ÉTUDES TIRÉES DES OBSERVATIONS
Ê Tyee pu DÉBILE INTELLECTUEL ET MORAL
Nous venons de voir comment l'on peut arriver à connaître, par un examen médical, la nature physique el mentale d'un jeune détenu. Son hérédité, sa propre vie, sa santé corporelle el cérébrale, vont nous éclairer main- Lenant sur les mobiles de ses actes, sur la genèse de sa corrupthon,
Nous avons jeté un coup d'œil sur les multiples tares qui peuvent peser sur un enfant, Ces tristes influences pathologiques sont malheureusement trop fréquentes, on peut dire qu'elles sont de règles dans l'histoire des pelils criminels.
Voicr en ellet en deux lignes comment on pourrait résumer la vie de la plupart de nos jeunes délinquants
Père alcoolique. Mère tuberculeuse, Nombreux enfants, là plupart sont morts, Fièvre indéterminée dans l'enfance, Retard général dans le développement. Nombreux signes de dégénérescence.
EUnous pensons, en les considérant à une de ces pauvres plantes étiolées, poussée sur un sol aride, née d’une graine desséchée, apportée on ne sait d'où par le vent, et
Lure destinée à croître misérablement, quand même, vivant d'une séve appauvrie.
Que peut être la vie intellectuelle et morale de ces malheureux rejetons qui ont à peine assez d'énergie vitale pour leur corps dégénéré ? Pas très brillante sans doute, Voici, en effet, ce que nous avons pu observer :
. Valeur intellectuelle. — Par notre interrogatoire, nous avons remarqué que certains d’entre eux ne possédaient pas celle faculté d'attention qui naît de l'intérêt, que tout enfant normal porte aux choses qui l'entourent, aux aux choses nouvelles surtout.
Nous étions frappé par cet air d'indifférence, ce peu de désir à connaître, contraire à la nature des jeunes qui demandent toujours, d'habitude, le pourquoi, le comment de toute chose, pour le grand embarras de leur entourage parfois.
Si ceux-là ne qeustionnent pas, c'est qu'ils ne s'intéressent pas aux choses, c'est aussi qu'ils les comprennent mal. La faculté de compréhension rapide leur manquant, l'esprit d'observation ne peut germer en eux et par suite ils ne peuvent pas comparer, peser les choses, ils ne savent pas apprécier la valeur relative des actes, ils ne savent pas juger l'importance des faits.
Ces enfants-là sont bien vite las de notre mterrogaloire, ils ne nous répondent que par force, 1ls ont Fair latigué de nos questions, on croit que leur esprit est ailleurs, mais si on leur demande à quoi ils pensent, 1ls répondent : à rien. C’est qu'effectivement, ils n'éprouvent pas le besoin de penser, leur esprit sommeille et demeure dans un perpétuel engourdissement.
Nous avons signalé leur inaptitude au travail intellec-
are
tuel, c'est que, ne pouvant fixer leur attention sur un objet, qui d'ailleurs ne les intéresse pas, ils ne retiennent rien de leur travail. Leur mémoire n’enregistre aucun souvenir. Dès lors, le récit qu'ils font des événements est banal et pauvre. [ls n’ont retenu que les choses saillantes et matérielles qui les ont frappés. Ils les répètent plus ou moins fidèlement sans y ajouter de caractère personnel, sans y mettre une note d'appréciation ou d'intérêt.
Cet affaiblissement de l'attention volontaire, cette 1mpossibilité finale de l'effort intellectuel, laissent en nous l'impression que nous avons affaire à des jeunes débiles.
Débiles, ils le sont par leur inaptitude au travail, leur incapacité de jugement qui fait que, sans raison, par suite d’une circonstance quelconque ils suivront tel ou tel qui les conduira à faire le bien ou à faire le mal. Puis ils changeront pour un prétexte quelconque leur ligne de conduite qui nous échappe à tout instant. Leur débilité les pousse à une instabilité parfois des plus absolues. Ils sont changeants, toujours insatisfaits de leur sort et indifférents au métier qu'ils entreprennent. Combien en avons-nous vu de ces Jeunes gamins qui ne pouvaient rester plus d'un mois ou deux dans le même emploi où cependant ils n'avaient pas toujours à se plaindre. Mais les raisonnements avec eux ont bien peu d'influence, c'est une {discipline continue qu'il faudrait leur imposer libres, leur versatilité reprend vite le dessus. Ils se laissent mener par les circonstances ou l’idée du moment, sans réfléchir au lendemain, sans but, sans pensée directrice. « Ce qui caractérise ces cerveaux faibles, nous dit Emile Laurent (1), c'est surtout le manque de suite dans les
(4) Em. Laurent. — Les habitués des prisons de Paris (p. 374).
idées, le manque de pondération et d'équilibre dans leurs conceptions, d'où cette folle imprévoyance, fille de l’irréflexion, qui amène lant de criminels entre les mains de la justice. »
Leur infériorité intellectuelle rend à ces enfants le travail de l'école pénible et odieux, on les traite de paresseux el ils le sont effectivement, d’une paresse morbide, punis ou délaissés comme des natures d’où l’on ne peut rien lirer, 1ls prennent le dégoût de l’école et ne tardent pas à suivre l'entraînement de jeunes camarades à faire l’école buissonnière, à courir les rues et les cabarets, imitant l'exemple des plus grands. Ils ne travaillent plus, ils ne rentrent plus chez eux, les voilà vagabonds et bientôt mendiants.
Ils ne savent pas inventer, aucun de leurs actes ne porte le moindre cachet d'originalité, car leur imagination est bien pauvre. « L'imagination du débile, nous dit Scholtz (1), n'est qu'une fantaisie qui construit des phénomènes sans lien. C’est une fantaisie passive, indépendante de la volonté. » C'est dans les jeux surtout que se manifeste l'imagination de l'enfant. Mais le débile manque d’entrain même pour le plaisir, les jeux demeurent pour lui vides, infructueux, dépourvus des Jolies illusions de l'enfance. N'avant pas de faculté imaginative, ils en sont réduits à copier les autres, 1ls se cantonnent dans la pure imitation. C'est ce besoin d'imiter les autres, ne pouvant rien trouver par eux-mêmes, qui les pousse à se faire tatouer. Le plus souvent inoccupés, le tatouage est aussi pour eux un passe-temps et c'est éga-
(1) Die anomale Kinder Scholtz. (Karger, Berlin, 1912.)
lement un sujet de vanité. Or, les débiles sont à la fois des vaniteux, comme la plupart des ignorants, des iInactifs et des imitateurs. Dans leurs tatouages d’ailleurs, ils n'imaginent rien et c'est là une nouvelle preuve de leur incapacité créatrice. Tous leurs dessins se ressemblent, cest la même copie mille fois répétée: cœur percé d'une flèche, main tenant un poignard, tête de voyou coiffé d'une casquette à trois ponts, bagues, bracelets, bustes de femmes, avec les perpétuelles inscriptions : B.A.A. (bonjour aux amis), M.A.V. (mort aux vaches), P.L.V. (pour la vie). Chez les enfants, en effet, on ne trouve pas, comme le faisait remarquer M. Etienne Martin (1), de ces beaux tatouages artistiques, tels que ceux qui sont pratiqués par les professionnels, aux compagnies de disciphine, ou chez les ouvriers qui se font tatouer les emblèmes de leur profession. Ce sont des esquisses de Ja période scoläire, des points, des initiales, ou les dessins précités.
L'esprit d'imitation et la pauvreté imaginative des débiles se retrouvent encore dans leur goût pour l’argot | qui, d'après Emile Laurent (2) est une langue pauvre, malgré son apparente richesse qui n’est faite que de nombreux synonymes qui rendent ce dialecte « plus en rapport avec leur situation, plus conforme à leurs idées et plus apte à rendre leurs sentiments. »
Avec une telle faiblesse dans le fonctionnement des facultés de l'esprit, on devine facilement ce que peutêtre
chez ces enfants l'action de la volonté. Celle-ci n'existe
(1) Le tatouage chez les enfants. Extr. des Arch. d’anthr. : et de méd. lég. (N°5 193-194, janv.-fév. 1910.) l l
(2) Em. LAURENT, — Loco citato, p. 36.
Re
même pas, ou, si elle parvient à se développer un peu elle est perpétuellement changeante, vacillante, se traduisant par un simulacre d'activité pratique que Demoor
a appelé de la « chorée mentale ».
Valeur morale. — On ne peut pas dire qu'il y ait parallélisme absolu entre le développement des facultés intellectuelles et la valeur morale des individus, les premières reposant sur la compréhension, la seconde sur le sentiment. Il est pourtant incontestable que, chez les débiles, l'insuffisance intellectuelle retentit sur la force morale pour en diminuer la résistance. Alors même qu'ils possèderaient la connaissance d'un fait, il leur manquerait encore un facteur pour transformer cette connaissance en volonté agissante, ce facteur, c'est le sentiment et les débiles en sont dépourvus.
Ils n'ont pas de sentiment, en effet: leur indifférence pour les choses du cœur est égale à celle qu'ils montrent pour les choses de l'esprit. L'affectivité chez le débile est bien réduite, nous avons trouvé pourtant chez ces êtres faibles un certain sentiment d'affection à l'égard de leur mère, la seule personne dont ils parlent avec un peu d'émotion, mais c'est un sentiment qui reste en eux faible, voilé, amoindri comme tous les éléments de leur force vitale.
« Le sens moral, dit L. Beaufort (D), est quelque chose de surajouté aux facultés nécessaires de la vie de Pindi-
vidu pour assurer el développer la vie de l'espèce et Ta
(4) L. Beauronr. — Du tempérament criminel. (Thèse dé Lyon, 1908, p. 33.)
MR
vie sociale. Il se forme et s'établit à l’aide de notions d'une double essence, les unes tirées de l’émotivité morale propre à chacun de nous, intuitives, les autres tirées de l'intelligence, éducatives. » Or, nous avons vu que les notions éducatives ne laissaient aucune trace dans l'esprit du débile, et nous venons de dire que l'émotivité intuiive était nulle en lu.
Ne lui demandons pas le respect de la société, 11 comprendrait à peine. Commandons-le avec autorité, alors il nous obéira docilement comme il obéit, sans savoir pourquoi à ses instincts, à ses impulsivitéss ou à des conseillers qui l’entraînent au mal.
Ce sont des irréfléchis, des amoraux, mais ce ne sont pas des violents. Il leur faudrait pour cela une passion et ce ne sont pas des passionnés. Toute passion est créatrice d'énergie, mais les pauvres débiles sont étrangers aux sentiments puissants et n'ont Jamais produit d'effort durable. « Ne médisons pas des passions, elles sont le loyer d'où rayonne la vie (1). » C’est ainsi que s'expriment Huchard et Fressinger en exposant le traitement de la neurasthénie.
Cette énergie, il faudrait à tout instant l'inculquer au débile, mais 1l faudrait encore la diriger pour lui afin qu'il n'en fit pas mauvais usage. Nous ne redouterons donc pas de lui des crimes passionnels, des complots savamment ourdis et longuement préparés. C'est dans les affaires de complicité que nous le verrons à tout instant compromis, mené par de mauvais drôles, habiles et per-
(4) Hucxarn et FiessiNGER. — Clinique thérapeuthique du praticien, p. 564.
re verüs qui font de lui leur instrument docile, exploitent son imexpérience et ne le laissent même pas prendre part au profit de la faute.
Ou bien c'est comme vagabond qu'on le ramasse dans un asile de nuit ou sous la pile d’un pont, c'est comme mendiant, chantant au coin d’une rue qu'on l'arrête et qu'on l'amène à la prison dont il a déjà vu plusieurs fois les murs.
Plusieurs fois nous avons examiné ces mêmes enfants, car ce sont, par essence, des récidivistes. Il en est qui nous sont revenus jusqu'à quatre fois dans l’espace d’un an.
Pour ne pas multiplier le nombre de nos observations nous n'en citerons qu’un exemple.