A LA MÉMOIRE
de mes Camarades de l'Ecole du Service de Santé militaire de Lyon tombés au champ d’honneur pendant la Campagne 1914-1915-1916.
L'on était à la fin de l’année scolaire 1913-1914 et déja l’on entrevoyait les vacances, le délicieux repos auquel on croyait si légitimement avoir droit.
L'année avait été rude, lourdement chargée d'examens, mais tout cela avait passé, les fatigues, la peine et le labeur étaient oubliés. L’on ne songeait qu'à l'avenir, plein de délicieuses promesses. Cette année ne devait-elle pas, en effet, combler tous nos désirs les plus chers, puisqu'elle devait nous apporter avec le diplôme de docteur en médecine le galon d’or d’officier. Les rêves, les beaux rêves d’enfance étaient sur le point de se réaliser. Enfin, on allait goûter la joie de vivre, on allait tenir sa place dans le monde.
Plongés dans ces rêves d’avenir qui allaient se réaliser bientôt nous ne nous doutions pas, humbles aspirants de l’Ecole de Santé, que de graves événements, dont l’Europe entière allait être le théâtre, étaient sur le point de se produire.
Nous ne songions pas à l’épouvantable tragédie dont nous serions les acteurs. Bientôt les bruits les plus alarmants cireulent autour de nous, on parle d’un conflit européen possible, le mot de guerre est prononcé.
Un après-midi, le canon gronde tout à coup, les cloches se répondent de clocher en clocher, déchirant
l'air de leur tintement sonore. Le clairon fait résonner les rues et les carrefours de ses airs belliqueux. Nous sommes victimes de la plus lâche et de la plus sauvage des agressions. L'ennemi perfide s’est jeté sur nous à l’improviste, comptant sur notre faiblesse, plus apparente que réelle. L’Allemagne nous a déclaré la guerre.
Finis, les doux rêves d'avenir, il faut vivre la réalité, elle est tragique.
Dans notre chère Ecole du Service de Santé militaire que nous quitterons dans quelques heures, pour aller tous où le devoir nous appelle, nous faisons nos derniers préparatifs. Quelle fièvre dans cette ruche d'habitude si calme et si laborieuse, mais aussi de, enthousiasme.
On est heureux et fier de faire son devoir et de montrer à ses ainés combien les belles traditions de l’armée française et de la médecine militaire sont encore vivaces, et cependant c’est avec un certain sentiment de tristesse dont on ne peut se départr que l’on regarde cette maison où l’on a vécu si longtemps et si heureux. La reverra-t-on cette chère école ? On va la quitter, mais sera-ce pour toujours ? Et puis, par delà ses murs, nos pensées volent vers tous les êtres chers dont nous allons nous éloigner, sans avoir le bonheur de les revoir, sans pouvoir leur faire nos adieux. |
Que de souvenirs nous a laissés cette journée de la mobilisation générale ! C’est d’abord le repas du soir au grand réfectoire, ce jour-là tout le monde est silencieux. Ce n’est qu’au moment de se séparer,
T6 PA après cette dernière réunion, que toutes les bouches, s’entr’ouvrent pour chanter /4 Marseillaise ; la minute est émouvante, et, certes, c’est un souvenir que nous garderons longtemps. Nous allons donc quitter l’école pour rejoindre le poste qui nous a été assigné. Le directeur de l’école tient à nous voir pour nous adresser ses adieux et pour exprimer les souhaits qu'il forme pour nous tous. Le orand amphithéâtre où tant de fois nous sommes venus nous asseoir, nous voit rentrer graves et silencieux : plus de rires, plus de plaisanteries, les heures de cours ont vécu, elles sont déjà rentrées dans le domaine du passé et nos gamineries de grands potaches ne sont plus de mise.
Les paroles de notre chef sont courtes, mais elles viennent du cœur; qui de nous, à cet instant, n’a pas été ému ?
Adieu, maitres vénérés: adieu chère école où nous avons passé de si beaux jours dans le calme et dans l'étude, nous partons tous pleins de zèle pour remplir sur les champs de bataille notre belle mission de médécin, soyez sûrs que nous n'oublierons pas les bons enseignements reçus et que nous aurons à cœur de continuer les nobles exemples de nos devanciers dans la médecine militaire. |
Nous sommes fiers de faire notre devoir et confiants en l’avenir, et cependant, parmi nous, combien qui ne doivent pas reveniret que la terrible faucheuse à déjà choisis.
Parmi tous ceux qui, au soir de la mobilisation, ont quitté l'école, combien sont déjà tombés au champ d'honneur! Qu'on nous permette au début de cet
ouvrage de saluer bien bas leur mémoire et d'envoyer à ceux qui sont si noblement tombés face à l’ennemi pour la gloire et le salut de la patrie, et pour le bon renom de la médecine militaire, le souvenir le plus ému et le plus fraternel.