OBSERVATION L
(Ollivo)
Chorée chez une enfant de 2 ans t/i, avec prédominance des phénomènes pardtytiques. — Guérison par le traitement arsenical.
Lucie M..., âgée de 2 ans 1/2, a toujours joui d’une assez bonne santé jusqu'à ce jour. Elle a eu la coqueluche. Elle a avalé une épingle quelle rendait quelques jours après dans les garde -robes. Née de parents bien portants, n’ayant aucun diathésique dans ses antécédents, elle a été élevée au sein jusqu’à l'âge de 20 mois. Cependant elle est d'apparence assez chétive, d'un caractère un peu irritable.
Le jeudi 1 er juin 1882, elle fait un faux pas en marchant, accuse un peu de douleur, de la difficulté à marcher, mais le lendemain tout a disparu. Lelundi, 5juin, l’enfant commence à avoir un peu de difficulté à marcher en même temps son caractère change, elle devient maussade, de plus en plus irritable, s’agite, crie.ou pleure pour rien, elle porte fréquemment sa main à sa tête, et cependant elle dit ne pas en souffrir, elle se frotte les paupières et les ferme à chaque instant. Pendant deux jours, elle a un peu de fièvre qui se traduit par une éruption d’herpès à la lèvre supérieure, puis l'état général rentre dans l'ordre normal, la petite malade mange et dort bien, et n’étaient sa difficulté à se tenir debout et à marcher, l'irritabilité de son caractère, on pourrait la croire exemple de toute affection.
Le médecin appelé auprès d’elle redoute le début d’une méningite tuberculeuse ; il n’y a pas de vomissement, pas de constipation, pas d’irrégularité du pouls, il y a un peu de mâchonnement.
Un autre médecin a les mêmes craintes et cependant il croit aussi à la possibilité des prodromes d’une danse de Saint-Guy.
C’est au milieu des événements que je rapporte, que je suis appelé à remplacer, près de notre petite malade, le D r Lebreton, et voici les symptômès que je puis démêler en examinant cette enfant qui ne se prête qu’avec les plus grandes peine à notre examen.
14 juin. L'enfant assise sur les genoux de sa mère ne nous reçoit qu'avec répugnance ; veut-on lui parler, la toucher un peu, elle jette des cris, pleure et s’irrite. De temps en temps elle porte ses mains à sa face, et remue la tète, tous symptômes que l’on peut aussi bien mettre sur le compte de son impatience. Si l’enfant est placée à terre et qu’on veuille la faire marcher, on constate des signes très importants. Il n’y a pas d’incoordination des mouvements des jambes, mais une faiblesse telle que l’on croit que la petite malade va s’affaisser et que, le plus rapidement possible, elle se précipite sur sa mère, sur un meuble, sur tout ce qui peut lui procurer un appui ; mais les quelques pas qu’elle a faits ont été des plus incertains ; c’est en pliant les jambes, c’est en titubant qu’elle est arrivée là où elle s’appuie.
Nous prions alors la mère de coucher son enfantet nous procédons à un examen détaillé des phénomènes que l’on peut observer. L’enfant étant dans le décubitus dorsal, la tête appuyée sur l’oreiller s'agite par instants ; les membres inférieurs et supérieurs sont immobiles, mais ils peuvent être remués sans difficulté. Cependant si l’on soulève les jambes en les abandonnant ensuite à elles-mêmes, elles retombent inertes sur le lit. La température y est normale, il n'y a pas d'atrophie. Les réflexes tendineux sont abolis, la sensibilité y est intacte.
Les parents nous racontent que si l’enfant veut prendre un objet, il y a une grande difficulté dans la préhension, et que bientôt elle le laisse échapper. De plus, si elle veut parler, ce n’est qu’avec peine quelquefois, et cette difficulté semble l’irriter encore, quand elle ne trouve pas ses mots. Enfin si elle mange où boit, il lui arrive fréquemment d’avaler de travers.
Aucun trouble du côté des organes des sens, pas de
diplopie, pas de strabisme pas d’inégalité pupillaire. Il n’y a pas de céphalalgie. La langue a son aspect normal, l’appétit est conservé, pas de vomissements, ni de constipation. La température ne s’élève pas au-dessus de la normale ; le pouls d’une fréquence modérée est bien régulier. La pression sur la colonne vertébrale ne détermine aucune douleur.
En présence de cet ensemble symptomatique j’écartais tout d’abord la pensée de la méningite tuberculeuse, et, sans grande conviction d’ailleurs, je m’arrêtais au diagnostic de paralysie infantile à début anormal. Déplus en raison du groupe de vésicules herpétiques apparues à la lèvre supérieure à l’existence, dans la rue habitée et par notre petite malade, de travaux de voirie, je pensais aussi à la possibilité d’une intoxication paludéenne ; et c’est en me basant sur cet ensemble symptomatique, que je conseillais le traitement suivant :
Calomel à doses fractionnées. — Sulfate de quinine. — Badigeonnages iodés sur la colonne vertébrale.
Je dois avouer que ce traitement eut un insuccès complet et je vis la parésie des membres inférieurs devenir de plus en plus marquée, au point que l’enfant ne pouvait plus quitter le lit, ou qu’on était forcé de la tenir sur les bras. Venait-on à la placer à terre, ses jambes fléchissaient immédiatement, et elle s’affaissait sur place. La difficulté dans la parole augmentait encore, le vocabulaire devenait de plus en plus restreint, enfin la mastication des aliments et leur déglutition devenaient aussi plus difficiles. Ajoutons que le caractère de l’enfant devenait de plus en plus difficile.
Ce fut au milieu de ce cortège de symptômes que la famille justement inquiète me proposa d’appeler en consultation un de nos maîtres des hôpitaux des enfants, ce que j’acceptai avec empressement.
Comme moi, le médecin consultant pensa à la possibilité d’une paralysie infantile, le pronostic fut réservé et la môme médication fut continuée pendant plusieurs jours. Aucune amélioration ne se produisit dans l’étnt
de notre petite malade. Les jambes restèrent toujours; aussi flasques, et sans mouvements d’incoordination. Enfin, le 27 juin, j’amenai auprès de cette enfant le D r Archambault, qui démêla le problème, posa un diagnos-, tic tout en se réservant un peu, mais rassura les parents en portant un pronostic favorable. « £a guérira, disait le savant clinicien, et cependant je ne puis affirmer le dia-. gnostic, tout en croyant beaucoup à la chorée molle ». Ce diagnostic était nouveau pour nous, nous ignorions absolument ce qu’était la chorée molle.
Au risque de me répéter je tiens à bien préciser ici quel était l'état de l’enfant lorsqu’elle fut visitée par le docteur Archambault : jambes flasques, mais pouvant encore se détacher du plan du lit, sensibilité conservée, pas d’atrophie, abolition des réflexes, pas d'incoordination, membres supérieurs immobiles, mais quand un mouvement était sollicité, un peu d’incoordination et de faiblesse dans la préhension. Si l'enfant était tenue sur les bras de sa mère, la tête était rejetée en arrière et animée en outre de mouvements de contorsion. Du reste l’état général est excellent, pas de fièvre, conservation de l’appétit et du sommeil.
Le docteur Archambault prescrivit l’usage de la liqueur arsenicale de. Fowler en commençant par deux gouttes par jour et augmentant d’une goutte par jour. Ce traitement fut parfaitement toléré, l’enfant n’eut ni nausées, ni vomissements, ni diarrhée.
Le 11 juillet, l’enfant commence à marcher et le 20 tous les symptômes de paralysie et d’incoordination avaient totalement disparu. Un mois plus tard nous eûmes l’occasion de revoir notre petite malade ; elle était complètement rétablie et il ne restait aucune trace de l’affection qui nous avait tant intrigué auparavant.