Contre l'esprit allemand de Kant à Krupp
La présente étude, écrite pendant que retentit encore le fracas des armes, se propose d'établir, dès maintenant, les grandes lignes d'une réaction nationale contre l'influence et l'action allemandes. Cette réaction parachèvera l'eflort admirable de nos soldats. Mlle en sera le coniplément indispensable. Quel que soit le traité qui réglera, après la terrible guerre de 11)14, le nouveau statut des Allemagnes, délivrées du joug prussien et rendues à leur autonomie, il importe (jue ce traité soit appuyé par la continuité de l'énergie des alliés. Je ne m'occupe ici que de lénergie française, laissant aux écrivains belges, anglais et russes, la part de combat analogue (jui leur revient, contre 1 ennemi commun, sur le plan de la connaissance et de l'industrie, ('/est dire (pie mon point de vue, dans ces pages, est beaucoup plus celui du |)atri(Ue et du moraliste (pie celui de l'éco-
noiniste. D'autres, plus qualifiés, ont traité ou traiteront de la technique des échanges commerciaux et de la défense économique. Car il est très clair que ces échanges continueront, bien que profondément modifiés, après la guerre, et qu'on ne supprime point les contacts avec une voisine, même morcelée, de 65 millions d habitants. Il importe que ces contacts et ces rapports concourent désormais à notre avantage, au lieu de concourir à celui des Allemands et de leurs complices les Autrichiens. J'exprime ici les raisons qui rendent ce renversement de la situation subie par nous depuis le traité de Francfort non seulement nécessaire, mais légitime. L'Allemagne à trdvers sa prospérité, n'a jamais abandonné un certain fond barbare et brutal, qui a toujours progressé et fructifié avec elle dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Il est même arrivé que sa culture, dont elle est si fière, a contribué à la démoraliser. Je vais examiner dans quelles conditions. Ensuite, j'exposerai comment elle avait adapté cette barbarie voulue, systématique, à ses projets de domination, d'impérialisme universel.
Les agressions de lesprit allemand.
Ce qu'il y a de personnel, dans les pages qui vont suivre, se trouvera excusé par le fait que mon cas
fut celui (le prcscjue tous ceux de ma génération, daiiK le domaine de l'enseignement supérieur et des professions libérales. Alphonse Daudet nous avait baptisés « les petits de la défaite o et s'étonnait de l'engouement qui se manifesta parmi nous pour la méta[)hysiijue et la science allemandes entre ISKO et IHU") environ, c'est-à-dire vers le temps du parachèvement de notre formation intellectuelle. Je dois y insister, parce qu'il y eut là un phénomène presque général, fort important, et qui ne me paraît pas avoir été suilisamment relevé jusqu à présent.
Avant la guerre de 1870-1871, cet engouement existait déjà, et les noms de Michelet, de Quinet, de Renan en expriment en (juehjue sorte l'apogée. Les deux premiers admiraient et chérissaient une Allemagne philantliropi(|ue, humanitaire qui n'existait certes que dans leuis rêves, assez semblable à celle qu'envisagea aussi Victor Hugo et (ju'il exalta d'une favon si comicjue dans certaines pages de son Willidin Shiikspearc Le troisième fut profondément remué, au temps de ce qu il ai)[>ela son « encéphalite », par la métaphysique allemande. Ce fut elle qui larracha à la vocation religieuse, et il s'est exprimé làdessus dans lies pages et des lettres trop connues pour que j'y insiste. Mais, — si l'on excepte la rébellion profrançaise de I\isteur, (|ui est piesijue uni(|uc, — il ne semble pas (jue la victoire de 1 .Mlemagne A nos dépens ait inleirompu. bien au contraire, celte
conquête de la jeunesse intellectuelle française commencée avec nos grands-pères. Glissé profondément dans nos veines, le venin continua d'y progresser, plutôt augmenté par le prestige de leur succès que diminué par la rancune de notre abaissement.
J'ai raconté ailleurs, mais sans y insister, comment, aux environs de 1885, à Louis-le-Grand, en philosophie B, notre professeur Burdeau, qui depuis fut un personnage important du régime, nous inculquait méthodiquement, intensément, le criticisme kantien. Fils d'artisans lyonnais, démocrate quasi mystique, féru de Gambetta et de son groupe, Burdeau panachait d'allocutions patriotiques ses conférences sur le philosophe de Kœnigsberg, et c'était là un des mélanges les plus bizarres qu'il soit possible d'imaginer. Moins bizarre cependant, si l'on considère que Burdeau chérissait surtout en Kant l'apôtre de Rousseau et l'adepte de la Révolution française. Depuis, j'ai souvent réfléchi à cette apparente antinomie, chez le maître en qui nous avions une si grande confiance intellectuelle, et je l'ai aisément résolue dans le sens même des passions violentes qui l'animaient.
Le kantisme et ses dérivés.
Voici comment procédait Burdeau, et je me suis assuré que son procédé a été suivi par un grand
nombre de pédagogues appartenant à la même lormation que lui ; il était d une ingéniosité assez retorse :
Pendant les trois premiers mois de l'année, il nous gava d'évolutionnisme anglais, d'Herbert Spencer et de Stuart Mill, voire d'Alexandre Bain, qui sont bien la nourriture la plus indigeste cju'il soit possible d'imaginer. Autant les ouvrages de Darwin, de ce Darwin qui a été si mal compris et tourné en caricature solennelle par les anticléricaux français comme par les allemands, sont amis de la mémoire et rem[)lis de marcjucs ingénieuses, tirées toutes fraîcbes de la nature, autant Spencer est lourd, ratiocinateur, peu assimilable. Ni lui, ni Stuart Mill, cependant plus fin, ni surtout Alexandre Hain ne satisfont cette soif de l'abstrait, si vive aux environs de la vingtième année, (jui, littéralement, nous dévorait.
Lorsque notre maître nous jugea à point, il nous ouvrit bruscpiemcnt la Crili(jnc ilc la liaison pure qu il interprétait avec la plus liaule élotjuence, et nous en demeurâmes éblouis.
Aujourd'liui encore, je revois la salle liante et grise où nous apparut l'analyticpie Iranscendantale, où nous fut révélée la distinctit)n ilu [)lién()mène et du Moumène. Hurdeau possédait dans la perfection le vocabulaire pbilosopbiijue allemand. IMusieurs d'entre nous parlaient l'allemand de façon courante,
car il avait été décidé, je ne sais pourquoi, après la guerre, qu'une condition de la revanche, c'était de posséder à fond la langue de son ennemi. De sorte qu'après une explication préalable en français, la pensée du père de tous les casse-tète chinois du dixneuviénie siècle nous apparaissait dans sa nudité anguleuse et guerrière. Il est difficile d'exprimer 1^ charme profond, l'attrait de difficulté surmontée qu'avîlient pour nous ces exercices. Il nous semblait que le monde extérieur, se rabattant sur le plan de la conscience, prenait au dedans de nous une signification toute neuve, que nous allions marcher de découverte en découverte. Nous nous explorions, dans nos coins et recoins, comme une terre incon^ nue, environnée de merveilleux paysages. Jam^i$», au cours de l'existence, je n'ai plus retrouvé cette magie, cette griserie, cette euphorie, comparable seulement à celle de lopium, alors que la douleur disparaît comme une reine courroucée, traînant derrière elle un bruissement de soie.
Quand je faisais allusion à ces extases devant Alphonse Daudet, il s'écriait : « De mon temps, la classe de formation intellectuelle était la rhétorique. Aujourd'hui elle est supplantée par la classe de philosophie. » Rien déplus vrai. Les humanités, telles qu'on les concevait autrefois, comme les condensatrices et fixatrices de toutes les aspirations au bien et au be3u qui animent les cœurs de vingt ans, les
humanités étaient remplacées, sur nos autels intérieurs, par la métapliysi({ue allemande. Invasion non moins redoulable (jue celle de IKTO et où je découvre aisément, après trente Hns écoulés, l'origine de la plu[)nrt des erreurs qui ont troublé ma génération.
Car, je dois y insister au seuil de cette étude : c'est toujours sur les sommets (|ue s'allument, avec les erreurs, les incendies de la morale et de la société. Les grandes commandos intellectuelles, par lesquelles sont mues et modifiées les tendances d'une nation pour vingt-cinq ou cinquante années, ont leur direction de haut en bas, comme les commandes cérébro=nerveuses de l'organisme. Elles vont de la métaphysicjue à l'acte, de la pensée al)btraile aux consé(|uences concrètes et de l'axiome philosophir(ue à ]a lorce do loi Toutes ces conceptions sont motrices et celles mêmes qui semblent le plus nébuleuses, le plus éloignées de toute contingence sont aussi celles qui passent ((uehiuelois le plus vite à la réalisation. C est ainsi (jue le paradoxe, ou la fausse vision, ou le préjugé d'un professeur en Sorbonne ou au Collège de France sont mille fois plus dangereux et nocifs (|ue \tt blasplieme d'un maître d école. La plupart du tenq)S, ils le précèdent et le motivent. Que lie lois n'ai je pas retiouvé, dans les manuels condamnables et cimdamnés île ces dernières années, le lointiiin rellit. le lemous siL'nilicatif. l'écho très
reconnaissable des leçons de philosophie où nous étaient donnés comme le dernier mot de la sagesse ici-bas la Critique du jugement et le Fondement de la métaphijsique des mœurs.
Burdcau ne nous présentait point le kantisme historiquement, ainsi qu'une doctrine comparable à d'autres, discutable comme elles. Il nous disait: voilà la vérité. Les catégories de l'esprit et l'impératif catégorique devenaient ainsi à nos yeux la loi et les prophètes. Je m'indignais de lire dans Henri Heine d'irrévérencieuses plaisanteries sur Kant, son fidèle Lampe et les professeurs à lunettes et à perruques. Je ne pouvais alors, comme je le fis plus tard, déceler chez Henri Heine l'étroite adaptation du tempérament sémitique au tempérament allemand et, derrière un ricanement de pure forme, les premiers balbutiements de messianisme impérialiste. Heine avait le tic du sarcasme, mais, plus loin que ses relations parisiennes ou son goût des paysages montmartrois, sa tendresse sincère allait à la Germanie, à sa fourbe narquoise, à ses « choux verts aux châtaignes », à ce qu'il discernait en elle de grandissant et de robuste. Il raillait, en les admirant, la brutalité allemande et les « casques à pointe de la cavalerie ». Il a présagé, dans une page célèbre, leur avènement. On croit y voir un papillon diapré voltigeant au-dessus d'un canon du dernier modèle Krupp. J'imagine très bien sa signature au
bas (lu manifeste si tragiquement burlesque des intellectuels d'outre Rhin, et j'entends d'ici les plaisanteries que lui eût inspirées l'incendie de la cathédrale de Reims. La Prusse est injuste envers ce poêle délicieux, amer propagateur du lyrisme allemand, et qui, en dépit des strophes ambiguës de sa Germaiiid, tenait une corde d'airain toute prête pour la célébration delà prochaine victoire. A peineTeùtii poissé, çà et là, de quelques gouttes de son fiel sucré.
Les mots de scrieux et de sévère sont de ceux que Kanl, ses disciples et les auteurs allemands répètent le plus volontiers ; et certes il convient de traiter sérieusement les questions sérieuses. Mais je ne songe point sans sourire au ton grave, recueilli, sur lequel nous énoncions, sous l'égide de Burdeau, les axiomes de la raison pure : Toutes les intiiilions sensibles sont soumises aux catégories, connue à des conditions sous lesquelles seulement leur dinersité peut être ramenée à létat de conscience. On eût dit qu il se fût agi d'un catéchisme transcendant, aucjucl jamais la suite des temps ne soustrairait une parcelle de sens, ni une parcelle de texte. Après l'énoncé et avant la démonstration, hujuelle a trait généralement à des paragraphes antérieurs numérotés, le lecteur devait garder un religieux silence, pendant lecjuel chacun de nous s'imprégnait de la sentence et 1;« méditait. Souvent le maître reprenait la phrase en alloniaiid,
nous en faisant valoir la solide architecture. Il nous insinuait, que si le français a ses charmes et ses qualités de lumière et de vitesse, l'allemand est peutêtre davantage la langue de la pensée pure Tout au moins c'était cela qui ressortait de ces émouvantes, de ces bouleversantes leçons, et c'était cela qui était dangereux.
L'allemand, langue de la pensée pure 1 Que de fois cette adirmation monstrueuse m'est revenue dans des conversations ou dans les discussions à peine voilées, comme apparaît par transparence le filigrane d un papier blanc ! Alors qu'au contraire le vocabulaire indéQniment extensible de la métaphysique allemande, par l'abus des termes composés, rappelle les mots agglutinés des sauvages ; alors que ce jeu de marqueterie spéciale donne une fausse et trompeuse sécurité à l'esprit. C'était le temps où, dans les nouvelles traductions de Kant, presque chaque mot français était suivi du mot allemand original en italiques et entre parenthèses, tant le traducteur rougissait de sa besogne sacrilège, tremblait de s'écarter de la voie sainte. De ces phrases de Patagon géomètre, Burdeau disait • « Cela est beau en soi. » Cet (( en soi » avait toute la rigueur, tout le tranchant de lécole. C'est ainsi que ces classes de philosophie devenaient plus exactement des classes de germanisation Il était entendu que l'Allemagne avait commis, quinze ans auparavant, le crime de nous arracher
l'AIsace-Lorrainc et de nous imposer le Irailû de Francfort, mais ne nous ouvrail-elle pas de plus près, comme compensation, le trésor du criticisme kantien? Je n'exagère pas J'ai entendu ce blasphème dans la bouche de plus d'un de mes camarades. Si je n'avais pas eu, à la maison, le contre-enseignement ardemment patrioli(pie et antikantien d'Alphonse Daudet, Latin entre les Latins, pour contrebalancer une telle innuence,sans doute aurais-je cédé, moi aussi, à l'engouement général et remis au « géant de Kœnigsberg » toutes les clés de mon jeune cerveau.
Mon but n'est pas d'entreprendre ici une réfutation en règle des doctrines de Kant, réfutation (jui sera une des plus salubres et des plus indispensables besognes de la renaissance française de demain : Kant et ses dérivés ayant envahi la philosophie française, la morale et renseignement en IVance à la façon des hordes du kaiser. Je n'insisterai pas non plus, outre mesure, sur ce fait (jue le criticisme kan tien est à la base du modernisme, tel (pie la condamné le pape Pie X. C^'est surtout aux théologiens à faire ressortir ce point de vue, par lecpiel s'expliipienl la persistance et la virulence particulières du poison moderniste en Allemagne Je veux seulement marcpier ici les deux principaux ristpies (pie la (.'////(/i/c t/c /(/ lidisuii pluv et la (j'iticiuv dv hi liaison pruliijiw font courir à la raison humaine elà notre esprit national.
Quant à la (Iritiijiw de la liaison pure : la distinc-
lion fondamentale, irrémédiable entre le noumène et le phénomène, entre le moi et le non-moi, aboutit à découronner la science de son caractère de certitude et à détrôner la raison. Notre prétendue incapacité à concevoir l'essence des choses et des êtres nous impose l'état de doute, de fantaisie, d'arbitraire permanent, nous engourdit quant au monde extérieur, et se perd, tantôt dans un scepticisme morne et boudeur, tantôt dans un altier refus de conclure. C'est l'école de la paralj^sie mentale, du rêve à vide, de la chimère divinisée . A chacun sa nuée et défense de s'entendre sur quelques principes fondamentaux qui ne soient ni restrictifs, ni prohibitifs, ni négatifs, défense d'être reliés (religio).
J'entends bien qu'emploj'^ant à tort et à travers le vocabulaire de leur plus tyrannique philosophe, les Allemands ont prétendu faire de « Tobjectivisme » une marque nationale, notamment en histoire, dans cette histoire déformée par eux au contraire selon un « subjectivisme » éhonté. Il n'en reste pas moins que tous lés systèmes fondés sur le sensible au détriment de la Raison, soit en Allemagne, soit en France, doivent se réclamer d'Emmanuel Kant. Il est le père de cette loucherie, de ce que j'appellerai cette diplopie mentale, qui décompose le relief de la vie, du réel, en deux éléments désormais incapables de se rejoindre ; le concevant et le conçu, le percevant et le perçu, le sentant et le senti. Par cette fissure
s'écoulera donc toute la substance philosophique que nous devons à Arislote, à Platon et à saint Thomas. Ainsi s'instaure un vertige nouveau, résidant en la soumission progressive de l'intelligible au sensible, celui-ci absorbant de plus en plus celui-là ; vertige nuisible à l'àme française, ainsi que l'ont démontré les trente cin(i dernières années de domination du kantisme en France, sous des noms et des masques dilTérents. Il était temps que la date guerrière et libératrice de 1U14 mit une barrière à ce débordement. Un des plus beaux privilèges des armes est de restaurer les valeurs de tout genre, et principalement intellectuelles, antérieurement négligées ou reniées.
Kant est ainsi et avant tout maître d'orgueil, maître d inlatuation d'esprit. D'orgueil il gonllait nos poitrines à Louis-le-Grand et plus tard. C'est ce ([ui donne à sa source d'erreurs un jet et un dibit si puissants. Honneur au philosophe Iranrais issu de notre victorieuse résistance à 1 Allemagne et cjui, demain, aveuglera celle source empoisonnée, l'n des moins conteslables axiomes émis par un aulic de leurs maîtres est que « l'attente crée un objet ».
Quant à la (Irituiiic de lu linison prulitjiw, elle n est ([U une traduction algébii(jue et rigoriste des doctrines de Jean .Iac(jues Kousseau, (jue la mise en stvle de « chancellerie philosophique », selon le mol de
Schiller, — de celle émaneipalit)n sentimentale et psychosociale chère au philosophe du Contrat social.
de rEniilc et des Confessions. On connaît le mot profond du savant allemand Dubois Reymond : « Rousseau a été notre Christophe Colomb. » Kant écrivait en 1764 : « Il lut un temps où je penstiis (^uë la recherche de la vérité constitue la dignité de l'espèce humaine... Rousseau m'a tiré de mon erreur. J'apprends à connaître le véritable prix de l'homme.» Kant et Jean-Jacques sont ainsi devenus, grâce à l'imprégnation du premier par le second, !?n quelque sorte consubstantiels.
C'est un des cas les plus singuliers de la littérature européenne que cette aflinité, élective pour le coup, des philosophes allemands de la Slurm-urid-Drang période, et du stade immédiatement Consécutif, quant à Rousseau. Elle va de Jean-Georges Hamann, le « mage du Nord », — chez qui la culture grecque est reprise par l'esprit sémitique et l'esprit de la Hanse mêlés, — de Herder et de Jacobi, à Basedow et à Pestalozzi. Si l'on voulait délimiter le champ dé ce véritable mimétisme intellectuel, il faudrait examiner une vingtaine d'écrivains et de penseurs dé valeur inégale, mais tous dominés, subjugués par Jean-Jacques. L'explication en serait impossible, si l'on ne considérait que Jean^Jacques lui-même est une dérivation très directe de Martin J.uther et que son introspection passionnée est une fille indéniable du libre examen. Avec son ton pleurard et déchiré qui lui ouvre toute la faiblesse des cœurs, Jean-
Jacques représente la Ijranche féminine de cette véritable insurrection intérieure dont Mai tin Luther avait été, deux siècles auparavant, la branche mâle. Chez, l'un comme chez 1 autre, le moi est devenu le centre du monde, la conscience sensible est divinisée de telle sorte que la Raison passe au rang de très humble servante et que Thumeur, larmoyante ou brutale, prime délibérément la logique.
On sait où mène, a toujours mené et mènera ce chemin : ù l'individualisme. Avec Rousseau, dans une formule neuve et dont Iharmonie verbale en imposait, l'ingenium allemand retrouvait le filon de la Réforme, ce qui jadis l'avait bouleversé, soulevé, domine. Il se reconnaissait lui-même, sous un nom et un costume difiérents. Cela éclate dans le texte même de la loi fondamentale de la Haison prali([ue : A(jis de telle sorte que la maxime de la oolontc puisse toujours valoir en même temps eomme principe d'une lé(jislation uniiu'rselle.
Arrêtons-nous sur ces paroles, mères île tant de déchaînements, comme sur un moment décisif, lin arrière de l'heure où elles sonnaient, nous apercevons, avec Luther, les principaux chefs de la Réforme, doctrinaires, insurgés, pamphlétaires, législateurs, — avec Rousseau, les directeurs du jacobinisme et tout ce qu'on a appelé la TiMieur. Lu avant, voici l'ichte, Sleiii vi Risinarck. le nationalisme guerrier allemand issu du erilieisme kantien, par extension
du « moi » sacré et inlangil)lc à la nation allemande. II n'y avait plus, en ciïet, qu'à nationaliser ce principe CvSsentiel de l'individualisme, formulé par le théoricien de KciMiigsherg, pour aboutir d'abord à la crise de 1813, ensuite à celle 'de 1870, enfin à celle de 1914, complémentaire des précédentes. Cette formule, transportée de la métaphysique dans la politique, est devenue celle de l'impérialisme germanique. Elle a créé des légions, fondu des canons, armé tout un peuple pour la conquête et la piéparation à la conquête. Bien loin qu'il y ait deux Allemagnes, l'une pacifique et débonnaire, l'autre brutale et altérée de sang, comme on nous le racontait naïvement, ici et là, dans les premiers jours de la guerre actuelle, l'Allemagne casquée et cuirassée est issue, Minerve caricaturale, du cerveau de ses philosophes. Ajant constaté cette filiation, nous allons la serrer d'un peu plus près. Mais, dès maintenant, qu'importe que Kant ait célébré, comme l'avait fait « le Newton des sciences morales », comme Rousseau, la paix universelle des hommes groupés autour de rimpératif catégorique et chantant des hymnes à la gloire de la chose en soi ! Qu importe si le même Kant a gravé, sur le faîte du peuple allemand, soumis dévotement à ses maximes, la loi d'orgueil et de domination d'où devaient sortir, comme d'une forteresse géante, tous les sentiments belliqueux et barbares de la Prusse au xix*^ et au xx^ siècle !
Aveugles ceux qui, s'obstinant à nier les niétaits du kantisme, le considèrent comme un modérateur et un régulateur de la brutalité allemande, parce que celui qui l'a promulgué était un frileux solitaire aux manières de petit bourgeois septentrional. Ils écoutent la chanson placide et bénigne, sans comprendre le sens combatif des paroles, sans savoir ce que le conseil on mieux l'ordre métaphysicjue comporte de déllagrant et de brisant. Il n'est ni mitrailleuse, ni mortier, (jui porte aussi loin, cause autant de ravages qu'un tel axiome dans une bouche aussi autorisée. I) ailleurs on peut en suivre les conséquences et les dégâts à la piste parmi les successeurs d'Kmmanuel K a n t .
Le premier, pour rinilucnce etlaclion, e>t incontestablement Jean (jottlieb Fichte.
Fichtc el la sijstémalisalion allemande.
Les Discours à Ui tuitioii allemande, prononcés dans l'hiver de ISOT-lSOiS à l'académie de Berlin, autour de la(juelle sonnait le pas des patrouilles françaises, mènent de l'invidualisme kantien à la conception bcirupieuse de la prédominance nécessaire de ri*]tat allemand. Ils constituent le plus bel exenqîle de ce (jue j)eut une pensée forte — bien que fausse en ses prémisses, pour le relèvement d'un pMVs. Fichte a parlé à l'orgueil de son peuple, ino-
menlanément abaissé, et cet orgueil lui a répondu. Il a étendu à sa nation la foi fondamentale de la raison pratique et il l'a iiîodifiée ainsi : Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme auxiliaire de la suprématie allemande. Le fond de ces fameux discours, c'est qu'il appartient à la race allemande de prendre la tête de l'humanité. Pourquoi cela ? Parce qu'elle est le peuple type, parce que Vallemanité des Germains leur donne u la puissance de s'étendre à tout et de tout absorber dans leur nationalité ». Parce que « leur langue, au lieu d'être fixée et partant morte comme les néo-latines, reste perpétuellement vivante et en progrès ». Parce que « ce perpétuel progrès, ce constant devenir les rapprochent de plus en plus de la pensée parfaite et divine ». Telles sont les grandes lignes de l'effort fichtéen, dégagées par M. Léon Phiilippe dans une introduction magistrale aux Discours. Fichte est ainsi l'ancêtre reconnu et sanctifié du pangermanisme allemand. L'écho de sa voix se retrouve jusque dans l'historien Henri de Treitschke et dans son Histoire de l Allemagne au XIX^ siècle, commencée en 1871, où on lit ceci : J'écris pour les Allemands. Notre Rhin coulera encore longtemps dans son lit avant que les étrangers nous permettent de parler de notre patrie avec le sentiment d'orgueil qui respire dans les histoires nationales des Anglais et des Français. Il faudra
bien qu'à l'étranger on s habilue aux façons de penser de la nouvelle Allemagne. «Ce ton combatif vient des Discours à la nation allemande Ecoutez plutôt cette alîirmation tirée du premier discours : « Je parle pour des Allemands... La caractéristique de notre allemanité est précisément d'empècber notre fusion avec un peuple étranger et notre disparition en lui, et de nous créer une nationalité indépendante de toute autre puissance. »
Extérieurement, pour parer à la censure menaçante de 1 envabisseur, il s'agit simplement, dans ces discours, de la nouvelle éducation à inculquer à la jeunesse. En réalité, Ficbte y donne à la nation allemande la table delà nouvelle loi II le fait avec une remarquable connaissance des conditions de la propagande d'idées en général, et des idées capables de mouvoir un auditoire en particulier. Ce qu'il soutient, ce qu il développe est encore soutenu et développé aujourd luii dans les universités allemandes. Ses imitateurs n'ont pas ajouté grand'cbose à son argumentation passionnée.
Tout d abord, nul mieux (|ue lui n'a compris l'importance extrême du langage comme levier etbnique cl politicjue. « Qui tient sa langue tient la clé qui de ses cbaînes le délivre )),a dit notre giaml Mistral, l'icbte fait du langage la pieire angulaire de son système. \'oici nueUjues-unes de ses ailirmations, (|ui deviendront le point d aj)pui de la ibèse déve-
loppce par lui : à savoir que la direction du genre humain appartient à ce qu'il appelle rallemanitc : u La première difï'érence entre la destinée du peuple allemand et celle des autres de même origine est la suivante : le peuple allemand a conservé la demeure des ancêtres et leur langue : les autres ont émigré sous d'autres cieux et adopté une langue étrangère, en la façonnant à leur individualité. Ce caractère distinctif et primitif doit expliquer ceux qui apparaissent ensuite, tels que la persistance, dans sa patrie d'origine, de l'antique usage germanique qui solidarise tousles Etats dans une alliance commune, sous la haute direction d'un chef dont les prérogatives sont assez limitées. » Voilà, définis à l'avance, les Hohenzollern.
Un peu plus loin, cette forte maxime : « Le langage forme les hommes, bien plus qu'ils ne le forment. ))
Plus loin encore : « Quelle incommensurable influence exerce la langue sur le développement d'un peuple I Elle suit l'individu jusqu'en ses pensées et ses désirs les plus secrets, aux profondeurs de son être ; elle les retient ou leur donne libre essor : elle fait, de toute la nation qui la parle, un tout compact soumis à ses lois. C'est le seul lien véritable entre le monde des corps et celui des esprits. Elle en opère la fusion, au point qu'on ne saurait dire auquel des deux elle appartient véritablement. Quelle diifé-
rence, dans la vie prati(|ue, entre les peuples qui penchent ainsi du côté de la vie et ceux (}ui penchent vers la mort ! »
Ceux qui penchent vers la mort, dans l'esprit de Fichte, ce sont les néo-latins, c'est-à-dire, bien entendu, surtout les Français. Pour lui, la langue allemande est vivante dans toute son étendue, depuis ses racines jusqu'à ses sommets abstraits, qu'il appelle sa partie « suprasensible ». Au lieu (|ue , les racines de la langue Française étant mortes, cette partie suprasensible y est réduite * à un ensemble de notions et de signes arbitraires qu'on doit apprendre purement et simplement », (|ui ne relève que delà mnémoteclinie. D'après lui, ([uand un Allemand emploie un terme abstrait ou suprasensible, il y peut lire, s'il a l'ci'il éclairé par les yeux de l'Ame, l'histoire entière de son développement. Tandis que, dans le même pas, un néo-latin, c est-à-dire en particulier un Français, se comporte comme un simple perro(juet. D'où, selon Fichte, la suprématie incontestable de la langue allemande, comparable sur ce point à la langue grec(jue, et son droit à diliger l'univers. Mais, pour quelle ilirige l'univers, il laut (jue. politiquement, l'Allemagne obtienne la supiémalic. On ouvrirait le cerveau des conducteurs et des principaux professeurs et savants, artistes et écrivains, soldats et marins de l'Alleningnc contcnq)oraine, ([uOii n'y trouverait pas autre chose.
Fichte est demeuré pour eux l'homme « allemand », de même que, au dire de Fichte, « l'homme allemand » était Luther. Chemin faisant, il insinue (discours 6) que la Révolution française n'est qu'une extension delaRéforme,un plagiatfrançais dumouvementallemand. Mais «il ne le dit pas,se taisant comme en face d un événement en train de s'accomplir >.
Par voie de déduction, grâce à la prééminence originelle et fonctionnelle du langage allemand, la philosophie allemande, qui a sa fin en elle-même, « partd'une viepure, unie, divine, complète, éternellement identique, au lieu de se contenter de telle ou telle vie plus ou moins quelconque » et constitue la vraie philosophie. De même, la science allemande, bénéficiant dun vocabulaire suprasensible, dont la racine, demeurée vivante, est toujours perçue comme vivante, l'emporte sur la science des autres pays. Et ainsi de suite. Pas une branche de la connaissance et de l'activité humaines qui échappe à la nécessaire suprématie de l'allemanité. Seulement, et Fichte y insiste, l'indépendance et la vitalité du langage sont garanties par l'indépendance et la vitalité politiques, qui le préservent des injures venues du dehors, qui maintiennent son intégrité comme celle du territoire. L'Etat lui-même ne peut être dominé que par le patriotisme, « considéré comme puissance supérieure, ultime etdernière, absolument indépendante. «
Dans toute cette doctrine fichtéenne. qui a joué et (jui joue un si grand rôle européen, puisqu'actuellement elle meut encore d'immenses armées, on retrouve les deux traits, je dirais les deux dominantes intellectuelles de l'Allemagne : la manie des origines, des sources, du développement, et celle de la systématisation.
Il serait aisé de soutenir, contre Fichte, qu'une langue est d'autant plus élevée dans l'échelle humaine, riche dans son domaine suprasensible et apte aux hautes spéculations, motrices de la race, qu'elle est moins enganguée, moins prisonnière de ses racines, moins soumise à leurs suflusions de reviviscence. Quand les Grecs — rapprochés par Fichle des Allemands au point de vue de l'autochtonie du langage et de la survivance de leurs racines linguistiques — prononçaient le mot de méthode, littéralement (chemin-vers, mclahoilos), ils ne voyaient ni un chemin, ni une direction. C'est cette délivrance étymologi(jue. cet épuremcnt de la pensée qui leur permit d'atteindre si haut dans leur ascension spéculative. On ne voit pas la supériorité (juenous conférerait. quand nous prononçons le mot (le « poltron ». la vision ou la sensation du pouce coupé (jui en est l'origine clymologicjue. Ce sont, au contraire, ces stagriations ou ces remontées (lu concret originel dans le suprasensible ou l'abs- Irail de la langue allemande, (jui la lonl obscure cl
douteuse clans le domaine philosophique, par les échappatoires qu'elles permettent. La langue, comme le vin, se dépouille avec le temps. Ce dépouillement garantit son bouquet, sans lui ôter sa verdeur, et assure sa prééminence, aussi bien pour les œuvres du style que pour celles de la métaphysique. Quelle confusion, quel horrible supplice créerait ce retour agressif de racines verbales dans la culture et la compréhension des œuvres des grands maîtres, depuis Pascal jusqu'à Racine ou Saint-Simon ! L'argument initial de Fichte ne tient pas debout ; mais le parti qu'il en a tiré demeure formidable et doit nous mettre en garde contre toute la pensée allemande, hier encore victorieuse et dominante dans notre haut enseignement. Au même titre que notre admirable défense militaire, la fin d'un tel scandale universitaire marquera notre relèvement.
Car chez Fichte, autant et davantage que chez aucun autre de ses compatriotes, éclate la disproportion entre la grandeur du but à atteindre — ce but était, je le répète, l'empire allemand — et la grossièreté des moyens. On est surpris que le sophisme linguistique fondamental en ait complètement échappé à ses jeunes auditeurs, qu ils se soient allumés, incendiés à une flamme aussi fuligineuse. De même, dans un ordre d'idées voisin, on est déconcerté, en lisant les propos de table du prince de
Bismarck, par la l)cstialilc voulue qui souvent le caractérise, non seulement quant au ton, où est plagié le rire du Méphistophélès de Gœthe, mais encore quant aux arguments De même, nous constaterons chez Nietzsche l'alliance d'une prétention barbare, boursoutlée et d'un ratîinement souvent maladil de l'analyse. Ainsi apparaît, dans le mo ment même qu'elle revendique la suprématie politi(jue et intellectuelle, linaptitude de l'Allemagne à l'exercer.
Que penser, par exemple, de cd passage du quatrième discours, (jui commence par un aveu et linit par un enfantillage : « Dans certains discours allemands règne, par maladresse ou malice, une atmosl)liére d'obscurité et de ténèbres II faut éviter cela. Le vrai remède est dans l'emploi du bon et [)ur allemand. Mais les langues ncolalines possèilent naturellement et d'origine cette inintelligibilité. Hien ne peut la faire disparaître, puisqu'elles n'ont plus rien de vivant (jui puisse soumettre h l'examen les expressions nujrtes. Il n y a pas là une langue mère. »
Ficble n'est pas le seul Allemand au(|uel la manie nationale des origines et du développement ait joué des tours. On peut dire (jue toute la science allemande, dans ses principaux représentants nu xix*' siècle, en est obscurcie. Je ne parle pas seulement d un primaire échaulTé comme Krncst n;ecUel,
l'inventeur du fameux et inexistant Bathybiiis ou gelée primordiale et d'une dizaine de bourdes pseudo-scientifiques du même calibre. Mais, même chez un Weissmann, auquel on doit de bonnes remarques sur l'hérédilé et la continuité du plasma germinatif, l'argumentation est gâchée par ce perpétuel rabattement du plan de la philogénie sur celui de l'ontogénie, comme ils disent, et par ce tic de Vursprung et de Ventivickehing considérés en soi, contre lequel, à l'Ecole de médecine, nous mettait jadis en garde le grand Mathias Duval. En médecine, ce tic les a conduits à la théorie, aujourd'hui reconnue fausse, des origines embryonnaires des tumeurs, par défaut d'équilibre dans le développement ; en histoire, il les a menés à une extension tout à fait comique des ingénieuses insanités de Gobineau. Il y aurait un ouvrage très intéressant à écrire sur les bévues phénoménales qu'un tel point de vue, poussé jusqu'à l'absurde, a fait commettre aux savants, historiens et critiques de TAllemagne contemporaine. Il n'est pas jusqu'aux beaux-arts, à l'histoire de la peinture et de la sculpture, qu'ils n'aient soumis à cette habitude funeste et presque ethnique. Avant la guerre de 1914, elle donnait, hélas ! le cachet allemand à pas mal de nos thèses en Sorbonne et à des travaux n'aj'antde français que le nom. Consultez à ce sujet la Doctrine officielle de FUniversitc par Pierre Lasserre.
Chose étrnnge, In recherche, en cjuelque sorte instinctive, du passe clans le présent et 1 évocation constante de la germination intellectuelle ou sentimentale dans l'homme civilisé auraient du produire, en Allemagne, des romans psychologiques très poussés, très aigus. Il n'en est rien. Ce grand ahoutissement littéraire des préoccupations, des tournures, des constantes morales d une race f[u'on appelle le roman est demeuré chez les Allemands, depuis USTO, aussi plat, aussi hanal, aussi terne que possible. Ni Bourget, ni Mercdith, les deux maîtres modernes de l'introspection en France et en Angleterre, n'ont eu d'émulés ni de disciples de l'autre coté du Rhin, Jean-Paul Richter, d'ailleurs la plupart du temps illisible par excès d'allemanilé et d'enchevêtrement des métaphores, aussi par la surabondance des di gressions, Jean-Paul Richter est demeuré, en quelque façon, un accident unicjue dans la littérature allemande. Aussi ra[)pellent-ils Veiiiziij .
Quanta la systématisation, elle est devenue, dans les mains des Allemands, le contraire même de la culture. Ils ont fait des fiches, du numérotage, du calcul appli{|ué aux tiavaux de l'esprit les plus éloignés de toute géométrie — au sens pascalien — une débauche (jue leurs plus eniagés imitateurs n ont jamais pu dépasser ni même atteindre rluv. nous. Ils ont appli(|ué aux humanités cette barbarie, justement signalée et stigmatisée par Pierre Lasserre.
qui tue l'esprit sous la stérilité du dépouillement, pointe les épithètes, compte les verbes, les césures, les proportions des différentes coupes, totalise les substantifs groupés selon telles et telles racines, et remplace lejugement par des colonnes de chiffres. Ils ont inventéla psychologieexpérimentale, armée de la balance, du thermomètre et de tous les manomètres sensoriels les plus biscornus et les plus arbitraires. Car le dernier terme de cette prétendue rigueur est, en somme, une ténébreuse fantaisie. Les Allemands procèdent, dans le domaine de l'histoire, de la critique et de l'érudition, comme dans celui de la chimie appliquée. On connaît la méthode. Enfermé dans son laboratoire, tel chimiste étudie telle série de corps, numérotés selon la progression des éléments qui les composent. Il accomplit ce travail mécaniquement, j'allais dire militairement. Chaque produit est ensuite dirigé vers un laboratoire de toxicologie, de physiologie, de pharmacie, où il est aussitôt expérimenté sur un animal ou sur l'homme. Ainsi ont pris essor les innombrables spécialités de la pharmacopée germanique. Une fois sur dix mille il y a un résultat, un médicament véritable. Mais aussi que de faux, de nocifs, de dangereux produits en circulation ! Transportée de la science dans la littérature et dans l'histoire, cette façon de faire est encore bien plus aléatoire. Elle aboutit tantôt au pur néant, tantôt à de formi-
dables erreurs. Son pire résultat est de fausser 1 intelligence en nit'lanl les genres, de lui faire croire que le beau se démontre et se déduit ainsi qu'une équation d'algèbre et de supprimer totalement l'éducation du goût. La médiocrité littéraire et critique de la production allemande depuis (juaranle ansest la condamnation d'un tel système, auquel répugnent d'ailleurs nos tendances traditionnelles, nos habitudes mentales, notre génie classique.
Ce devra être un des j)lus heureux, des plus importants résultats de la guerre de 1914 que la ruine du prestige philosophique allemand, que l'écroulement de l'inlluence et des méthodes allemandes. Le kantisme était descendu de l'enseignement supérieur chez nous vers renseignement primaire, et il l'avait, en ces derniers temps, complètement pénétré. Le moment n'est pas venu de proiluire ici les textes qui justilient notre assertion. Qu'il me sullise de constater que la doctrine, spéciiiiiuemcnt allemande et piolondémenl individualiste, ilii miiitre de KciMiigsberg était devenue le principal auxiliaire de ce qu'on appelait la neutralité laïque. La morale de \i\ iiiison j>ruli(jiu\ (jui est aussi celle de Rousseau et de Luther, était réellement notre morale d'Etat. Par bonheur, le tempérainenl national a réagi contre elle et l'a bousculée au moment du pèiil. mais c'est une expérience (|u'il serait sage de ne pas renouveler. l\)ur tout i''ranvi»is (jui lèlléihil, se souvient et
compare, Kant n'est pas moins redoutable que Krupp.
Ce qui nous en imposait, à nous Français, chez Kant comme chez Fichte, et plus encore chez le premier, c'était l'altière rigueur de la déduction. Elle nous masquait la faiblesse du principe, de l'initium, sa fausseté. L'intellectualisme germanique a fait un grand usage de l'intimidation, de l'axiome douteux posé comme indiscutable, asséné avec morgue : « C'est ainsi et pas autrement. » Quand on examine avec soin l'armure dogmatique où le maître d'erreurs prétend nous enfermer, on aperçoit aisément son défaut. Mais comment des jeunes gens et des enfants oseraient-ils procéder à cet examen, alors que leur professeur met sur un piédestal, déclare intangibles et sacrés ces métaphysiciens ennemis, qu'il devrait être le premier à combattre et à réfuter !
Libérées du joug intolérable que faisaient peser sur elles les méthodes allemandes, les humanités classiques refleuriront en France, pour le plus grand bien des générations à venir. Mais à condition que TEtat renouvelé veille jalousement sur cet épanouissement et en favorise toutes les tendances. Ainsi le latin devra-t-il recouvrer la prééminence qui fait de lui l'axe solide des études complètes, le mainteneur intellectuel de la cité. S'il nous faut une philosophie fondamentale, nous la trouverons, nous
r^mnc-nis, une fois délivrés de Kant cl tic Ficlite, nous la retrouverons dans Aristole et dans le tlioniisme, celui-ci tellement dédaigne de mon temps, c'est-à-dire apics ISTO, cpie pas une fois Burdeau ne prononça devant nous le nom de I Ani^e de l Ecole. De sorte que, même chez les plus studieux et les plus curieux d'entre nous, cette immense lacune ne put être comblée rpie plus tai'd. Par contre, je connais plusieurs de mes contemporains, non des moindres, à qui la méla[)liysiquc allemande, telle ((u'elic nous était inculquée, faussa le cerveau pour dix ans ; juscjuau luomenl où ils lurent en mesure de faire à leur tour la critique du crilicisme.
L<i (lue^itioii (lu liiu<i(i(ic.
De Fichte et de ses nombreux discij)les et disciples de disciples en AUema/^fne — ({ueUiues-uns même (|ui s'ignoient - dans tous les domaines de l'activité intellectuelle, ceci surtout est à retenir : l'importance altacliéeà la (piestion du lant^age. Si la conception de la supérioiilé de l'allemand comme langue de culture, comme lani^ue universelle, est absurde, il est bien vrai (pie le langage, ((ue la communauté de langue groupent, maintiennent et relèvent lis nationalités. Li raison en est tri)[) évi-
dente pour que j'y insiste. Au sein d'une même nationalité, les dialectes provinciaux, continués et ravivés par des poètes et des auteurs demeurés fidèles au parler de leur petite patrie, viennent enrichir et raviver aussi constamment la langue commune, sans que cette diversité puisse jamais menacer une unité dont elle est, au contraire, l'adjuvant. Tel a été, par exemple, dans notre littérature de la deuxième partie du dix-neuvième siècle, l'admirable rôle d'un Mistral et du groupe des félibres comme Aubanel et Roumanille On doit même dire, du point de vue de la haute critique, qu'ils réagirent utilement contre les excès et les platitudes de la fin du romantisme et du début du naturalisme, ce romantisme dégénéré. L'esprit classique, gardien de nos traditions les plus sacrées, leur doit beaucoup. Je cite ici le nom de Mistral, parce que lui surtout, presque seul parmi ses contemporains, pénétra jusqu'au fond les ressources et les lois du langage comme levier patriotique.
C'est de Mistral, de son enseignement, de ses méthodes, que s'inspire, depuis vingt ans, l'Alsace opprimée par la brutalité allemande. La création, à Strasbourg, d'un musée ethnographique alsacien, correspondant au musée d'Arles, en est la preuve» Un des chefs de ce mouvement médisait il y a sept ou huit ans : « Le maître actuel de notre résistance est Mistral S'il venait ici, nous lui élèverions des
arcs de triomphe. ' .le rapportai ce propos à 1 auteur de Mireille, qui en fut vivement touché. Plus nettement encore que Fichtc, ce grand Latin voyait les connexions du langage et du patriolisme.
Depuis de nombreuses années, les Allemands pourchassaient les mots russes, anglais, surtout français, qui subsistaient ou s'étaient glissés dans leur vocabulaire. Cela juscjue sur les menus des restaurants et les enseignes des magasins. Leur souci de germanisalion s'étendait jusqu'à traduire du grec et du latin les termes technicjues. Le téléphone est, pour eux, \e fer nsprec lier, le télescope, le fernrohr. Ce que des esprits superficiels (jualiliaient d'enfantillage était, au contraire, partie d'un plan d'ensemble qu'a fait échouer la guerre actuelle, voulue par eux. Concentrant toutes leurs forces, avant de les déployer et de les lancer à la conquête tlu monde par les armes, ils n'avaient garde d'omettre celle sans laquelle les auti es seraient peu de chose : le langage. Ce langage germa nicjue, ils le chérissent, ils I admirent profondément, ils le vénèrent écrit et parlé, comme conservateur îles annales et promoteur des actions héroïques. Ils ne cessent de le scruter, de le comparer aux autres, de lui chercher des supériorités acousliijues, musicales, lyri([ues, phil()sophi(|ues. (^itle élude est poussée jus(ju'à l'absurde. .K- me rappelle un professeur de langues romanes d'outrcUhin, qui vint
un jour trouver Alphonse Daudet pour noter, à l'aide d'un appareil bizarre, la façon dont il prononçait, lui, méridional, certains mots allemands II nous expliqua sa « méthode », mais nous n'écoutions guère, tant son affairement et son souci, le gros pli de son front nous amusaient. Au moment où il prenait congé, mon père lui dit : « Excusezmoi, je suis sceptique en matière de phonétique, depuis que j ai vu un de vo • collègues demander à un malade de Charcot, à la Salpêtrière, sur lequel il faisait une observation compliquée : « Rebedez abrès moi : timonche », et conclure de ce qu'il ne recevait pas de réponse à je ne sais quel trouble auditif. » Notre visiteur faisait les gros yeux. La chose lui semblait obscure. Alors mon père : « Je m'approchai du malade et lui dis : « Mon ami, « répétez après moi : dimanche. » Il le répéta fort exactement. »
Il y aurait un ouvrage dramatique à écrire sur l'aphasie ethnique imposée, c'est-à-dire sur l'état d'âme d'une nationalité, petite ou grande, à laquelle un vainqueur cruel interdit de parler sa langue. Imagine-t-on pire supplice que celui d'une jeune imagination, — car cela se passe surtout à l'école, — forcée de traduire en st3"le indifférent ou en style ennemi, les mots qui montent à ses lèvres, ces mots qui perfectionnent l'esprit en délivrant le cœur ? Il faudrait les raccourcis dantesques pour
exprimer l'état d'angoisse chronique, d'élounement moral, qu'amène une telle persécution. Etre exilé ainsi de ses aïeux, de leur tour d'esprit, de leur élocution, sur sa propre terre, dépasse en horreur les pires inventions des bourreaux chinois. C'est cette torture que les Allemands réservaient aux populations conquises et soumises par eux, ainsi qu'en témoignent les révoltes des petits Polonais et des écoliers alsaciens-lorrains. C'est cette torture (jui eût été infligée à nos populations de l'est tt du nord, au cas où le sort des armes eût favorisé leurs entre[)rises. En cent ouvrages, ils avaient pris soin de nous prévenir.
Au cours des innombrables conférences cjue j eus 1 occasion de faire avant la guerre, dans la plupart des villes de France, sur les visées de l'Allemagne et ses préparatifs d'espionnage chez nous, (jue de fois je me heurtai à cet argument des internationalistes, dits humanitaires : « Et puis après..., Allemands ou Fran(j'ais. nous serons toujours dans la dépendance du patronat. Alors, (ju'est-ce i}ue vous voulez que ça nous lasse, votre envahissement alle-
UKUld ?
— Oui, mais il y a le langage.
— l^h bien, on pailera allemand, voilà tout. » Les pauvres diables ne se rendaient pas compte
de l'épouvantable douleuiipie représente l'obligation lie parler allemand (juaml on est François. Il laut
que la guerre soit là présente, avec ses menaces immédiates, pour que l'horreur d'une telle oppression apparaisse.
L'action intime du langage inculqué est telle que je me suis souvent demandé si la diffusion de la langue allemande en France, après la guerre de 1870-71, n'avait pas grandement servi les ravages, chez nous, de la métaphysique et des procédés germaniques. En tout cas, il ne semble pas que la connaissance de l'allemand ait conféré à nos compatriotes la clairvoyance en matière d'attaque brusquée et d'invasion. Je constate le fait sans en conclure à la proscription d'un rudiment allemand, utile au savant et indispensable au commerce et à l'industrie. Mais il y a une mesure à garder. Il en est de l'abus du langage étranger comme de celui de certains remèdes, qui aboutissent à l'intoxication chronique. Mettons nos fils en garde dorénavant contre la germanomanie. Le fait de découronner l'allemand d'un prestige indu complétera heureusement les efforts militaires de 1914 et nous évitera de retomber dans bien des fautes et bien des pièges.
En dehors des objections ethniques, intellectuelles, psychologiques qu'on peut f?ire à l'abus, par de jeunes Français, de la langue allemande, et dont le développement tiendrait ici trop de place, il en est d'autres purement grammaticales. Le caractère, le génie — au sens latin — de l'allemand, sont
presque direclcment opposés au t^énic du français. Ou Icsprit (le l'enfant le retiendra niai, ou, s'il s'en imprègne, il en sera faussé Quand on nous parlait, il y a une trentaine d'années, de la clarté française, nous nous demandions si cette clarté n'était pas au détriment de la piofondeur .
Ans liefcii lidum hin ich crnwnchl Du rtve profond je suis éveillé,
dit Zarathoustra. Aujourd hui cette ancienne illusion me fait sourire. Mais elle était demeurée, en France, jusqu'à ces tout derniers temps, celle de plus d'un haut universitaire, et j'imagine (jue. depuis cjuehjues mois, se sont livrés de rudes comhats entre le patriotisme renaissant elles anciennes amours de nos germanomanes. A force de répéter cju'ils étaient les dépositaires de toute culture, les intellectuels allemands avaient fini par le persuader à (juehjucs naïfs collègues français. Chacun sait (jue la science la plus réelle n'exclut pas la crédulité.
Le mépris de l' Humanité : Mcpliisloj)lH''lt's, Srhopciihaui'i- cl liismdick .
II court à travcis la litlératuit' et la |)hilosophie allemandes, un l\ |)t' (jui s est léalisé aussi dans la
politique et auquel on ne trouve rien de semblable dans les autres pays : c'est celui du personnage cynique et féroce, que parcourt tout à coup une sorte de jovialité de cannibale. Plus l'individualisme allemand s'appliquait au peuple allemand, et plus ce type s'est répandu et est devenu clier à des imitateurs qui s'ingéniaient à en copier les grands modèles. Le Méphistophélès de Gœthe, le pessimiste Schopenhauer et le prince de Bismarck me paraissent, sous des styles différents, les plus notoires représentants d'une telle tendance Quand dans la guerre de 1914, des musiques militaires allemandes jouaient une marcbe funèbre pour de malheureux soldats français tombés dans un guet-apens,ces musiciens manifestaient le tour d'esprit dont je parle. J'en dirai autant des officiers ou sous-officiers qui faisaient attendre et mariner des notables avant de les fusiller, en assaisonnant cette attente de plaisanteries qu'il m'est impossible de rapporter ici. Le général prussien, qui laisse son portrait et celui de sa petite famille en bonne place sur la cheminée du château dévasté et pillé par ses soins, se range également dans cette catégorie. On pourrait citer des milliers de cas analogues et tels qu'aucun autre Européen, je ne dis même pas Français, ou Anglais, ou Belge n'en supporterait la conception ni le spectacle. Or ne vous y trompez pas : ces traits apparaissent délicieux, non seulement aux militaires,
mais aux Germains qui ne font pas la guerre et auxquels ils sont racontés. Ils s'y mirent complaisamment.
Un de leurs pam[)lilctaires du temps de la Réforme, qui fut successivement luthérien, réformiste, puis sacramentaire, se dresse devant mon esprit chaque fois que j'évoque celte sauvage ironie teutonne, si le joli mot d'ironie peut s'appliciuer à cela. Je veux parler de Jean Fischart, traducteur et déformateur de Rabelais, polémiste, alchimiste, anarchiste, impérialiste, confus et brillant, prolixe et grossier jusqu'à la fétidité, et chez lequel ne brille jamais la vive étincelle de supérieur bon sens qui nous rend cher le père de Gargantua et de Pantagruel. Fischart rentplace ce don absent parle colossal, le démesuré ; il allonge du triple et du quadruple les énuméralions de son glorieux modèle il fait de Rabelais et de la scatologie allemande un amalganie nauséeux, pesant, cpii ilemeure un précieux témoignage des dilVérences fondamentales de deux peuples. Avec cela, pangermaniste avant la lettre et intimement persuadé que ce cjui n'est pas allemand ne vaut pas les (piatre ieis d un cheval. Du temps (jue j étudiais Shakespeare et ses contemporains, c'est-à-dire il y a une vingtaine d'années, j'ai beaucoup fré(juenté ce singulier bonhomme et j'ai gardé limpression fort nette qu'il était, comme disent les Anglais représentatif, .le métais même demandé
jusqu'à quel point il était vraisemblable que Gœthe eût pensé à lui pour son Faust. Ce siècle de Fischart était celui où la théologie, la philologie et la grammaire allemandes cherchaient à se rattachera l'hébreu, ainsi que plus tard elles devaient chercher à se rattacher au grec. Car ce peuple est toujours un peu comme s'il avait perdu son ombre. Fischart, dans une glose au De Gentiiim Migrationibiis d'un certain Lazius, s'efforce de démontrer que, bien loin d'avoir emprunté une partie de leur vocabulaire aux Grecs et aux Latins, les Allemands ont approvisionné de mots les autres nations, à l'époque de la Tour de Babel ! Ce raisonnement n'est pas si loin de celui de Fichte. On le trouvera exposé, tout au long, dans la remarquable thèse consacrée par M. Besson à Jean Fischart.
Quant à Méphistophélès, la création la plus originale du Faust, on s'est demandé souvent ce qu'il signifiait. Gœthe. dans ses entretiens avec Eckermann, a déclaré que « le caractère de Méphistophélès était très difficile, à cause de son ironie et aussi parce qu'il est le résultat personnifié d'une longue observation du monde. » A un autre endroit, Gœthe avoue prétentieusement qu'il a « mangé là », — avec ce diable, — son « héritage d'enfant du nord », avant d'aller s'asseoir à la table des Grecs. C'est donc d'une longue observation du monde allemand que Méphistophélès serait le résultat. C'est, lui
aussi, un l)arbare systématique, quelque chose comme un « surmulle », pour adapter à ce cas le jargon nietzschéen. Il dit de lui, dans la première partie de Faust : « Je suis l'Esprit qui toujours nie, et certes avec raison, car tout ce qui existe n'est bon (}u à s'en aller en ruines, el ce serait mieux s il n'existait rien. Ainsi donc tout ce c[uc vous appelez péché, destruction, le mal, en un mot. est mon propre élément. » A Faust, qui lui demande : « Il paraît que l'espionnage est de ton goût? » Méphistophélès répond : « Je ne possède pas 1 omniscience, mais je sais beaucoup de choses. » (>e (|u il sait, ce (ju'il démontre en chaque circonstance, tragicjue ou comi(jue, avec exemple à l'appui, ce sur (juoi il insiste, au milieu du soufre, de la fumée, des éclairs, <'omme dans le calme du laboratoire ou delà bibliotlièque, c est que l'humanité est méprisable dans ses lins, dans ses origines, dans ses tendances, dans ses elTorts. Comme il détruit la foi d'un ricanement, il détruit 1 amour, le devoir, le scrupule, le remords de conscience II sape les fondements moraux de la cité. Il ne philosophe, en raillant la philosophie, (jue sur les ruines dans les sites sauvages, au \\'al[)urgis parmi les monstres et les diiïormes. \'isiblemenl, (Id'the poursuit en lui et châtie dans sa peinture 1 ennemi de ses pi(>pres aspirations, mais un ennemi familier, assis au foyer de son esprit, de son imagination, tel (juun mauvais hôte. Il l'exorcise comme
pour l'user, comme pour se délivrer de lui poétiquement, selon sa méthode.
Précisa-t-il jamais, dans sa vaste et complexe intelligence, l'harmonieux tourmenté de Weimar, que ce démon raisonneur, promu par lui à l'immortalité littéraire, était le démon allemand ? On l'ignore. Toujours est-il que les traits de ce terrihle Méphistophélès, lourdement implacahle et pédant, jusque dans sa satire du pédantisme, ont la persistance et l'appui d'une effigie ethnique. Le ton de satire voilée, de secret des secrets, de cryptogramme confié à l'avenir, flotte autour de cette chimère charnelle, jusqu'à provoquer un malaise. Si j'étais Allemand, pour tout résumer, Méphistophélès m'inquiéterait. Je me demanderais si ce n'est pas mon essence qu'a voulu concentrer et rassembler ici le plus grand poète de ma race, et si le repoussoir n'en est pas proposé, pour les siècles, à la clairvoyance de mes compatriotes et de l'étranger.
Nous savons, par ailleurs, combien les sj^mboles et les abstractions de Gœthe étaient nourris de réalités, combien il observait avant de rêver, combien aussi, en vieillissant et en se perfectionnant, il penchait vers l'ordre, la mesure, la simplicité et haïssait davantage la lourdeur et le blasphème parlé ou agi, ce blasphème qui faisait le fond de Luther, « l'homme allemand » selon Fichte. Autant de remarques qui viennent à Tappui de mon hypothèse. De toutes
façons, prenons Mépliislopliclès comme il est, lançons-le dans la métaphysique ((U il prétend mépriser ainsi que tout le reste, mais dont il relève, et nous avons Scliopenhauer. Transportons le dans la politique, avec son sarcasme, sa cruauté, sa conception noire et brutale du réel, et nous avons le prince de Bismarck.
Mais, avant d'en arriver là, je voudrais serrer encore davantage, par un exemple concret, ce que je taxe de mépliislophélisme, de barbarie scientifique et systématique : le savant Wesiphal, homme jaune et triste, que plusieurs de ma génération ont aperçu dans les hôpitaux parisiens, auxquels il rendait quelquefois visite, le savant docteur Westphal était morphinomane, comme beaucoup de ses compatriotes et de ses confrères. Cela l'ennuyait. Il avait, pour élève préféré, Levinstcin, inventeur d'un effroyable procédé de démor[)hinisation, aujourjourd'hui complètement abandonné, et pour cause, connu sous le nom de méthode brusque. Cette « méthode » consistait à supprimer son poison totalement, d'une minute à l'autre, au malheureux choisi comme sujet d'expérience cl à le maintenir isolé dans un cabanon — juscju'à ce (ju'il en nioui ùt ou en revînt - sans aucun secours moral ni matériel. Je note, entre parenthèses, qu'aucun médecin français ; ne su|)porterait d'inlliger un pareil traitement à ses ' malades. Mais la médecine allemande est, en général.
à l'image du peuple allemand. Comme ils le disent : « Nous savons oser. » Gela leur est d'autant plus facile que l'audace est aux dépens des autres. Donc Levinstein osa proposer à son maître vénéré d expérimenter sur lui sa méthode. Westphal, pour son malheur, accepta. 11 entra dans le cabanon. Levinstein, établi à quelque distance, montre en main, Ty laissa, enfermé à triple tour, malgré ses cris stridents, puis de plus en plus faibles, pendant quarante-huit heures de suite. Quand le silence fui complet, l'élève ouvrit la porte de la chambre de torture. Son bon maître gisait mort sur le sol, les yeux désorbités, l'écume aux lèvres. Dans le paroxysme de sa douleur, il avait mâché son drap de lit, dont les lambeaux étaient autour de sa tète. J'affirme qu'en Allemagne seulement une telle aventure est possible entre un maître et un élèse. J'ai connu, dans les hôpitaux, de terribles gens, mais aucun n'aurait fait ainsi passer son système avant l'intérêt de la science et la gratitude discipulaire réunies. C'est le cas de répéter le mot inscrit par un roi de France, en marge d'une prétention excessive de l'Allemagne, que lui transmettait son minisire : « Troup alement. » Eh bien, Levinstein avait pris là, vis-à-vis de la médecine et de son patron Westphal, une licence méphistophélique. Je parierais qu'il en garda un souvenir orgueilleux, satisfait. Il avait su oser !
Traduit par mon maître Hurdeau dans une langue élégante et ferme, le théoricien du pessimisme, Arthur Schopenhauer, a eu en France, bien avant Nietzsche, son heure de célébrité. Non pas qu'on eut beaucoup lu ces fatras qui s'intitulent prétentieusement : la Quadruple r(uiiu' du principe de lu raison suf/isanle ci le Monde comme volonté et représentation. Mais l'amertume de ses Pensées et Fruijments et surtout de ses Aplwrismes sur la sufjesse dans la vie lui donnait un faux air de parenté avec Chamiort, et les voltairiens lui en surent gré. Il avait été révélé au public avant 1870 par une étude de Challemel- Lacour assez poussée. Son nom. bizarre et hérissé comme lui-même, ses manies, son genre de vie, ses boutades lui faisaient une auréole de génie grincheux. J'ai entendu Zola répéter avec admiration la phrase où l'homme — « l'homme en soi » bien entendu — est représenté « oscillant comme un pendule entre l'ennui et la douleur. » N'était-ce point la formule même du naturalisme? Les dames admiraient son mé[)ris des femmes, les bons vivants son apologie de la piété. A vrai dire, la pitié apparaît dans ces énormes et verbeuses considérations comme une su[)crstructure indépendante, comme un rajout il la volonté « (jui s'allirme » puis se nie .. - Nous venons de nous explicpier sui- l'identité lir l;i douceur puie avec i;i pitié, cette pitié tjui, lorsiju elle revient sur son propre sujet, a \)nuv principal symptôme les
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larmes. Après cette digression, reprenons le fil de Tanalj'se du sens moral de nos actes et montrons comment, de la même source d'où jaillit toute bonté, toute douceur, toute vertu, sort aussi ce que j'appelle la négation de vouloir vivre. » Ce jargon aujourd'hui nous fait sourire. Voici vingt-cinq ans, il impressionnait. On regardait avec stupeur le philosophe si fin et si aigu qu'était le professeur Brochard, l'auteur des Sceptiques grecs, quand il s'écriait la main en avant, de son inoubliable accent : « Schopenhauer, mais c'est un toqué. .. » Puis, après un moment de silence, « un toqué doublé d'un cabotin. »
Schopenhauer est parti de La Rochefoucauld et de Kant, encore bien plus que de Chamfort, et il a abouti à une sorte de bouddhisme à l'usage des dyspeptiques, prodigieusementdémodé aujourd'hui. Il n'en a pas moins tenu son rang dans cette agression de la philosophie allemande qui accompagna et suivit, voici quarante-quatre ans, les armées du premier de Mollke. Ce qui, présentement, nous intéresse encore en lui, c'est sa méchanceté active, le curieux sadisme intellectuel avec lequel il cherche à dégoûter son lecteur de tout ce qui ennoblit l'existence, et surtout la satisfaction intime qu'il paraît prendre à ce jeu. Sa thèse n'est pas plus intéressante ni nouvelle qu'une autre, mais, derrière cette thèse assez banale, sa personnalité, toujours à Taffût d'un bon tour à jouer au prochain, est un
joli spécimen de tératologie morale. Il rejoint si complètement la création de Mépliistophélès qu'à certains moments il seinl)lc se confondre avec elle. Quand je le lis, je crois entendre le grincement des violons de Schumann, alors que les lémures rôdent autour du palais de Faust aveugle. Schopenhauer s'écrie, lui aussi : u Que se passe-t-il donc en moi ? Comme Joh,je ne suis (ju'ulcéres. Je me fais horreur à moi-même. Mais, comme lui, je triom|)heau spectacle de mes infirmités. Les parties nobles du diable sont intactes... et, comme il me convient, je vous maudis tous ensemble, tant que vous êtes. »
Le dernier terme de cette métaphysique, tournée contre la dignité et la destinée humaines, c'est le suicide. C'est pourquoi il est insensé de mettie Schopenhauer entre les mains d'écoliers de dix-huit ans, de petits l^'rançais pleins de bon sens nalurrl, mais passionnés pour les idées générales, et (|ue la iré(|uentation d'Kmmanuel Kant a monientiinénuMil séparés du réel. C'est 1 àgc où l'on |)ren(l les abstractions au sérieux et où l'on est tout près de les j)rendre au tragique. Kn tombant dans une ù\uv ardente, Tcruvre du « toqué » selon Hrochai'd peut faire encore beaucoup de mal.
Nous voici (ievanl le tioisième rejirésentanl du mépris de 1 humanité, un Allemand-type, et dont la statue gigantescjuc, hideuse, eiu*()mi)ii' les j>lares des villes allem:uules : h> piiiieede lîismarck, chan-
cclicr de l'empire, fondateur de l'unité germanique. Vous le tiendrez complètement, quand vous aurez lu ses Pensées et Souvenirs (traduction Jœglé), ses Mémoires recueillis par son secrétaire Maurice Busch, l^ismarck et son temps, par Paul Matter, et surtout lUsniàrek et la France, d'après les Mémoires dn prince de Hohenlohe, par Jacques Bainvillc. En cet hiver de 1914, une telle lecture est particulièrement édifiante. Elle nous montre, sous un angle nouveau, qui est certainement le vrai, l'incarnation de la longue et implacable inimitié, à base d'envie, que nous a portée l'Allemagne. Elle nous révèle aussi, dans le chancelier de fer, la conjonction delà bassesse d'àme et du sens des réalités. Ce grand bousculeur de diplomates est à peine un homme. Son rire esta fond de haine et de désespoir, comme celui de Méphistophélès et de Schopenliauer. Il n'est pas beau que celui qui ne fut pas un maître de la guerre garde ainsi, devant la postérité, les pieds dans le sang. Son cas, aujourd'hui si net, à la lueur du dernier drame, définit la distance considérable qui sépare l'Allemand supérieur,rAllemand dominateur, l'Allemand doué, en un mot, d'un civilisé véritable. Cette distance, comme on va en juger, est un abîme. Je commencerai par faire la part, aussi large que possible, de l'objectivité, de la lucidité politique de Bismarck. Il énonce, au regard des événements, quelques erreurs et même quelques bourdes, —
notamment au sujet de la cession d'Héligoland contre Zanzibar, ou de colonies qu il juge inutiles pour l'expansion allemande, — mais la plupart du temps, quand son âpre rancune ne Icgare pas, il voit juste. Si Guillaume II avait écouté ce mort illustre, ce qui est en train de s'accomplir ne fût jamais arrivé. Maurice Busch est un bon témoin, suffisamment fidèle pour que Bismarck ait pu relire, sans les renier, en \ faisant simplement quelques coupures, les propos que son « famulus » lui prêtait, assez niais pour n'avoir pas compris le tort cjuil fait souvent au « cbef », comme il dit.
Entendons-nous bien. Je ne reproche nullement à Bismarck, ce qui serait absurde d avoir exécré la France et les F'rançais. Je lui reproche d'avoir montré, dans les jugements qu'il porte contre nous, une légèreté bestiale cette variété existe et
d'avoir fait parade de sentiments animaux. Il est. (levant l'histoire, le barbare qui se châtie lui-même. I^xeinple : le 23 août 70, en campagne. On est à table Bismarck a (juelques invités, les comtes de Waldersée et de LehndorlT, le lieutenant général (l'AIvenslcht'n ;
La question se posa de savoir s'il était possible de prendre Paris d'assaut en dépit de ses fortitieations La plupart des militaires présents soutinrent l'aflirmative. L« général d'Alvensleben déclara :
— Une grande ville comme celle-là ne pourrait être efficacementdéfendue, si elle était attaquée par des forces suffisantes.
Le comte de Waldersée, lui, souhaite devoir cette Babel entièrement détruite.
Le chancelier intervint : « Cela ne serait, en effet, pas une mauvaise chose du tout. Mais cela est impossible, pour beaucoup de raisons. La principale est qu'un trop grand nombre d'Allemands de Francfort et de Cologne y ont placé des fonds considérables. »
Aucun homme d'Etat français, entrant en Allemagne avec nos armées, si réaliste que vous le supposiez, ne tiendrait, au sujet de Berlin ou d'une ville quelconque du pays envahi, un langage pareil. Cela n'est pas dans nos mœurs. Le trait, ici, frappe celui qui l'a lancé.
Ce qui suit est simplement niais :
La France est une nation de zéros, une collection de
troupeaux. Les Français n'ont pas d'individualité ; ils
forment une masse, quelque chose comme 30 millions de Cafres qui obéissent à des ordres venus d en haut.
Accès de cannibalisme gratuit on demande au chancelier des nouvelles de sa femme, il répond :
Elle se porte tout à fait bien maintenant. Elle souffre pourtant encore de sa haine féroce contre le Gaulois. Elle voudrait les voir tous morts, jusqu'aux enfants en bas âge, qui ne peuvent cependant s'empêcher d avoir d'aussi abominables parents.
Je répète que Bismarck avait revu ces épreuves el qu'il a laissé ce passage comme devant contribuer à sa gloire !
Autre accès : .Iules Favre se plaint à Bismarck que les canons allemands des troupes investissant Paris tirent sur les hôpitaux où sont les malades et blessés et sur l'asile des aveugles :
— Je ne sais pas, lui a répondu le chancelier, de quoi vous vous plaignez. Vous en faites bien d autres, vous qui tirez sur des gens sains et bien portants !
Le chef quand il nous a raconte cela, a ajouté en riant : « Je suis sûr qu il va dire que je suis un barbare. »
Autre accès : il est (juestion d'aiïamcr Paris Bismarck déclare :
Je crois ({ue le meilleur système serait de donner des provisions aux Parisiens, puis de les laisser de nouveau mourir de faim, puis de leui- donner encore des provisions. C'est le système de la bastonnade. Lorscjue vous l'administrez sans discontinuer, elle finit par ne plus faire d'efTet. Mais si vous arrêtez et si vous reprenez, ah ! dame, ça fait plutôt mal. Je le sais bien. J ai été autrefi»is employé dans un ti ibunal criminel et de temps en tem|)s on y appli(}uait la bastonnade.
Ce rôle de bourreau honoraire devait en eUet lui convenir.
Je n'omcttrui pas non plus le conseil lie Togre à
Jules Favre, avouant que la situation morale de Paris était critique :
Provoquez donc une émeute, pendant que vous avez encore une armée pour l'étouffer... Qu'avez-vous ? Vous ne savez donc pas que c'est le seul moyen de conduire les masses !
On pourait multiplier de tels extraits. Ceux-ci suffisent pour ravaler la mémoire d'un homme qui sut conduire les autres hommes, principalement ses compatriotes, mais par des moyens affreusement bas. Nous avons eu aussi nos conducteurs. Ils avaient, certes, une autre allure. Ils élevaient ceux qu'ils dirigeaient. Dans le combat diplomatique et politique, ils faisaient de l'escrime. Le prince de Bismarck fait du bâton. Un pareil contempteur de la dignité humaine ne nous donne pas une haute idée du peuple auquel il sut s'imposer jusqu'au bout, et sa légende est plutôt lourde. L'abaissement prochain de l'Allemagne montrera le fameux chancelier tel qu'il était, en dehors de ses remarquables aptitudes politiques : une brute contente de soi.
Le prestige de la victoire est tel, même et surtout chez le vaincu, que, passé la première malédiction, la France montra une indulgence excessive pour les tares et verrues poméraniennes du chancelier. Sa légende d'homme très fort fit oublier son effroyable
grossièreté, si contraire cependant à notre caractère national. Seule, à ma connaissance, dans le milieu républicain, M'"'^ Edmond Adam, promotrice de l'alliance russe et ennemie acharnée du bismarckisme, refusa obstinément le titre de grand homme au sanglier furieux deVarzin. Je la vis, sur ce sujet, tenir tète, à sa propre table, à Freycinel, à Cliallemel-Lacour et à Francis Magnard qui prononçaient le mot de génie. « Tn génie, ça ! » répétait-elle avec indignation. C'est qu'en effet, si la volonté était forte chez Bismarck, et la vision de l'intérêt prussien lucide, cette région supérieure de l'esprit, où demeurent des fenêtres ouvertes sur toutes choses, était complètement obstruée, d'après ses mémoires, ses souvenirs et ce cjue nous savons de lui. Il était lempli de régions incultes, semblables à ces anciennes cartes de géographie, où des lions et des tigres remplacent les terres habitées. 11 a forgé, certes, l'Fmpire allemand, mais il l'a forgé à son image et de métaux imj)urs. Nous ramenons aujourd hui Id'uvre et l'ouvrier à leurs proportions véritables.
La fin de celte bêle féroce fut sans sérénité ni grandeur, l^xaspéré de sa disgrâce, il devint un poids pour tout le monde, même pour ses intimes, poursuivant ses familiers et ses visiteurs de récriminations égoïstes (jui les fatiguaient, l^rivé de l'appui d'un souverain, auprès du([uel il voulait jouer le Mentor hargneux, celui (pii avait fait Ircni-
blcr l'Europe tourna rapidement au vieux rabâcheur. Lothar Bûcher lui-même en était excédé. Ses fameux dogues furent ses derniers auditeurs. Eux et lui étaient faits pour se comprendre. Busch note vers ce moment- là :
Le chancelier était aujourd'hui triste et mélancolique. Etait-ce que quelque lugubre pressentiment hantait son esprit, ou bien était-il simplement un peu fatigué et énervé ? Je ne saurais dire, mais je ne l'avais jamais vu dans un pareil état d'abattement. Il avait le regard sombre et la voix plaintive.
— Je me sens l'âme triste, nous a-t-il dit. Je n'ai jamais, dans ma longue vie, rendu personne heureux, ni ma famille, ni mes amis, ni moi-même. J'ai fait du mal, beaucoup de mal. C'est moi qui suis la cause de trois grandes guerres ; c'est moi qui ai, sur des champs de bataille, fait tuer 80.000 hommes qui, aujourd'hui encore, sont pleures par leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, leurs veuves !... Mais tout cela c'est affaire entre moi seul et Dieu ! Je n'en ai jamais retiré aucune joie et je m'en sens aujourd'hui l'âme anxieuse et troublée.
Nous sommes tous restés silencieux et j'ai pu observer une larme qui coulait lentement le long de la joue du chancelier.
Cet accès de sensibilité, provoqué sans doute par la morphine, dont Bismarck faisait alors un usage quotidien, ne doit pas nous émouvoir. Mais le document a son prix. Au moins une fois le Méphistophélès de 1870-1871 s'est vu tel qu'il était et a porté jugement sur lui-même.
A un pareil Iriptyque, forcément incomplet, tle la lourde, de la particulière méchanceté allemande, j'ajouterai cette remarque qu'il n'y a pas en Allemagne d'auteur comique. La veine comicjue, même amère comme chez Rabelais et Molière. Ben Jonson et Dickens, suppose, dans la race où elle se manifeste, un fond commun et disponible d'apitoiement, d émotivité, et en même tcm[)s un degré d'humanisme auquel sont parvenues la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, etc., auquel n'est point parvenue l'Allemagne. Elle est un pays triste, comme un avorton âgé, un peuple morne comme une expérience man(juée. Une vanité ombrageuse et toujours créléc empêche lAllemand de se prendre soi-même en llagrant délit de bévue, de naïveté, de sottise ou d'outrecuidance, et de rire à ses propres dépens. La raillerie, aussitôt qu'elle l'atteint, lui [)arait mériter la mort. Or le Français se blague C()[)ieusement ci l'humour de l'Anglais s'exerce volontiers contre le pauvre enfant, vêtu de spleen, (jui lui ressemble comme un lirrc. Mon père apj)elait 1 ironie : « Le grand antisepti{jue des plaies d'orgueil. » Chez l'Allemand, ces j)laies s'enveniment imméiliatemenl et il n'y a pas d'antiseplicjue. C'est là. je |)ense, une des principales raisons psychol()gi(|ues de son penchant à la férocité et de la biiéveté de sa l.uissc honhomio Quand on rit, il croit qu'on lOulrage.
La Philosophie de ï Inconscient , le manque d'initiative et le règlement.
Continuateur, par un certain côté, de Schopenhauer, dont il n'a pas la verve baroque, Edouard de Hartmann a trouvé un titre qui a fait fortune : la Philosophie de l'Inconscient — Philosophie des unhewnssten, et à la suite, non seulement les métaphysiciens, mais encore les psychologues et les physiologistes d'outre-Rhin ont fait une grande consommalion de Vunbewusst. Il n'y a rien de plus commode. Le sj^stème, bien entendu, sort du kantisme, cet immense réservoir des erreurs et des folies modernes. De même que la chose en soi, que le noumène ne peut être perçu par 1 esprit humain, que séparent de lui ses catégories, de même l'homme recèle un hôte qu'il ignore et qui le conduit : l'inconscient. Cet hôte obscur règle tout Tautomatisme, toute la machine, et aussi tout ce qu'il 3' a sous la pensée distincte et sous la volonté, dans le moment même où nous réfléchissons, où nous agissons D'ailleurs, l'inconscient humain n'est que la somme, que la condensation de tous les inconscients de la nature, poursuivis et énumérés par Hartmann avec une ingéniosité égale à l'arbitraire. Sorti de l'inconscient, l'humain aspire à s'y replonger, et l'ouvrage se termine par
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un rclour au néant, un appel au suicide ([ui a fortement contribué à sa fortune. Scliopenhaucr y rejoint Werther selon un dosage éminemment germanique. On ne lit plus guère Kdouard de Hartmann, il n'est pas très original, mais il a eu une réelle influence de divulgateur en Allemagne et même chez nous. Bien (jue séparé de Nietzsche par toute la distance du monsieur qui dit au monde « non, jamais plus i>, au monsieur cjui lui dit « oui, encore une fois », il a frôlé la fameuse théorie du retour éternel, la luiderkunfl des (jlcichcn. Un peu plus et il rcntlait superflue la conclusion de Zaralhouslru.
A vrai dire, l'inconscient est pour les Français une vieille connaissance. Notre romantisme en a fait un étrange abus Victor Hugo et ses émules, de Michelet à Lcconte de Lisle, considèrent que la raison humaine est une pauvre petite pellicule de quchpies millimètres, posée sur les abîmes de la sensibilité et de l'instinct. De là à supposer que la sensibilité et l'iiistinct ont construit l'univers et dominent toutes les choses visibles et invisibles, il n'y a qu'un pas. Le pas suivant, vite franchi, consiste à les diviniser. (Vest la porte ouverte à toutes les calembredaines, (jui ont non seulement désolé la littérature et la i)hil()sophie dans la seconde partie du dix-ncuvièmesiède, mais encore encombré la science, faussé, par une extension indue, le principe — juste, s'il est limité, — de l'évolution et vieilli avant l'Age
des auteurs par ailleurs bien doués. Un grand nombre de gens sont, en etïet, fascinés par cette révélation soudaine que nous ne nous connaissons pas tout entiers, que certaines forces secrètes et redoutables veillent dans les profondeurs de notre individu. Sur le plan moral, ils en concluent aussitôt qu'il serait bien vain d'essayer de combattre ces démons, nécessairement invincibles, que mieux vaut se résigner à les subir en les admirant. Je n'insiste pas sur les conséquences. La philosopbie de l'inconscient commence par engourdir l'entendement et jeter la confusion dans le cerveau. Ensuite, elle joue les plus mauvais tours. C'est pourquoi 1 Eglise, dans sa prévoyance, n'a jamais cessé de la poursuivre et de la combattre, sous toutes ses formes, sous tous ses déguisements, sous ses variations les plus brillantes, les plus ornées et insidieuses.
Berceau de la Réforme et de l'individualisme, l'Allemagne était prédisposée aux ravages d'une telle doctrine. Si l'on voulait dénombrer les adeptes de 1 Idole Inconscience chez nos ennemis de l'Est, il faudrait passer la revue de presque toutes leurs valeurs intellectuelles. On n'en trouverait pas une douzaine, de 1870 à 1914, qui ne porte cette tare initiale, avouée ou non. C'est qu'ici une forte prédisposition venait du confusionnisme, cher à tout penseur allemand et pris par lui pour de la profondeur. Quand un Germain instruit nous déclare su-
perficiels et légers, — ce qui lui arrive plus dune fois par jour — il stignialise ainsi nos préférences pour la Raison, mère de la clarté. L un d'eux nie disait un jour avec un accent inoubliable : « Vous ne pourrez jamais fournir un véritable psychologue... Vous êtes trop géomélies pour cela. » Il entendait, par ce reproche, que, dans les espaces de la pensée, nous ne reconnaissons que trois dimensions, une misère ! Auxyeux de l'Aliemand cultivé, notre culturc à nous est une carafe d'eau claire. La sienne est une immense cuve, où fermente tout ïniihcirussty tout le bouillon de rinconscienl. Dieu sait (juelle pèche miraculeuse il va, à chaque lustre, opérer là dedans !
Nous sommes ici, n'en doutez pas, devant un des principaux promontoires de la fatuité allemande Chaque doktor, chaque professor considère cjue les droils de sa patrie sur le monde géographicpie el économique sont légitimés par la révélation (|u"elle a faite à l'humanilé du monde i'itérieur. I*ionniers de l'univers, parce que pionniers de I inconscient, ils no reconnaissent cpie l'Inde anticpie comme susceptible de leur être comparée, à ce point de vue, pour la richesse et renchevétrenuiil de ses créations psycho-émotives, pour ses poèmes allégori(jues et spéculatifs, pour ses gouffres d'idées, analogues aux grandes profondeurs oeèanicjues plus encore qu au ciel étoile (riliiimanurl Kaiil ('elle griserie dOrgueil
ethnique, d'orgueil en commun, est issue d'une ivresse intellectuelle dont nous n'avons pas chez nous l'équivalent et qui est directement reliée au culte des mj'stérieuses puissances de linstinct. Cette griserie, par une pente naturelle, est descendue des métaphysiciens et des idéologues aux industriels et aux commerçants, mais ce sont les premiers qui ont donné le branle. Il est bien certain que le fondeur de canons d'Essen Ruhr, qui appelle à lui le fer du monde entier, serait plutôt estomaqué si on lui exposait cette filiation et la genèse métaphj'sique de l'expansion formidable de ses usines. C'est bien ainsi cependant que les choses se passent et que les hommes se transmettent le flambeau d'âge en âge et de haut en bas, comme ils se transmettent les principes de mort et de vie.
La doctrine de l'inconscient, — nous voici loin de Hartmann qui n'en est qu un mince épisode, — a donc agi sur la race allemande à la façon d'un poison convulsivant. Cela ne pouvait pas durer. Le Germain est lourd, avons-nous dit, et il manque spontanément d'initiative. La discipline est chez lui absolue, mais passive ; d'abord, parce qu'il craint ses rigueurs, ensuite parce que cette passivité lui est chère Elle évite à la lenteur de son cerveau l'elTort de la critique et la détermination. Sa langue elle-même qui ne place le verbe, c'est-à-dire l'action, qu'à la fin de la phrase, en est la preuve. Commandé,
entraîné, encadré, il est le plus redoutable des adversaires. Aussitôt que le chef, qui le tient et le plus propulse, lui fait défaut, il s'effondre. On ne trouve alors plus personne. Indication qui, militairement, a sa valeur et permet de tout espérer du désarroi allemand, à partir de linstant où la direction ccn traie a disparu.
Sur le plan de 1 action, la philosophie du subjectivismc individuel et de 1 inconscient aboutit à une discipline de fer sup[)léant l'inilialive défaillante, à riiomme-machine, à l'omnipotence du règlement. Cette conciliation d'antinomies apparentes s opère spontanément au sein de la nation allemande, et nous en voyons les effets. Sans forcer en aucune manière la lilialion, nous pouvons conclure de ce qui précède :
— Que Kant. dérivé de Luther et de Uousscau, a défini l'individualisme allemand et en a iixé le prin- «•ipe essentiel.
— Que Fichte a appliqué cet individualisme à la nation allemande, considérée, du point de vue du langa^'e, comme le peu[)le digne de diriger aujourd luii le monde civilisé.
— Que leurs successeurs n'ont fait (piélargir et aflermir ces tendances, en revendiijuant pour l'Allemagne . au dehors la colonisation de l'univers, au dedans la découverte de 1 inconscient.
— Que 1 unité philosophi(jue, linguistique, elh-
nique ainsi définie a été réalisée politiquement par Bismarck.
— Que l'armée allemande est le moyen de celte unité perpétuée et de sa domination sur le globe.
Ainsi, non seulement il n'y a pas deux Allemagnes : celle des philosophes, des savants, des lettrés et du peuple, celle de l'empereur, des pangermanistes et des militaires, comme le soutient obstinément en France un romantisme attardé et ignorant ; mais encore on connaît peu d'exemples, dans l'histoire, d'une aussi complète pénétration d'une vaste nation par une semblable aberration collective.
Poitiers. — Société française d'Iiiiprimene.
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BLOUD et GAY, Editeurs, 7, place Saint-Sulpice, Pari8-6*
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