LES ÉGAREMENTS DE JULIE
du tout inconscientes : à telles enseignes que, si, par hasard , l'ingrédient manque, le livre ne se vend pas.
Eh bien, la Belgique, terre intelligente, où les industriels sont extrêmement avisés, s''est aperçue que ce commerce enrichissait son homme.
Elle travaille même dans le vieux. Un autre éditeur belge — dont je tairai le nom, pour ne pas lui faire une réclame, — a eu Tidée de réimjDrimer cette année un petit roman séculaire, mais oublié, qui s'appelle les Égarements de Jnlie^ conte moral^ et il nous avertit qu'il en a soigneusement CQllationné le texte sur la rarissime édition de 1776. Je ne lui fais pas compliment de la peine qu'il s'est donnée, et j'avoue que je n'aurais pas dit un seul mot de sa publication illustrée — trop illustrée! — sans l'incident Kistemaeckers. Entre nous, à quoi bon tirer de leur poussière les Égarements de Julie? N'est-il pas permis de trouver, sans excès de pruderie et sans faux zèle de vertu, que tous ces petits livres du dernier siècle, où frétille continuellement la queue du diable, dorment dans un juste oubli, dont il ne convient pas de les réveiller?
Celui-ci est encore plus enseveli que ses pareils, et l'éditeur lui-même en fait l'aveu. Personne aujourd'hui — ou presque personne — n'en soupçonne l'existence. C'est à peine si quelques amateurs endurcis le feuillettent encore dans le silence et dans l'ombre du cabinet. Quant à l'auteur, il semble aussi enterré que l'ouvrage. Qui comiaît, je vous le demande, Jacques-
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Antoine-René Perrin? Tout cela est mort, et bien mort.
A tant faire que de nous offrir un échantillon, peu désiré, d'une littérature qui n'excite même plus la curiosité, on n'avait que Tcmbarras d^un choix meilleur. Demandez à Monselet, qui connaît tout ce monde sur le bout de son doigt et qui en a gentiment raconté l'histoire. De Grébillon fils à Rétif de la Bretonne, et du chevalier de la Morlière lY Moncrif, en passant par Nerciat, Fougeret de Monbron, Bibbiena, Godard d'Aucour, Nogaret, Mouh^^, Duclos lui-même, etc., on pouvait rhabiller aisément quelque chose de plus intéressant et de plus original que cette Julie; par exemple Felicia ou mes fredai7ies^ de Nerciat; la Poupée, Margot des Pelotons^ la Ravaudcuse, le Canapé couleur de feu, le Grelot, les Sonnettes^ Thémidore, et surtout VAngolay de la Morlière, qui est peut-être le chef-d'œuvre du genre.
Il était facile, parmi tant d'ouvrages d'ailleurs secondaires, d'en dénicher un qui, tY l'avantage d'être aussi parfaitement licencieux que la rapsodie de Perrin, joignit le mérite de nous ouvrir quelques horizons nouveaux sur les mœurs et la société littéraires du xvni° siècle. Ou bien on pouvait encore, sans négliger ce ragoût affriolant auquel on tenait sans doute plus qu'à tout le reste, soumettre à notre sagacité quelques-uns de ces romans à clef, dont raffolaient alors les petits-maîtres, comme les Amours de Zéokinisul^ roi des Cofirans (Louis XV, roi des Français). Mais les Egarements de Julie i Pourquoi? C'est la banalité même ! C'est l'ordure dans le néant !
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Telle esty je le confesse, mon opinion sur la plupart des romans belges, neufs ou vieux, et voilà bien TefTet qu'ils produisent sur tous ceuxcpai n'unt pas pour les livres erotiques un goût prononcé. Toutes leurs héroïnes se valent, toutes sortent de la môme répugnante boutique; c'est du vice monnayé, et il ne faut pas trop se scandaliser si les procureurs j ont Toeil. Elles ont été inventées par des spéculateurs toujours prêts à tabler sur les bas inçtincts, ou par des détraqués en quête de monstrueux. Cette double origine les condamne. Si peu puritain que Ton soit, on éprouve un invincible dégoût pour ce roman licencieux dont la licence est calculée, et qui n'a ni le mérite de la sincérité ni Texcuse de la passion. On s'aperçoit du ' premier coup qu'il n'est pas Fexpression d'une société, mais qu'il a existé dans tous les temps, comme une prime offerte aux curiosités malsaines de toutes les sociétés.
Vous savez bien qu'il fleurit encore aujourd'hui, quoique baptisé d'une autre éjDithète, et qu'il comparait quelquefois devant les tribunaux sous un nom tiré du grec. C'est lui qui, malgré son jDasseport belge, vient d'émouvoir nos magistrats. Sainte-Beuve, qui n'avait rien d'un saint, j^rotestait énergiquement contre tous ces petits livres à images, et, au moment même où certains dilettanti, avec une affectation d'effronterie, essayaient de présenter le divin marquis comme un écrivain et presque comme un précurseur, il flétrissait en bloc, dans un de ses plus sérieux articles sur Flaubert, toute cette littérature entachée de sadisme.
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Je n'en aurais pas ouvert la bouche, surtout à propos d'une provocation belge, si je n'avais tenu à dire que cette belle littérature n'est pas seulement scandaleuse, mais qu'elle est assommante, et qu'en même temps qu'elle sue le vice elle distille l'ennui. Il faut être du Brabant pour aimer ces princesses, qui n'ont pas un semblant d'imagination. Elles se copient, elles se répètent, elles sont incapables de trouver une situation ou une phrase i:ieuve. Elles parlent toutes la môme langue, absolument plate chez Julie, pimpante et alerte chez plusieurs d'entre elles, toujours abondante et facile, mais sans accent et sans nerf, supérieure toutefois au jargon contemporain par sa souplesse et sa grâce à dire finement des énormités.
Aujourd'hui le roman erotique est devenu le roman pornographique, c'est-à-dire qu'il tourne au lourdaud, Il appuie et insiste. Autrefois on glissait; il vous i^estait au bout de la plume un peu de la légèreté du temps.
Une bonne plaisanterie — qui caractérise bien l'époque et le genre — c'est l'étiquette que l'on mettait à tous ces livres : Le Sopha^ conte moral; Les Égarements dé Julie, conte moral. Jamais on n'y eût manqué, et la morale, violemment expulsée de l'intétérieur, se réfugiait ainsi sur la couverture. C'était au moins cela! Ces libertins, très prêcheurs, faisaient même davantage. A l'endroit le plus délicat de leurs pages les plus risquées, ils essayaient d'introduire un petit sermon : « Voilà où mène l'inconduitel » Ils avaient aoiq de vous en prévenir, Parcourez; les trois
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quarts des polissonneries du siècle, vous y rencontrerez k chaque pas, sous toutes les formes, un moraliste étrange, espèce de Jean-Jacques Jocrisse et de La Palisse La Rochefoucauld.
C'est insuffisant pour recommander ces producductions déshonnètes. Même ornée de sentences morales, la meilleure n'en vaut rien, et il faut les mettre toutes dans le même sac. Quelques philosophes penseront que ces petits livres sont des riens auxquels on a tort, auxquels j'ai tort moi-même, de prêter un semhlant d'attention. Ce sont des riens, en tout cas, malsonnants et malpropres, et pas tellement inoffensifs, puisqu'il y a comme une émulation pour les rééditer et les rajeunir. Je ne puis m'empôcher de dire aux Belges que les anciennes éditions suffisent, et qu'il en restera toujours assez pour les amateurs littéraires, ou autres — autres surtout.