INTRODUCTION
Notre science nous permet de conjurer certains fléaux, mais elle nous pousse à la conquête des terres lointaines d’où nous rapportons de terribles affections nouvelles.
Georges DUHAMEL, (Querelles de famille)
Ayant passé un an en Algérie, dans la Légion Etrangère, nous avons eu l’occasion d’observer de nombreux cas de dysenterie amibienne et d’en étudier l’allure aiguë, la symptomatologie franche et presque uniforme. Pendant nos stages dans les hôpitaux de Paris, nous avions déjà vu quelques cas d’amibiase, mais combien différaient-ils, par leur symptomatologie, de ce que nous avons pu voir en Afrique du Nord. Aussi, après notre démobilisation, nous sommesnous attaché à approfondir nos connaissances de cette maladie qui, selon les climats, prend des aspects si différents. Nous avons pu constater la vérité de cette phrase du Professeur CHIRAY : « L’amibiase se contracte et évolue facilement dans nos régions, mais dans ces conditions, ses signes habituels se déforment et se cachent sous des apparences de bénignité assez déconcertante ».
Nous n’avons pas la prétention de vouloir décrire une maladie nouvelle. La colite amibienne chronique est une maladie connue et ancienne ; mais il nous a semblé utile de réunir les documents épars qui traitent de la question ; de faire une revue générale du syndrome et d'illustrer le grand intérêt diagnostique et thérapeutique du sujet par des observations inédites de formes frustes et anormales. Ainsi aurons-nous apporté, du moins l’espérons-nous, une modeste contribution à l’étude de cette affection.
Voici le plan que nous avons suivi : Après avoir très brièvement, pour mémoire, décrit en quelques lignes les caractères essentiels du syndrome dysentérique aigu classique — qui est hors de notre sujet — nous décrirons la
colite chronique secondaire à une dysenterie aiguë. Mais nous nous attacherons essentiellement à l’étude de la colite chronique primitive autochtone dont les diverses formes cliniques, et en particulier les formes discrètes et atypiques sont le principal objet de notre travail. Après avoir repris l'étude des principales formes déjà décrites — forme colitique, forme gastrique, forme appendiculaire, etc. — nous insisterons surtout sur les formes inclassables, souvent mono-symptomatiques : formes à symptomatologie digestive fruste ; fissures annales ou hémorroïdes, seuls signes d’amibiase, etc.
Pour être aussi complet que possible et pour donner à ce travail un aspect de revue générale susceptible d’aider à classer la question, nous étudierons en outre les complications non-amibiennes et les séquelles possibles de la dysenterie amibienne, qui rentre ainsi dans le cadre des maladies chroniques spécifiques.
Un chapitre important sera réservé au diagnostic, car le polymorphisme clinique de la colite amibienne chronique cause de grandes difficultés diagnostiques — difficultés qui sont augmentées encore par la rareté des examens coprologiques positifs.
Nous exposerons ensuite les différents modes de traitement, car à chaque aspect clinique ou coprologique, à chaque stade de la maladie convient une autre thérapeutique.
L'intérêt prophylactique, enfin sera souligné dans un dernier chapitre. Cette année de guerre, avec les déplacements considérables de troupes d’un continent à l’autre, nous a montré l’importance du danger amibien qui menace la France et l’Europe. L’amibiase tend à devenir en effet, d’une affection purement coloniale, une maladie métropolitaine et mondiale. Comme nous tâcherons de le montrer dans notre thèse, il y a nécessité urgente de dépister tous les malades méconnus, tous les porteurs de germes sains et de prendre les mesures de prophylaxie appropriées.
ETIOLOGIE
L’AGENT PATHOGENE.
Cest LŒscH (de Saint-Pétersbourg) qui, le premier, en 1875, isola des amibes parasites dans le tube digestif de l’homme. L’injection de ces protozoaires dans l'intestin des chiens provoqua de la diarrhée avec formations d’ulcérations. À la suite de ces travaux et de ceux de KocH, de KARTULIS, de KRUSE et PASQUALI, de COUNCILMAN et LaFLEUR, de LAVERAN et de SCHAUDINN, on a reconnu que l’'Entamoeba dysenteriae était l’agent pathogène d’une maladie coloniale bien définie, nettement distincte de la dysentérie bacillaire d’une part et des entéro-colites banales d'autre part.
L’Entamoeba dysenteriae, protozoaire rhizopode, se présente selon la phase aiguë ou torpide de la colite sous trois formes différentes :
Entamoeba hystolytica (de 40 à 100 u) ; Entamoeba tétragena (de 20 à 30 u) ; Entamoeba minuta (de 10 à 14 u).
Son noyau, dont la chromatine est disposée en rayon de roue, contient un karyosome punctiforme central. Quand il s’agit de la forme histolytica, l’endoplasme granuleux vacuolaire contient des hématies, signe pathognomonique de l’amibe pathogène. L’ectoplasme transparent, hyalin et nettement différencié de l’endoplasme, émet continuellement des reudopodes en coulée de verre, en doigt de gant.
Si dans les dysenteries aiguës, on trouve surtout cette forme végétative mobile, la forme kystique prédomine au contraire dans les colites chroniques. Les kystes, globules très réfringents, mesurant de 6 à 15 u, contiennent un à quatre noyaux et des inclusions chromatophiles (chromidiums).
C’est l’ingestion de ces kystes qui détermine la colite amibienne.
PU 1 ÉY Er LA PROPAGATION DE L’AMIBIASE.
Elle se fait par l'intermédiaire de porteurs de germes qui, pendant longtemps, peuvent répandre autour d’eux un grand nombre de kystes, agents de la contamination. Les porteurs de kystes humains sont seuls responsables de la dissémination de l’amibiase, car il n’existe pas d’animal réservoir de virus. Ils se recrutent surtout parmi les anciens coloniaux, souvent militaires. CARLES et BONNIN rapportent un cas typique : « Ils ont vu apparaître dans une compagnie une quantité inexplicable d’abcès du foie. L’enquête faite leur permit de trouver comme point de départ un sergentfourrier, ancien soldat colonial, très ancien amibien, resté porteur de kystes. Avec une apparence de santé parfaite, il distribuait autour de lui, avec ses mains sales, des kystes dangereux, en même temps que les « boules » et autres aliments manutentionnés qu’il était chargé de répartir à ses hommes ».
D’autres fois ce sont des troupes coloniales stationnées en France, qui sont le point de départ de petites épidémies métropolitaines. Dans quelques cas, il s’agit de personnes qui, elles-mêmes n’ont jamais séjourné dans les pays chauds, mais qui ont vécu au contact avec des régiments d'Afrique, comme beaucoup d’anciens combattants.
Dans le cas de RIST cité plus bas, le jeune soldat a accompli son service militaire en France dans un régiment colonial, composé en grande partie d’indigènes marocains, dont plusieurs étaient employés à la cuisine et au réfectoire. Il a contracté la dysenterie amibienne au contact de ces Africains.
L’amibiase autochtone a déjà fait de tels progrès que, dans les antécédents d’un malade, on peut ne trouver aucun contact avec des coloniaux ou anciens dysentériques. Quelquefois, on arrive alors à dépister dans l’entourage du malade des sujets atteints de manifestations entéro-colitiques d’apparence banale, chez lesquels un examen coprologique a fait pourtantt découvrir des amibes dysentériques. MARTIN a rencontré dans sa clientèle des ouvriers pâtissiers ou des cuisiniers présentant, depuis de nombreuses années, une vague colite peu douloureuse, qualifiée d’entérite, pour laquelle on n’avait jamais pratiqué le moindre examen coprologique et qui étaient des porteurs d’amibes.
Souvent, la contagion est d'origine familiale. Nous allons rapporter plus loin un cas de RACHET concernant une crise appendiculaire subaiguë, d’origine amibienne, chez une femme dont le mari souffrait depuis des années d’une