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La lutte contre la tuberculose ! Que d'encre à coulé ; que de recherches laborieuses ont été faites ; que de médicaments ; que de sérums, pour essayer d’enrayer cet effroyable fléau, qui, en 90 ans, d’après les calculs de d'Haussonville, a fait en France neuf milhons de victimes, fauche annuellement plus de 150.000 des nôtres et, non content de semer partout la désolation et la mort, marque au front notre race des stigmates des dégénérés.
Hélas! malgré le travail acharné des chercheurs infatigables qui sont légion, nous ne tenons pas encore le spécifique de cette redoutable affection. Le nombre colossal des remèdes préconisés en dit long sur la relativité de la valeur de chacun d'eux ; mais sans doute aussi les insuccès, les déboires, qui jusqu à ces dernières années venaient peu à peu émousser la persévérance du praticien et la foi de ses malades, étaientils dus bien moins encore à l'inefficacité des (traitements, qu'à la confusion, qu'au manque de discipline dans la latte, qu’au défaut absolu de tactique devant l'ennemi.
C'est qu’en effet, si la tuberculose met le malheureux qui en est atteint en danger de mort, par son caractère éminemment contagieux, ce péril imdividuel disparait en importance
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devant le péril social, parce qu'il n°v a pas que des tubercu-
leux, mais encore et surtout des foyers de tuberculose.
Les statistiques de la Préfecture de la Seine nous apprennent, en effet, qu'il existe à Paris 5.000 maisons absolument insalubres. Il y en a 1000 où la mortalité par tuberculose seule atteint et dépasse 10 p. 1000, alors que la moyenne générale est de 4 p. 1000. Si nous empruntons au livre sur les maladies populaires de M. Rénon, professeur agrégé, les statistiques à lui communiquées par M. Juillerat, chef du bureau de l'assainissement et du casier sanitaire à la Préfecture de la Seine, nous y lisons que dix maisons de Paris comportant une population lotale de 967 habitants ont fourni en dix ans 212 décès par tuberculose. Dans l’une d’entre elles, sur une populalion de 60 habitants, 36 décès tuberculeux sont le bilan de ces dix années. « Remarquons, ajoute
M. Rénon, que, la tuberculose étant une maladie à déclaration
facultative, ces 36 décès sont un strict minimum (1). »
C’est donc moins dans l'individu, que dans ces ilots de contamination, qu'il faut aller traquer et isoler le mal pour pouvoir l’abattre. Circonscrire ces foyers, et si besoin est faire la part du feu, voilà comment aujourd'hui la lutte contre le fléau se dessine.
Malheureusement en France les exigences de la santé publique disparaissent devant celles de la liberté individuelle ; et, jusqu'à ce que des règlements draconiens viennent secouer la torpeur ou la cupidité des propriétaires de ces sinistres taudis, ils poursuivront leur œuvre de mort, continuant à tuer systématiquement, sciemment, la plupart de leurs locataires.
Ce droit à l'homicide n'a que trop duré. « Il faut, dit Ber-
(1) D' Louis Rénon, Les maladies populaires. Paris, Masson, 1905.
D Te LS nheïm, que comme en Angleterre où l'on à su comprendre la nécessité de la protection légale de la santé publique, il faut que les agents de l'autorité puissent, brisant toutes les résistances, pénétrer de par la loi dans ces maisons maudites pour les modifier, les assainir, les jeter à bas même, si le salut de tous est à ce prix (1) »
C’est de ces agglomérations ouvrières où la saleté, l'alcoolisme, la misère règent en maîtres n'ayant jamais été combattus, où des générations de malades engendrent des générations de dégénérés ; c'est de ces groupements que le mal gagne et s'étend comme une tache d'huile, envahissant des quartiers entiers de nos grandes cités.
Et cependant, il semble qu'il serait aisé d'aller assainir, d'aller désinfecter ces foyers. Eh bien ! en février 1902 à été promulguée une loi qui s'intitule pompeusement : Loi pour la protection de la santé publique. Divisant en deux classes les maladies contagieuses, elle rend obligatoires la déclaration des unes et la désinfection consécutive des locaux contaminés ; pour les autres, ces formalités sont et demeurent facultatives.
Or, en tête de la première liste, le législateur a placé la fièvre typhoïde, qui est, peut-être, l'affection sur la contagiosité de laquelle on discute le plus. On sait que la cohabitation avec un typhique ne fait courir presque aucan risque, le bacille ne se propageant pas par lair, mais seulement par l'eau et les aliments.
Par contre, en tête de la deuxième liste, celle des maladies dont la déclaration n’est que facultative, vient la tuberculose
(1) D' Bernheim, Les annales antituberculeuses. Bulletin trimestriel de l’œuvre de la tuberculose humaine.
TO = pulmonaire, si contagieuse pourtant celle-là, qu'en voyant dans certaines familles la mort faucher impitoyablement les parents et leur descendance, s’est accréditée cette opinion : fausse que la phtisie est héréditaire. Nous savons aujourd'hui que le bacille de Koch n'est presque jamais dans l'œuf (1-2) ; c'est par la cohabitation journalière avec des parents tubereuleux que l'enfant gagne la maladie ; l’arracher à cette contamination, c'est l'arracher presque sûrement à la mort.
Ce qui se passe dans la famille se passe dans la société; inconscient de ses méfaits, le tuberculeux va contaminer ses compagnons de travail ; ainsi s'étale de proche en proche le fléau.
Nous savons bien que la question est plus complexe qu'elle ne le semble à première vue; que le tuberculeux connu tel est mis systématiquement à l'écart dans la plupart des bureaux, des ateliers et des admimistrations, et que, par conséquent, il est à craindre de voir briser leur carrière à nombre de tuberculeux atteints d'une forme à marche torpide et à tendances cicatricielles : tel malade qui crache aujourd’hui des bacilles n'en crachera peul-être plus demain, et pourtant continuera de peser sur lui l'anathème causé par la déclara ton d’un diagnostic trop catégorique. Il faut cependant ou bien faire ainsi de l’inhumanité individuelle, ou bien rester dans le s{atu quo et faire de l'inhumanité sociale en laissant
(1) «L'organisme est indemne au moment de la naissance, mais reste à la merci des multiples causes d'infection qui le guettent. » (Brouardel, La lutte contre la tuberculose.)
(2) « L'hérédo-prédisposition est la règle, l'hérédo-contagion l'exception. » (Sarda, Æérédité morbide, in Nouveau Montpellier médical, 1901.)
SLA les malades contaminer des gens sains et ignorants de ce danger.
La première, nous semble-t-il, a des conséquences moins graves que la seconde.
En 1897, le Conseil de santé de New-York, sur un r'apport du docteur Biggs, dénonçait la tubereulose comme dangereuse et contagieuse, el il exigeait sa déclaration parle médecin au bureau sanitaire. Le résultat de cette mesure fut, à New-York, une réduction de 30 p. 100 dans la mortalité par tuberculose. Un pareil chiffre devrait donner à penser à ceux qui sont arrêlés par des considérations individuelles. «Il s'agiten ce moment, dit Vallin, de déterminer un courant d'opinion, d'organiser un effort puissant, une ligue généreuse contre un mal qui nous dévore; en pareil cas les gens {trop sages, pusillanimes ou trop raisonnables, sont de dangereux amis (1).»
D'ailleurs, était-1l impossible de prendre une demi-mesure ? Ne pouvait-on rendre obligatoire, sinon la déclaration des individus tuberculeux eux-mêmes, du moins la déclaration des décès par tuberculose el la désinfection consécutive de la maison mortuaire. Sans doute, on aurait ainsi lésé les intérêts du propriétaire, mais on ne peut pas faire d'omelelte sans casser des œufs, dit le proverbe, et nous avons vu plus haut par des chiffres fournis de la mortalité dans certains locaux que ces messieurs n’ont vraiment rien d'intéressant et oublient jusqu'à commettre des crimes les plus élémentaires de leurs devoirs civiques. On oblige les paysans au chardonnage de leurs champs; qu'est donc le dommage causé par les graines de chardon auprès de cette tuberculisation systéma-
(4) De Vallin, Aevue d'hygiène et de police sanitarre.
ARR tique de quartiers entiers par l’insoucrance de ces propriétaires homicides ? ;
Ainsi cette loi de 1902 de laquelle on était en droit d’attendre un concours eflectif ; dont l'article capital aurait dà être dicté par la trop évidente nécessité d’une lutte antituberculeuse sans merci, cette loi n’a rien fait de sérieux sur ce point pour la défense de la société (1).
Si encore nous n'avions que de ces lois qui ne font rien ! mais ilen existe d’autres qui ont eu des conséquences inattendues et monstrueuses : la loi d'imposition sur les portes et fenêtres, par exemple.
C'est aujourd’hui un fait d'expérience que le soleil est en tuberculose un des meilleurs agents de désinfection. Les travaux de Koch, de Jousset, d'Edwin Solly l'ont formellement démontré. D'ailleurs les statistiques permettent de constater qu'un appartement petit, eneombré mais largement éclairé, fournit à la tuberculose un contingentmoindre qu'un appartement vaste, médiocrement peuplé, mais obscur.
Eh bien ! le recensement fait par M. Hippolyte Maze nous apprend qu'il existe en France 200.000 maisons absolument dépourvues de fenêlres. Ne cherchez pas, c’est tout simple : les propriétaires, voulant s'éviter les frais d’imposion sur les fenêlres, les ont bouchées ou bien omises dans leurs constructions. [ls nous souvient d'avoir visité un de ces
(1) Cette loi de 1902 reconnait bien aux municipalités le droit d'obliger les propriétaires à assainir leurs maisons malsaines : mais ce droit leur était déjà conféré par la loi de 1850,et les chiffres fournis par le casier sanitaire de la imortalilé enregistrée dans certains locaux suffisent à montrer que les municipalités n'usent pour ainsi dire jamais de ce droit, et que ces articles de la loi de 4850 et de la loi de 1902 sont done à l'état platonique.
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