l'école du matin finissait et que les enfants sortaient en courant, le colonel arrivait au galop de Lorquin ; il s'arrêta devant ma porte et me dit :
« Vous avez obéi, monsieur l'instituteur, et vous avez eu raison, car votre remplaçant était déjà prêt.... à midi sonnant, il serait arrivé son paquet sous le bras, avec quatre hommes pour vous mettre dehors. Il faut que tout marche rondement, militairement, avec moi, vous m'entendez ? Je ne veux pas non plus qu'on raisonne. »
Alors, sentant la colère me venir, je lui tournai le dos et je rentrai brusquement dans la salle.
Je n'ai jamais détesté d'homme comme celui-là ; la méchanceté, l'insolence du commandement, enfin toutes les mauvaises qualités étaient peintes sur sa figure. Rien que de penser à lui, l'indignation me gagne encore,
LE TROMPETTE DES HUSSARDS BLEUS
et je lui souhaite toutes les i)laies d'Egypte.
Le même jour, après l'école du soir, entendant les gens du village parler dehors, j'allai voir ce qui se passait.
On tirait le trompette du bûclier, il avait les oreilles et le nez bleu,s ; les soldats, lui déliant les cordes et les jambes, finirent par lui crier de se lever, mais il ne donnait pour ainsi dire plus signe de vie
On avait beau le dresser, le secouer, il retombait toujours de son long.
Un soldat courut chercher leur médecin, qui soupait chez M. le curé Petit) ean, et seulement un quart d'heure après il arriva, regardant de loin avec ses lunettes et riant comme un individu qui vient de bien dîner.
C'était un petit homme fleuri, bien rasé, une croix rouge sur le bras.
a Voyons, écartez- vous ! » dit-il aux voisins et aux voisines qui formaient le cercle autour du trompette.
Puis il s'écria :
« Tiens ! liens ! c'est ce pauvre Franz ! il a les oreilles et le nez gelés et sans doute les pieds aussi. Qu'est-ce qui lui est donc arrivé ?
— Il a sonné la retraite de travers, dit alors une espèce de maréchal des logis, qui riait en voyant le médecin rire; il avait bu trop de schnaps, et le colonel l'a fait attacher et jeter là depuis hier soir.
— Ah ! très-bien, fit le médecin, très-bien. » Et tout en se baissant, il ajouta :
tt Ce sera difficile de le faire remonter à cheval avant deux mois ! mais où le mettre dans ce village, provisoirement? les voitures de l'ambulance ne repassent qu'après-demain. »
En rêvant à cela, il vit ma porte ouverte, ce qui lui donna l'idée de s'écrier :
« Allons! qu'on le porte là-dedans; qu'on ouvre une fenêtre pour l'empêcher d'être saisi par la chaleur. »
Les soldats obéirent, moi, je n'avais pas à réclamer, voyant bien que cette sorte de gens se moquait du monde et faisait ce qu'elle voulait.
Ils portèrent donc le trompette dans la salle d'école et retendirent sur la grande table en face du tableau; ils ouvrirent un châssis, et, sur l'ordre de leur médecin, ils commencèrent à le déshabiller nu comme un ver.
Je n'eus que le temps de chasser les enfants, qui regardaient, le nez aplati contre les vitres, en leur criant que c'était un spectacle impudique.
Tout le monde se retira; je montai préve-
nir m;i reuiine et mes enfants de rester dans leur chambre en haut, puis je redescendis pour voir la suite de ces événements extraordinaires.
Au lieu de réchauffer cet homme gelé aux trois quarts, les Allemands avaient apporté de dehors un cuveau de neige avec laquelle ils le frottaient de haut en bas, principalement le nez, les oreilles et les pieds.
Ils avaient éteint le feu, et ces choses m'étonnaient, lorsque tout à coup, dehors, le son de la trompette retentit, et que tous ensemble courant à la rue abandonnèrent leur camarade.
Il paraît qu'une grande nouvelle venait d'arriver, un ordre de départ, car tout aussitôt les hussards tirèrent leurs chevaux des écuries, les bridèrent, les sellèrent et se réunirent sur la place de la^ mairie, où l'appel se fit à la hâte.
Le colonel, apprenant par le médecin que son trompette était gelé, tempêtait, et m'apercevant de loin sur la porte, il accourut en me criant i
a Vous me répondez de l'homme, de l'uniforme et de tout ! »
Je me dis :
« Oui! va-t'en au diable, animal féroce! Je me moque de toi, puisque tu pars! Et Dieu veuille qu'on n'entende plus parler de toi ni de ta bande. »
Ils partirent tous ensemble du côté de Metz, me laissant ce garçon sur les bras, sans honte ni pudeur.
Quoi faire, maintenant? quoi dire?
Le vétérinaire Gueûry, notre voisin, entra par curiosité.
II regardait cet ivrogne, car c'était un ivrogne! Son ivrognerie était cause de l'ennui qui m'arrivait : s'il ne s'était pas enivré, il n'aurait pas reçu les soufflets du colonel, il n'aurait pas été jeté dans le bûcher, il n'aurait pas été gelé et serait parti comme les autres.
Je me faisais toutes ces réflexions en le regardant.
C'était pourtant un assez bel homme de trente à trente-cinq ans, un peu gros et joufflu; je ne pouvais pas le laisser là dans cette saison froide, et malgré tout j'étais en train de rallumer le feu, lorsque Gucùry me dit :
« Gardez-vous-eu bien ! Il faut continuer à le frotter avec de la neige, sans cela son nez se pèlera tous les ans comme une pomme de terre cuite en robe de chambre et ses oreilles s'éplucheront comme des légumes. Prenez garde !... Un peu jjlus tard, quand il se rani-
LE TROMPETTE DES HUSSARDS BLEUS
mera, vous pourrez augmenter la chaleur, mais il ne faut pas se presser. Et puis est-ce que vous n'avez pas un peu d'eau-de-vie quelque paît t y>
J'en avais un peu dans une bouteille, de l'eau-de-vie camphrée pour les blessures et les piqûres d'abeilles. Gueûry me dit que c'était ce qu'il fallait.
J'allai donc la chercher; puis le vétérinaire et moi, pendant une bonne demi-heure encore, avec un linge, nous fîmes tomber de l'eau de neige sur la figure, les mains et les pieds de cet homme; finalement, nous lui donnâmes un petit verre d'eau-de-vie camphrée, seule chose qui le réveilla et lui fit ouvrir les yeux, bien étonné, comme on pense, de se trouver là tout nu sur une table, avec des étrangers.
Il se mit à frissoiiner, à claquer des dents ; Gueûry me dit que c'était bon signe, qu'il en reviendrait.
Nous cessâmes alors de le baigner d'eau de neige, nous lui remîmes sa chemise et ses habits comme nous pouvions ; Gueûry referma la fenêtre encore ouverte ; nous montâmes chercher une paillasse et une couverture de laine, dont nous l'enveloppâmes ; et seulement alors, vers les sept heures, chacun alla manger sa soupe aux pommes de terre et prendre un peu de repos.
Je maudissais ces Allemands de m'obliger à sauver un gueux pareil, quand son propre colonel l'avait presque assommé par amour de la discipline. Oui ! je m'indignais d'être forcé d'agir en chrétien , pendant que des milliers d'entre les nôtres n'avaient pas la chance de rencontrer d'honnêtes gens et périssaient de misère.
Enfin on n'est pas maître des choses ; les accidents vous tombent sur la tête comme des cheminées ; il faut bien les supporter, et si l'on ne remplissait pas ses devoirs d'humanité, on serait encore capable d'en éprouver des remords dans ses vieux jours.
C'est ce qui me fit garder cet Allemand ; si j'avais dit comme eux que la force prime le droit, j'aurais fort bien pu le coucher dans la rue et le. laisser mourir de sa belle mort ; personne ne m'en aurait fait des reproches, au contraire.
Ces hussards bleu de ciel et leur colonel n'ont jamais reparu dans le pays, et, que Dieu me le pardonne! j'ai souhaité cent fois d'apprendre qu'ils avaient été massacrés avec leur chef, le noble baron de Krappenfels,
Notre trompette ne désirait pas non plus les revoir ; il tremblait chaque fois dans son
]it en haut, où nous l'avions transporté, lorsqu'on ouvrait la porte de l'allée, croyant que c'était quelqu'un du régiment qui venait le réclamer ou demander de ses nouvelles.
Du reste, il s'était remis assez vite et mangeait de notre soupe avec un grand appétit ; son nez avait repris une couleur naturelle, mais son oreille gauche restait toujours bleugris et commençait à se peler, comme l'avait annoncé Gueûry.
Ma femme lui portait chaque matin sa pitance ; il n'aurait pas mieux demandé que de rester au lit et de vivre ainsi comme un prince.
De temps en temps j'allais aussi lui jeter un coup d'oeil ; il s'engraissait, ses joues se mettaient à reluire, mais toujours il disait :
« J'ai mal dans les pieds... j'ai ci... j'ai ça... » car il parlait bien le français et même l'anglais, à ce qu'il assurait.
C'était fort bien, mais tout cela ne me servait à rien, je ne pouvais pas garder ce fardeau sur mes épaules en l'honneur du roi de Prusse, et vers la fin du mois, voyant que les hussards ne revenaient pas, je résolus d'avoir une explication avec mon trompette et de lui donner congé le plus tôt possible.
Un matin donc qu'il ne s'attendait à rien, j'entrai brusquement dans sa chambre, et comme il commençait à faire sa grimace, je lui dis :
a J'ai aussi mal dans les orteils, mais ça ne m'empêche pas de me lever chaque matin, parce qu'on ne vit pas de l'air du temps. Vous avez été malade, mais à cette heure vous êtes gros et gras, vous avez bonne figure, et je crois que vous ne feriez pas mal de retourner à votre régiment; si vous voulez que j'écrive?... »
Il ne me laissa pas finir, et s'écria comme attendri :
a Monsieur Auburtin, je suis heureux de vous voir. Votre excellente femme m'a dit tant de bien de vous !... Prenez place, monsieur Auburtin.
— Merci, monsieur, lui répondis-jc... je suis venu...
— Oui, fit-il, vous êtes un brave homme... un honnête homme et qui n'est pas récompensé selon ses mérites. D'après tous les livres que je vois là... (il me montrait une petite bibliothèque au pied du lit) et ces cartes... vous êtes aussi un homme savant, un érudit. C'est indigne d'exiler un homme tel que vous, de le laisser languir dans ce misérable village, c'est abominable! »
Il paraissait indigné.
LE TROMPETTE DES HUS'SARDS BLEUS
« Vous êtes bien bon, lui dis-jc, mais je suis venu...
— Voilà ce que je ne peux pas comprendre, s'écria-t-il. En France, le mérite n'est pas récompensé; en Allemagne, vous seriez honoré, considéré, vous auriez une chaire ; le moindre instituteur a ses mille thalers... au lieu que vous végétez. Ah ! quelle abomination !
— Sans doute, vous n'avez pas tort, lui répondis-je, on néglige l'instruction... on ne paye pas assez les instituteurs... Cela fait le plus grand tort au pays.
— Ah ! je crois bien, dit-il, chez nous l'instruction est libre, nous avons des associations en masse pour l'instruction ; nous avons des bibliothèques, nous avons de tout, et principalement des hommes instruits, tels que vous, et qu'on entoure de respect. »
Tout ce qu'il me disait sur ce chapitre était juste, mais cela ne faisait pas mon compte; et comme je ruminais en moi-même au moyen de revenir à la question, il me répéta, en me montrant une chaise :
« Mais asseyez- vous donc, mon cher monsieur Auburtin; asseyez-vous près de la cheminée, il fait froid aujourd'hui.
— Oui, monsieur, lui dis-je en m'asseyant , il fait très-froid... J'étais venu...
— Ecoutez, fit-il en m'interrompant encore, puisque nous sommes là comme de vieux amis, il faut que je vous demande quelque chose. »
Alors l'impatience me prit, et je dis : « Moi je veux aussi vous demander quelque chose ; je voudrais savoir quand vous partirez, car vous avez raison : je suis un pauvre homme chargé de famille, et vous pensez bien que je ne peux pas vous avoir toujours sur mon dos, vous entretenir, vous nourrir, etc.
— Justement, fit-il, j'ai déjà eu la même idée, nous sommes d'accord. »
Sur cette assurance, je m'apaisai; et je lui demandai :
« Quand partez-vous ? Est-ce que vous voulez aller à l'ambulance de Saarbruck? Les deux voitures passent demain soir, et...
— Non! si je vais à l'ambulance, dit-il en allongeant la lèvre, on me renverra bientôt au régiment ; et si je pars d'ici pour me retirer, soit en France, soit en Allemagne, je serai considéré comme déserteur , de sorte que j'aime mieux finir tranquillement la campagne dans ce village. »
Pour cette fois, la colère m'étouffait ; je sentais comme une pâleur d'indignation se répandre sur mes joues. Il le vit sans doute, car aussitôt il me dit :
« Mais je vous payerai... je veux vous payer convenablement ; je vous donnerai deux cents francs par mois pour mon logement et ma pension.
— Où sont-ils, les deux cents francs?
— Je ne les ai pas sur moi, mais je vais les demander tout de suite...
— Où? à qui?
— A mon banquier. Donnez-moi seulement une plume, de l'encre, du papier, et j'écris à l'instant.
— Allons donc, m'écriai-je en levant les épaules, me prenez- vous pour une bête? Estce que les trompettes ont des banquiers?
— Et vous, dit-il d'un ton désolé, si vous me prenez pour un trompette ordinaire, vous avez tort; je suis trompette, c'est vrai... mais trompette dans la landwehr; je suis un bon ])ourgeois de Saarbruck. J'ai eu le plaisir de vous voir il y a deux ans aux eaux de Risslingen. Nous avons dîné plus d'une fois ensemble à table d'hôte, à Thôtel du Grand Cerf. Regardez-moi donc, vous ne me reconnaissez pas ? »
Ce qu'il disait était vrai : j'avais été deux ans avant passer une saison aux eaux de Risslingen, pour me guérir d'une gastrite ; et pourtant sa figure ne me revenait ^ms tout à fait, j'hésitais à le reconnaître.
« Eh ! dit-il, avec ma barbe et mes moustaches, je ne suis plus le môme homme qu'en habit noir et cravate blanche. Ah ! les temps sont bien changés !... »
Pendant qu'il parlait ainsi, les larmes aux yeux, il me sembla le reconnaître, et je lui dis avec commisération :
« Comment, comment ! Est-ce donc ainsi qu'on traite les bons bourgeois d'Allemagne?
— Mon Dieu, fit-il, c'est qu'on nous a envoyé des officiers prussiens du Brandebourg et de la Poméranie pour commander notre landwehr, et ces officiers, ne nous connaissant pas, nous traitent comme les j^remiers venus.
— Mais, lui dis-je, au lieu de me laisser faire trompette, j'aurais mieux aimé être caporal, sergent ou brigadier.
— Sans doute, mon cher monsieur Auburtin; mais il aurait fallu passer un examen, et malheureusement je n'ai jamais eu de goût pour l'état militaire. C'est la seconde fois que pareille chose m'arrive; la première fois, en 18GG, quand je venais de me marier, il fallut monter à cheval et tout abandonner pour se rendre en Bohême. Alors, j'étais trompette comme maintenant, et je m'en suis assez bien tiré, parce que nous apprîmes à moitié chemin que tout venait de se terminer
LE TROMPETTE DES HUSSARDS BLEUS
Jetez-le la-dedans... Qu il cuve son vin! ■■ (Page .52.)
sans nous, fort heureusement. Nous rentrâmes en triomjjhe, renvoyés dans nos foyers, et je pus reprendre tranquillement la direction de mes affaires. Mais cette fois, lorsque la nouvelle arriva qu'il fallait recommencer, ayant déjà mon gros ventre, vous pensez bien, monsieur Auburtin, que cela ne me fit pas grand plaisir. J'avais trente et un ans et cinq mois, il me restait encore quelques mois à faire, et j'espérais finir mon temps honnêtement à la maison, lorsque l'ordre arriva de partir pour Rasladt. Ma trompette était sur le bureau, comme un simple trophée. Le colonel et le capitaine arrivèrent prendre le commandement. Il fallut maigrir et puis passer à travers feu et tlammes, et voilà maintenant comment la chose se finit ! «
Il parlait d'un air si triste, qu'en songeant à la position d'un homme pareil, loin de sa maison, de la considération de ses concitoyens, de l'amour de sa femme, réduit à se voir souffleter pour avoir manqué â'haleine, ce qui peut arriver à tout le monde, et puis à passer la nuit au fond d'un bûcher, au milieu des courants d'air, enplein mois de décembre, songeant à cela, j'en conçus une pitié véritable pour ce malheureux. ^
« Vous auriez dû vous faire remplacer, lui dis- je encore.
— Vous savez bien qu'on ne remplace pas chez nous, fit-il, tout le monde marche dans la ligne ou dans la landwehr. Peut-être, ajouta-t-ilen remuant le pouce, au moyen de ça, le chirurgien du régiment m'aurait-il dé-
LE TROMPETTE DES IIUSSAUDS 15LEUS
« Empoignez-moi ce misérable Frangaiï
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livré un certificat pour faiblesse de constitution , mais c'était assez difficile à cause de ma corpulence, et puis je pensais que tout s'arrangerait après une bataille, comme la première fois ; c'était toujours deux ou trois mille thalers d'épargnés. J'ai eu tort ! Oui!... si c'était à recommencer, j'aimerais mieu.x faire ce sacrifice que de recevoir les soufflets du baron de Krappcnfels. »
Ce disant, il referma les yeux et s'étendit sur le dos, la figure si mélancolique que je lui dis tout ému :
{( Tenez, monsieur Hirthès... dans ce petit secrétaire, vous trouverez des plumes, de rencre et du papier. Ecrivez votre lettre, et demandez de l'argent à madame votre épouse quand il vous plaira, pourvu que ce soit bien-
tôt, car nos provisions touchent à leur fin.
— Oui, mon cher monsieur Aubur tin, fit-il, et il faut aussi que je vous demande un petit service.
— Quoi donc ?
— C'est d'écrire une attestation comme quoi je suis très-malade, ayant les mains et les pieds gelés, ce qui me met dans l'impossibilité de quitter votre maison. Vous la ferez légaliser par le maire de la commune, et nous l'enverrons à M^^ Bismarck-Bohlen, gouverneur d'Alsace; par ce moyen, on ne me recherchera plus, je resterai tranquillement ici jusqu'à la fin de la guerre. J'ai toujours eu l'amour de la paix !
— C'est bon, lui répondis-je, je vais écrire ce certificat de ma plus belle écriture, ne crai-
LE TROMPETTE DES HUSSARDS RLEUS
gnez rien... vous ne serez plus recherché. » Et descendantaussitôtjG prévins ma femme d'avoir à monter du bois tous les jours dans la chambre de M. Hirthès, d'allumer son feu chaque matin et de le soigner du mieux que nous pourrions, ne doutant pas qu'un homme aussi riche ne finirait par nous récompenser généreusement de nos sacrifices et de nos peines.
Or la lettre de cet honnête bourgeois et mon attestation partirent, l'une pour demander de l'argent à Saarbruck et l'autre pour assurer M. le gouverneur général d'Alsace, à Haguenau, que le trompette des hussards commandés par ■M. le baron de Krappenfels était incajjable de continuer la campagne.
Lui-même écrivit encore quelques lignes en allemand au bas de mon attestation, afin de mieux expliquer la chose, et les gendarmes qui passaient tous les jours aux Trois- Fontaines, faisant le service de la poste, emportèrent les deux missives, que j'allai jeter moi-même à la boîte de la mairie.
A partir de ce moment, nous attendions de semaine en semaine une réponse qui n'arrivait pas.
Mon trompette se promenait en haut revêtu de ma vieille camisole et les pieds dans mes savates, fumant des pipes, car il avait retrouvé quelques hreulzers au fond de ses poches pour avoir du tabac, et lisant tantôt un volume de ma bibliothèque, tantôt un autre, pour se désennuyer au coin du fea.
Rien ne l'inquiétait plus, il se trouvait à son aise ; mais, quant à moi, la mauvaise humeur et les soupçons commençaient à me revenir. Je me disais que cet intrigant avait sans doute appris mon voyage à Risslingen par ma femme ; car toutes les femmes aiment à causer, et la mienne, parmi ses bonnes qualités, aie défaut de bavarder comme une véritable pie borgne et de raconter nos histoires de ménage à tous ceux qui veulent les entendre. Ce gueux d'Allemand pouvait fort bien avoir profité de cela pour se renseigner, d'autant plus qu'il ne manquait pas de ruse, et que toute cette espèce de gens possède un talent d'espionnage extraordinaire.
Voyant les gendarmes de la poste passer régulièrement devant chez nous sans remettre le moindre petit paquet de llorins ou de thakrs^ cela m'ennuyait plus qu'il n'est possible de sele figurer, et chaque ibis je montais chez mon homme pour le regarder dans le Jjlanc des yeux et lui dire :
a Eh bien, monsieur le trompette, les jours se passent et les thalers ne viennent pas.
— Non, faisait-il, cela m'étonne! j'en conçois même de grandes inquiétudes pour la santé de mon épouse.
— Sans doute, je suis comme vous, lui disais-je, ça neme rassure pas du tout pom- la santé de votre épouse, ni pour les thalers qui restent en route... On voit tant de filous dans le monde !
— Ah! faisait-il, vous avez bien raison; l'argent est sans doute resté dans quelque bureau de poste; s'il tarde encore longtemps à venir, il faudra que j'écrive de nouveau. »
Le gueux n'avait jamais l'air de comprendre que je le soupçonnais ; sa figure calme m'embarrassait; je médisais qu'un homme ne pouvait montrer un pareil aplomb s'il n'avait pas la conscience tranquille.
Je me reprochais même mon extrême méfiance, me rappelant que nos saintes Écritures nous recommandent de croire plutôt le bien que le mal, et je me donnais d'autres raisons charitables et chrétiennes, qui malheureusement profitent plus aux filous qu'aux honnêtes gens.
Depuis, j'ai pensé bien souvent que le premier précepte du catéchisme devrait être : Ne vous laissez pas tromper par les hypocrites!
Enfin, je m'en allais, espérant toujours que les thalers viendraient et que nous pourrions acheter de nouvelles provisions, dont le besoin se faisait de plus en plus sentir.
Les choses en étaient là, quand un beau matin les gendarmes de la poste s'arrêtèrent à notre porte.
« Ah! ah! me dis-je tout joyeux, voici ce que nous attendions avec tant d'impatience. «
En effet, un de ces militaires, le casque en tête, agitait une grande lettre carrée couverte de cachets rouges et criait :
« N'est-ce pas ici que demeure Frantz Hirthès ? »
Il paraît que notre homme avait aussi vu les gendarmes de sa fenêtre en haut, car nous l'entendîmes descendre l'escalier quatre h. quatre, traverser l'allée en courant et répondre :
« Frantz Hirthès, c'est moi! «
Le gendarme lui remit la lettre ; mais il fallut entrer dans la salle pour signer un petit cahier que le brigadier portait dans sa gibecière.
A peine celui-ci venait-il de sortir, que, voyant M. Hirthès ouvrir la lettre, y jeter les yeux et pousser un cri de joie, je lui dis :
« Ah! l'argent est donc enfin arrivé!
— L'argent! fit-il en me regardant de travers par-dessus l'épaule ; vous ne me parlez
LE TU()MPP]TTE DES HUSSARDS BLEUS
jamais que d'argent! \'ûiis êtes d'une avarice
honteuse Tout cela m'ennuie à la fin; je
ne veux plus supporter de pareilles avanies, m'entendez-vous? »
Et moi, stupéfait de son insolence, je lui dis : « Comment, misérable, c'est ainsi que vous parlez à votre bienfaiteur. .. à l'homme qui vous a nourri de son pain, qui vous a sauvé la vie '
— La vie! fit-il en éclatant de rire d'un air de pitié; c'est pour m'exploiter, pour me rançonner que vous avez fait cela. »
L'indignation m'emporta, je ne pus m'cmpêcher de l'insulter; il me prit au collet.
La femme, les enfants se mirent à crier, et les gendarmes dehors, sur le point de partir, remirent pied à terre.
Le brigadier rentra dans la salle, en demandant d'un ton rude :
« Qu'est-ce qui se passe donc ici ?
— Empoignez-moi ce misérable Français, qui se permet d'insulter un fonctionnaire de Sa Majesté l'empereur Guillaume, s'écria le bandit en me secouant. Je suis fonctionnaire. . . Voici ma commission d'instituteur dans ce village.... Je suis ici chez moi! »
Il montrait sa lettre, signée « liismarck- Bohlen ». Cette lettre renfermait sa nomination d'instituteur aux Trois-Fontaines , et c'est moi, par ma bonté, en attestant qu'il était impotent, c'est moi qui l'avais aidé à se glisser dans ma place.
Le brigadier allait me saisir, quand, indigné de voir une trahison pareille, je m'écriai ;
« Brigadier, moi je vous requiers d'arrêter cet homme, trompette aux hussards bleus de Krappenfels, ce lâche qui fait le malade depuis deux mois....
— C'est faux! cria le bandit d'un air furieux, c'est un mensonge abominable ; ce maître d'école m'en veut, parce que je suis nommé à sa place. J'ai été laissé ici par le brave colonel baron fou Krappenfels ; j'avais les pieds, les oreilles et le nez gelés. Cet homme, ce Français, a lui-même certifié il n'y a pas quinze jours que j'étais incapable de remonter à cheval.
— Est-ce vrai ? demanda le brigadier en me regardant de travers.
— Oui, c'est vrai ; mais...
— Taisez-vous ! fit-il en me donnant une bourrade qui me coupa la respiration. Si je
n'étais pas chargé d'un*Service de dépêches, je vous arrêterais tout de suite, pour insulte grave envers un fonctionnaire de Sa Majesté impériale, dans son propre domicile; mais vous ne perdrez rien pour attendre. »
Il sortit Là-dessus, criant à son camarade:
« En route ! Nous nous arrêterons ici en revenant. »
Ils partirent au galop ; et dans le même instant, le cafard qui s'était mis à ma place grimpait l'escalier quatre à quatre et s'enfermait à double tour dans sa chambre.
Alors, revenant à moi, je voulus monter, lui livrer bataille et l'exterminer, mais ma femme, plus raisonnable, m'en empêcha.
Elle s'était mise devant moi.
« Sauve-toi, Auburtin, me disait-elle, laisse le gueux tranquille ; il serait encore capable de te donner un mauvais coup ; et puis les gendarmes vont revenir; s'ils te trouvent à la maison, ils t'arrêteront; tous ces gens tiennent ensemble, on ne t'écoutera pas, on t'emmènera en Prusse.... Qu'est-ce que je deviendrai avec les enfants? »
L'indignation me possédait, je tremblais de colère ; mais l'idée des enfants, de ces pauvres petits êtres, tout seuls avec leur mère, sans ressource, peut-être sans pain, me cassa les bras.
Je compris que ma femme avait raison, qu'il valait mieux partir. Je la prévins que j'allais chez notre cousin Claude Briot, à Badonviller, lui disant de venir me rejoindre le plus tôt possible, et je partis, après avoir embrassé les enfants, n'emportant qu'un morceau de pain et quelques sous.
Je gagnai la forêt derrière le village, puis les collines du Blanc-Ru, et le soir j'étais au coin du feu de notre cousin, lui racontant cette histoire, qui ne l'étonna pas, car il connaissait la franchise et l'honnêteté prussiennes.
Trois mois après, je fus replacé en France, et ma femme, ayant vendu le peu de bien que nous possédions aux Trois-Fontaines, vint me rejoindre avec les enfants.
Quel malheur d'être forcé de quitter .son foyer, son village, son pays, et de se sauver à travers les bois comme un malfaiteur! Ah! ceux qui commettent de telles iniquités sont bien à plaindre : ils se préparent un avenir terrible.
FI.\ DU TROMPETTE DES HUSSARDS IJLEUS
LE VIEUX TAILLEUR
LE
VIEUX TAILLEUR
J'ai connu dans ma jeunesse, à Sainte-Suzanne, un vieux tailleur appelé Mauduy.
Cet homme demeurait dans la ruelle des Glaneurs, près du rempart, et nous autres, jeunes garçons, en allant à l'école chez le père Berthomé, nous faisions halte à sa fenêtre, le petit sac au dos, pour le voir travailler de son état.
C'était un vieux bonhomme aux tempes chauves, les yeux gris clair, le teint légère, ment vineux, et qui, les jambes croisées sur son établi, tirant le fil, ressemblait à une grenouille, tant il avait la bouche largement fendue et l'air rêveur.
De temps en temps, il s'interrompait de coudre et nous regardait, le nez et le menton en carnaval ; et comme l'établi touchait à la petite fenêtre basse, étendant la main, il nous la passait dans les cheveux en souriant.
C'est moi surtout qu'il aimait à caresser, sans doute à cause de mes cheveux blonds, longs et bouclés. Alors il me disait :
« Toi, tu es bon comme un bon mouton. Travaille bien, Antoine, écoute ce que dit M. Berthomé, Tes parents sont de braves gens. »
Il semblait attendri en disant ces choses, puis il se remettait à travailler en silence.
La petite chambre où le bonhomme croupissait ainsi depuis des années était fort sombre ; quelques vieux habits râpés, des pantalons rapiécés, des vestes graisseuses pendaient autour à leurs chevilles, et au fond, dans l'ombre, montait un petit escalier.
Il me semble encore voir ce recoin du
monde, avec la traînée de lumière qui tombait de la croisée sur l'établi, toute fourmillante d'atomes et de poussière d'or.
Quelquefois, dans l'obscur réduit, apparaissait une vieille, mais si vieille, qu'on aurait dit une de ces chouettes déplumées que les paysans clouent sur leurs portes de grange pour écarter, parla crainte du même sort, les oiseaux de proie rôdant autour des poulaillers.
C'était la vieille Jacqueline, la mère de Mauduy, qu'il entretenait de son travail.
Elle n'avait qu'un bavolet et une vieille robe à grands ramages, qui datait pour le moins de la République ou de Louis XYL Elle s'asseyait sur la dernière marche de l'escalier, la tête branlante et parlant toute seule. Sa figure blanche brillait au fond de l'alcôve, et ses cheveux retombaient sur ses épaules comme du lin.
Mauduy, lorsqu'elle venait ainsi, la regardait d'un œil presque tendre et lui disait :
« Mère, approchez-vous de ce côté, près du soleil, vous aurez plus chaud; tenez, là, devant moi. »
Et, descendant de la table, il poussait un antique fauteuil à crémaillère au pied de l'établi, aidait la pauvre vieille à se lever et l'installait gravement dans son coin, disant tout bas :
0 Êtes- vous bien comme ça ? Faut-il que Je mette un coussin, quelque chose derrière, pour vous soutenir ?
— Non, Baptiste, je suis bien, » faisait-elle.
Alors, tout joyeux, il remontait sur la table
LE VIEUX TAILLEUR
croisait ses jambes et poursuivait son ouvrage, bien heureux de sentir là sa vieille mère qui se ivchauffait.
Il lui arrivait aussi quelquefois de siffler de vieux airs, mais si bas qu'on Tentendait à peine ; et, des que la vieille se mettait à prier, il se taisait pour ne pas l'interrompre, devenant plus sérieux encore.
Nous autres écoliers, au premier son de cloche, nous courions à l'école, criant :
« Bonjour, père Mauduy, bonjour ! o
Il levait alors ses yeux gris et nous regardait jusqu'à ce que nous eussions disparu dans la petite allée de M. Berthomé ; puis il se remettait à coudre.
L'après-midi s'écoulait lentement, tantôt chaude, tantôt pluvieuse ; h cinq heures, nous repassions, voyant toujours le vieux tailleur à la môme place, qui tirait son aiguille et rêvait à je ne sais quoi.
Je me rappelle aussi qu'on appelait le père Mauduy, le Vendéen, et que des personnes soi-disant pieuses l'accusaient d'avoir commis des horreurs en Vendée, d'avoir tué des femmes, des enfants, etc.
Mais je n'ai jamais pu le croire, car les personnes qui répandaient ces mauvais bruits étaient de vieilles pécheresses, « des malheureuses», comme le répétait souvent mon père, Jean Flamel, quincaillier dans la rue des Minimes; il se rappelait les avoir vues, au temps de la République, sur le char de la Liberté, représentant la déesse Raison, et disait que ces honnêtes personnes, revenues à notre sainte religion et pleines de repentance de leurs anciens égarements, croyaient se relever en reprochant à d'autres plus de fautes et d'abominations qu'elles n'en avaient commises elles-mêmes. La seule chose vraie de tout cela, c'est que Mauduy était parti comme volontaire en 92, qu'il avait fait les campagnes de Mayence, de Vendée, d'Italie et d'Egypte, et qu'après le coup de Brumaire, pouvant entrer dans la garde consulaire, il avait mieux aimé reprendre son état de tailleur que de servir Bonaparte.
Voilà ce que disait mon père, auquel j'accorde pour la vérité, le bon sens et la justice, plus de confiance qu'à toute cette race ensemble.
Ainsi se passèrent les années 1816 à 1820, époque où mes parents, voyant que je savais tout ce que M, Berthomé pouvait m'apprendre : un peu d'orthographe, un peu d'arithmétique et le catéchisme, pensèrent qu'il était temps de me faire voir le monde.
Mon père, se rappelant qu'il avait un vieux
camarade, Joseph Lebigre, établi comme (juincaillier depuis vingt-cinq ans, rue Saint- Alartin, à Paris, m'envoya chez lui compléter mon instruction.
M. Lebigre me reçut très-bien et m'employa d'aljord dans son magasin ; puis il me chargea du placement de ses marchandises ; et en 1824, l'année même du couronnement de Charles X, mon père, déjà vieux, me céda son commerce. J'épousai Mlle Joséphine, la fille cadette de M. Lebigre, et je vinsm'établir pour mon propre compte à Sainte-Suzanne.
C'est en ce temps que mourut Jacqueline Mauduy, la mère du vieux tailleur delà ruelle (les Glaneurs. Alors, me rappelant combien de fois dans mon enfance je m'étais accoudé sur la fenêtre de sa baraque, je crus devoir assister à son enterrement.
Il pleuvait ce jour-là, il tombait de la neige fondante; la ruelle était déserte, pleine de boue ; et, m'étant habillé, je me trouvai dansla petite allée de la masure avec cinq ou six voisins : Thomas Odry, le couvreur et sa femme, Jean Recco, le ferblantier, le père Martin, enfin de pauvres gens qui furent tout étonnés de me voir aussi venir.
M-. le vicaire Suzard, le chantre et les deux enfants de chœur, en robes blanches assez crottées, arrivèrent en courant, et l'on se rendit d'abord à l'église, puis au cimetière.
Mauduy marchait près de moi, son mouchoir sur ses yeux rouges et sa moustache pleine de larmes; il se balançait sur les hanches, comme un vieux tailleur qu'il était, et ne disait rien.
Et quand nous arrivâmes au cimetière, en face de la fosse jaune, les bords couverts de neige fondante, après la récitation rapide du Deprofundis, il se baissa, prit la pelle et jeta un peu de glèbe sur le cercueil ; puis il me passa la pelle, en disant :
u Tenez, monsieur Antoine, vous la connaissicz-depuis longtemps, et vous êtes venu ; merci ! »
Ce fut tout ; nous revînmes en silence.
Depuis ce jour, le vieux tailleur, n'ayant plus personne à la maison pour lui tenir comjmgnie, allait tous les dimanches au cabaret de Nicolas Bibi, dans la rue des Minimes, prendre sa chopme de vin, et quelquefois, voyant ma porte ouverte, il entrait au magasin et me serrait la main.
J'étais le seul bourgeois de Sainte-Suzanno auquel il donnât cette marque d'affection.
'< Vos affaires vont bien? me demandait-il.
— Oui, père Mauduy.
— Tant mieux... cela me fait plaisir. »
LE VIEUX TAILLEUR
Puis il jetait un coup d'œil autour des rayons, examinant les paquets de ciseaux, de couteaux, de serpes et autres articles de coutellerie.
« Tout est luisant et bien entretenu, » laisait-il.
Et un jour, apercevant des fleurets, il vou- -lut les voir. Ses yeux brillaient , il en prit un, deux, trois, les faisant ployer sur le bout de son soulier avec une satisfaction singulière.
« Celui-ci, fit-il, est bon, il est souple ; la poignée est un peu trop courbée, mais on la redresserait facilement ; la garde est aussi un peu trop petite; c'est égal, il m'irait, oui, il m'irait bien ! »
Je voyais à l'expression de ses yeux, de ses traits ridés, qu'il était content.
(t Si vous voulez une paire de fleurets, monsieur Mauduy ?... lui dis-je
— Non. Je ne m'occupe plus de ces choseslà, il y a bel âge.,. Qu'est-ce que ferait d'une paire de fleurets un pauvre vieux tailleur ? Parlez-moi de l'aiguille, à la bonne heure! Eh ! eh ! eh ! je n'ai plus de jarrets ! »
En même temps, il se mettait en garde, pliait les jarrets, se fendait.
11 venait de prendre sa chopine chez Bibi et se sentait de bonne humeur
Ces détails m'ont frappé plus tard , alors c'est à peine si j'y ûs attention.
Enfin, pour revenir à la suite de mon histoire, depuis quatre mois la mère du vieux tailleur dormait sous terre, et les haies se couvraient de verdure, lorsque parut à Sainie- Suzanne un régiment de ligne, dont la musique avait reçu l'autorisation de porter l'épée, jjour s'être distinguée au sacre du roi. Ce régiment, ultra-royaHste, vint donc prendre garnison chez nous . il s'y trouvait un grand nombre de jeunes gens distingués, sortant de la garde royale et qui devaient y rentrer, après avoir reçu de l'avancement.
C'étaient en majeure partie des Bretons, des 'N'endéens, presque tous maîtres d'armes, et dont les parents avaient fait la guerre en Vendée, contre la République.
Et je ne sais comment on apprit tout à coup que k vieux tailleur Mauduy s'était appelé dans le temps du nom de Lapointe, et que ce Lapointe était une des premières lames de l'armée républicaine, enfin un être dangereux, chose dont personne ne s'était douté jusqu alors à Sainte-Suzanne, puisque Mauduy ne sortait pour ainsi dire pas de sa rue, travaillant de son état et ne demandant que la paix.
Lu seule chose qu'on pût lui reprocher, [
c'était de ne célébrer ni les fêtes ni les dimanches en allant à l'église, et de manger de la viande les vendredis et les samedis, quand il en avait.
Quelques-uns pensèrent que les antécédents du vieux tailleur avaient été divulgués par le nouveau commandant de place, Clovis de Beaujaret, car ils étaient consignés depuis vingt ans sur le registre de la place, où Mauduy, dit Lapointe, de rex-32^ demi-brigade, se trouvait porté d'une façon toute spéciale, comme républicain et redoutable sous tous les rapports.
Les anciens commandants avaient tenu ces notes secrètes, tout en prévenant Mauduy que , s'il touchait encore un fleuret, on l'enlèverait tout* de suite.
Mauduy avait répondu qu'il était revenu pour soutenir sa vieille mère, qu'il ne parlerait à personne de son ancienne réputation, dans la crainte d'exciter la jalousie des nouveaux maîtres d'armes et de s'attirer d'injustes provocations, et qu"il ne demandait qu'à rester eu paix avec tout le monde, pour gagner sa vie.
Il avait tenu parole.
Il était vieux, décrépit ; sa mère Jacqueline était morte l'hiver précédent, comme je vous l'ai dit, et lui-même sans doute n'attachait plus un grand prix à sa triste existence.
Tous les jours, le nouveau régiment allait à l'exercice, musique en tête, et le soir les cabarets se remplissaient de militaires fi-edonnant : « Vive Henri IV ! » ou le Troubadour partant pour la Terre-Sainte.
Aucun soldat pourtant ne fréquentait le cabaret de Nicolas Bibi, car là se trouvait le rendez- vous des gens de métier : cordonniers, tailleurs, tisserands, etc.; et c'est aussi là que se rendait Mauduy le dimanche, revêtu de sa grande capote à longues basques, soigneusement brossée, la taille entre les épaules, et l'antique chapeau à claque sur l'oreille.
La porte et les fenêtres de l'établissement restaient habituellement ouvertes, et du seuil de mon magasin j'entendais tinter les verres et rire les bonnes gens , lorsqu'une farce égayait la société.
Or, un de ces dimanches, vers deux heures de l'après-midi, allant et venant sur mon trottoir pour tuer le temps, je vis s'approcher, suivant la rue des Minimes, cinq ou six grenadiers, des maîtres d'armes et des prévôts, en grande tenue, épaulettes rouges et pantalons blancs, la taille serrée dans l'uniforme et les moustaches retroussées, causant entre eux avec animation.
].K VIEUX TAILLETR
Ils firent halte au coin de la maison , et j'entendis le chef de celte troupe, un grand brun, solide, large des épaules et l'air décidé, dire aux autres :
« Allons, c'est entendu !... Le vieux bandit est là... Vous l'avez tous vu entrer... Il n emportera pas ses bottes en paradis, ce terrible jacobin... Je veux les avoir!... »
Il riait en se dandinant, montrant ses dents Ijlaïu-hes; les camarades riaient aussi.
« Eh! fit l'un des autres, sans tant parler, allons voir! »
Et ils partirent ensemble vers le cabaret; ils montèrent les trois marches, en rejetant d'un mouvement d'épaules le baudrier de l'épée sur les reins, comme des gens qui prennent un parti.
Je ne savais à qui ces braves en voulaient, mais je me doutais qu'il s'agissait d'un duel, chose commune en ce temps. Ma femme étant au magasin, l'idée me prit d'aller voir ce qui se passait là-bas ; et sans entrer, me tenant au pied du mur, je vis la petite salle encombrée de monde; on fumait, on buvait, on jouait aux cartes.
Bibi servait; sa femme, assise au comptoir, marquait les consommations sur l'ardoise.
L'arrivée des grenadiers ût sensation, quelques buveurs regardèrent.
Le père Mauduy, assis au bout de la table, près de la fenêtre, me tournait le dos, son chapeau à claque au bâton de sa chaise ; il portait encore la queue, mais la sienne, ficelée d'un cordon noir, ressemblait à une queue de rat, tant elle était mince.
Le brave homme, assis en face de sa chopine, causait avec M. Poirier, ancien portierconsigne, en retraite depuis des années. Ils parlaient sans doute de leurs campagnes , car tous ces vieux soldats ne sortaient pas de Ih.
0 Voyons, faites place! criaient les grenadiers. Qu'est-ce que tout ce tas de savetiers? Ou'est-ceque toute cette racaille?... Allons... dépechons-nous ! »
Plusieurs se serraient sur leur banc, mais les grenadiers n'entendaient pas la chose de cette oreille .
« Il nous faut cette table à nous seuls, s'écria le grand brun, en frappant sur la table 011 se trouvaient le père Mauduy et son camarade Poirier, avec d'autres. Nous aurons juste de la place pour six... et qu'on se dépêche ! »
.l'étais indigné.
" Messieurs, dit Bibi, les premiers arrivés
conservent leurs places. Allez au Cheval hrun^ allez où vous voudrez!... Vons ne venez jamais ici.
— Quoi? quoi? crièrent les maîtres d'armes, qu'est-ce quei-aconte lepékin? »
Bibi, à ce ton goguenard, allait s'emporter, mais le père Mauduy, prenant sa chopiiie et son verre, lui dit :
« Bibi, voyons... ce sont des jeunes gens... Arrivez, Poirier... et vous autres... faisons place à ces messieurs. «
Et il alla s'asseoir tranquillement à l'autre bout de la salle, dans un coin.
« Eh! s'écria l'un des prévôts, riant aux éclats, il est prudent le maître de danse : il
cède sa place de bonne grâce Suivez les
conseils de la sagesse, et vous deviendrez vieux. »
Mauduy comprit alors que c'était à lui que les grenadiers en voulaient.
En ce moment, assis contre le mur du fond, je le voyais de face, son ami Poirier lui tournait le dos.
Ce titre de maître de danse avait rendu lô vieux soldat furieux ; mais il ne disait rien encore, et, choquant son verre à celui de l'ancien portier-consigne, il dit simplement, au milieu du grand silence qui s'était établi :
« A votre santé. Poirier, et allons-nousen. »
Il vida son verre d'un trait , déposa quelques sous sur la table et se dépêchait de sortir ; mais cela ne faisait pas l'afTaire des provocateurs, qui tous ensemble poussèrent un éclat de rire :
a Ah ! ah ! ah ! la bonne face ! »
Et l'un d'eux ajouta :
« Vous ne connaissez pas Lapointe, vous autres? Vous savez, le fameux Lapointe de la 32^, le brave des braves, qui donnait le frisson à toute l'armée des sans-culottes ? "N'ous ne le connaissez pas... il n'est pas ici? »
Et prenant par le bras un petit chaudronnier tout contrefait, nomme Simon :
" Est-ce que ce ne serait pas toi, par hasard ?... Tu lui ressembles. «
Personne ne comprenait où ces gens voulaient en venir.
« Laissez-moi tranquille, répondait Simon en se dégageant ; je suis chaudronnier de mon état; je ne vous demande rien.
— Laissez ce pauvre homme tranquille, dit Mauduy en se rasseyant ; puisque c'est à moi que vous en voulez , ne vexez pas les autres Ou'avez-vous à me demander? Me
voilà ! — Bibi, apportez une chopine ; Poirier, vous accepterez encore un verre.
LE VIEUX TAILLEUR
G était uu vieux bonhouiine... (PageliO.)
— Ah ! c'est donc toi , Lapoiiitc ? dit alors le grand brun. Tu t'étais si bien caché depuis
vingt ans, qu'on ne te retrouvait plus
Il paraît qu'avec l'âge la prudence arrive, et....
— Que me voulez-vous? interrompit brusquement le vieux tailleur, dont la figure était devenue couleur lie de vin. — Voyons, ne faites pas les malins... parlez clairement.
— Eh bien, nous voulons te tâter le pouls, dit un des prévôts en ricanant.
— Xh ! vous voulez me tâter le pouls ! . . . . ^'ous l'entendez, fit-il en s'adressant à toute la salle : — ils veulent me tâter le pouls ....-, c'est pour cela qu'ils sont venus. — Vous vous en souviendrez ! . . . . La provocation ne vient pas de moi, mais je l'accepte.
— Contre lequel d'entre nous? demanda le grand maître d'armes.
— Contre tous, fit-il. Oui, vous m'avez tous insulté; je vous défie tous... Et, puisque vous avez parlé de la trente-deuxième, c'est la
trente-deuxième Mais cela suffit, dit-il en
retenant sa langue. Allons, Poirier, en route-, on ne se dispute pas dans un cabaret, comme des polissons. Je vous laisse avec ces messieurs ; vous êtes un de mes témoins ; vous en chercherez un autre : les anciens ne manquent pas. Vous vous entendrez sur le terrain.... Nous nous retrouverons à la porte de Bâle.
— C'est bon, » fit Poirier.
Tout cela fut dit au milieu du silence; les maîtres d'armes et les prévôts avaient obtenu ce qu'ils voulaient.
LE VIET'X TATLLFJ'R
Souvenez-vous seulement de la Si^e. (Page 67.)
Mauduy, se coiffant de son vieux chapeau, sortit sans même jeter un regard à ses provocateurs, les moustaches ébouriffées, l'air indigné. Il descendit les trois marches du cabaret et se dirigea vers sa rue en poussant de petits hoquets bizarres. Ce n'était plus le vieux tailleur mélancolique : c'était la bute fauve qui se réveille après avoir longtemps dormi et dont les mâchoires claquent de faim et de soif.
Je ne sais ce que pensaient les grenadiers en se voyant si bien servis; mais ils descendirent sur la petite place des Acacias gravement, et moi je me dépéchai de regagner mon magasin.
Lu seuil, je les vis s'entretenir devant le cabaret avec l'ancien portier-consigne ; puis
chacun s'en alla de son côté; ils avaient pris rendez-vous quelque part.
Or, ce jour-là, voyant tout le monde à la campagne et dans les cabarets, et pensant que personne ne viendrait plus acheter après quatre heures, je dis à ma femme de s'habiller et que nous irions faire un tour dans notre jardin.
Je fermai le magasin ; elle se dépêcha d'aller mettre son chapeau, de se jeter un châle sur les épaules, et dix minutes après nous
LE VIEUX TAILLEUR
gagnions Lras dessus bras dessous la porte de Bâle, heureux d'aller respirer le bon air des champs et de voir les progrès de la végétation depuis toute une longue semaine.
Le temps était très-beau. Notre jardin n'était pas éloigné de la ville, sur la route de Bâle ; nous avions là une jolie gloriette treillissée, couverte de volubilis, de clématites et de vigne vierge, des allées bordées de fleurs et quelques beaux arbres : mirabelliers et pruniers, alors blancs comme neige, et que nous devions revoir bientôt courbés sous les fruits.
Je ne dis rien à Joséphine de la provocation dont j'avais été témoin; ces sortes d'affaires étaient alors assez fréquentes entre les anciens soldats de la République et de l'Empire et la jeune armée des Bourbons. De telles choses ne sont pas faites pour réjouir les femmes ; et la mienne, fort délicate, aurait été tout émue d'entendre parler d'un duel semblable, entre un vieux bonhomme tout décrépit et six grands gaillards dans la force de l'âge et de l'agilité acquise par une i^ratique journalière de la salle d'armes.
Je formais des vœux pom* le père Mauduy, c'est tout ce que je pouvais faire, et je m'en remettais pour le surplus à la sagesse de l'Éternel, sans espérer pourtant beaucoup que le vieux tailleur pourrait sortir sain et sauf d'une si terrible rencontre.
'Vers quatre heures et demie du soir, nous étions tranquillement à regarder nos œillets et nos tulipes ; le soleil dorait quelques légers nuages au haut des collines, tout respirait le calme, la fraîcheur du printemps. Je venais de découvrir un nid d"oiseau dans la haie de notre jardinet; Joséphine, ravie, le regardait eu extase ; nous n'avions pas encore d'enfant, mais nous comprenions pourtant bien les cris de détresse de la pauvre mère voltigeant de branche en branche autour de nous. « Éloignons-nous, disait ma femme, ne prolongeons pas son épouvante. » Et dans ce moment, comme nous nous redressions, j'entendis au loin un bruit de ferraille, un vague murmure, qui tout d'abord fixa mon attention : là-bas, derrière la petite allée des houx et le verger ([ui séparait notre jardin des propriétés voisines, on se battait.
Ma femme, elle, n'entendait rien. Elle rentra dans la gloriette; je lui dis de m'altendre quelques instants, que j'avais des replants et des boutures à demander au jardinier Laforôt, dont le potager se trouvait plus loin, sur la route; et, poussé par une curiosité diaboli(|ae, j'enfilai l'allée formée par de grandes
haies aboutissant sur les prés de l'ancienne tuilerie, d'où partait le cliquetis que j'avais entendu d'abord.
A chaque pas il devenait plus distinct : et quelle ne fut pas mon horreur, au moment où je me penchais dans lahaie, devoir là un grand corps étendu sur le gazon, celui du maître d'armes brun, la bouche pleine de sang, les yeux tout grands ouverts, son habit de grenadier dans l'herbe. Il était tombé le premier, et les combattants s'étaient retirés à quelques pas plus loin pour continuer; personne ne veillait auprès du mort.
Comme je m'approchais derrière la haie, une exclamation se fit entendre :
ce. Ah!
— Et de deux !» fit la voix du père Mauduy, avec une sorte de ricanement.
En effet, à travers le feuillage, j'aperçus, autour d'un corps étendu, plusieurs assistants inclinés; ils regardaient ; un des grenadiers dit en se relevant :
« Il est touché comme l'autre... au-dessous de l'aisselle. »
Mauduy, en bras de chemise, restait seul debout ; il attendait ; sa figure vineuse avait une expression de férocité joyeuse, et tout à coup il se prit à dire :
«Allons... allons... nous compterons tout à l'heure... Il est mort... ça suffit... Passons à un autre... le meilleur d'entre vous... le plus fringant, le plus huppé !... Tenez, celuilà, fit-il en montrant le grenadier qui l'avait appelé maître de danse. »
Mais celui-là n'avait pas l'air de vouloir y mordre.
a Nous tirerons au sort, fit-il d'un accent bien autre qu'au cabaret de Bilji, c'est le plus simple.
— Eh ! dit le vieux tailleur, pourquoi tant d'embarras? Vous m'avez bien choisi tout seul, à six que vous étiez-... Eh bien, je vous choisis, moi.
— Non ! nous tirerons au sort, dit le maître d'armes, c'est plus régulier.
— Eh bien, dépéchons-nous... Je suis un peu échauffé. . . Je ne tiens pas à m'enrhumer . »
Il y avait dans toutes ses paroles un accent de mépris et d'ironie terribles.
Ses deux témoins, le portier-consigne Poilier et l'ancien sergent Perrot, deux vieux de la vieille, comme on disait alors, restaient impassibles.
Les autres se réunirent et tirèrent au sort, et le hasard voulut que celui-là même que le tailleur avait désigné perdît. Il se déboutonna lentement, déjà pâle comme un mort.
LH VIEUX TAILLEUR
« Dutrclf, lui dil un de ses camarades, attention !.. Tu as vu le coup...
— Oh ! fit le vieux Mauduy en ricanant, nous n'avons pas que ces deu.x-Là ; nous en avons d'autres à la douzaine... Tous les matins, à la 32', on en inventait deux ou trois avant d'aller h la messe.»
Et, tombant en garde :
a Y sommes-nous? » s'écria-t-il.
L'autre, sans répondre, se mit on garde ; les ilcurots s'engagèrent.
Le tailleur me faisait face à trente pas, j'étais penché dans la haie. Gomme les fleurets se touchaient, il m'aperçut, un sourire clUeurases lèvres; ilétait heureux de m'avoir pour témoin de ses exploits ; mais, entraîné par un sentiment d'horreur et de pitié invincible, je lui criai :
« Père Mauduy, ne le tuez pas !... Il a une mère aussi, lui!... Une mère qui l'aime, comme la vôtre vous aimait... Père Mauduy, au nom de la bonne mère Jacqueline.... »
Les fleurets papillotaient avec un cliquetis bizarre.
La figure du A'ieux tailleur s'était renfrognée ; ses yeux brillaient comme deux étincelles derrière ses larges sourcils blancs, ses mâchoires se serraient.... j'avais peur !.... et pourtant deux fois déjà, ayant paré le coup de son adversaire, il avait pu lui percer la poitrine et ne l'avait pas voulu... .
A la fin, blessant son homme au bras, il dit d'un ton brusque :
« Voilà ton affaire, à toi.... Ça sufflt.... n'y reviens plus ! Que ça te serve de leçon ! »
Sa figure s'était un peu adoucie.
L'homme blessé s'en allait bien content, un de ses témoins lui liait le bras avec un mouchoir; le pauvre diable était pâle comme un mort, et pourtant il paraissait heureux d'en être quitte à si bon marché.
Quant au père Mauduy, il était toujours là, attendant.
« Eh bien, fit-il, est-ce que l'un de vous en veut encore?
— Gela suffit, l'honneur est satisfait, dit l'un des maîtres d'armes.
— Vous croyez ? répondit le tailleur avec un sourire ironique. Je pourrais bien, moi, vous répondre que ça ne me suffit pas, que je ne sors pas de mes habitudes pour si peu de chose. Je pourrais vous répondre que lorsqu'on se met cinq ou six pour insulter un vieillard, car je suis un vieillard, on devrait au moins soutenir son insolence jusqu'au bout... Mais allez... je vous tiens quittes ! Souvenez-vous seulement de la 32% et dites-vous
bien que ses vieux chicots valent encore toutes vos dents blanches... ça mord durl »
Les maîtres d'armess'cn allaient, suivis de leurs témoins, sans répondre.
Leur indignation était grande ; elle n'allait pourtant pas jusqu'à réclamer, jusqu'à protester et se remettre en garde contre le vieux tailleur, dont ils s'étaient tant moqués.
Les deux corps restaient là dans l'herbe, à l'ombre de la haie, et le blessé, appuyé sur l'épaule d'un de ses camarades, s'éloignait, faisant bonne contenance. Ils prirent la petite allée et traversèrent les glacis, allant sans doute à l'hôpital militaire prévenir d'envoyer une civière pour enlever les morts.
Mauduy avait ramassé sa redingote, dont il passait les manches d'un air d'indifïérence; il remit aussi sa cravate de crin, qui se bouclait derrière, à la mode des vieux soldats ; puis, se coiffimt de. son chapeau à claque, il dit aux deux autres, qui l'attendaient :
a En route... voilà une affaire réglée. »
Gomme ij passait près de moi, je dis :
« Merci, père Mauduy. «
Et lui, se retournant à ma voix, me tendit la main par-dessus la haie, en s'écriant :
« Vous êtes encore là, monsieur Antoine !... Ma foi, le troisième vous doit une fameuse chandelle. .. Sans vous, je l'embrochais comme un kaiserlick. »
Puis, traversant la haie :
« Vous allez me rendre un petit service, ditil. Vous avez été témoin de la provocation, je vous ai vu dehors, à la fenêtre de Bibi...
— Oui, père Mauduy.
— • Eh bien, il faut que vous m'accompagniez chez le commandant de place, et que vous témoigniez de la chose ; un bon bourgeois comme vous aura plus de crédit que nous autres, vous comprenez?
— G'est bon, cela suffit, lui répondis-jc; le temps de reconduire ma femme à la maison, et je suis à vos ordres. Vous me trouverez sur la petite place. »
Il fit un signe de tête affirmafif et rejoignit ses témoins, déjà au bout de l'allée, sur les glacis.
Moi, j'allai prendre ma femme au jardin.
Une demi-heure après, le père Mauduy, ses témoins et moi, nous étions en route pour l'hôtel du gouverneur.
Le sapeur de planton à la porte alla prévenir M. le commandant Glovis de Beaujaret que des bourgeois demandaient à lui parler, et, deux minutes après, il vint nous dire de monter.
M. le commandant Glovis, en veston gris
LE VIEUX TAILLEUR
et calotte noire, des besicles comme dos verres de montre à cheval sur son gros nez rougî, était assis dans son salon, sur son tabouret, en train de faire de la tapisserie ; il avait auprès de lui, dans un panier, des quantités de bobines, et brodait des fleurs de lis avec une adresse merveilleuse.
a Qu'est-ce que vous voulez ? » fit-il en nous jetant un cofup d'œil, sans cesser de poursuivre son travail.
Le père Mauduy, en quelques mots , lui conta l'affaire; et Poirier ayant voulu confirmer le dire de son camarade, il l'interrompit en disant :
a C'est bon ! c'est bon !... On vous connaît, vous!... Vous êtes de la môme bande... Autant vaut l'un que l'autre... Laissez parler M. Flamel. »
Alors je lui racontai le passage des maîtres d'armes sur le trottoir, devant mon magasin; la manière dont ils avaient combiné leur provocation, leur entrée au cabaret de Bibi, enfin tout ce que j'avais vu, entendu jusqu'à la fin; lui, tout en continuant de broder, m'écoutait fort attentif.
« Vous pourriez attester tout cela devant la justice? dit-il.
— Oui, monsieur le commandant.
— Alors, c'est bien. »
Et s'adressant à Mauduy :
« Vous avez de la chance que cet honnête bourgeois ait été témoin de l'affaire, car tous vos savetiers, vos gagne-petit, toute votre racaille de sans-culottes et de bonapartistes n'aurait servi de rien. Allez!... Puisque les deux maîtres d'armes se sont fait tuer comme des imbéciles, qu'on les enterre... c'est le plus court... Et quant au blessé, je pense qu'il est à l'hôpital... qu'il y reste... Et qu'on ne me parle plus de tout ça... Ces disputes m'ennuient... On n'a plus une minute à soi pour travailler tranquillement... Ça m'embête, fit-il, en ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, oui, ça m'embête !... Je vous lâche pour cette fois ; mais si j'apprends encore quelque chose, monsieur Mauduy, dit La- I)ointe, à la moindre mouche qui piquera, vous aurez de mes nouvelles. »
Là-dessus, saluant M. le commandant, qui s'était remis à broder, nous sortîmes à la file.
Et, dans la rue des Cordiers, déjà loin de la senlinélle qui se promenait de long en large devant l'hôtel du gouverneur, Poirier, furieux du dédain que M. Clovis de Beaujaret avait témoigné pour sa déposition, s'écria :
« Mauvais émigré!... Ça s'est battu vingt ans contre le pays, et ça insulte les patriotes ! »
Personne ne lui répondit, chacun en avait assez ; on se dépêcha de regagner sa maison, bien heureux de voir l'affaire se terminer ainsi, sans poursuite du conseil de guerre ou d'ailleurs.
Ces choses me sont revenues en détail, et pourtant que d'événements nous en séparent: Charles X et les missions ; Louis-Philippe et les guerres d'Afrique ; la révolution de 1848 et les événements de juin ; les chemins de fer, les lignes télégraphiques , Napoléon III et l'invasion, le déchirement du pays, la perte de l'Alsace et de la Lorraine!... Et que les figures sont changées!... Quel rapport les bonapartistes d'aujourd'hui ont-ils avec ceux que nous avons vus ? Ils leur ressemblent comme le neveu ressemblait à l'oncle; ils vont à confesse ! et les autres se seraient alignés tout de suite, si on les avait appelés « calotins ». Tout est changé, les noms seuls restent. Enfin, je continue mon histoire.
A la fin de l'année 1826, un soir, j'étais à vendre quelques objets de quincaillerie, lorsqu'une petite fille toute déguenillée entra me dire que le père Mauduy demandait à me voir. C'était la fille de Voirin, le fossoyeur, demeurant dans la même rue que Mauduy.
Aussitôt, laissant ma femme au magasin, je me rendis à la baraque du vieux tailleur, pour savoir ce qu'il me voulait.
Le fenêtre de son réduit était ouverte comme autrefois, on chantait l'A B C cinq ou six maisons plus loin, comme du temps de M. Berthomé, mort l'année précédente et remplacé par le nouvel instituteur, M. Trichard.
En entrant dans la petite chambre basse, parmi les vieilles guenilles pendues au mur, je regardais sans découvrir le pauvre homme, lorsque d'une voix sourde, brisée, il me dit : « Ici, monsieur Flamel, ici! »
Alors je l'aperçus étendu sur son lit, dans l'ombre de l'escalier, tout jaune, tout défait, les yeux Ijrillants de fièvre, la face baignée de sueur. J'allai lui donner la main.
« Vous êtes malade, lui dis-je, et vous avez envoyé la petite fille de Voirin m'en prévenir...
— Oui, dit-il, j'en ai juste pour aller jusqu'au soir... ou jusqu'à demain au plus... Je vais sans doute défiler cette nuit, et j'ai voulu vous voir.
— Est-ce que vous avez besoin d'un médecin?
— Je n'ai pas besoin d'un médecin pour signer ma feuille de route ; c'est une formalité inutile, je m'en irai bien sans cela.
— Voulez-vous un prêtre?
— Non.
LE VIEUX TAILLETU
— Alors, pourquoi m'avcz-vous lail venir? Vous avez besoin d'argent pour des remèdes, des soulagements, une femme de garde, quoi?
— Je n'ai besoin de rien. Je vous ait fait venir pour vous serrer la main et vous dire merci.
— Merci... pourquoi?
— Pour m'avoir crié d'épargner le polisson qui m'avait insulté, en me rappelant ma mère; c'est pour cela que je vous ai fait appeler. »
Il me tendait la main.
« Vous otes un brave homme.... Je vous aime bien ! »
Il était ému et moi aussi.
« Allons, lit-il au bout d'un instant, c'est assez, portez-vous bien! »
Et, se retournant, il me donna congé.
Je rentrai chez moi.
Trois ou quatre heures après, une femme de la ruelle des Glaneurs nous dit que le père Mauduy était mort. Et le lendemain soir, apprenant qu'on allait l'enterrer, je mis mon chapeau et ma redingote pour assister à l'inhumation.
Les cloches ne sonnaient pas ; dans la maisonnette, je ne trouvai que les quatre porteurs et quelques vieux de la vieille.
Le cercueil était sur deux chaises boiteuses; ils le mirent sur le brancard et partirent. Je marchais derrière ; les voisins regardaient aux fenêtres. On se rendit directement au cimetière; là nous attendait le fossoyeur Voirin, près de la fosse, sous les saules pleureurs, dont les feuilles commençaient à tomber ; il nous attendait en fumant son bout de pipe.
« Ah! vous voilà, dit-il; c'est bon! Il n'y a pas de De pi'ofiindis, pas de gens qui crient; ça va tout seul cette fois.... Et qu'est-ce qui a payé le cercueil ?
— Moi, père Yoirin.
— Alors, vous payerez bien aussi ma fosse?
— Oui, soyez tranquille.
— Après ça , fit-il en crachant dans ses mains pour saisir les cordes, il y a bien de quoi couvrir les frais : six vieux pantalons, un uniforme du temps de la République, le lit, la table et les chaises; j'ai vu ça! Allons, aidez-moi, vous autres... Vous y êtes?
— Oui.
— Tenez ferme.... nous y voilà. »
Le cercueil était dans la fosse ; je pris la pelle et j'y jetai un peu de terre. Les autres regardaient, comme on regarde au fond de ce
trou noir, et Voirin, rallumant sa pipe, le nez en l'air, s'écria :
a Ne vous donnez pas la peine, monsieur Flamcl, je me charge de fermer le trou ; une pelletée de plus ou de moins, ça n'y fait pas grand'choso ! »
Il aspira deux ou trois bonnes bouffées, pour bien allumer sa pipe, mit le couvercle dessus, et saisissant sa pelle :
« Ça marche bien, cette année, s'écria-t-il ; on gagne sa vie !... Tous les vieux descendent la garde l'un après l'autre... La semaine dernière, c'était le capitaine Hochedé et le caporal Bouquet; aujourd'hui, c'est le terrible Lapointc, de la 32^ ; si cela continue jusqu'à la fin de l'année, le nouveau cimetière sera plein comme l'ancien ; il faudra bientôt acheter le champ de M. Giiize pour continuer... Ce pauvre M. Gùize a bien attendu assez longtemps; au moins qu'il jouisse de la vente avant de mourir, w
Et la terre roulait, la fosse se comblait.
« Il y en a, dit l'un des porteurs, dans un arpent, il en entre !
— S'il en entre! Je crois bien.... des centaines et des centaines! Après ça, dit Voirin, c'est tout naturel, dans cent ans d'ici, nous tous qui vivons sur la terre, nous serons ce que nous étions cent ans avant de venir au monde. »
Je partis, laissant le vieux fossoyeur continuer ses réflexions et ses histoires aux porteurs, qui se reposaient un peu, assis sur le brancard, avant de retourner en ville.
Depuis, j'ai passé souvent par là, dans la petite allée des Houx qui longe le cimetière et qui mène au village de Timery. Chaque fois, je me suis arrêté quelques secondes en face de la tombe sans croix et sans pierre du vieux tailleur; la fosse est dans la haie, c'est maintenant une des plus vieilles, couverte de gazon, et les fleurs qu'on sème à droite et à gauche sur d'autres tombes s'étendent de son côté ; le pauvre vieux en a sa part. Mais personne en ville ne sait plus qu'il est là, excepté moi, Voirin étant allé rejoindre ceux qu'il avait enterrés.
Ainsi vont les choses en ce monde !
Mon Dieu, pourquoi tant s'inquiéter? A la fin du compte, chacun trouve sa place; et je me rappelle maintenant que le vieux tailleur disait qu'il n'y a pas de parade, ni en tierce ni en quarte, quand le motacut est venu.
Il avait bien raison.