LE LOUP-GAROU
h ! les histoires merveilleuses, surnaturelles, incroyables, je les adore !
Les récits de vrais revenants qui vous donnent la chair de poule à gros grain, c’est cela qui captive l’attention !
Les aventures mystérieuses, horribles, cauchemar es ques, ne les aimezvous pas comme moi ?
Je vais vous narrer ce qui, à ma connaissance, a eu lieu dans les bois du Saint-Maurice, voilà un peu plus de trente ans.
J’ai vu, je le répète — vu de mes yeux.
Le lecteur va se dire :
— Enfin ! je rencontre un conteur qui n’a rien emprunté à un autre conteur, car il a été témoin du fait — ce qui est bien le merle blanc à trouver lorsque l’on parle d’histoire de loup-garou. Soyons tout oreilles.
C’est très aimable de votre part, ami lecteur, très aimable, aussi vaisje faire de mon mieux pour mériter votre confiance.
Entrons en matière, c’est un de mes amis qui parle :
« — J’étais en tournée dans les chantiers du haut de la rivière aux Rats, dit-il, et je venais de me débotter devant la cambuse de Pierre Miron, contremaître de chantier,
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lorsque le cuisinier, me tirant à part, me confia une grande nouvelle.
» Le diable rôdait dans les environs en personne naturelle !
» Tout ce qu’il peut y avoir de plus diable et de plus vivant !
— Bah ! tu badines, lui dis-je.
— Badiner, Monsieur ? moi badiner avec ces choses-là ! le bon Dieu m’en préserve ! Ce que je vais vous dire est « hors du commun ». Ecoutez-moi un instant, je vous prie.
— Parle, parle, tu m’intéresses déjà, rien qu’avec tes airs et ta mine effrayée.
— Eh bien, Monsieur, je dois vous dire que voilà une semaine, le gros Pothier est parti « de la campe » le soir pour tirer de l’eau à la fontaine, à deux petits arpents d’ici.
Il n’était pas à cinquante pieds qu’il revint en courant comme un homme poursuivi et nous assura qu’il avait reçu un coup de bâton sur la tête. En effet, il avait une écorchure au cou près de l’oreille. Comme son casque était tombé et qu’il n’avait pas pris le temps de le ramasser pour s’enfuir, et comme d’un autre côté on voulait savoir d’où venait l’attaque, plusieurs hommes se rendirent sur les lieux, mais sans succès. Il fallut revenir. Je suivais les autres, et sans m’en apercevoir, je me trouvais le dernier, lorsque tout à coup je fus aveuglé par une «claque» sur chaque œil et je sentis qu’on me saisissait aux cheveux. Vous pensez si je criais ! Quand on me releva, je n’avaispresquepas de connaissance...
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— Tu avais donc été frappé bien fort ?
— Pour ce qui est de ça, oui, une paire de « claques » terribles, mais c’est tout... excepté que mon casque avait disparu ; c’est en me l’enlevant que le manitou m’avait tiré les cheveux.
— Comment expliques-tu cela ?
— Personne ne peut l’expliquer.
Il y a des gens qui prétendent que nous avons affaire à l’âme d’un charretier de bœufs, mort en reniant Dieu dans ces endroits ici, il y a plusieurs années ; d’autres disent d’autres choses, mais c’est une affaire effrayante tout de même. Demain, nous quitterons tous le chantier.
» Comme le cuisinier achevait ces mots et que je me récriais contre la
décision qu’il venait de m’annoncer, Pierre Miron, suivi de tous ses hommes, entra dans la « campe ».
— Qu’est-ce que cela veut donc dire, Pierre ? vous parlez de départ ! En plein mois de janvier, vous n’ignorez pas la perte que cela devra occasionner.
— Ah ! M. Charles, ce n’est pas un badinage — je suis resté le dernier à méconnaître le sortilège, mais hier soir, je me suis rendu à l’accord général. C’était le sixième casque qui partait...
— Le sixième casque, celui de France Pigeon.
— Le cinquième était celui de Philippe Lortie.
— Le quatrième, celui de Théodore Laviolette.
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— Le troisième...
— Ah ça ! leur dis-je en cherchant à me montrer un peu en colère, êtesvous tous devenus fous ! Quel conte bleu me faites-vous là ; on croirait, à vous entendre, que le diable loge ici.
— M. Charles, reprit Miron d’un air grave et convaincu, c’est une affaire sérieuse comme personne n’en a vu.
— Eh bien ! mes amis, leur dis-je à tous, si vous voulez rester ici ce soir, je tâcherai de me convaincre par moi-même de ce que l’on dit.
Demain avant-midi, Olivir Lachance, contremaître en chef, doit me rejoindre ; nous déciderons alors ce que nous aurons à faire.
— Convenu ! mais pas plus tard que demain.
— Pas plus tard que demain.
» Le souper fut servi au crépuscule, ce qui était nouveau au chantier, où le travail dans la forêt durait d’ordinaire « jusqu’aux étoiles ».
Personne ne voulait plus rester hors du campement à l’heure où la nuit succède au jour, comme disent les gens qui s’expriment en belles paroles mesurées par cadence, avec des rimes au bout des lignes.
» Quand ce fut sur les huit heures, je proposai d’accompagner celui qui voudrait se rendre à la fontaine, puiser de l’eau. Je promettais de « couper » l’eau avec le contenu d’un flacon de genièvre, vulgo « gin ».
» Personne ne répondit à l’invitation.
» Je ne voulais cependant pas en
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démordre. Je me levai tranquillement, coiffai mon casque avec un soin que je désirais que l’on remarquât, et prenant en main une chaudière, je me dirigeai vers la porte en disant :
— J’irai bien tout seul !
» Rendu dehors, tous les hommes étaient sur mes talons, protestant de leur bonne volonté, mais soutenant aussi que le diable allait encore nous jouer quelque nouveau tour.
— Bah ! leur dis-je en plaisantant pour voir à quel point le sentiment de cette terreur extraordinaire les dominait, — j’ai déjà «délivré»
un loup-garou ; il ne me sera pas difficile d’en rencontrer un second.
» Nous allâmes à la fontaine. C’était une claire fontaine comme tou-
tes celles que vous connaissez. Le cuisinier rapporta la chaudière pleine d’eau. Nous l’escortions en masse serrée ; — rien d’étrange ne signala notre marche, soit en allant soit en revenant.
» Le genièvre coula jusqu’à la dernière goutte du flacon. A la ronde finale, les plus nerveux parlaient de sortir et de provoquer en combat singulier le manitou du Saint-Maurice. En homme rusé, je soutenais que personne n’oserait accomplir cette prouesse. Au plus fort de la contestation, la porte s’ouvrit brusquement et Olivier Lachance entra.
— Bonsoir la compagnie, dit-il.
Je suis venu plus tôt que vous ne m’attendiez, parce qu’au chantier voisin j’ai entendu raconter des his-
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toires qui ne me vont pas du tout.
» Pierre Miron l’invita à s’asseoir.
Je lui dis que l’affaire en question me paraissait prendre une tournure alarmante. Bref, nous lui contâmes tout ce qui pouvait l’éclairer sur la situation.
» Olivier est un homme tout d’une pièce, physiquement et moralement.
Il eut bientôt pris un parti.
— Pierriche, dit-il, en s’adressant au petit garçon qui dans les chantiers sert de marmiton et d’aide au cuisinier, tu vas aller tout seul, puiser de l’eau à la fontaine, et moi je vais te suivre de l’œil, mais de l’œil seulement. Ne crains rien.
Et vous autres, reprit-il, en se tournant vers les hommes, restez tranquilles — je défends que l’on cherche
même à savoir ce que je vais faire.
» Le petit garçon ne paraissait pas du tout rassuré.
— Voyons, lui dit fermement Olivier, tu n’as que faire de t’épeurer, je sais ce que c’est, et je te promets qu’il ne te sera pas fait de mal.
A présent, prends la chaudière et surtout mets le plus gros casque du campement, c’est le point principal.
Vous, M. Charles, veuillez rester ici à surveiller les hommes ; je ne veux pas qu’ils me voient agir. Viens, mon garçon, termina-t-il en emmenant Pierriche. Et la porte se referma sur eux. Ils étaient dehors.
» Pendant dix minutes personne ne souffla mot autour de moi. Un malaise indéfinissable accablait tous les esprits. Ce silence fut rompu
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par des cris de détresse poussés par Pierriche et le gros rire de Lachance qui rentra presque sur le coup en tenant l’enfant par la main.
» Le mystère était expliqué. Olivier avait vu le manitou :
» Nous n’avions pas assez de paroles pour formuler toutes nos questions. Peine inutile, Olivier prétendait garder son secret jusqu’au lendemain.
» Quant à l’enfant, interrogé, il répondit qu’il n’avait rien vu.
— En sortant, dit-il, M. Lachance se cacha, et moi je marchai vers la fontaine ; je savais qu’il ne me perdait pas de vue ; la nuit n’était pas très noire. Tout à coup, je l’entendis qui me disait : « Vite, vite, Pierriche, reviens » ! C’est alors que je
criai, car, en l’entendant m’appeler ainsi, j’eus peur qu’il y eût du damger ; mais lui, il riait.
» C’était tout. Impossible d’en savoir plus long. Je ne tentai même pas de faire parler Lachance sur ce sujet, car sa première parole en réponse aux interpellations des hommes du chantier avait été : « Vous » saurez cela demain, soyez tranquil- » les ».
» Le lendemain arriva. Dès sept heures du matin l’ouvrage recommençait dans la forêt pour se continuer jusqu’au soir.
» Lachance, Pierriche et moi, nous restions au chantier.
» Vers huit heures, Lachance avait
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chaussé ses raquettes, et une hachette à la main il allait d’un arbre à l’autre, choisissant les plus gros autour de notre logis, et frappant sur le tronc avec le dos ou la tête de son arme. Après chaque coup il levait les yeux vers le faite de l’arbre et attendait un instant.
» Au cinquième arbre, il poussa un cri de triomphe :
— Nous le tenons.
- Qui ?
— Le diable ! Le loup-garou.
Tenez, regardez dans la fourche, làhaut.
» Nous regardons. Effectivement dans une grosse fourche du dernier arbre frappé par Lachance, il y avait un être vivant, dont les gros yeux et la mine renfrognée manifestaient
une mauvaise humeur mal contenue.
» C’était un très gros hibou gris.
» Lachance eut bientôt saisi sa carabine de chasse et abattu le gibier qui à l’examen se trouva être prodigieusement fort, un roi de l’espèce.
— Hier soir, nous dit Lachance, quand je l’aperçus tout à coup qui planait au-dessus de la tête de Pierriche, j’eus peur pour cet enfant.
Vrai, je le trouvais si puissamment découplé que je le croyais capable d’enlever le petit marmiton tout grandi. Mais au son de ma voix, il tarda de s’abattre et Pierriche eut le temps de revenir à moi. Du reste, en écoutant les récits des gens du chantier, j’avais déjà acquis la certitude qu’il devait y avoir du hibou là-dedans. Ces animaux-là
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sont plus effrontés qu’on ne le pense, et les plus gros comme celui-ci, ont une force surprenante. Regardez ces ailes, ces pattes, ces serres. C’est ça qui vous décoiffe un homme !
Sans compter qu’en s’abattant sur sa victime le hibou frappe, comme l’aigle, un double coup de ses ailes qui peut étourdir l’homme le plus solide. C’est ce qui est arrivé à nos gens.
— Vous pensez donc qu’ils retrouveront leurs coiffures ?
— Hé ! pardine, oui ! Dans le nid de l’oiseau vous les trouverez toutes les sept, mais laissez-moi faire, n’en dites rien aux hommes.
» Le soir arriva. Chacun au re-
tour de l’ouvrage de la journée s’informait du résultat des recherches de Lachance.
— Soupez, dit celui-ci ; après cela je vous le ferai voir.
» L’art avec lequel notre contremaître en chef conduisait jusqu’au bout cette mystification défie toute tentative de description. L’apparente tranquillité d’esprit que sa figure revêt d’ordinaire était plus marquée que jamais au milieu des angoisses de ceux qui l’entouraient et que sa position et son air d’autorité tenaient en respect. Il mettait son plaisir à ne pas paraître s’occuper de cette terrible affaire, et feignait de la traiter avec le dernier mépris.
» Le souper fini, il appela quelques-uns des bûcherons, leur fit
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prendre des haches, et accompagné de tout le monde, il marcha droit à l’arbre du hibou.
— Abattez-moi ça, commandat-il.
» Sans hésiter, les bûcherons se mirent à l’œuvre. Ils se perdaient en conjectures sur le but de ce singulier travail.
» Enfin l’arbre tomba.
— C’est bon, dit Lachance, en regardant les hommes, rentrons au chantier maintenant. Ceux qui ont perdu des casques pourront les reprendre dans le trou de la grosse fourche.
» Et il désignait du doigt la partie de l’arbre où était cette fourche, très visible d’ailleurs.
» On se figure aisément si la sur-
prise fut grande. Le cuisinier se mit le premier à fouiller dans l’immense nid de hibou ; il en tira les sept casques en peu de temps.
» Le diable s’était fait là un nid bien rembourré, bien capitonné, bien chaud !
» Figurons-nous la gaieté des hommes pendant que le cuisinier retirait leurs couvre-chefs de la cachette de l’oiseau, et durant le trajet, depuis l’arbre abattu jusqu’au campement.
» La troupe joyeuse fit interruption autour de la cambuse en criant : « Hourra pour M. Lachance » !
» Lachance fumait tranquillement sa pipe et les regardait impassiblement.
» A terre devant ses pieds était le
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corps du hibou que les hommes n’avaient pas encore vu.
— Hourra pour M. Lachance !
— Oui-dà ! riposta Lachance, une belle affaire ! Ça valait bien la peine de me presser tant de venir hier soir » !
Jean-Charles Taché est né à Kamouraska en 1821 ; fl fit ses études au Séminaire de Québec et étudia la médceine. Il a été député, journaliste, publiciste et assistant-ministre de l’agriculture. Il a publié un grand nombre de volumes et de brochures. Ses principaux ouvrages sont : Esquisses sur le Canada et Forestiers et Voyageurs ; c’est de ce dernier volume que nous avons extrait les deux contes ci-dessous. M. Taché est mort en 1895. Il était chevalier de la Légion d’honneur.
LE NOYEUX
■flous avions donc quitté Québec (| pour les pays d'en haut, comme je vous l’ai dit, reprit le Père Michel.
Dans ce temps-là, il n’y avait sur le fleuve que des goélettes, des bateaux plats et des canots qui voyagaient entre Québec et Montréal :
souvent les bâtiments à voile mettaient deux semaines, quelquefois trois, à monter à Montréal : le voyage le plus prompt était celui qu’on faisait en canot d’écorce lège. Je crois vous avoir dit que nos canots
à nous, cette fois-là, étaient chargés : or, avec un maître-canot chargé et bien monté, on fait, U un portant Vautre, six lieues par jour en remontant les rivières, et environ le double en descendant, les portages compris.
Je vais tâcher, dans ce récit de mon voyage, de vous faire connaître comment on raccourcit le temps de ces longs parcours. Et tout d’abord, au départ, c’était la coutume des voyageurs, avant d’atteindre le point de la grande rivière des Outaouais où cessaient les établissements, de profiter de leur reste pour aller tous les soirs, à tour de rôle, aux maisons d’habitants voisines de l’endroit où l’on s’arrêtait : on y buvait du lait, on y chantait des chansons, on y dansait quelquefois, et, quand il com-
mençait à se faire un peu tard, on allait rejoindre les compagnons laissés à la garde des canots et des marchandises. Alors on s’étendait sur le rivage, à la belle étoile, autour d’un bon feu quand il faisait beau temps, du mieux possible à l’abri des canots mis sur le côté, quand il faisait mauvais temps, pour dormir ainsi jusqu’à deux heures du matin, temps du réveil et des préparatifs du départ chaque jour du voyage. Et figurez-vous que ce voyage de canots chargés, durait environ trois mois, sans autres interruptions de repos que celles que nous donnait quelquefois une tempête sur les lacs.
Enfin je faisais route à ce métier au temps dont je vous parle, et le dixième jour nous étions le soir à
camper aux Ecores, sur la rivière des Prairies. C’est là que j’ai entendu raconter à un vieux voyageur les deux histoires que je vais vous répéter maintenant ; remarquez bien que nous étions alors, nous autres, assis en rond autour d’un feu de campement dans le voisinage de l’endroit où les choses s’étaient passées.
Vous savez qu’aux Ecores il y a un rapide qu’on appelle le Saut-au- Récollet ; ce nom lui a été donné parce que (dame, je vous parle là d’une chose qui est arrivée dans les commencements du pays), parce qu’un récollet missionnaire s’est noyé dans ce rapide (1).
(1) Le père Nicolas Viel, noyé en 1625 avec un jeune néophyte. D’après les rapports des sauvages, trois Hurons auraient pris part au double assassinat du père
Le missionnaire descendait de chez les Hurons avec les sauvages, parmi lesquels il y avait un vilain gars qui s’opposait à la prédication de l’Evangile au sein de sa nation : mais il avait eu le soin de cacher ses projets. Choisissant un moment favorable à l’accomplissement de ses desseins, le satané monstre noya le missionnaire dans le rapide.
On n’a jamais pu savoir au juste de quelle manière il s’y est pris ; mais voici ce qui arriva quelques années plus tard.
Un canot, monté par des voyageurs, descendait la rivière des Prairies, on était campé, le soir, au pied du rapide. Il faisait noir comme
et de son jeune compagnon ; mais jamais on n’a pu savoir exactement ce qui s’est passé dans cette circonstance. ( Note de l’auteur.)
chez le loup. En se promenant autour du campement , les hommes virent la lumière d’un feu sur la pointe voisine, à quelques arpents seulement de leur canot. — Tiens, se dirent-ils, il y a des voyageurs arrêtés là, comme nous ici ; il faut aller les voir.
Trois hommes de la troupe partirent pour aller à la pointe en question, où ils arrivèrent bientôt, guidés par la lumière du feu.
Il n’y avait ni canot, ni voyageurs; mais il y avait réellement un feu, et, auprès du feu, un sauvage en brayet, assis par terre, les coudes sur les cuisses et la tête dans les mains.
Le sauvage ne bougea pas à leur arrivée : nos gens regardèrent avec de grands yeux ce singulier person-
nage, et, comme ils s’approchaient pour le considérer de plus près, ils s’aperçurent que sa chevelure et ses membres dégouttaient d’eau.
Etonnés de l’étrange impassibilité de cet homme dans cette situation, au moment où quelqu’un venait à lui, ils s’approchèrent encore, en l’interpellant ; mais le sauvage demeura dans la même position et ne répondit pas.
L’examinant alors avec plus d’attention et à le toucher presque, à la lueur du feu, ils virent avec un redoublement de surprise, que cette eau qui dégouttait sans cesse du sauvage ne mouillait pas le sable et ne donnait pas de vapeur.
Les trois gaillards n’étaient pas faciles à effrayer, mais ils eurent
souleur ; ce qui ne les empêcha pas, cependant, de prendre le temps de se bien convaincre de tout ce qu’ils voyaient, mais sans oser toucher au sauvage. En passant et repassant autour du feu, ils remarquèrent encore que cette flamme ne donnait point de chaleur : ils jetèrent une écorce dans le brasier, et l’écorce demeura intacte.
Ils allaient se retirer, lorsque l’un d’eux dit aux autres : « Si nous racontons ce que nous avons vu, à nos
compagnons, ils vont rire de nous et dire que nous avons eu peur ». — Or, passer pour peureux parmi les voyageurs, c’est le dernier des métiers.
Comme il ne leur était pas possible de ne pas raconter cette aventure,
ils se décidèrent à emporter un des tisons de ce bûcher diabolique, qui donnait flamme et lumière sans brûler, afin d’offrir à leurs camarades une preuve de la vérité de leur récit.
Vous pouvez vous imaginer de la surprise des voyageurs à ce récit extraordinaire : tous étaient à examiner ce tison, se le passant de main en main et mettant les doigts sur la partie en apparence encore ardente, lorsqu’un bruit de chasse-galerie et un sacakoua épouvantable se firent entendre. Au même instant, un énorme chat noir fit, d’une course furibonde, poussant des miaulements effroyables, deux ou trois fois le tour du groupe des voyageurs ; puis, sautant sur leur canot renversé sur ses
pinces, il en mordait le bord avec rage et en déchirait l’écorce avec ses griffes.
— Il va mettre notre canot en pièces, dit le guide à celui qui tenait le morceau de bois en ce moment, jette-lui son tison !
Le tison lancé fut au loin ; le chat noir se précipita dessus, le saisit dans sa gueule, darda ses regards de feu vers les voyageurs et tout disparut.
Ce sauvage, qu’on a revu plusieurs fois depuis cette première apparition, tantôt d’un côté tantôt de l’autre du Saut-au-Récollet, quelquefois sur les îles voisines, c’est le Noyeux du père récollet. On suppose que le diable s’est emparé du meurtrier au moment où il se faisait sécher après avoir
traîné dans l’eau le pauvre missionnaire, et que lui et son feu ont été changés en loups-garous.
L’HOTE A VALIQUET
La seconde histoire que j’ai apprise au campement des Ecores n’est pas si vieille que la première, puisqu’elle ne date que des premières années des Anglais dans le pays.
Dans ce temps-là donc, et dans cette même paroisse des Ecores, un pendu avait été mis dans une cage de fer et accroché à un poteau sur le chemin du Roi. Il parait que c’était la façon des Anglais, dans ce temps-là, de mettre les pendus en cage, et vous n’êtes pas sans avoir en-
tendu parler de la cage de la Pointe- Lévis (1).
Un habitant de la paroisse, nommé Valiquet, avait fait baptiser, un bon matin, et il donnait, le soir, un repas à ses amis : en revenant de faire ses invitations, il avait à passer devant la cage du pendu. Valiquet avait avec lui, dans sa carriole, un de ses voisins qui lui dit, en apercevant de loin la cage :
« — Sais-tu que j’ai toujours souleur quand je passe devant cet objet ? on devrait bien ne pas nous mettre des choses comme ça sur les chemins passants.
— Moi, répondit Valiquet, je m’en moque pas mal, et tu vas voir comme j’en ai peur de ton squelette.
(1) Voir le mot Corrioeau dans le lexique-glossaire.
Là-dessus il fait augmenter le train de son cheval et serre la clôture de près, attendu qu’on était aux premières neiges, pour passer près de la cage qui pendait au-dessus de cette clôture.
Arrivé en face du pendu, il lui cingle un coup de fouet, en lui disant :
« — Je t’invite à venir souper avec moi ce soir » !
— Ce n’est pas bien ce que tu as fait là, Valiquet, lui dit son voisin.
Ces restes ont appartenu à un grand scélérat, c’est vrai ; mais il a subi son châtiment devant les hommes, et si son repentir a été sincère, c’est peut-être un saint dans le Ciel aujourd’hui » !
Ces réflexions touchèrent Vali-
quet ; mais la chose était faite, et le mieux pour lui, pensa-t-il probablement, était de tâcher de l’oublier.
Tout le monde était à table chez Valiquet, le soir, et la compagnie était en train de s’amuser : on en était même rendu à chanter des chansons après le gros du repas couru, lorsqu’on entendit frapper trois coups à la porte, laquelle s’ouvrit d’elle-même au troisième coup pour laisser entrer le pendu. Il tenait sous son bras gauche sa cage de fer, qu’il alla déposer dans un coin de la chambre ; puis, s’avançant un peu, il dit au maître de la maison.
« — Je te prie de m’excuser si je suis venu un peu tard ; mais les morts n’ont pas grand appétit, ils ont plus besoin de respect que de
nourriture, et il est toujours temps d’en profiter.
Vous pouvez penser si la compagnie en eut une venette : les femmes se trouvaient mal, les enfants se sauvaient, et les plus hardis n’osaient pas regarder devant eux. Aux chansons et aux rires avait succédé un silence de mort. Enfin, Yaliquet, qui au fond était brave comme l’épée du Roi, comprit que, s’il y avait quelque chose à faire, c’était à lui de l’entreprendre ; il se leva donc, malgré la faiblesse de ses jambes, et dit à son invité :
» — Je vous ai insulté bien mal à propos, je le confesse, et vous en demande pardon. Si un service, un libéra ou d’autres prières peuvent vous être utiles, je m’offre à vous
les faire dire ; mais, je vous en prie, retirez-vous !
— Il ne m’est pas permis, répondit le cadavre, de te laisser savoir si j’ai besoin des secours que tu m’offres. Quant à me retirer, je ne le ferai qu’à une condition, pour ne pas rester en dette de politesse avec toi qui m’as invité à souper ce soir, à la condition de me promettre de venir demain soir, au coup de minuit, danser au pied de mon poteau.
— Je te le promets, dit Valiquet ».
Le pendu reprit alors sa cage de fer sous son bras, passa la porte, qui s’ouvrit d’elle-même devant lui, et disparut.
La réjouissance était finie ! On alla donner quelques explications à la nouvelle accouchée, qui, de sa
chambre, n’avait rien vu, mais qui avait entendu les cris d’ effroi et ne pouvait pas en comprendre la cause, non plus que la raison du morne silence qui avait suivi ; puis, on se mit à réciter le rosaire, qu’on fit suivre du De profundis.
Mais, pour Yaliquet, le pire n’était pas fait. On tint conseil une partie de la nuit. Bien des avis furent ouverts et rejetés ; parce tous ces avis allaient empêcher la visite du coup de minuit, et que Valiquet, fier de sa parole, répondit toujours :
« — J’ai promis, j’irai !
Enfin, la femme de Valiquet, qui n’avait point donné de conseils jusque-là, dit à son mari :
» — Je ne sais ce que je sens ; mais il me semble que je n’ai pas peur
du mort, moi, et qu’il ne nous arrivera rien de mal dans cette affaire ; n’avons-nous pas ici un cher innocent, un ange pour nous protéger ?
Yaliquet, tu as fait une mauvaise action, ainsi tu iras rendre ta visite au pendu pour ta punition ; mais tu iras avec le petit dans les bras. Du reste demain matin, il faut que tu ailles consulter M. le curé, et puis faire plus que cela encore, tu me comprends !... Avec ça, ajouta la bonne chrétienne de femme, on peut dormir en paix ».
Valiquet suivit de point en point les sages avis de son excellente femme, et, le soir à minuit, il alla au rendez-vous, portant le nouveau baptisé dans ses bras et accompagné de ses voisins, qui récitaient le chapelet.
— Tu n’es pas généreux, lui dit le pendu dès que son insulteur fut en face de lui, tu n’es pas généreux ! Hier soir, je me suis débarrassé de ma cage afin de pouvoir m’asseoir à ta table, et toi, cette nuit, tu viens chargé d’un fardeau afin de ne pas danser avec moi ; j’avais pourtant une belle ronde à te proposer, la mesure se bat à coups de fouet. C’est égal, tu auras toujours appris à respecter les morts : tu peux t’en retourner.
Personne, comme on le pense bien, ne se fit prier pour quitter l’ endroit : Valiquet prit congé de son hôte en se promettant bien de ne pas lui faire de nouvelle invitation.
Charles-Marie-Prosper Ducharme, fils de Prosper Ducharme et d’Elmina Turcotte, est né dans la banlieue des Trois-Rivières, le 30 janvier 1864.
Il a collaboré à Y Étendard, au Monde Illustré, à la Revue Canadienne et surtout au National. Dans ce journal il a publié une histoire très intéressante de la littérature canadienne, de 1880 à 1890. Son volume Ris et croquis, paru en 1889, renferme de jolis récits, bluettes et études littéraires.
M. Ducharme est mort à Montréal en 1890, à l’âge de 26 ans et quelques mois. Les lettres canadiennes ont vivement ressenti cette perte.