AVANT PROPOS
« La maladie nerveuse n’a pas son siège principal dans l'estomac, ni la rate, ni aucune autre partie du corps : elle paraïtt consister essentiellement en une disposition morbifique des esprits nerveux, dont le désordre et la précipitation changent l'ordre de toutes les parties du corps...»
BLackmorE (1725, Londres).
Ayant beaucoup souffert d'une neurasthénie acquise, maintenant très améliorée, neurasthénisable encore, nous avons pu suivre sur pous-même etétudier plus tard, lorsque nous avons su de quelle névrose nousétions atteint, l’origine, l’évolution, les symptômes et la marche de la maladie de Beard. Nous avons été frappé, à l’origine de notre mal, de l'indifférence que nous rencontrions partout lorsque nous allions, en neurasthénique accompli, sonner à toutes les portes médicales, demander un soulagement à nos souffrances ou un encouragement pour les surmonter.
À cette époque, (nous parlons de 4 ans, 1888), Beard A ie dant déjà écrit et publié depuis longtemps (1868) dans diverses revues les principaux symptômes de la «névrose américaine » comme il l’appelait, et avait donné une monographie complète de la neurasthénie on épuisement nerveux (Nervous exhaustion) comme il l’appelait encore. Cette névrose, laquelle malheureusement, est loin d’être l'apanage exclusif du nouveau monde.
PRO ee
Beard lui avait déjà assigné sa place dans le cadre nosologique de la neuropathologie en en faisant une entité morbide parfaitement définie ayant ses caractères symptomatologiques bien tranchés, son étiologie propre, sa marche particulière et sa thérapeutique appropriée.
Malgré cela lorsque, notre petite liste à lamain, résumant les souffrances ressenties, nous allions énumérer nos maux et douleurs et demander un traitement pour les atténuer, nous trouvions le traitement toujours, le soulagement jamais.
Le nom de la maladie dont nous souffrions paraissait même être inconnu, et aux veux des médecins nous fûmes considéré comme un hypocondriaque d’abord, et cela pendant plus d'un an, les symptômes d’une maladie organique quelconque faisant absolument défaut.
L'estomac devint ensuite malade et nous fûmes soigné alors comme dyspeptique, puis comme dilaté lorsque les signes physiques du désordre gastrique furent enfin devenus nettement appréciables. Nous nous sommes soumis à tous les traitements que l’on voulut bien nous imposer et cela avec une résignation absolue, car notre désir de guérir était grand : régime sévère, antisepsie gastro-intestinale, lavage de l'estomac, tout fût mis en œuvre pour arrêter les progrès du mal que l’on attribuait à la lésion locale et qui nous avait en quelques mois, physiquement et moralement si complètement transformé. D'un homme robuste dont le poids atteignait environ 98 Kg., capable d'un travail intellectuel considérable et relativement facile (nous avions l'honneur d’être à cette époque élève de l'État près la faculté des sciences de Paris et étudiant en médecine) la névrose avait fait de nous, en moins de six mois, un homme amaigri, à l'aspect cachectique, ayant perdu 30 Kg. de son poids, frappé à la fois de déchéance physique intel-
En
lectuelle et morale, incapable de tout travail comme de toute volonté, (cérébrasthénie et aboulie) ne goûtant même plus le repos réparateur de la nuit, car pendant plusieurs mois nous fûmes privé de tout sommeil ou bien, quand celui-ci nous envahissait enfin après de longues fatigues, il était peuplé de rêves pénibles et de cauchemars effrayants qui nous laissaient absolument brisé au réveil.
Un étudiant en médecine de nos amis, auquel par habitude, nous contions nos peines, porta sur notre cas le diagnostic de newras- (hénique, mot nouveau pour nous à cette époque. Après cette révélation nous nous mîmes à lire avec acharnement les auteurs qui traitaient alors de cette névrose et nous pûmes bientôt nous convaincre de l'exactitude du diagnostic porté par notre ami.
Une médication à la fois tonique et sédative sur laquelle nous reviendrons d’ailleurs dans le cours de cette étude eut assez vite raison des troubles nerveux et gastriques dont nous souffrions et nous eûmes l’occasion de constater que les désordres gastro-intestinaux, qui étaient apparus les derniers, rétrocédèrent d'abord, les troubles nerveux propres à la névrose ensuite.
L'histoire clinique de notre observation nous fit reconnaitre plus tard la véracité de cet axiome formulé par l’illustre maître de La Salpêtrière : « La neurasthénie commence et l'affection de l'estomac complète le tableau (1) ».
Plusieurs théories se sont disputé l'honneur d'expliquer la pathogénie de la névrose neurasthénique et l’origine des accidents q u viennent souvent la compliquer.
Trois principales ont eu et ont encore leurs défenseurs et leurs
adeptes :
(1) Carcor. (1889-1890) Leçons du mardi, 4er et 2e volumes.Etudede la neurasthénie.
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10 La théorie mécanique de M. Glénard peut se résumer ainsi : « La neurasthénie est le syndrome de l’entéroptose ; l’entéroptose est en général la cause de la neurasthénie ».
2° La théorie de la dilatation primitive de l’estomac dans la neurasthénie et des auto-intoxications secondaires retentissant Sur le système nerveux expliquerait, d’après M. Bouchard, la pathogénie de la névrose.
30 Enfin la théorie de Beard expliquerait la pathogénie de la maladie qui porte son nom et des troubles organiques divers qui peuvent l'accompagner par l'épuisement nerveux généralisé, influant sur toutes les autres fonctions de l'organisme.
L'étude de ces trois théories et des arguments qui peuvent servir à les défendre a été pleine d'enseignements pour nous, malheureux neurasthénique qui, parti de l'épuisement nerveux de Beard, sommes arrivé successivement aux périodes ultimes des ptoses et des auto-intoxications auxquelles nous a conduit la névrose primordiale trop longtemps négligée.
Connaissant l’origine de notre mal nous avons été amèné à reconnaître que les auteurs précédemment cités pouvaient facilement tourner dans un cercle vicieux, car si Beard a raison d’affirmer que la neurasthénie est d’origine purement nerveuse, il n'en est pas moins vrai que les splanchnoptoses et les auto-intoxications peuvent occasionner des troubles nerveux secondaires, véritables neurasthénies symptomatiques de lésions primordiales des organes gastro-intestinaux.
Pour nous, les accidents nerveux, propres à ces neurasthénies secondaires, sont tributaires de la maladie causale ; ils évoluent comme cette maladie, naissent et disparaissent avec elle; le traitement des troubles nerveux qu'elles engendrent, pour être rationnel, doit relever du traitement de la lésion organique primitive.
Nous éliminerons de notre cadre ces neurasthénies secondaires ou symptomatiques, véritables états neurasthéniques, dont le retentissement sur le système nerveux peut simuler jusqu'à un certain point la maladie de Beard, mais qui, par contre, chose importante, ne.sont pas justiciables du même traitement. Nous réserverons le nomde Newrasthénieessentielleà la psycho-névrose venant frapper primitivement le système nerveux, retentissant ensuite sur les autres organes pour arriver, si elle est négligée, aux troubles plus graves, provoqués par les ptoses et les auto-intoxications, troubles développant de véritables accidents de neurasthénie secondaire qui, pour compléter le tableau, viennent s'ajouter à ceux déjà si pémibles de la Neurashénie essentielle causale, el fermer alors, en aggravant tout le cortège des symptômes neurasthéniques, le cercle où les éléments, causes et effets, se trouvent absolument confondus.
Pourtant 1l est capital pour le traitement à instituer, même dans ces cas obscurs où causes et effels paraissent confondus, d'arriver à discerner si la névrose essentielle a été le début des accidents neurasthéniques. Nous savons malheureusement trop bien,pour en avoir été victime, que le traitement exclusif des symptômes donne de bien médiocres résultats, si en même temps qu’à eux, on ne s’adresse pas au système nerveux déséquilibré.
Les remarques diverses faites sur nous-même et les observations prises sur un grand nombre de neurasthéniques nous ont conduit à penser que la neurasthénie vraie, essentielle, telle que nous la comprenons, celle qui peut d’abord exister primitivement en dehors de toute lésion organique, mais qui par contre peut les amener est toujours due à une cause psychique, pouvant selon les cas, provoquer d'emblée ou à longue échéance, les troubles divers nerveux et organiques qui caractérisent la névrose confirmée.
Dans ce modeste travail, nous allons montrer par un court aperçu historique, que déjà depuis longtemps certains auteurs avaient cru devoir ramener à la cause psychique, l’origine des troubles divers de la neurasthénie. Bien que n’ayant pas encore sa place dans le cadre nosologique de la pathologie nerveuse, cette maladie n’en existait pas moins sous les noms de vapeurs, hystérie, hypocondrie, ete. Nous chercherons ensuite à expliquer la pathogémie et l’étiologie de la newrasthénie essentielle. Nous essayerons d'en tirer quelques indications thérapeutiques pour le traitement, qui, lorsqu'il est bien dirigé, permet d'arriver assez rapidemént à une amélioration durable et quelquefois même à une guérison complète, à moins qu'une psychose, une vésanie ou une hérédité nerveuse trop chargée ne vienne compliquer la névrose déjà si tenace par elle-même.
En passant enfin en revue un certain nombre d'observations personnelles et quelques observations qui nous ont été communiquées par des maîtres et des amis ou quiontété recueillies dans les ouvrages, nous serons amené bien souvent à retrouver la confirmation de notre thèse, ce qui nous permettra de donner quelques conclusions que nous croyons exactes.