RETENTISSEMENT DES PASSIONS SUR L'ORGANISME
L'état psychologique morbide détermine promptement l’état morbide organique (Leveillé-Parise et Brachet).
Peut-on nier le retentissement des passions sur l’organisme ? Certainement non. Leurs effets sur l'organisme est incontestable.
L'ébranlement imprimé à tout système nerveux par nos diverses passions retentit sur l'organisme, seulement tous les organes ne ressentent pas ce retentissement, ce contre coup avec la même intensité.
Les passions modifient l'organisme humain suivant qu'elles l’affectent agréablement ou péniblement.
Maints phénomènes physiologiques confirment la réa-
lité d’un retentissement des passions sur nos organes.
LE
Les sueurs froides causées par la terreur, la pàleur ou la rougeur du visage, les syncopes qui accompagnent ou qui suivent les émotions, surtout les grandes émotions, nous démontrent l'existence des liaisons fonctionnelles étroites qui unissent notre état moral au notre état prysique.
Lorsqu'il y à dans l'économie un organe malade ou altéré c'est toujours sur lui que va se concentrer le retentissement passionnel.
Les maladies dont les causes premières sont les passions constituent l'immense majorité de celles qui règnent sur l'espèce humaine. Ces maladies sont incomparablement plus fréquentes que celles qui proviennent de toutes les autres modilications de l'économie.
Ce sont les passions qui modifient l'économie, qui préparent le terrain et qui rendent possible l'ensemencement, le développement et la floraison des germes infeclieux, des microbes, des bacilles dans l'intimité de nos issus. Sans celte préparation du milieu, les bactéries pathogènes ne se développeraient point.
in diminuant la vitalité de nos organes, l'alcool dinunue par là même la résistance aux influences dangereuses et devient, pour ainsi dire, l'introducteur des maladies. L'alcool est le pourvoyeur de la tuberculose, il fait le lit à la tuberculose.
L'intempérance et la gourmandise sont les avant-cou reurs de la goutte et des maladies intestinales.
L'ambition mène à toutes les dyspepsies, produit souvent les aflections organiques du cœur, abrège souvent
les jours de ceux qui sont atteints du cancer de l'estomac
el du foie et se termine ordinairement par la mélancolie el monomanie ambiticuse.
La jalousie produit toutes les sortes de dyspepsies, les maladies chroniques de l'estomac, des intestins, du foie, de la rate. Elle mine les forces des envieux en leur produisant les cruelles insomnies et les conduit à la mélancolie.
Beaucoup de tristesse et de profonds chagrins, en perturbant profondément la nutrition de nos viscères, acheminent bien des gens au cancer. « Sur 100 tumeurs cancéreuses ço au moins doivent leur principe à des affections morales tristes. »
Un violent accès de colère révèle une épilepsie latente où se trouve au début d’un danse de Saint-Guy qu'on aura ensuite la plus grande peine à guérir. Un violent accès de colère peut rompre une artère anévrvsmalique et déterminer Ja mort. On à vu plusieurs fois des morts subites occasionnées par la colère.
La peur excite nos forces quand elle est légère. En général tous les organes souffrent par les effets de la peur.
Les passions de l'étude surexcitent sans cesse le ecrveau au détriment des autres organes et entraînent la dyspepsie, la gastralgie, l'insomnie, le flux hémorroïdal, surtout chez les personnes qui s'y abandonnent. Elles produisenl souvent chez les personnes une susceptibilité nerveuse qui les rend parfois insupportables à leur proche entourage.
Les ravages de la passion sont d'autant plus grands
Lo
qu'elles exercent leur fureur sur les sujets plus sensibles, plus irritables au moral comme au physique.
« C’est surtout dans le paroxysme des passions que les sens s'émoussent, où qu'ils s’'acquièrent une merveilleuse subtilité selon la constitution et le caractère des individus. » (Descuret.)
Les passions à leur apogée exercent sur le cerveau une action perturbatrice extrêmement intense, Par exemple Un amour violent pousse beaucoup d'hommes à tout sacrifier pour la femme adorée.
La ressemblance entre les grandes passions et la folie est bien frappante. Dans le langage populaire on dit souvent : « Ah ! regardez-le, il a une folie du jeu », pour l’autre ont dit : « celui-ci est amoureux fou », pour le troisième ont dit : « celui-là a une folie de la puissance, de son argent, » etc.
On a dit sans paradoxe que la passion aiguë ne diffère de la folie que par la durée.
Il n’est pas une passion qui ne comporte une crise et un dénouement. Ce dernier se traduit par un phénomène biologique. C’est ainsi que les désirs érotiques ne disparaissent qu'après le spasme qui apaise et détend ; qu'une grande frayeur se résout par une sueur froide générale ; que de longs bâillements aident le paresseux à sortir de son engourdissement ; qu'après une grande douleur, celui qui peut librement pleurer est soulagé.
Mais cerlains sentiments et certaines passions exercent
un effet curatif le plus heureux sur un organisme souffrant. On a remarqué que la plupart de nos maladies peuvent être modifiées dans leur évolution, même quelquefois guéries par les pasions. Ainsi, par exemple, la joie et la gaieté sont les meilleurs soutiens de notre santé.
La joie, dit Mackensie, est le soutient de la santé et le contre poison de la maladie.
La gaieté, selon Hippocrate, est favorable dans toutes les affections.
Beaucoup de médecins ont remarqué que le convalescent à humeur joviale se rétablissait plus rapidement que les autres.
Gallien assure avoir vu un grand nombre de malades qui furent redevables de leur guérison plutôt à leur humeur joviale qu’à l’usage des médicaments.
Père de la chirurgie française, Ambroise Paré disait « Les joyeux guérissent toujours. »
Santorius, Pechlin, Tissot et beaucoup d’autres observateurs citent une foule de cures obtenues par l'effet de la joie, principalement dans la fièvre intermittente, la jaunisse, les scrofules, le scorbut.
Une joie vive peut accomplir de véritables cures, surtout dans les cas de neurasthénie et dans les maladies du système nerveux.
« Le rire, quand il est l’expression de la joie, ne produit pas seulement une accélération notable dans la circulation, il imprime aussi à certains muscles une secousee qui devient quelquefois curative. » (Descuret.)
Pechlin a rapporté un cas où un jeune homme griève-
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ment blessée à ia poitrine, était abandonné des médecins qui le croyaient sur le point d'expirer. Ses camarades qui le veillaient, s'amusèrent à noircir avec de la mouchure de la chandelle, le plus jeune d'entre eux qui s'était endormi au pied du lit. Le mourant ayant ouvert les yeux fut si frappé de ce grotesque spectacle que, s'étant mis à rire, il sortit par sa plaie plus de deux livres de sang épanché, et qu'il se rétablit parfaitement.
« Plusieurs vomiques ou abcès dans le poumon, a écrit Descuret, ont été ouverts dans les bronches et heureusement expulsés par l'effet du rire. Ce fut, comme on ie sait, en lisant les lettres des hommes obscurs qu'Erasme rejeta la vomique qui le suffoquait, et que son rire excessif lui sauva la vie. »
Il est inutile de provoquer lc rire, surlout chez les enfants malades. |
« On a, dit Tissot, plusieurs exemples d'enfants tristes, pales et rachiliques, chez lesquels le rire provoqué par le chatouillement à été suivi des plus heureux résultats. » « [l est certain qu à l'aide de ce moyen très simple, et pour cela mème beaucoup trop négligé, je suis parvenu à dissiper des engorgements Iymphatiques qui avaient résisté à une foule de remèdes internes et externes. » (Descuret.)
IP V à quelques années, des artistes de théâtres de Paris eurent lPidée d'aller amuser les pauvres petits dans les salles mêmes des hôpitaux, où ceux-ci se trouvaient en traitement, Les résultats obtenus ont été considérables.
Par ce moyen très simple, que le cœur des comédiens
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avail découvert, des améliorations inespérées s'étaient produites. Les mains étaient moins blanches, les visages plus coïorés, les physionomies plus gaies et plus animées. Hi semblait que le rire infusait un surcroît de vie aux pauvres petits malades.
Pendant la guerre nous avons observé personnellement plusieurs cas où les scènes gaies ont produit une amélioration dans l’état de beaucoup de malades réfugiés serbes.
Savoir éveiller des désirs dans l'esprit de ses clients est une grande habileté pour un médecin. Ün désir stimule immédiatement l'organe plus spécialement chargé de le satisfaire. Les idées de plaisir qui s’attachent à son accomplissement, les images agréables qu’il procure contribuent beaucoup à dissiper Le mortel ennui, à rendre supportable la douleur et à abréger la durée des maladies.
Plusieurs observateurs prouvent aussi que l'attente d’un événement heureux et désirable a pu ranimer les restes d'une vie qui s'éteignait et faire reculer de plusieurs semaines la mort que tout annonçait comme imminente. On ne peut attribuer l'amélioration qu'à l'effet moral de l'atteinte d’un événement heureux.
On a vu des paralytiques se lever et gagner, à l'étonnement général, une fenêtre devant laquelle il se passait quelque chose.
Le D' Maurice Boiger écrit : « J'ai donné mes soins dans les plaines marocaines à des soldats blessés. Quelques uns étaient mortellement atteints. Tous les secours de l’art ne leur procuraient même plus le moindre soulagement et leur fin paraissait prochaine. Plusieurs fois il
So
arriva que ces moribonds rassemblant toutes leurs forces, me demandèrent, en me regardant fixement, s'ils vivraient assez pour Jevoir leur pays el leurs vieux parents. À cette demande imprévue je répondais toujours avec assurance : « Ne vous inquiétez point, vous gucrirez, vous vivrez encore de longs jours el vous reverrez tous les vôtres. » Et mes camarades présents faisaient aussitôt des signes approbateurs, ajoutant que la guérison étail indubilable, « Alors c'est bien, reprenaient ces hommes, les douleurs que nous éprouvons nous faisaient craindre de ne pas revoir la France, maintenant nous somimes rassurés. » Des améliorations extraordinaires suivaient souvent des consultations de ce genre et j'étais bien forcé de les attribuer au moins en partie à l'effet moral &e l'attente d'un retour prochain au pays natal. »
Pendant la guerre nous avons eu l'occasion d'observer l'amélioration chez beaucoup de réfugiés serbes, malades ou blessés, grâce à l'idée qu'ils verraient prochainement leur patrie. On ne pourrait attribuer l'amélioration de leur état qu'à l'effet moral de l'attente d'un proche retour à leur pays.
L'homme est lellement organisé pour l'espérance que la nature entière semble ne s'animer que pour répondre à ses désirs, que pour le combler des dons qu'elle lui réserve,
L'espérance de guérir est d’ailleurs un premier pas vers la santé. Elle augmente, relève la force, encourage le malade, adoucit les maux. Elle est d'autant plus grande
que le médecin qui soigne le malade inspire plus de
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confiance et qui, lui-même, paraît plus rassuré et plus salisfait. Faire naître habilement lespoir est un grand talent. C'est surtout au chirurgien qu'il appartient de rassurer l'esprit du malade et de le convainere qu'après l'opération il jouira d’un bien-être physique et moral complets.
Bacon recommandait le traitement de certaines maladies chroniques par la colère. On à aucune raison de penser que cette méthode préconisée par lillustre philosophe soit dangereuse. Ge sont surtout les nerveux chez lesquels les preuves de l’étroite liaison des phénomènes moraux et physiques éclatent à chaque instant. « Si les voies de douleur réussissent en général dans le traitement de l’aliénation mentale, il est certain qu'entre des mains habiles la méthode d'intimidation a été plus d’une fois couronnée de succès. » (Descuret.)
Une vive frayeur peut guérir radicalement les nerveux s'ils sont malades et les paralyser s’ils sont indemnes.
Jadis, dans l’hôpital des pauvres de Harlem, lhystérie convulsive s'était répandue d’une manière épidémique sur les jeunes gens des deux sexes. Les convulsions des uns semblaient rappeler celles des autres. Des remèdes sans nombre avaient été employés sans succès. Le célèbre Boerhaave est appelé. Il ordonne, comme on le sait, de mettre. au milieu de la salle des fourneaux remplis de charbons ardents et qu'on y fasse rougir des crochets de fer destinés à brûler au bras jusqu'à los le premier qui tomberait dans une attaque de cette nature, L'impression
que fit sur tous les malades la frayeur d'un remède si
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violent fut telle que, dès ce moment, ils se trouvèrent tous complètement guéris et les convulsions ne reparurent plus.
Sauvages rapporte une guérison à peu près semblable produite par la menace de coups de fouet qui devraient être appliqués après chaque accès de convulsion.
« L'amour est un sentiment passionnel si violent qu'il triomphe des penchants les plus opiniâtres. J'ai connu des mélancoliques incités au suicide par leur névrose qui n'ont trouvé la guérison que dans l'affection d’une femme et les caresses de leurs enfants. » (Boiger).
Lorsqu'une passion domine nettement une personne, il est toujours possible d'obtenir une réaction, quelque soit l’état physique de cette personne. Il suffit pour cela de mettre en jeu sa passion dominante. L'’avare, indifférent à tout, deviendra le plus attentif des hommes si on l'entretien de lucratifs placements. Les collectionneurs d'insectes que n’émeuvent ni les grèves, ni les guerres, ni les révolutions s'intéressera vivement aux quelques coléoptères dont l’absence laisse des vides affreux dans
ses vitrines.
CIJAPITRE VI
Tout l'organisme d'un être humain normal est formé par un ensemble d'appareils qui fonctionnent de la manière la plus harmonique, grâce à l'indispensable concours du système nerveux qui règle les échanges nutritifs. Le système nerveux est constitué de deux ordres de nerfs. Les uns naissent du cerveau et de la moelle épinière : ce sont les nerfs qui nous mettent en relations avec le monde extérieur. Les autres émanent des ganglions nerveux de volumes différents et disséminés partout. Is règient la vie intérieure de nos organes.
Les premiers se distribuent principalement aux organes des sens et aux autres organes dont le fonctionnement est soumis à l'empire de la volonté (muscles, etc.). Les seconds innervent nos viscères tels que le cœur, l'estomac, l'intestin, le foie, les reins, etc.
Les deux ordres de nerfs, ceux de la relation et ceux de la nutrition forment un ensemble unique.
Aucun acte de notre vie, aucune pensée ne peuvent se
produire sans supposer la mise en jeu de l'ébranlement simultané de ces deux systèmes.
Leur solidarité fonctionnelle éclate dans tous nos actes, chacun de nos désirs ou de nos besoins satisfaits et jusque dans la moindre de nos émotions.
Ésl-ce que, par exemple, nous ne voyons pas lous les
jours les caractères des personnes les plus douces devenir irascibles sous l'influence de la faim ou de la maladie ) Est-ce que la maladié et la faim ne sont pas à leur our notablement modifiées par Ia puissance de la volonté ?
Aussi longtemps que les deux systèmes nerveux fonclionnent harmoniquement, l'équilibre physique a comme corollaire l'équilibre psychique. Mais une perturbalion quelconque se produit-elle dans les échanges nerveux, elle se traduit aussitôt par une modilication de caractère. Un telle perturbation peut avoir son point de départ soit dans une lésion siégeant tantôl dans le cerveau, tantôt dans la moelle épinière, tantôt dans un viscère malade, soit dans une lésion organique hérédiaire et congénilale, soit, enfin, dans une impression ou une série d'impressions violentes apportées au cerveau par les organes des sens et troublant par leur intensité les échanges réguliers d'influx entre les deux systèmes ner- VCUX.
La passion, d'abord simple effet d'une perturbation morale, ne larde pas à produire des altérations de nos organes ; un peu plus lard, ces altérations se localisent
aux organes surmenés el deviennent à leur tour une
source d'excitations permanentes qui entreliennent la pérennité des actes passionnels. Ces derniers passent à l'état d'habitude, plus forte que tout, car c’est l'habitude qui éternise les choses. L'habitude soutient donc la passion, elle maintient l'idée fixe et la convertit en un besoin impérieux.
Lorsque la passion devient plus insatiable, plus tyrannique à mesure qu'elle s'exerce, lorsqu'elle s'empare de nous, elle altère notre organisme, le déforme et l'acte passionnel devient une réaction physiologique surajoutée qui s'impose à nous aussi impérieusement que les
actes physiologiques normaux.
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