‹ Conteurs canadiens-français du XIXe siècle [microforme]Chapitre 15 sur 77 · LE FEU DES ROUSSI · texte numérisé non relu

LE FEU DES ROUSSI

Quinze ans s'étaient écoulés depuis ce jour de bonheur et d'union, quinze ans de paix, tels que Cyprien n'avait jamais osé les souhaiter lui-même à ses heures de reveries les plus égoistes.

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84 CONTEURS CANADIÉENS-FRANGA\IS

La petite famille s'était augmentée d'un gros garçon bien fait et bien portant, et, comme Cyprien s'était vite apprivoisé à l’idée du travail, une modeste aisance l'avait bientôt récompensé de son labeur assidu.

C'était à Paspébiac qu'il habitait maintenant; il lui avait été difficile de demeurer plus longtemps en ce village de la bonne Sainte-Anne du Nord, qui ne lui rappelait que le souvenir de ses fredaines passées. La, il avait trouvé de l'emploi auprès de la maison Robin, qui avait su apprécier cet homme sobre, actif, rangé; et petit à petit les économies n'avaient cessé de se grouper autour de lui; car Marie aidait aussi de son côté, et tout marchait à merveille.

Chaque semaine, les écus s’en allaient au fond du grand coffre qui renfermait le linge blanc: et là. ils s'amoncelaïent dans le silence, en attendant le mois de septembre suivant, époque où le fils Jeannot pourrait monter commencer ses études au petit séminaire de Québec.

Cyprien s'était bien mis en tête de lui faire faire son cours classique, et Jeannot avait débuté en écoutant attentivement sa mère lui inculquer ces principes sages. cet amour de la religion et cette triste expérience du monde qu'elle avait su jadis faire passer dans l'âme du petit Cyprien.

Le bonheur terrestre semb'ait fait pour cette humble maison; Ja paix de l’âme y régnait en souveraine, lors: qu'un soir une catastrophe soudaine y fit rer les lar. mes et les sanglots.

C'était en hiver, au mois de janvier.

Marie était seule à pere le souper auprès du poêle rougi: Cyprien et Jean s'en étaient allés causer d'affaires à la maison occupée par les employés de MM. Robin.

Que se passa-t-il pendant cette triste absence? Personne ne put le dire.

Seulement, lorsque Cyprien et son fils furent arrivés sur le seuii de leur demeure, ils entendirent des gémissements plaintifs. Ils se précipitèrent dans la cuisine, et le pied du malheureux père heurta le corps de sa pauvre femme, qui gisait sur le p'ancher au milieu d'une mare d'eau bouillante. A ses côtés, une bouilloire entr'ouverte n'indiquait que trop comment ce malheur navrant était arrivé.

Pendant deux heures. Marie eut le triste courage de vivre amsi; elle offrait à Dieu ses indicibles souffrances, en échange de cette absolution qu'elle savait ne pouvoir obtenir sur terre; car on était alors en 18or, et la côte était desservie par un pieux missionnaire qui restait à une trop grande distance de Paspébiac.

Agenouillés auprès de ce calvaire de douleur, Cyprien et Jean pleuraient à chaudes larmes. Déjà ce calme poignant qui se glisse sous les couvertures du moribond, était venu présager l’agonie, et Marie, les yeux demi-fermés, semblait reposer, iorsque tout à coup elle les ouvrit démesurément grands. Cyprien vit qu'elle baïissait : il se lev? pour se pencher sur elle: mais la main de la pauvre endolorie s'agita faiblement sur le bord du lit, et il l'entendit murmurer:

— Ta promesse. Cyprien, de ne plus boire...

— Je m'en souviens toujours. et je la tiendrai; sois ‘ranquille; dors, mon enfant!

Alors Marie s'endormit.

Le sitence de l'éternité avait envahi la maisonnette du pauvre Cyprien, ne laissant derrière lui que des larmes et de l'abandon.

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Le coup fut rude à supporter; aussi Cyprien prit-il du temps à s'en remettre. Ce départ avait tout dérangé et, comme bien d'autres projets, celui de mettre Jean au séminaire fut abandonné. En ces temps de douleurs, son père avait vieilli de dix longues années; cette vieillesse prématurée affaiblissait ses forces ainsi que son courage, et Jean lui-même avait demandé à rester pour venir en aide au travail paternel,

Les jours passaient devant eux, mornes et sans joie, lorsqu'un matin Daniel Gendron fit sa bruyante entrée dans la maison des délaissés.

Gendron arrivait en droite ligne de Saint-Ferréol. Là. il avait entendu dire que par en bas la pêche était bonne.

Si la pauvreté contrariait maître Daniel, en revanche l'esprit d'ordre ne le taquinait pas trop et, repoussé de toutes les fermes du comté de Montmorency, il s’en était venu sol'iciter un engagement à la maison Robin. Elle avait besoin de bras; il fut accepté, et sa première visite était pour Cyprien avec qui il avait bu plus d’un joyeux coup, lors des interminables flâneries de jadis, sur les bords de la Grande-Rivière de Sainte-Anne.

Cyprien n’aimait pas trop à revoir ceux qui avaient eu connaissance de sa vie de jeunesse; aussi lui fit-il un accueil assez froid.

Gendron ne put s'empêcher de le remarquer :

— Comme tu as l’air tout chose aujourd’hui, maître Cyprien; est-ce que ça ne te ferait pas plaisir de me revoir ?

— Oui, oui, Daniel, ça me ferait plaisir en tout autre moment: mais aujourd'hui c’est jour de pêche et, comme tu es novice, j'aime à te dire qu'on ne prépare pas en

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une minute tout ce qu'il faut emporter pour aller au large.

— Tiens! je serais curieux de t'accompagner pour voir ça; tu me donneras ta premiére leçon.

— Je veux bien; mais si tu veux suivre un bon conseil, tu ferais mieux de profiter de ton dernier jour de liberté: car on travaille dur par ici.

—- Bah! ça me fait plaisir d’aller jeter une ligne; et puis, nous parlerons du bon temps.

— Ah! pour cela, non! dit énergiquement Crprien, je n'aime pas qu'on me le rappelle!

— Pourquoi donc, mon cher? Nous buvions sec et nous chantions fort alors! Est-ce que cela n'était pas le vrai plaisir, Cyprien?

— Daniel, ce qui est mort est mort; laissons ça là.

— Comme tu voudras, monsieur; mais tout de même, tu es devenu fièrement ennuyeux! et toi qui riais de si bon cœur de notre curé, tu as rattrapé le temps perdu, et te voilà maintenant plus dévot que le pape.

Sans répondre, Cyprien se dirigea vers la grève, suivi de Jean et de Daniel; là, ils poussèrent la berge à lea et se mirent à ramer vers le large.

Le temps était légèrement couvert: un petit : soufflait doucement, et tout promettait une bonne peche Daniel chantait une chanson de rameur, pendant que Cyprien et Jean fendaient silencieusement la lame: ce'a dura ainsi jusqu’à ce qu'ils fussent arrivés sur les fonds; alors, ils se mirent courageusement à pécher.

Pendant deux bonnes heures, ils y allèrent de tout cœur, et la berge s'emplissait de morues, lorsque Daniel interrompit tout à coup son travail, en disant:

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— Ne trouves-tu pas, Cyprien, que la brise renforcit ? il serait plus prudent de rentrer, qu'en dis-tu ?

Cyprien sembla sortir d'une longue réverie: du regard, il fit le tour de l'horizon; puis, d'une voix brève, 1l commanda à Jean:

Lève la haussière!

Et se tournant vers 1 À:

— Déferle la voile! je prends la barre! déferle vite, nous n'avons pas de temps à perdre, Daniel!

Une minute après, la berge était coquettement penchée sur la vague et volait à tire-d’aile vers la pointe du banc de Paspébiac.

On était alors vers les derniers jours de mai: il fait encore froid à cette époque, surtout par une grosse brise, et rien de surprenant si les mains s'engourdissaient facilement. Daniel ne le savait bien que trop; car il se soufflait dans les doigts depuis quelque temps, lorsque toutà coup, portant la main à sa poche, il en retira une bouteille de rhum.

Il la tendit triomphalement à Cyprien:

— Prends un coup, mon homme, ça réchauffe, et ça n'est pas l’occasion qui manque par cette temnérature-ci. Diable! qui a eu l'idée d'appeler cette baie, la baie des Chaleurs ?

— Garde pour toi, Daniel; je n'en prends pas, merci! Veille toujours à l'écoute! Et il secoua tristement sa pipe par-dessus bord de l’air d'un homme qui ne se sent pas le cœur à l'aise.

Cependant la brise montait grand train. De minute en minute, le temps se chagrinait; les nuages gris étaient devenus noirs comme de l'encre, et pour cetten uit-là la

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mer ne présageait rien de bon. Tout à coup la berge prêta le flanc, et une vague plus grosse que les autres, arrivant en ce moment, couvrit Cyprien des pieds à la tête.

Roussi tint bon tout de même; sa main n'avait pas lâché la barre: ses habits ruisselaient, le froid auginentait, et Daniel qui avait à demi esquivé ce coup de mer, s’en consolait en reprenant un second coup.

— Là, vraiment, Cyprien, tu n'en prendrais pas? (Ça fait furieusement du bien pourtant, lorsqu'on est mouille!

Cyprien eut un frisson; il ne sentait plus la pression de ses doigts sur la barre; l'onglée l'avait saisi, et détachant une main du gouvernail, il la tendit enfin vers Daniel et but à longs traits.

Il avait menti à sa pauvre morte!

Qu'advint-il d'eux depuis? Nul ne le sait.

Le lendemain matin, on trouva à l'entrée du Banc une berge jetée au plein, la quille en l'air, et à ses cotés, maitre Daniel Gendron qui avait perdu connaissance.

Depuis ce sinistre, on aperçoit à la veille du mauvais temps une flamme bleuâtre courir sur la baie.

— Suivant les rapports de ceux qui l’ont examinée, dit l'abbé Ferland, elle s'élève parfois au sein de la nier, a mi-Gistance entre Caraquet et Paspébiac. Tantot petite comrr® un flambeau, tantôt grosse et étendue comme un vaste incendie, elle s’avance, elle recule, eile s'élève. Quand le voyageur croit être arrivé au lieu où il la voyait, elle disparaît tout à coup, puis elle se montre de nouveau, lorsqu'il est éloigné. Les pécheurs affirment que ces feux marquent l'endroit où périt dans un gros temps une berge conduite par quelques hardis marins du

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