CONCLUSION
Comme nous l’a montré l’histoire, comme nous pouvons nous en rendre compte en compulsant la bibliographie, déjà assez copieuse, qui s’y rapporte, la question de la glande pinéale à été et reste encore un champ de bataille où se sont affrontés de nombreux chercheurs, les uns infirmant les découvertes des autres, ou détruisant les conclusions qu'ils en ont tirées.
En cherchant à nous affranchir le plus possible du chaos des faits trouvés, controuvés, puis retrouvés, voyons s’il nous est permis d’après les données qui précèdent, jointes à celles qui ont été bien établies par nos devanciers, de nous faire une opinion sur cet encore très énigmatique petit organe.
Les conceptions fantaisistes de l’ancien temps (1) ne sauraient nous retenir, et nous n’hésiterons pas davantage à repousser l'hypothèse reprise par MAGENDIE au xve siècle, puis plus récemment par de CYOoN, qui tend à attribuer à la pinéale un rôle purement mécanique et à en faire une sorte de clapet réglant le passage des liquides dans les ventricules et l’aqueduc de Sylvius.
Si chez l’homme en effet (2) et chez certains animaux où la pinéale est assez grosse et plus ou moins mobile autour de son pédicule l’hypothèse paraît soutenable, il ne faut pas oublier que chez beaucoup d’espèces elle est extrêmement petite et complètement immobilisée, tirée en haut et en arrière, dans l’impossibilité absolue de jouer le rôle qu’on lui assigne.
(1) V. chapitre historique.
(2) LAIGNEL-LAVASTINE. — La glande pinéale, p. 365. Pédicule, in Traité
de physiologie. Roger, t. IV.
L'épiphyse n'est-elle donc qu'un organe vestigiel? On l’a cru au moment où on à voulu en faire l’ultime trace, chez les mammifères, de l’œil pariétal, encore visible sinon fonctionnel, des Sauriens (1).
Or, l’embryologie comme l'anatomie comparée nous ont montré que les deux organes n'étaient nullement homologables.
Mais si l’épiphyse ne correspond pas à l’œil pariétal, n’estelle pas le vestige dégradé et en régression constante d’un autre organe ayant fonctionné autrefois ?
On pourrait le soutenir et on le soutient, en effet. Les arguments, semble-t-il, ne manquent pas :
D'abord sa forme. Nous avons vu qu’elle n’en a pour ainsi dire aucune de bien déterminée, non seulement pour des espèces différentes, ce qui ne sortirait pas de la normale, mais pour une espèce donnée où très souvent elle ne mérite plus son nom. C’est bien là un caractère d’organe en régression.
Ensuite ses dimensions. Elles sont aussi peu constantes que sa forme, et, nous l’avons montré. peuvent osciller dans des proportions allant de 1 à 20, toujours pour une même espèce. À notre avis, ce deuxième facteur est encore plus caractéristique que le premier, d’un organe dégénéré, car il traduit bien son peu d'utilité. Qu'est-ce pour un Bœuf de 800 kilogrammes qu'une pinéale de 4 centigrammes? Et ces fluctuations dans le poids sont tellement la règle. qu'on ne peut même pas plus parler d’atrophie quand la glande pèse 1 que d’hypertrophie quand elle pèse 20, ou, si on préfère, il paraît aussi normal de trouver chez un Bœuf une pinéale de 4 centigrammes qu’une pinéale de 60 ou 80 centigrammes (2).
Et puis, très {6t, l'épiphyse subit, sans dommage apparent pour le porteur, une élimination dégénérative véritable et parfois sub-totale par excavation, gliose, sclérose, calculose, ete. (3).
On ne peut même pas objecter que l’épiphyse s'accroît au cours de la vie de l'individu, ce que ne ferait pas un organe en régression ou un simple vestige. Il suffirait, en effet, de faire
(1) V. Épiphyse et œil pariétal.
(2) On peut en dire autant de sa structure. Voir l'opinion de FRANCOTTE, P'10$ (3) À noter que cet argument pourrait aussi bien s'appliquer au Thymus.
remarquer que les mamelles du mâle, par exemple, et encore mieux les châtaignes du Cheval (1), bien que simples vestiges inutiles S’accroissent régulièrement pendant la vie.
Quoi qu’il en soit, les arguments contraires sont encore plus forts, et, sans préjuger de son rôle exact, il est bien certain que l’épiphyse, à une certaine époque de la vie tout au moins. n’est pas un organe passif.
Admettons même, en effet, que la pinéale représente le vestige d’un organe autrefois fonctionnel, rien ne prouve que ce vestige n’ait conservé, lui, une fonction. L’organe en question a pu avoir à côté de sa fonction principale une ou plusieurs fonctions accessoires, comme c’est le cas pour le testicule, le pancréas, le foie, etc., et la perte d’une des fonctions n’entraîne pas nécessairement celle des autres. En d’autres termes, si nous ligaturons les canaux déférents, une fonction des testicules disparaît (2) l’organe s’atrophie, mais ses vestiges restent le support de l’autre fonction qui, de secondaire, est devenue exclusive (3).
Nous pouvons apporter d’autre part des arguments d’ordre anatomique, chimique, histologique, physiologique et pathologique.
ARGUMENTS D'ORDRE ANATOMIQUE. — La pinéale est un organe bien individualisé, et non une simple dépendance du cerveau dont elle diffère toujours par sa texture, sa consistance et même parfois par sa couleur (Cheval).
La pinéale est située à un carrefour vasculaire remarquable.
Elle est moins variable, et proportionnellement plus grosse chez les jeunes animaux que chez les adultes, ce qui semblerait indiquer une activité plus grande chez les premiers, et nous allons voir qu’il en est bien ainsi.
ARGUMENTS D'ORDRE CHIMIQUE. — La composition chimique de l’épiphyse est à peu de chose près la même que celle de la plupart des glandes à sécrétion interne. Elle est aussi caractérisée
(1) On ne sait pas encore au juste à quoi rapporter les châtaignes du Cheval, productions cornées tout à fait inutiles situées à la face interne des avant-bras et des tarses. On a voulu y voir la trace des pouces comme on a voulu voir dans la pinéale la trace de l'organe pariétal. Mais dans le cas des châtaignes, on a affaire à un élément absolument mort et passif.
(2) La Spermatogénèse.
(3) La secrétion interstitielle.
par une forte teneur en eau, la richesse de ces organes en suc étant toujours un signe de leur grande activité.
ARGUMENTS D'ORDRE HISTOLOGIQUE. — L’histologie renseigne toujours parfaitement bien sur la vitalité plus ou moins grande d’un tissu ou d’un appareil.
Nous avons vu que la pinéale jeune était constituée par des éléments cytologiques indiscutablement très actifs, que le conjonctif y était rare ou nul et que le tissu névroglique cellulaire qu'on y trouve ne saurait être classé comme un conjonctif purement passif. De plus, et c’est le point important, l’épiphyse n’est pas seulement entourée et enserrée d’un abondant réseau vasculaire, mais elle est intérieurement parcourue par un lacis capillaire d’une richesse extrême et toujours gorgé de sang.
Enfin nous dirons qu’un organe mort, un organe passif, s’il s'accroît au cours de l’existence n’évolue pas. Or, la glande pinéale présente une évolution des plus originales, des plus constantes, des plus dirigées et des plus significatives. Pour le moment, nous nous bornerons à rappeler que lorsqu'un organe cesse de s’accroître (l’épiphyse des jeunes est proportionnellement plus grosse que celle des adultes) puis dégénère à partir d’un certain âge seulement, c’est qu’il a fonctionné avant et à ce sujet, nous comparerons encore une fois l’épiphyse au thymus.
ARGUMENTS D'ORDRE PHYSIOLOGIQUE. — Ils découlent des résultats expérimentaux que nous avons exposés :
1° Chez les invertébrés (insectes) l’ingestion de la glande pinéale est sans aucune action, comme, du reste, celle de toutes les autres glandes à sécrétion interne:
20 Chez les animaux à température variable (Tétard de Grenouille), la glande pinéale en ingestion n’agit pas, comme la thyroïde par exemple, la pituitaire, etce., en précipitant ou en retardant la métamorphose. Elle se montre, au contraire, sans action sur cette dernière.
Cette absence d'action sur la métamorphose montre que la glande pinéale en ingestion n’agit pas sur la thyroïde, s’il est vrai que la métamorphose des têtards est sous la dépendance étroite de cette dernière glande (ADLER).
La glande pinéale en ingestion augmente légèrement (10 ©/) le poids des têtards, pesés au moment où ils viennent d’achever
ie
leur métamorphose. Sitôt après l’ingestion de glande pinéale, les chromatophores se rétractent sur toute la moitié antérieure du corps qui devient comme décolorée.
Ce phénomène nous est également apparu sur de jeunes poissons-chats ({Ameiurus nebulosus). Il faut dire cependant qu'il n’est pas absolument constant, ni absolument spécial à la glande pinéale ;
30 Chez les mammifères (Rats) l’ingestion de glande pinéale est sans action sur la sénilité, l’évolution sexuelle, le rachitisme : elle accélère la croissance des mâles et augmente le poids moyen de l’adulte, sans jamais provoquer le gigantisme. La castration des mâles et des femelles ne change rien à ces résultats.
Quand une femelle reçoit seule de la pinéale, le poids de la portée est augmenté; quand c’est le mâle, le poids de la portée est diminué.
Quand les deux géniteurs reçoivent de la pinéale, le poids de la portée est également diminué, ce qui tendrait à montrer la prédominance de l’action du mâle ainsi traité.
ARGUMENTS D'ORDRE PATHOLOGIQUE. — Ils sont fournis par l’observation des désordres dus aux maladies, tumeurs, ete., constatés au niveau de l’épiphyse.
Les données issues de l’analyse de ces désordres corroborent absolument notre manière de voir, notamment en ce qui concerne le rôle morphogénétique de la glande et les limites de ce rôle au premier âge de la vie.
Nous y ajouterons les résultats obtenus chez les jeunes enfants (troubles du langage et de l'intelligence) par l’administration de tissu épiphysaire par voie buccale.
C’est délibérément que nous avons écarté du présent travail ce côté de la question, bien traité par d’autres auteurs plus qualifiés.
A.— L'’épiphyse est donc à coup sûr un organe actif. De quelle nature peut bien être cette activité? Étant données les connaissances acquises et l'orientation actuelle des recherches scientifiques, cette question revient à dire : L’épiphyse est-elle une glande à sécrétion interne ?
Il est nécessaire ici de s’expliquer, surtout à une époque où on parle couramment de sécrétion interne de la paroi utérine,
du muscle, du cœur, de la moelle, de la rate, où il est partout question des « diastases tissulaires », etc…., et où on pense, avec raison sans doute, que toute cellule vivante est une glande à sécrétion interne, sécrétion par laquelle chaque cellule exerce une inflüence plus ou moins marquée et plus ou moins efficace sur les manifestations vitales de l’organisme tout entier.
Dans ces conditions, au lieu de se demander si tel organe est une glande à sécrétion interne, ne conviendrait-il pas plutôt de se demander quel est celui qui n’en est pas une.
Nous pourrons alors étendre davantage la définition donnée par HALLION (1) et dire : La sécrétion interne est l’acte par lequel une cellule produit et émet des substances spécifiques susceptibles d’être utilisées par l’organisme.
En réalité, ce qui demande à être établi, c’est le fait de savoir si la glande pinéale peut ou non prendre place à côté des glandes à sécrétion interne spécialisées comme la thyroïde, la surrénale, l’hypophyse, ete.
Nous avons déjà répondu oui.
Parmi les glandes à sécrétion interne en effet, il y à celles qui ont conservé « l’aspect acineux » des glandes ordinaires, comme la thyroïde, mais il y à aussi les autres, nombreuses, où les cellules n’ont fait que s’ordonner autour des vaisseaux dans lesquels parvient leur sécrétion, comme les surrénales, le corps jaune, les îlots de LANGERHANS, le foie, etc., et nous ajouterons la pinéale ainsi que nous l’avons vu, même en tenant pour indifférentes les vésicules closes non épendymaires et très irriguées dont nous avons parlé.
En réalité, lorsqu'on dit que les cellules glandulaires déversent
leur produit dans le sang, il semble qu’on saute une phase intermédiaire,
(1) La définition d'HazLIoN est la suivante : « La sécrétion interne est l’acte par lequel une cellule produit et émet dans le sang des substances spécifiques
que les organes utilisent ». C’est intentionnellement que nous ne disons pas
« dans le sang », car il se peut que la sécrétion soit prise directement par les
nerfs (ABELOUS, LICHTWITZ, BERGER, in Roger Physiologie, t. IV) ou,
dirons-nous, dans Le cas de la glande pinéale, par le cerveau rachidien.
peut-être ou le liquide céphalo-
Les cellules n’injectent pas leur sécrétion dans les vaisseaux, si fine que soit la barrière opposée par la paroi des capillaires. Elles l’expulsent hors d’elles-mêmes et cette sécrétion tombe dans les espaces intercellulaires où elle se mélange au liquide, au «suc » qui imprègne les tissus de la glande.
Aussi les glandes à sécrétion interne sont-elles toutes très « succulentes », et c’est ce « suc » que les capillaires résorbent avec facilité.
Or, quelle est la glande qui offre à l’accomplissement de ces phénomènes plus de commodités que l’épiphyse?
Et si certaines sécrétions agissent directement sur les terminaisons nerveuses ou sur les tissus qui les environnent, la structure lacunaïre de l’épiphyse, les sillons qui la traversent de part en part, ne réalisent-ils pas les conditions les meilleures ?
Que nous montre, en effet, l’étude histologique de la glande pinéale à partir du très jeune âge :
Des vésicules closes à double, triple ou quadruple paroi épithéliale, entourées de nombreux capillaires.
Des cordons de cellules le long desquels courent des vaisseaux sanguins et dont la sécrétion non douteuse écarte les éléments et les dispose en couronne.
Des lacunes spacieuses, des plages au tissu des plus lâches, baignées d’un suc abondant dans lequel s’épanouissent des capillaires en réseau serré, à paroi d’une extrême minceur (une seule cellule aplatie), gorgés de globules qui les distendent au point de laisser fréquemment échapper leur contenu. N'est-ce pas là la meilleure disposition qui se puisse voir pour une glande à sécrétion interne ?
Mais bientôt, très tôt, tout va changer d’aspect. L’épiphyse a joué son rôle, elle rentre dans le repos. C’est alors que nous allons voir son tissu se densifier par envahissement névroglique et conjonctif, ses vaisseaux acquérir une paroi fibreuse épaisse incrustée de calcaire, les cavités et les lacunes se combler d’un lacis fibrillaire plus ou moins dense. En même temps, la pinéale se fond en kystes ou se durcit de concrétions.
Tous ces modes de vieillissement, agissant souvent ensemble, peuvent être si intenses et si étendus, qu’ils arrivent parfois à
une élimination presque complète de tout le tissu noble de l'organe.
B. — Que nous apprend maintenant l’expérimentation ?
Nous ne reviendrons pas sur les considérations exposées dans le chapitre traitant de l'étude physiologique de Pépiphyse, et nous avons déjà dit à quel point les résultats fournis par l’expérimentation étaient différents et souvent même contradictoires suivant les auteurs.
Nos résultats montrent bien que l’épiphyse se comporte comme une glande à sécrétion interne en raison de son influence sur la croissance des individus, mais que son activité n’est pas liée autant qu'on le croit souvent, à celle de l'appareil génital.
Nous disons donc que l’épiphyse doit prendre place parmi les glandes à sécrétion interne à rôle passager, limité aux premières périodes de la vie.
Émettons enfin pour terminer l’hypothèse suivante :
De même que le thymus nous paraît être, entre autres choses, un organe de réserve destiné à pallier certaines déficiences alimentaires momentanées (insuffisances de composition du lait, notamment, comme le fait le foie en ce qui concerne le fer), l’épiphyse ne serait-elle pas aussi, un entrepôt libérant, au fur et à mesure des exigences de la croissance, des infiniments petits chimiques pouvant faire momentanément défaut dans le régime, et pourtant indispensables ?
C’est ce que d’autres recherches en cours nous permettront peut-être d'établir.