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Contribution à l'étude des cours d'eau du Plateau suisse: Les coudes de captures du pays fribourgeois

Le bassin de la Sarine, affluent gauche de l’Aar, fait partie de deux régions naturelles: au Sud, des Alpes, au Nord, du Plateau (basse Sarine). Il est limité au Sud et au Sud-Ouest par le bassin du Rhône, au Nord-Ouest par le bassin de la Broye, laquelle se dirige de la dépression d’Attalens, d’abord vers le Nord, jusqu’à Moudon, puis vers le Nord-Est, jusqu’à son débouché dans le lac de Morat; au Nord et à l'Est par le bassin de l’Aar et de son affluent, la Simmé.

La Sarine prend sa source sur le versant Nord des Hautes-Alpes calcaires; elle sort du glacier de Zanfleuron qui envoie ses eaux à la fois dans la Sarine et dans la Morge de Conthey, affluent du Rhône. Dès sa source, qui est à 2358 m. d'altitude, la Sarine traverse le haut Plateau du Sanetsch ou Senin d’où elle arrive à Gsteig (Châtelet) 1192 m., le village le plus reculé de la vallée de Gessenay,

1) Nous n'employons que sous réserve le nom de «Plateau» pour désigner la région qui s'étend entre les Alpes et le Jura. Ce nom, consacré par l'usage, ne correspond pas, dans le cas particulier, à un fait géographique.

L'allemand possède deux noms de «pays» (L. Gallois) caractéristiques pour désigner cette région naturelle; celui de Mittelland, c'està-dire moyen-pays, fait allusion à la situation intermédiaire de la région entre-la chaîne des Alpes et celle du Jura, celui de Hügelland, c'està-dire pays des collines ou des mamelons, exprime le fait géographique, le paysage et la topographie accidenté de la contrée.

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en une suite ininterrompue de rapides et cascades; puis elle traverse du Sud au Nord la riche et à la fois pittoresque vallée de ce nom. À Gessenay (Saanen), la Sarine se dirige brusquement vers le W.-S.-W. pour traverser, avec la première zone de flysch (Eocène), la belle vallée du Pays-d'Enhaut vaudois en passant sous Rougemont, Châteaud'Oex, les Moulins et Rossinière. A partir de cette dernière localité la Sarine s’infléchit de plus en plus vers le Nord, s'engage dans la cluse de la Tine, où elle forme des gorges pittoresques, fortement resserrées entre la Dent de Corjon et le Mont Culand, dont elle contourne ensuite le massif avant d'arriver à Montbovon, premier village fribourgeois. De Monthovon, elle traverse, à peu près du Sud au Nord, la belle vallée de la Haute-Gruvyère, formée dans presque toute sa longueur par un synclinal de terrains secondaires ; puis après avoir coupé la barre de Gruyères, à droite de la proéminence centrale de cette barre sur laquelle sont bâtie la ville et le château de Gruyères, la Sarine entre dans la plaine de la Basse-Gruyère, coupe la zone externe de flysch et entre dans le Plateau molassique qu'elle traverse, en se dirigeant vers le N.-N.-E., en formant de nombreux el vigoureux méandres, partout fortement encaissés. Après un parcours dont la longueur totale, méandres compris est de 119,5 km., la Sarine se jette dans l’Aar à Wyvleroltigen (463 m.) après avoir draîné les eaux d’une étendue superficielle d'environ 3060 km?, soit les 17% du bassin de ce fleuve.

Dès sa source, la Sarine reçoit de nombreux affluents. Notre étude portant sur le bassin de la Basse-Sarine, c’està-dire sur la partie de son bassin qui appartient au Plateau suisse, nous ne Citerons que ceux de ses affluents qu’elle reçoit dans cette dernière partie de son cours.

La première observation que nous suggère le bassin de la Basse-Sarine est son asymétrie, due au fait que le cours d’eau majeur n’occupe pas, suivant sa longueur, l’axe central du bassin, mais longe au contraire son bord occidental.

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Un tel état de choses doit nécessairement créer une différence entre les deux rives: autant la rive Ouest sera pauvre en affluents, autant la rive Est sera riche. En effet, les affluents de la rive gauche, Ouest, sont peu nombreux ; excepté la Glûne, gonflée de son affluent la Neirigue, que la Sarine reçoit en amont de Fribourg et la Sonnaz qui s’y jette à Pensier, elle ne reçoit que les eaux de quelques ravins. De plus, de Pensier à Wyleroltigen, c’est-à-dire sur une longueur d'environ 17 km., la rive gauche de la Sarine est à environ 1 km. de la ligne de partage qui la sépare du bassin de la Brove. Par contre, la rive droite, Est, reçoit outre plusieurs ruisseaux assez importants, la Gérine, qui lui apporte les eaux du massif de la Berra, le Gotteron, des environs de Neuhaus, et son principal affluent la Singine, du Gantrisch et du Lac Noir, gonflée des eaux de la Taferna et du Schwarzwasser.

La seconde observation concerne la manière dont les affluents des rives opposées rejoignent le cours d’eau majeur. Les affluents de la rive gauche: la Glâne et la Sonnaz, ont un cours dirigé du Sud-Ouest au Nord-Est et rejoignent, par suite, la Sarine sous un angle aigu, ce qui leur donne l’aspect d’être collées au cours de cette rivière, tandis que les affluents de la rive droite ont un cours dirigé de l'Est à l'Ouest, du moins dans la dernière moitié de leurs parcours, ce qui fait qu'ils rejoignent la Sarine sous un angle droit; par contre, durant la première moitié de leur parcours, ils ont un cours généralement à peu près parallèle à celui de la Sarine, c’est-à-dire dirigé du Sud au Nord ou au Nord-Nord-Est, et ce n’est qu’à partir d’un certain point qu'ils obliquent brusquement, à angle droit, vers l'Ouest pour rejoindre la Sarine. Ainsi: la Gérine, dont le cours est, à partir de sa source, Nord-Nord-Est, fait un coude vers l'Ouest à Plasselb, le Gotteron, à Obermühlethal et la Singine, à Thôrishaus. 1

Ce que nous venons de constater quant aux affluents de la Sarine est vrai pour ceux de la Broye, quoique les

1) Voir fig. 8 et 11.

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principaux tributaires de ce cours d’eau appartiennent à la rive gauche et non à la rive droite, comme c'était précédemment le cas. C’est ainsi: que la Bressonaz, en amont de Moudon, la Cerjaulaz, à Lucens, la Lemba, à Grange, et, enfin, la petite Gläne, le plus important de ses affluents, près de l’embouchure de la Broye dans le lac de Morat, rejoignent tous la rive gauche de ce cours d’eau sous un angle très aigu. Les affluents de la rive droite rejoignent, par contre, la Broye sous un angle droit après avoir fait, en un endroit donné, un coude brusque, qui leur permet de se diriger vers le Nord-Ouest, pour rejoindre le cours d’eau majeur, la première moitié de leur cours étant toujours parallèle à ce dernier, ainsi qu’au cours de la Sarine. Ainsi l’Arbogne (ou Erbogne), dès sa source, située sur le Mont de Lussy, à l’Ouest de Villaz St-Pierre, se dirige constamment vers le Nord-Est jusqu’à la cuvette qui abrite le lac de Seedorf où, arrivée en face du village de Noréaz, elle fait un coude brusque vers le Nord-Ouest; le Chandon, tributaire du lac de Morat, fait pareillement un coude à Chandossel; la Bibera, ou Biberen, en fait un autre entre Agrimoine et Jerisberg, etc. Il est à remarquer que si ces cours d’eau suivaient leur cours primitif vers le Nord-Est ils rencontreraient généralement tous un affluent de la Sarine ou plus en aval l’Aar, comme c’est, par exemple, le cas pour la Bibera dont le cours est à peine séparé, par une bande de terre d'environ 2 km. de celui de la Sarine. Par conséquent, certains affluents droits de la Broye ne la rejoignent que grâce au coude brusque qu'ils font.

Les affluents de la rive gauche de l’Aar, la seule rive qui nous intéresse dans cette étude, se comportent comme ceux de la Broye ou de la Sarinet, c’est-à-dire qu'ils rejoignent le cours d’eau majeur sous un angle aigu (par exemple la Gurbe et le Stadtbach). Par contre, il y a une dissemblance complète entre la manière d’être de la Broye et

1) Nous ne parlons, bien entendu, que des affluents que ces cours d’eau reçoivent durant leur traversée du Plateau,

de la Sarine d’un côté et celle de l’Aar de l’autre. Au lieu de suivre, en s'écoulant vers le Nord-Nord-Est ou Nord-Est, une direction à peu près parallèle à celle de la Broye et de la Sarine, l’Aar se dirige à partir de la ville de Berne vers le Nord, puis forme une boucle vers l'Est, reprend ensuite sa direction vers le Nord, semblant vouloir se diriger ou sur Lyss, vers le Nord, ou sur Wangen, vers le Nord-Est, pour brusquement rebrousser chemin en face de Zollikofen, vers le Sud, sur Berne, d'où, avant d’avoir atteint cette ville, le fleuve change une dernière fois brusquement de direction pour s’écouler, en formant de nombreux méandres, vers l'Ouest, à la rencontre de son affluent, la Sarine. à

À partir de Wyleroltigen, où l’Aar reçoit les eaux de la Sarine, le fleuve change encore une fois de direction vers le Nord-Nord-Est poursuivant, ainsi, son cours exactement dans le prolongement de celui de la Sarine. Par conséquent, au lieu d'attirer ses affluents, à l'exemple de la Broye ou de la Sarine, l’Aar va à leur rencontre ou du moins à la rencontre du principal d’entre eux exactement comme la Singine, après le coude de Thôrishaus, va à la rencontre de la Sarine vers Laupen.

La région que parcourent ces cours d’eau à partir de leur sortie des Alpes appartient au Plateau. On désigne sous ce nom la région qui s'étend entre le Jura et les Alpes, de Genève au lac de Constance. Au point de vue stratigraphique, le sous-sol du Plateau est formé de gros bancs de grès tendre oligocène (aquitanien) et miocène (helvétien), par conséquent de terrains tertiaires qui portent le nom générique de molasse. La molasse forme des couches planes avec une légère déclivité des Alpes vers le Jura.

Quelques kilomètres avant d’atteindre le bord des Alpes, ses bancs se relèvent légèrement, puis plongent brusquement sous ces dernières pour former l’axe anticlinal de la molasse, qui sépare la région Nord-Ouest à couches horizontales ou peu inclinées de la zone subalpine du tertiaire (flysch éocène) disloquée et plissée.

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Dans le Plateau, la série des couches s’étend encore au-dessus de la molasse. Après le miocène moyen, la mer qui déposa la molasse, chassée par les mouvements orogéniques des régions alpine et jJurassienne, recule et ne forme bientôt plus qu'un lac d’eau douce à l'extrémité Nord-Est de la Suisse (lac d’Oeningen). La fin de la. dernière période de l’ère tertiaire, le Pliocène, marquée par le grand épisode du ridement alpin, vit la première apparition des glaces qui, pendant l’époque Pleistocène, c'està-dire la première et majeure partie de l’ère quaternaire ou actuelle, recouvrirent à plusieurs reprises les Alpes et tout le Plateau suisse d’une calotte glaciaire atteignant par place plus de 1000 m. d'épaisseur. Deux fois (si ce n’est plus) le puissant glacier du Rhône descendit des Hautes-Alpes valaisannes et s’étendit sur la région qui nous intéresse, puis recula au cœur même des hautes vallées alpines, après avoir accumulé sur le Plateau (zone périphérique) de puissants dépôts glaciaires.1

Primitivement la région qui nous intéresse et, en général, tout le Plateau suisse devait avoir une surface approximativement plane, légèrement inclinée vers le Nord-Est et le Jura, direction que suivent encore de nos jours les principaux cours d’eau. Tel qu'il se présente actuellement le Plateau ne mérite guère ce nom. Le nom de Hügelland ?, que lui donnent parfois nos confédérés de langue allemande, est certainement mieux appliqué, car les nombreux sillons d’érosion l'ont à tel point morcelé et découpé que l’ancien plateau n’est plus qu’une succession de collines.

Après les siècles écoulés, depuis l'époque de la dernière grande extension des glaciers alpins, tout le Plateau fribourgeois *, recouvert d'importants dépôts morainiques,

1) PeNCk ET BRÜCKNER, Die Alpen im Eïsreitalter.

P. GIRARDIN, Le modelé du Plateau suisse à travers les quatre glaciations, Revue de géogr. annuelle.

2) Pays de collines où mamelons,

3) Nous distinguons dans le Plateau suisse le Plateau fribourgeois, c’est-à-dire la partie de cette zone située entre la limite Ouest du bassin de la Broye d’un côté et le cours de l'Aar de l’autre.

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garde encore partout les traces du passage des glaces. Partout, entre les collines, au milieu des matériaux accumulés et à la fois dispersés par les glaces, se trouvent une multitude de dépressions, aux formes arrondies, dont le fond est généralement marécageux et tourbeux.

Plusieurs dépressions actuellement sèches étaient, dans un temps peu reculé, occupées par des marécages, si bien que le souvenir en est resté dans les noms de marais ou moos que portent certaines de ces cuvettes, respectivement dans les parties de langue française ou allemande du Plateau. Toutes ces cuvettes, généralement encore plus ou moins marécageuses, ne sont autre que l'expression du paysage Mmorainique, «caractérisé par une surface parsemée de mares, étangs ou petits lacs de formes et dimensions variées, avec blocs erratiques disséminés et isolés à la suite de l'entraînement des boues, qui régna sur le Plateau après chaque invasion glaciaire ».

La charpente molassique des collines généralement recouvertes, 1l est vrai, de dépôts glaciaires, écarte, d'emblée, l’idée de leur chercher une origine commune avec les drumlins, lesquels peuvent, comme elles, atteindre une altitude d’environ 100 mètres et offrent pareillement un rapport très faible entre les deux axes de leur ellipse.

Si l’on cherche à se faire une vue d'ensemble sur tout le relief du Plateau fribourgeois, on reconnaît bientôt que toutes ces collines qui, à première vue, ne semblent former qu’un amas confus de hauteurs, se pressant les unes derrière les autres sans aucun ordre ni direction, sont en réalité distribuées selon un plan bien déterminé. Elles se suivent toutes, à la file l’une de l'autre, comme les grains d’un chapelet, pour former une série de petites chaînes, atteignant une longueur de plusieurs kilomètres, dirigées toutes, sans exception, vers le Nord-Est, à l’extrémité Est du Plateau fribourgeois et vers le Nord-Nord-Est, puis le Nord à son extrémité Ouest. Le grand axe des collines est, par conséquent, à peu près parallèle aux chaînes du Jura et des Alpes, s’infléchissant des Alpes vers

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