‹ Contre la musiqueChapitre 42 sur 56 · TT NAT · texte numérisé non relu

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virils des arts. La peinture, en ce qui la ratta-

che à la statuaire par la ligne, par le dessin, tient encore à l'ordre rationnel, échappe encore à l’ordre sensitif ou féminin dans lequel elle rentre entièrement par la couleur. La musique se rattache à l'ordre supérieur par les éléments qui lui sont communs avec l’architecture et la géométrie ; mais l'élément qui s’adresse à la raison est moins apparent chez elle que celui qui s’adresse à la sensibilité.

Je devine que le lecteur n'accepte qu'avec répugnance toutes ces classifications. Quelle est cette manie de diviser, de subdiviser et surtout d'établir des catégories, des ordres dans l'État, en un siècle évalitaire comme le

nôtre, de réclamer une hiérarchie en plein

chaos? N'est-on pas en train d'abolir toute dis-.

tinction, même entre l’homme et la femme! Je puis heureusement, pour me défendre, opposer une mode à une autre, la mode scientifique à la mode politique, et je dirai qaëé l’œuvre de la

science est précisément de classer, de subdivi- | 44,

ser, d'établir des catégories. J’ose donc classer

la musique et les femmes elles-mêmes dans

l'ordre féminin, c’est-à-dire dans la classe ou

les sentiments dominent les idées, où le cœur

est plus manifestement actif que la raison.

C’est audacieux; nous ne sommes plus au temps

du Zivre dela sagesse, des législateurs sacrés, des prophètes, des philosophes ou tout simplement de Molière; nous sommes au siècle de de Saint-Simon, de Fourrier, d’Auguste Comte, et nous avons changé tout cela, nous avons mis le cœurà droite. Je m'obstine à le sentir à gauche.

Je tiens donc qu'il y a encore une différence

entre le masculin et le féminin ; et je tiens la

musique pour un art féminin, parce qu’elle éveille en nous plus de sentiments confus que d'idées claires, beaucoup plus de sentiments et beaucoup moins d'idées que les autres arts.

Voilà le sens de ce mot sensuel que je retire, mais qui n’est pas une injure et une injustice.

Je ne suis pas un ennemi du sentiment, pas

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même de la sensation et du rêve, parce que je veux que l’un et l’autre dépendent de la raison. J’estime, au contraire, le rêve comme le principe de toute fécondité ; je pousse cette estime jusqu’à faire de la paresse une des vertus nécessaires de l'artiste et du penseur. Quand je vois un homme perpétuellement actif, ne füût-ce ni un artiste ni un penseur, mais un ministre, je tremble pour son département et pour sa raison même; et si j'étais son médecin ou son er souverain, je le mettrais au régime de deux ou trois symphonies par jour. | (4

Les arts les plus propres à l'expression des

; idées claires et nettement définies ont aussi une

> part toute de sentiment et de sensations ; ceux-

là mêmes qui peuvent nous enseigner le devoir et nous conseiller une action déterminée, peuvent aussi nous induire en rêverie. Je suis

…. très loin de leur en faire un reproche; mais

s’il est bon d’être introduit dans le monde du

rêve, il est bon aussi d'en sortir quelquefois ?

par une idée précise, par une affirmation,

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par une résolution formelle. La musique nous conduit dans le vague et nous y laisse; à moins qu'une voix différente de la sienne ne nous dise par où il en faut sortir; à moins qu'une main puissante ne nous saisisse et ne nous fasse franchir la porte de ce Séjour enchante du rêve où se complaisent si fort notre imagination, nos sens et notre cœur. Il faut que Minerve, sous la forme d’un orateur ou d’un poète, nous arrache violemment à cette île de Calypso en nous précipitant par surprise dans l'Océan de l’action, Je m'empresse de reconnaître que les hautes voluptés que nous avons goûtées dans cette région merveilleuse n’ont point usé les forces de notre âme, qu’elles les ont parfois centuplées. On en peut dire de

même de tous les ravissements où nous plonge

Ja contemplation du beau en peinture, en sta-

tuaire, en architecture, en poésie. Indépendamment de l’idée claire et traduisible en prose que nous donne une belle œuvre d'art, elle

produit en nous cet état fécond par excellence

que je n'ai pas suffisamment défini en l’appe -

Jant extase, enthousiasme ; état où l’âme et le

corps; où l’homme tout entier se trouve accru,

fortifié, régénéré jusque dans les profondeurs du principe de la vie.

Je suis si peu injuste envers l’art musical

que je lui attribue le don de produire en nous

cette fermentation merveilleuse avec une in-

tensité, avec une puissance qu'atteignént rare-

ment lés autres arts. Pour reposer le lecteur

de ma’dissertation trop aride, et pour mieux

peindre’ cette vie débordante de l'âme que la musique produit en-nous, je ne saurais mieux faire que’de laisser parler l’éloquent patron de

cet art: «Uni homme hésite entre le doute et:Ia

foi; entrela révolte et la soumissioh : un grand

Sacrifice lui est demandé, tout son être gémit où s’indigne. Iprend un livre, son esprit reste

distrait ; il interroge un ami, sa raison ou $a

passion sont intarissables en allégations spécieuses ou en’ paroles enflammées : il entre

dans une église, il veut prier, ses lévres res-

RIÉRARCGHIE DES ARTS . 249:

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tent muettes. Mais bientôt des sons mystérieux tantôt suaves, tantôt foudroyants, s'emparent de sa pensée, la détendent, la dominent ; il pleure, il se prosterne, il sanglote. Il était froid ou rebelle, il sort un des héros du sacrifice et de l’abnégation ; Le trésor de force dont il n'avait jamais soupçonné l'existence en luimême s’est tout à coup révélé à ses propres yeux. C’est la musique qui a opéré ce prodige. N'est-ce pas là agir aussi sur la volonté? »

Nous irons plus loin que M. de Falloux, nous dirons que c’est plus qu’agir sur la volonté pour la pousser dans tel ou tel sens, que c’est créer une force immense et la mettre à son service. Ce qu’il y a de plus difficile et de plus mériritoire, c'est moins de nous faire préférer le bien que de nous donner l'énergie nécessaire pour l’accomplir. C'est là le grand effet des arts et la musique exceile à le produire. Je dirai, comme M. de Falloux, que sous l'influence d’une musique religieuse, « aux heures solen-

nelles du culte toutes les âmes se pénètrent

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du même sentiment comme tous les corps flè-

chissent dans la même attitude. » Si j'ajoute avec lui : «la musique n’emploie pas pour chacun le même mot, mais pourtant elle présente à tous la même idée : foi, détachement, cou rage. Et c'est avec ce peu de mots que le christianisme a transformé le monde. » Je demanderai à expliqner le sens que je donne à ces paroles.

Oui, la musique veut dire foi, détachement, courage pour l'auditeur qui l'écoute dans l’église, sous l'influence du prédicateur qu'il vient d'entendre, des cérémonies qu’il contem ple, des paroles sacramentelles qui l'ont pre cédée ou suivie, si e les ne l’ont accompagnée :

en un mot, sous l'influence de cet ensemble de

choses religieuses qui agissent toutes sur son

àme dans le sens du détachement et de la foi. Mais qu'il écoute la même symphonie partout ailleurs, je ne dis même pas au théâtre et dans

un salon, mais dans cette autre église de Dieu,

en pleins champs, dans une forêt, croyez-vous

qu’il en rapporte exactement les mêmes réso— lutions héroïques et chrétiennes®. : Mes 2: |" Je ne veux rien de plusen renouvelant cette question que revenir à ma thèse, unique pour tous les arts : la nécessité d'une discipline où si le mot effraye, d'une association avec un'art supérieur en clarté et plus affirmatif sur les choses de l'âme. J'ai montré ailleurs comment tous les arts s’acheminaient vers leurdécas dence et pouvaient devenir corrupteurs! en affectant une indépendance absolue à l'égard de la religion et dela philosophie. Ma première thèse sur la musique faisait partie de cette de-monstration, et je comprends qu'on l'ait trouvée excessive en la lisant isolée. 50-66 Il est vrai que j'affirme encore:que la musique a plus besoin de dépendance et de disci-pline que tous les autres arts. Je doute fort d’avoir réussi à le prouver à mes lecteurs restes sous le charme de la réponse de M. de Falloux. La musique est d’ailleurs entre tousrles

arts investie aujourd'hui de la puissance abso -

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lue. Toute puissante pour lebien, elle est toute- |

puissante pour le mal si elle se livre à ses caprices. Elle n’a plus de frein dans la religion,

dans la politique, dans les mœurs, dans tout ce

qui gouvernait autrefois les arts ; ellene connaît

plus de limites, elle ne subit plus de concurrence des arts voisins. On ne lit plus de poésie, on ne voit plus d'architecture; on passe sans regarder la statuaire; on se promène devant les tableaux et on leur jette un regard distrait en causant d'autre chose. On ne retrouve d’attention, de sympathie et d'émotion que pour écouter de la musique ; quelques-uns sont déjà plus avancés et ne: font silence que devant le ballet. Car ce qu'il y a de plus fàcheux dans cet

engouement de la France actuelle pour la mu-

sique, c’est que les trois quarts de ses admira-

teurs exclusifs n’en comprennent pas le pre- P

mier mot. Ils se précipitent dans une admiration commoda parce qu’elle est dispensée de

tout raisonnement. La multiplication indéfinie

des pianos sur le sol français, leur invasion

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dans tous les édifices, depuis la loge du portier jusqu'aux mansardes, n’a pas fait pénétrer le sens musical plus avant dans le tempérament de notre race. Les dames françaises, depuis qu'elles passent leur enfance et leur jeunesse à faire des exercices de doigts sur un clavier, n'en continuent pas moins 4 sentir la musique avec les mollets, commele disait je ne sais plus quel compositeur. Nous restons très peu musiciens tout en nous gorgeant de musique.

Or, je ne connais rien de plus formidable que les excès que peut commettre un art chez un peuple qui n'en a pas le sens intime et délicat, Pour conserver son ascendant chez les gens qui ne l’aiment pas pour lui-même, mais par

une foule de causes étrangères, cet art est obli-

ge de se jeter dans toutes les dépravations, La

peinture risque de devenir obscène là où il n’y

a pas de vrais peintres et de vrais amis de Ja

. peinture. Croit-on que si la France était un pays

musical, elle aurait pu donner le premier exem-

ple de ces profanations, de ces abominations

HIËÉRARCHIE DES ARTS 255

qui indignaient si justement le pauvre Léon Kreutzer et qui révoltent comme lui les vrais musiciens? C’est le spectacle de cette licence qui m'a inspiré mon réquisitoire contre la musique ; je l’ai rudement attaquée, parce que je l’aime, et pour la défendre contre elle-même. N’ai-je pas mérité aussi par la vivacité de mes sermons poétiques d’être appelé un contemp teur, unennemi de la nation! par ceux qui la corrompent ? et certes, Dieu m'est témoin si j'aime la France ! £

Ce que je hais dans la musique, dans la France et partout, c'est l’état révolutionnaire :

et nous sommes en plein 935 musical. Devant de

tels débordements, on peut gémir sans trahir la cause de la musique ou la cause de la liberté.

Je me felicite d’avoir trouvé une occasion de

m'expliquer mieux sur un art que j'aime sin-

cérement, et je prie ses amis que j'ai affligés de

i Voir les considérants du décret de Napoléon III cohtre-signé Rouland, qui destituait l’auteur des Muses d'État de sa chaire à la Faculté des lettres.

prendre ces pages pour une amende honorable, quoique j'y maintienne mes premières idées sur plusieurs points. Je remercie surtout l'illustre et cher défenseur de lamusique de m’avoir aidé par sa douce et charmante critique à rentrer dans la juste mesure.

Je puise dans le bienfait de son intervention un nouvel argument contre la doctrine de l’art pour l'art et de l'indépendance absolue des ar— tistes. C'est l’homme d’État, l'homme d'action, le ferme et claïrvoyant politique qui a rappelé l'artiste et le rêveur à la sagesse en matière d’art, et qui s’est montré le plus respectueux et le plus tendre pour la plus délicate de toutes les muses. La poésie elle-même, solidaire de sa compagne et de sa sœur, en exprime ici sa reconnaissance à l’éloquent écrivain. Si quel-

que chose peut relever et forlifier les serviteurs

de cet art sérieux et pur qui ne sollicite ni les

faveurs de la foule ni celles du pouvoir, c'est le respect sincère, la sympathie passionnée

accordée ainsi à toutes les formes du beau par

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