OBSERVATION IV
LANNELONGUE et MÉnarp. — Lymphangiome kystique de la région sus-hyoidienne el du plancher de la bouche. Lymphangiectasies de la langue. Traité des kystes congénilaux, 1886, 2° édition.
Henriette Roussel, âgée de 6 jours, est apportée à l'hôpital Rousseau, salle Giraldès, le 12 octobre 1887.
Cette enfant prend difficilement le sein par suite de la présence d’une tumeur qui siège sur le plancher de la bouche et gêne les mouvements de la langue.
Dès le lendemain de la naissance, la sage-femme, consultée sur ce que l'enfant ne têtait pas, constatait la tumeur. M. Campenon, après examen du plancher de la bouche, pratique une incision avec les ciseaux sur la partie latérale de la tumeur qui fait saillie à ce niveau. Un peu de liquide citrin s'écoule lentement. Un stylet introduit par la plaie, pénêtre dans une cavité kystique qui paraît uniloculaire,
Le lendemain, l’orifice est maintenu ouvert par l’introduction d’un crayon de nitrate d'argent.
Pendant quelque temps, la mère amène l'enfant tous les jours et la persistance de la fistule est chaque fois constatée.
Puis l’on cesse de revoir l'enfant pendant un mois,
On l’apporte de nouveau le 16 novembre, Son état est le suivant : lorsqu'il ouvre la bouche, on voit la langue soulevée par une tumeur arrondie, occupant le plancher. Ceite tumeur vient toucher en avant la face postérieure du bord alvéolaire, dont elle est séparée par un sillon profond. En arrière, elle se développe aux dépens d'une grande partie de la face inférieure de la langue dont la pointe, par suite de ce fait, est très peu développée. De chaque côté, la tumeur arrive jusqu'aux arcades dentaires. En haut, elle dépasse d'un demi-
centimètre le niveau de ce bord; sa partie latérale droite paraît
plus saillante que la gauche. Le frein de la langue à disparu et est remplacé par un tractus médian vertical, de chaque côté duquel partent transversalement deux petites crêtes muqueuses répondant sans doute aux glandes sublinguales.
Les orifices du canal de Wharton sont libres, la tumeur buccale dans son ensemble est transparente et recouverte par une muqueuse rose pâle.
A la région sus-hyoïdienne, on sent du côté droit, une saillie dure et volumineuse au niveau du siège de la glande sousnaxillaire qui paraît être un kyste multiloculaire en continuité avec la tumeur buccale.
La salive s'écoule de la bouche et la nuit il y a menace de suffocation. L'enfant ne peut têter, on le nourrit à la cuiller.
Le 16 novembre, un séton est passé dans le côté gauche de la tumeur sublinguale et on incise largement sur le plancher buccal ; plusieurs loges sont ouvertes.
Le 19 novembre on remarque que l’affaissement de la tumeur r'a pas eu lieu, malgré les incisions. On agrandit l’ouverture en dessous de la langue et on ouvre avec les ciseaux de nouvelles loges qu’on excise en partie.
Vers le milieu de janvier on obtient que l'enfant demeure à l'hôpital, mais il est extrêmement affaibli et il meurt le 17 janvier 1888.
Autopsie. — La langue est épaisse, volumineuse et dure. La nuqueuse présente à sa pointe une petite surface ulcérée, vascularisée par le fait du muguet dont on voit encore les traces. Le tissu lingual est dense, il y à un certain degré de glossite interstitielle.
Sur une coupe médiane antéro-postérieure, les deux tiers de la langue présentent une infiltration plastique jaunâtre étendue de la face dorsale à la face inférieure. Cette surface infiltrée est résistante et d’un blanc gris uniforme dans l’en-
semble De plus, il existe un semis de foyers blanc jaunâtre :
ce sont de petits foyers purulents, variant de couleur, de dimensions et de consistance.
Les plus petits ne dépassent pas une tête d'épingle, les plus gros atteignent à peu près le volume d’un grain de blé. Tandis que les petits sont parsemés dans le tissu musculaire de la langue, les gros se touchent, et cette disposition s’accentue de la face dorsale à la face inférieure. Sur la partie inférieure de la langue les tissus sont ramollis ; on y trouve des foyers qui se vident sous la pression du scalpel. Il résulie de cette disposition des foyers dans la langue que l’inflammation y à procédé de bas en haut.
En arrière, vers la base, le tissu musculaire de la langue est intact.
Dissection de la tumeur kystique. — Après l'enièvement de la peau sur la région sus-hyoïdienne du côté droit, on tombe sur la tumeur divisée en deux parties : l’une au-dessous et en arrière de la glande sous-maxillaire, l’autre au-dessus du inuscle mylo-hyoïdien qui la bride en bas et l'empêche de faire saillie du côté du cou. Ces deux portions se continuent 1 un avec l’autre et se confondent en une seule masse après ia section du mylo-hyoïdien.
L'ensemble de la tumeur se compose de vésicules agglornérées, transparentes et d’un volume variable : les plus grosses ont environ un centimètre et demi de diamètre, les. plus petites ne dépassent pas une tête d’épingle.
Le foyer de suppuration sublingual s'est propagé dans la partie inférieure de la tumeur ; ie pus occupe le tissu conjonc- ‘if et une partie seulement des loges, la plupart des vésiculeshydatiques sont restées transparentes.
Les veines sus-hyoïdiennes se ramifient sur la face externe de la tumeur, dont la face postérieure et interne est en con-
tact avec les vaisseaux carotidiens,
La glande sous-maxillaire repoussée en arrière, est intacte et facile à isoler,
Elle ne semble nullement altérée. Le canal de Wharton, suivi et isolé sur toute sa longueur, est parfaitement continu depuis la glande jusqu'à la cavité buccale. Sous la langue il est plongé dans une masse dure et infiltrée de pus dans laauelle le tissu cellulaire et la glande linguale se confondent.
On n’aperçoit pas de vésicules kystiques dans cette masse. Le prolongement de la tumeur kystique qui est au-dessus du mylo-hyoïdien est indépendant du foyer de suppuration.
La dissection sépare très facilement ce qui appartient au kyste. En arrière de celui-ci on voit quatre ou cinq ganglions tuméfiés, roses, sans connexions intimes avec la ‘tumeur, qui paraît ainsi indépendante soit des glandes salivaires, soi des ganglions lymphatiques.
Le contenu des vésicules kystiques est un liquide citrin, séreux, parfaitement transparent ; la guppuration n’a pour ainsi dire pas envahi les petites loges.
Examen histologique. — Les coupes de la langue montrent ies papilles et leur revêtement épithélial qui sont le siège &'une infiltration de cellules lymphatiques assez abondantes, en sorte que la limite entre l’épithélium et le derme muqueux i'est pas partout parfaitement nette.
Il existe dans le tissu de la langue des espac?s lympha tiques triangulaires et polygonaux, très dilatés et abondants : ils sont bien apparents dans la partie superficielle du derme et s’élargissent dans l'épaisseur du tissu musculsire de la iangue, en 1ormant de véritables cavités kystiques. Il y a d’ailleurs tous les intermédiaires entre les fentes lymphatiques dilatées et les cavités kystiques. On trouve dans leur intérieur un détritus granuleux et des cellules lymphatiques souvent très abondantes. La partie médiane du segment excisé présente, principalement à sa partie profonde, une infiltration très J’rononcée d’élénents embryonnaires au milieu du tissu
conjonctif interstitiel. Les faisceaux musculaires striés sont
Re
en quelque sorte dissociés par les cellules jeunes .ja1 remplis-
sent également les cavités kystiques.