‹ Contribution à l'Étude des Lésions Frontales BilatéralesChapitre 12 sur 17 · OBSERVATION IT · texte numérisé non relu

OBSERVATION IT

Fu. E. S. est âgé de 46 ans, ouvrier mécanicienajusteur de profession. Ses antécédents ne révèlent pas de faits pathologiques sauf un penchant vers l’abus des boissons alcooliques. En 1914 il part pour la guerre, est fait prisonnier le 17 septembre de la même année et reste en captivité jusqu’en janvier IO1I0. Il se marie peu de temps plus tard avec une femme qu’il connaissait avant son départ pour le front. Des lettres anonymes lui révèlent la mauvaise conduite de sa conjointe durant son absence. Il a fréquemment des scènes avec elle et en octobre 1919 il la tue à coups de revolver et fait une tentative de suicide non-cou-

1) Nous devons cette très intéressante observation à l'extrême bienveillance du Dr Aysimoles, Directeur de la Maison de Santé de Hoærdt. Qu'il trouve ici l'expression de notre profonde reconnaissance et de notre respectueux

dévouement.

ronnée de succès : il se tire une balle de revolver dans la tempe droite, elle ressort au niveau du frontal gauche à 4 centimètres environ au-dessus de l’arcade sourcilière.

Après le drame Fu. a été trouvé blessé dans la chambre. Sa femme était étendue morte à ses côtés. Un interrogatoire fait aussitôt, révélait le manque de souvenirs le plus complet en ce qui concerne le drame. Il ne resta pas longtemps accessible, fut transporté à l'hôpital, où il resta pendant plusieurs jours en état très grave. Il présentait du délire onirique, de l’agitation, alternant avec des états de stupeur complète. Sa température s'élevait quelque peu, le pouls était ralenti. Cet état ne tarda pas à s'améliorer. Trois semaines après le crime on put procéder à un premier examen médico-légal, qui fut fait par le Docteur Roques de Fursac. Son rapport est sous nos yeux et nous nous y reportons pour ce qui va suivre: Fu. est «lucide, suffisamment attentif, comprenant sans difficulté les questions qui lui sont posées, exempt de délires et d’hallucinations. Il présente une amnésie complète pour le drame. Il se rend compte qu’il est en prison, mais déclare tout ignorer des faits qui ont amené son incarcération». Il sait être accusé d’homicide volontaire: «mais je ne sais pas de qui il s’agit », dit-il. De même il ignore la façon dont il a été blessé. «Je me rappelle que le samedi, il avait été entendu, que j'irais l'après-midi avec des camarades aider un contremaître de l'usine où je travaille, à déménager. J'ai déjeuné à 11 heures 1/2. Suis-je allé déménager le contremaître? je n’en sais rien. Mes souvenirs ne reprennent que lorsque mes frères m'ont réveillé en

frappant à ma porte. Je me suis levé, je leur ai ouvert. Ils m'ont dit : « Tu ne peux pas rester dans cet état... il faut que tu ailles à l'hôpital et un monsieur m'a conduit à l’hôpital en taxi». Selon le rapport il se trouverait deux erreurs dans ce récit: il décale la date, le drame ayant eu lieu 2 jours auparavant, en outre la porte a été enfoncée par ses frères et non ouverte par lui. Questionné au sujet de sa femme il répond: « Ma femme? mais elle était levée. Quand je suis monté en taxi pour me rendre à l'hôpital, elle m'a fait adieu de la fenêtre ».

À l'hôpital il raconte que sa femme l'aurait visité une fois. Etonné de ce qu’elle ne revenait plus, il lui a fait téléphoner et même il lui a écrit une lettre. Un second examen fait dix jours plus tard nous apprend que Fu. sait à présent les circonstances du drame, elles lui ont été révélées par son défenseur, « mais il répète qu'il n’a gardé de ce double drame aucun souvenir ». Nous trouvons dans le rapport du D' Roques de Fursac : «l’amnésie et les souvenirs erronés que le sujet rectifiait cependant, forcé et contraint par l’évidence persistaient donc. Ils ont persisté jusqu’à la fin de notre expertise». Aucun symptôme psychique n’a pu être noté en dehors de cette amnésie. Un récent examen, fait le 10. 12. 28 à la maison de santé de Hærdt où se trouve Fu. en ce moment, montre encore l'absence complète de symptômes psychiques qui, pourraient être attribués à la lésion des lobes frontaux.

Le malade est très émotif, il l'était de tout temps. I1 a une tendance à la quérulance, raisonne avec une logique imperturbable et essaie de démontrer sa nonculpabilité dans le drame. «Je me souviens, dit-il,

je me souviens d’un éclair devant les yeux, même pas de détonation. Rien de plus. 48 heures plus tard je suis revenu à moi, j'ai vu qu’on me cherchait pour me transporter à l’hôpital. A ce moment, j'ai vu ma femme couchée au lit, et me tournant le dos. J'ai donc été dans l'impossibilité de voir si elle était blessée ou non. Un revolver traînait à terre à côté du lit. Quant à ce que j'ai dit, que ma femme me faisait bonjour de la fenêtre quand je suis parti, je dois avoir dit ça sous l'effet de la fièvre. Et la preuve que je n’ai pas tiré moi-même, c’est que je n'ai pas eu de brûlures sur la peau et que la crosse du revolver ne présentait pas de traces de mes doigts, mais seulement de ceux de ma femme. Vous comprenez que je suis perplexe. Je ne sais rien de rien que ceci: voilà 3 ans que je poirote dans des maisons de force, c’est tout de même violent. Et d’ailleurs la preuve que je ne suis pas fou, c’est que j'ai raisonné en voyant le revolver à terre qu'il ne fallait pas que je le touche pour pas que j'y laisse les traces de mes doigts ».

L'’amnésie persiste donc et c’est tout ce qu’on peut mettre en évidence chez ce malade.

Résumé.

Il s’agit d’un cas de coup de feu intéressant les deux lobes frontaux, en apparence seulement. Ce coup de feu entraîne une perte de connaissance, de l’amnésie, des symptômes aigus de délire orinique, de fièvre, de commotion cérébrale.

Guérison de cet état. Amnésie persiste.

Pas de reliquats psychiques.

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