‹ Contre la musiqueChapitre 24 sur 56 · FA · texte numérisé non relu

FA

découvertes que ces sciences ont faites de nos jours, l'immédiate application de ces découvertes à l’industrie, les améliorations matérielles et l'accroissement de bien-être qui ont suivi chaque progrès de la physique, ont rendu justement populaire l’étude de la nature.Ce n’est pas seulement par une recrudescence de zèle pour cette étude, par une propagation plus active des connaissances scientifiques et de l'éducation profes sionnelle, que notre époque a témoigné de l’importance supérieure qu’elle attache à la science proprement dite, c’est par une réaction évidente, violente même, contre les lettres, contre

la philosophie, en un mot, contre la science

- morale, Les déclamations contre l'éducation

littéraire, contre le latin, le grec, la métaphysique, sont un des lieux communs favoris de

la presse démocratique. La tribune de toutes

nos assemblées parlementaires en a retenti, et

les banquettes même de ces assemblées, depuis qu'on a supprimé la tribune.

Lorsque vint le second empire consacrer le

Rs 4 nr EEE à Ne de Eu 9 4 Et TT ba x Li ke. PE 2 xS" : n x “ce

triomphe des principes de 89, de la démocratie et des idées modernes, un de ses premiers actes

fut de réduire dans les lycées la part des études

littéraires, de supprimer la classe de philoso -

phie, c’est-à-dire de science morale, et d’assurer la prépondérance de la physique et de l’algèbre par une suite de mesures qui consacre rent une institution fameuse, la bifurcation. Pendant les premières années, l'enthousiasme des rapports officiels fut à son comble, il n’eut d'égal que celui des écoliers se ruant sur la voie scientifique, encombrée bientôt par les cancres de tous les collèges.

On attribue au chef de la dynastie régnante cette grande parole : « Les sciences sont une belle application de l'esprit humain, mais les lettres c'est l'esprit humain lui-même. » Le siècle avait marché depuis cette phrase jusqu'au jour de la bifurcation, et le second empire obeissait à des tendances vraiment populaires en essayant de consacrer par l'éducation la su-

prématie des sciences. S'il s’en est suivi dans

les études un désarroi et dans les esprits une réaction attestés par les sages modifications qui sont survenues, c'est que la force des choses et les vieux instincts littéraires de la France se révoltaient contre cette dislocation de l'âme humaine, Mais qu'on laisse agir l'esprit nouveau tel qu’il se montre dans la presse avancée et surtout dans les mille essais d’enseignemen t populaire si favorisés aujourd’hui, et alors on verra combien la culture scientifique prévaudra dans la démocratie sur l'éducation littéraire.

Cette alliance s'explique aisément : les scien-— ces servent directement l’industrie, et l’industrie c’est la satisfaction des besoins. La classe la plus nombreuse a durement ressenti le joug des besoins ; elle aspire à s’en affranchir. Arrivant peu à peu à l'égalité et même à la suprématie politique, il est naturel qu'à propos de toutes les œuvres de l'intelligence soumises à son choix elle se pose cette question pre-

mière : « À quoi cela sert-il? Quels rapports

* DESPOTISME DE LAMUSIQUE

ont ces connaissances avec mon bien-être et

mes nécessités de chaque jour? » Nul doute :

que la physique et la chimie, la géométrie et l'arithmètique ne contribuent plus visiblement

que les sciences morales aux progrès des arts

et métiers. Le suffrage universel est par cela

même acquis aux sciences de la nature. Pour cette raison, et bien d’autres encore, elles obtiendront la faveur des gouvernements démo cratiques. Une autorité fondée sur l'irrésistible évidence des chiffres a droit d’être absolue comme un axiome; elle ne permet pas qu'on la discute. Or, les savants ont toujours été moins incommodes au pouvoir que les gens de lettres. La poésie peut devenir un instrument d'opposition, la physique jamais. Les souverains de l’ancien régime ont plusd’une fois compromis les lettres par leur protection. Les pouvoirs du régime nouveau gardent aux sciences une prédilection certaine, et très appa rente sous les décorations littéraires dont toute

monarchie aime à s’embellir. Napoléon I” au-

rait fait de Corneille un prince, il l’a dit; nous n’en doutons pas ; à moins que Corneille n’eût mieux aimé vivre en Suisse, en Belgique, en Angleterre, ou dans quelque oubliette. Mais en prenant place de sa personne à l'Institut, l'illustre fondateur de la royauté de l’avenir ne choisit pas la classe des lettres ; il appartenait à la section de mecanique. Ge mot est toute une révélation, toute une prophétie. Chaque jour de plus en plus, la mécanique est la reine du monde.

La démocratie, impatiente de toute autorité qui affecte une mystérieuse origine dans les profondeurs de l’ordre moral et religieux, accepte volontiers tout pouvoir qui se démontre aussi clairement et qui se démonte aussi facilement qu'une mécanique. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. L'âme et la liberté, ces moteurs indisciplinables, la philosophie et les lettres, ces rouages inconsistants, seront désormais subordonnées ou supprimées,

et rien ne troublant plus le fonctionnement

AT ro |

1% c 1 RSS PE A ETE TE Ag Nr tp ot é à Y Re + As r à = 2

mm ne rie LT

de ce vaste engrenage, la machine produira et consommera la plus grande somme possible de

richesse et de voluptés matérielles. Nous joui-

rons d’un bien-être interdit à l'humanité sous”

la vieille discipline de la foi religieuse ou de la science morale. Mais il faut que la machine soit ornée, et qu’à défaut de vraie beauté, l’agréable

se Joigne à l'utile. Quoi de plus propre à dis-

traire une societé de travailleurs et de fonc-

tionnaires harassés, sans leur coûter un effort

d'esprit, sans mettre sous leurs yeux des ima-

ges dangereuses pour l'ordre public, sans les

troubler dans la quiétude où ils vivent sur une foule de questions irritantes, que cet art bienfaisant qui, dans la douce émotion des nerfs, engendre l'oubli des idées, qui étend le voile du rêve sur les sensations trop vives, qui soulage les peines réelles en faisant pleurer ou sourire sans que l’on sache pourquoi, et qui ouvre aux

agitations de l’âme une issue dans un monde

vague où plus rien d'humain ne nous entoure,

où la volonté s’évanouit ? La musique est cet art

Ke gi DS ee He HE x PT sai Ve AE: ST RS ARE ET 7. r - . da 18 ”. nm. © %

qui correspond aux sciences de la nature, comme les autres arts correspondent aux sciences morales.

La musique saura donc embellir cette démocratie régulière, abandonnée, sous un pouvoir absolu, à la recherche du bien-être matériel, attirée vers la nature comme vers la source des plaisirs faciles, et goûtant les jouissances musicales comme une ivresse plus raffinée. Sous un pareil régime, l'État placera partout des orchestres militaires ou civils ; de toutes parts les citoyens s’associeront pour chanter ou souffler dans des cuivres; l'harmonie débordera sur toutes les places publiques. Si donc j'avais à reproduire pour nos neveux la célèbre métaphore un peu rajeunie du char ou du vaisseau de l’État, je me représenterais la société future comme une immense boîte à musique poussée par la vapeur entre deux rails et peuplée d'une grande nation ; le mécanicien placé au centre tourne une manivelle pour presser ou ralentir

le mouvement, et les voyageurs, bercès par la

Le sont Le sans le moindre ce jusqu' à la prochaine culbute,

Page 1