XVII. | 2 | 68 jours. | Assommé
pour rien dans la présence de graisse au poumon chez les lapins assommés. Une autre preuve du même fait était le manque de coloration des embolies, qui atteignaient cependant un volume tel qu'on eüt forcément dû y reconnaître la temte rouge, si elles avaient eu cette origine.
Dans les autres cas, où les animaux sont morts sans lésion osseuse, il n’y avait pas d’embolie, sauf chez le lapin IT; les vaisseaux de son poumon contenaient une grande quantité de graisse, dont la couleur rouge prouvait clairement la nature : c'était tout bonnement l'huile injectée, qui avait donc pénétré dans la circulation. Elle n’a pu le faire que de deux manières : par une solution de continuité anormale des vaisseaux, ou par résorption à travers
leurs parois non lésées. Je ne puis admettre la seconde alternative, parce que chez aucun des autres lapins je n’ai retrouvé la moindre trace d’embolie colorée ; or, quoiqu’ils eussent reçu moins d’injections que le n° If, la quantité d'huile introduite sous leur peau était cependant bien assez considérable pour qu’elle eût nécessairement dû amener quelque obstruction, au moins dans les plus petits canaux, si la résorption de la graisse par des vaisseaux non déchirés était jamais capable d'en produire une. J'en conclus que cette dernière supposition est fausse, et que la résorption d'huile sousculanée par des parois vasculaires intactes est incapable, chez le lapin, de donner lieu à une embolie. Quant au cas IF, l'explication qui me semble pour lui la plus vraisemblable est d'admettre que j'aurai, avec la seringue, piqué une veine et poussé l'injection directement dans le sang; ou plutôt que quelque petit vaisseau se sera rompu dans la dissociation du tissu produite par l'introduction sous la peau d’une aussi grande quantité d'huile (15 injeclions); en un mot, que l'injection sous-cutanée s’est en réalité transformée en une injection intravasculaire. La présence de l'huile en cylindres et boyaux volumineux, occupant de fort gros vaisseaux, répond tout à fait à cette manière de concevoir la chose.
En résumé, abstraction faite du risque bien peu probable d’atteindre quelque vaisseau où d'en déchirer un en distendant trop fortement les tissus par un nombre exagéré d’injections, je pense que la présence d'huile dans le tissu cellulaire sous--cutané n'est pas une cause d’'embolre.
Que devient donc l’huile injectée? — Elle reste en tout cas sous la peau pendant un temps extrêmement long, puisqu’au bout de plus de deux mois je l’y ai retrouvée présente encore en majeure partie. Au début, elle détermine dans les tissus voisins une infiltration séreuse proportionnelle sans doute à sa masse, ou plus exactement à la compression qu'elle exerce sur les capillaires et les petits vaisseaux. Cet œdème commence très-rapidement après l'injection, atteint son maximum au bout de vingt-quatre à quarante-huit heures, persiste à ce degré pendant un certain temps, puis diminue peu à peu et disparait en quelques
jours ou quelques semaines sans laisser aucune trace. En même temps, sous l'influence des mouvements et des déplacements de la peau, l'huile se divise en gouttes et se mélange de nombreux globules blancs, de manière à constituer un magma pâteux, de plus en plus épais à mesure que la sérosité, et aussi une certaine portion de l’huile, se résorbent. Ces globules blancs sont probablement sortis des vaisseaux en même temps que la sérosité, mais au lieu d'y rentrer avec elle, ils restent mêlés à l'huile. Le magma en question se condense au point qu’une assez forte pression est nécessaire, au bout de deux mois, pour en faire perler par-ci par-là quelques gouttelettes de l'huile qu'il renferme encore. Notons qu'il n'y à jamais le moindre signe d’inflammation proprement dite; dans aucun cas je n’ai vu se former d’abcès ni d’induration aucune autour du dépôt d'huile; une seule fois (lapin V) il y avait à la jambe, au point où l'injection avait été faite, une masse verte, épaisse, caséeuse, formée de globules dégénérés; il est probable que la cause en était dans quelque saleté entrée par l’orifice de ponction plutôt que dans l'huile, qui partout ailleurs s’est constamment comportée comme une substance absolument innocente.
J'ai dit qu'au bout de deux mois la masse d'huile injectée à passablement diminué. Il est possible que les sucs alcalins des tissus en aient saponifié à la longue une petite partie; mais j’attribue plus d’influence encore aux mouvements des téguments, qui la divisent et la réduisent lentement en petits granules assez fins pour être résorbés par les vaisseaux sanguins ou lymphatiques intacts. J'ai presque toujours examiné le sang des lapins avant leur mor ou immédiatement après; deux fois seulement j'y ai aperçu quelques petits points brillants résistant à l'acide acétique, et qui provepaient peut-être de la résorption de l'huile. Dans les lymphatiques j'ai été plus heureux. Wagner dit avoir vainement cherché dans les ganglions des traces de la graisse résorbée; Busch remarque avec raison que cet échec n’est pas étonnant ; les ganglions contiennent presque toujours (surtout chez le lapin) de petits granules réfringents, de sorte qu’il est impossible de dire, dans un cas donné, s'ils sont là physiologiquement ou s'ils proviennent d’une résorption exceptionnelle de graisse. Il faut, pour en pou-
voir juger, recourir à quelque artifice, par exemple à l'emploi de substances colorantes. C’est ainsi que la présence de granules de cinabre permit à Busch de conclure que les molécules de graisse qu'il voyait dans les lymphatiques venaient de ses injections. L'anchusine m’a rendu le même service; non pas que sa coloration soit encore reconnaissable aux granules infiniment petits observés dans les ganglions, mais elle reste, comme une trace évidente. de leur passage, empreinte dans les cellules. J’ai décrit l’aspect marbré que présentaient des ganglions fort éloignés de l'injection, par exemple ceux de la bifurcation de l’aorte. Pour que l’anchusine soit venue jusqu'à eux, il faut bien admettre que l'huile elle-même y est arrivée, car on ne peut plus même supposer ici, comme lorsqu'il s’agit du vermillon qui n’est qu'en suspension dans l'huile et non dissous, que les deux substances se soient séparées. L'huile injectée a donc certainement été conduite aux ganglions lymphatiques. C'est ici le lieu de rappeler les grosses cellules violettes observées dans ces organes, et remplies de fines granulations réfringentes. Je regarde ces granulations comme provenant indubitablement de l'huile, et comme ayant donné à la cellule sa teinte violette (on sait que le rouge de l’anchusine passe au bleu-violet dans un milieu alcalin). Quant à dire précisément si elles ont été résorbées et entraïnées au ganglion pour entrer ensuite dans la cellule, ou si cette dernière est un élément mobile qui dans ses voyages les a recueillies au foyer même de l'injection, c’est ce qui ne m'est pas possible. Peu importe. Le fait est qu’au bout d’un certain temps une petite portion de l'huile se trouve dans les ganglions, où elle est au moins en partie renfermée dans de grosses cellules auxquelles elle a abandonné sa matière colorante. On peut se représenter de deux manières cette transmission de l’anchusine de lhuile à la cellule : ou bien elle résulte de ce que le protoplasme a plus d’affinité que l’huile pour cette substance, et la lui enlève; ou bien un certain nombre de granulations grasses sont d’abord dissoutes, assimilées, digérées par la cellule, qui hérite de leur couleur. À d’autres le soin de trancher la question. — Mais que sont donc ces grosses cellules? Je l’ignore; peut-être des cellules endothéliales des voies lymphatiques; peut-être de simples globules
blancs qu'une constitution chimique un peu spéciale à rendus plus aptes à absorber et digérer l’huile, etc. — Les ganglions ont présenté une augmentation de volume constante et souvent excessivement considérable; j'ai vu par exemple les ganglions poplités atteindre la grosseur d’un haricot. Cela provient-il d’un accroissement en nombre ou en volume des cellules? Encore un point sur lequel je préfère ne pas me prononcer.
J'ai examiné souvent l’urine des lapins injectés, soit celle contenue dans la vessie au moment de l’autopsie, soit celle recueillie pendant la vie (cas XVIII); je n’y ai jamais rencontré la moindre trace d'huile. Bergmann, après son injection d’huile sous- cutanée chez un chat, vit de la graisse nager dans l’urine ; mais cela ne prouve pas grand’chose, car il accorde lui-même que c’est un fait habituel chez cet animal, Je pense donc que l’huile résorbée disparait tout entière à la longue, par saponification et assimilation, dans la lymphe, le sang ou les cellules. Rien ne prouve, il est vrai, qu'une petite partie ne puisse sortir en nature par le rein; mais cette élimination doit en tous cas être encore plus lente que la résorption elle-même, de sorte que je ne suis pas surpris de n’avoir pu la constater.
Relevons en terminant le fait que sur dix-neuf lapins injectés, il n’y en à qu'un qui soit mort naturellement, de sorte que je ne saurais attribuer ce fait unique à une influence de l’huile injectée. Il est digne de remarque que je n’ai jamais vu résulter le moindre effet nuisible d'aussi nombreuses injections d'huile. Les deux lapins XV et XVII que je n’ai tués qu’au bout de dix semaines m'ont même paru avoir engraissé et prospéré pendant ce laps de temps; je n’ai pas l'intention de l’attribuer à l'huile plutôt qu'à la nourriture, mais cela prouve au moins une fois de plus l’innocuité de l'huile introduite dans les tissus et spécialement sous la peau.