‹ Conteurs canadiens-français du XIXe siècle [microforme]Chapitre 40 sur 77 · ENTER ARE · texte numérisé non relu

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Entre Deux Quadrilles

C'est chez Boulé qu’on veillait, ce soir-là. Les jeunes gens venaient de danser la “ coquette,” et l'avaient dansée double: il commençait à faire chaud. Pour s'amuser tout en se ressuyant, quelques filettes s'en vinrent demander un conte au père Baptiste, un bon vieillard qui les avait regardées sauter, en fumant sa pipe, seul dans un coin.

— Ah! çà, mes enfants, dit-il, vous savez bien que Je suis trop vieux, que je n’en sais plus, de contes, moi. Je ne me souviens plus de rien’...

— Bien oui, mon oncle, vous en savez, c'est parce que vous ne voulez pas nous en conter, que vous dites ça. Contez-nous-en donc... Rien qu'un petit, tout petit, le plus petit de tous, rien que long comme Ça, tenez. Voulez-vous? Oui, hein, vous voulez?...

— Oui, il veut, oui, ma chère enfant, il veut! clamérent, en chœur, les fillettes: voyons, là, vous a‘tres, tachez de vous taire et d'approcher; mon oncle va nous conter un beau conte.

Et tous d'applaudir, de se taire et de s'approcher...

254 COXTEURS CANADIENS-FRANÇAIS

Alors, le père serra sa pipe, se passa, aller et retour. le revers de la main gauche sous le nez, se recueillit. fixa le plafond où se refugie le mystère, puis abaissant et promenant ses regards sur l'auditoire, comme pour s'en emparer du coup, il débuta ainsi:

Or donc, messieurs et dames, il est bon d'vous dire qu'il y avait, une fois, dans certaine ville, un coin obscur; dans ce coin, ur, trou; dans ce trou, un ouvrier.

Etant garçon, notre homme avait trouvé l'tour d'assez bien vivre, mais depuis qu'il avait fait, comme on dit, la bêtise de se marier, il en arrachait. Comme de juste, le salaire qui suffit à un, ne peut pas suffire à cinquante. Eh! ce pas fin, aussi! N’avoir rien du tout devant soi, et s'en aller prendre une fille pauvre. Pourquoi pas une riche ou qui aurait eu, au moins, un p'tit brin de butin! Ca fait rejoindre les deux bouts ensemble!... à condition, vous me direz, qu’on y touche tout de suite, parce qu’à la fin du compte, un gendre est toujours pas un chien: il aime bien qu’une dot, quand il y en a, soit payable un peu avant sa mort. Sans cela, voyez-vous ? c'est certain qu'il goûte de moins en moins le bonheur de gagner tout seul et chaque jour, de quoi faire vivre la p'tite femme plus richement qu’elle ne vivait chez elle,

même dans le temps que les parents la boomaient,” pour mieux tenter les bons partis. Riche rien que de nom, comme ça, le diable m'emporte! je crois que c’est encore plus triste que pauvre. Aussi, prenant en considération les vilaines surprises du “ bluff ” qui gravite autour des mariages riches, les amis de notre ami, qui n'étaient pas des fous, avaient fini par concéder que sil n'avait pas tout à fait raison, il n'avait peut-être pas tout

à fait tort, non plus, de s'être marié pauvrement,

WILFRIL LAROSE 265

Ce qui n'avait ni rime, ni bon sens, par exemple, c'étaient les frais sans ‘ émite ” qu'avait coûtés le mariage: dispense de deux bans, agrès numéro un pour la mariée, la musique. les beaux bouquets, les chandeliers d’or!... jusqu'au grand tapis, dans la grande allée!... Non! maïs. je vous dis!

Et lui. le marié, don'! fallait lavoir vu avec les bottes fines, l'habit de gala, le tuyau, les gants d'une main, la canne de l’autre! C’est pas ça, on aurait juré d’un avocat!

S'il avait dù en cracher, des “ cents,” le pauvre garyer! D’aucuns répétaient mémement

çon, pour tout pa il avait été obligé d’en

qu’il n'en avait pas eu assez, qu’

emprunter, et puis pas mal!

N'importe! c'était un bien beau jour de printemps, que

celui où le jeune couple avait dit “oui” à m'sieu l'curé.

Ivre de la douce tiédeur de l'air et des aromes persua-

sifs qui chargeaient l'aile des petits zéphirs, ce jour-là, ette elle-même, sous les feuilles nouvelles, avait

la fauv douce à l'autre fau-

semblé répondre d'une voix plus vette.

Le printemps, héla de miel non plus. L — trois dans quatre an

s! ça ne dure pas toujours; la lune es enfants s'étaiert mis à arriver:

s — deux étaient morts, Ja mère

avait eu de rudes ma'adies, les gages du père avaient baissé. Tant de dépenses de plus, avec moins de revenus que jamais pour y faire face, c'en était bien assez pour

faire rêver un homme! Aussi arrivait-il au nôtre d'avoir

des accès de pesant où ses yeux vitrés par la terreur,

apercevaient comm les diverses formes de

e dans une lumière indécise de cachot, brefs dont la justice se sert pour

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faire payer les gens. Que voulez-vous? en exagère si bien ce qu’on redoute! Et puis, dans les iiommes, y a presque toujours ça de défaut: aussitôt qu’un malheur arrive, comme s’y craignaient de ne pas en avoir assez, vite, y s’empressent de s'en forger d’autres par toutes sortes d'imaginations d’ma grand'mère.

Les femmes, c'est pas pareil, y s'en manque! Suffit que ça commence à mal aller, pour qu'y s'mettent les oreilles dans l’crin, comme dit l’artre, et qu'y deviennent d'un courage, monsieur! Oui! j'pense ben!

Ah! la p'tite mère, elle, pas d'danger qu'’eile vint se Jaisser aller! Elle savait ben qu'y ne lui restait plus que sa petite Lucette, l’ainée de ses p'tits enfants, et que si

manquait d= force en commençant, on pourrait pas se rendre jusqu'au bout, pour l’élever. Si elle en tirait des plans! si elle ménageait! si elle travaillait! le cœur gros, mais sans faire semblant de rien, pour pas augmenter la peine de son mari. (Ça tirait des larmes, tant qu'c’était beau d'la voir!

Or. cette année-là, elle s'était mis dans la tête de faire une grosse surprise au papa, quand arriverait le Jour de J'An, Imaginez-vous que sans qu'il s'en aperçüt, elle avait serré assez de coppes pour habiller la petite toute en neuf, d'un bout à l’autre. C'est pas toute: elle lui avait tricoté les plus fins p'tits bas! sans compter qu'e le vous les avait emplis de nananes, et qu'avec l'argent qu'il lui restait — quand on pense qu'il lui en restait! —eile avait acheté une catin, j'dirai pas plus belle que la p'tite, parce que ça s'rait pas vrai, mais dans tous les cas, une belle, attention!

Comme de faite, le jour venu, la v là qui s'lève, prépare

WILFRID LAROSÉ 251 c't'enfant de pied en cap, y met dans les mains toute sa fortune, et l'amène, sautillante de bonheur, à la chambre où p'tit papa dormait encore.

— Allons, vieux, murmura-t-elle en l'éveillart, toi qui te p'ains toujours, regarde-la, ta fifille; est-ce qu'elle n'est pas bien habillée, ce matin, hein?

— Vi! mé bin billée, hein, pe...pe...?

-— Ah! tiens, comme c'est beau? Qui t’a donné tout

ça ?

— Me...me, tit Zésus, pi tites sœurs.

— Où sont-elles, tes petites sœurs, mon ange? — Avé tit Zésus, là, en haut, en haut!

Lui as-tu demandé quelque chose, toi, au p'tit Jesus ?

-— Non.

— Tu lui demanderas pas rien?

— $Sé pas, mé.

— Tu lui demanderas pas que sa maman, elle ne soit plus malade, jamais, jamais, pour avoir bien soin de

Titite ?

< — Vi!

| — Que son papa, il gagne de quoi acheter de bel es be- : : belles pour Lucette?

- — Vi!

À -— Que Lucette soit toujours une bonne, bonne petite e È enfant ?

| ; — Eh? vi!

e É Et l’embrassant, le père pleura. Et à son tour, À É: leur souhaitant de nouveau la bonne année, la ptite

mère, qui pleurait aussi, dit: ‘* Vieux, quand même ça se rait de joie, faut pas pleurer comme ça! la petite va

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croire que c’est de peine, et nous aurons gâté son plaisir. Du bon vin, ça remet le cœur; prenons-en, plutôt. Veux-tu?”

— Tuen as?

— Celui que tu m'avais apporté quand j'ai été si mal! Tu sais? Pensant à toi, je m'étais dit: s'il tombait majade lui-même, il en aurait bien plus besoin que moi. Et je te l'ai gardé!

Là-dessus, quelqu'un entra: c'était l'enfant du voisin. Ivre comme d'habitude, son père était revenu tard dans la soirée; sa mère, dégoûtée, avait fui chez une vieille tante. La maison était restée sans feu, l'enfant, sans sommeil.

__ As-tu eu tes étrennes? hasarda l’ouvrier.

— Connais pas ça, m sieu.

La petite fille le regardait, silencieuse, avec de grands yeux.

— Qu'est-ce qu'on va faire, [ucette, dit la femme, le p'tit garçon n'a pas eu d'étrennes ?

__ En a.mé. Va n’en donner, hein?

Et sa main large ouverte lui tendit des dragées.

Le cœur du pauvret semblait voyager entre une accepation et un refus, entre un sourire et des larmes.

Ce spectacle acheva de transformer louvrier. Un éclair avait pénétré sa raison, un baume mystérieux et doux venait de descendre au fond de son cœur. Lui qui voyait dans sa femme et Sa fille deux anges de charité, il avait honte de s'être cru pauvre.

Le courage, l'espérance, les temps meilleurs revinrent, et par-dessus Île marché, il lui naquit encore un joli gros garçon qu'il fit instruire, ainsi que la fille, en enfants de

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prince. Depuis ce temps-là — ah! ça fait pas mal longtemps de ça—tous les deux se sont entendus pour faire bâtir à leurs vieux parents un chäteau où ils vivent comme des rois.

Ces gens4à, vous les connaissez pas? demanda le conteur à ses écoutants.

— Ah! bien non, pour sûr.

__Tas de menteurs! c’est la famille chez l’père Fantan.

— Ah! ça, mais dites don’, ce qu’il vient de conter là, savez-vous que ça y ressemble, en effet? Qui est-ce qui aurait dit qu'y viendrait nous tirer des éclats de rire, pi des larmes.avec cette histoire! Non! mais, y est ben toujours pareil!...

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