INTRODUCTION
Les affections les plus diverses et les plus différentes « pourvu qu’elles fussent fluxionnaires ou douloureuses » étaient jadis englobées sous la dénomination de rhumatismes. La confusion dura jusqu’à la fin du XVI‘ siècle, époque à laquelle Baïllou, revenant à la tradition hippocratique, tenta à nouveau de séparer la goutte du rhumatisme, le rhumatisme revendiquant les douleurs les plus mobiles, les plus fluxionnaires et les plus aiguës. Puis Sydenham (1689), après avoir décrit la goutte aiguë, établit une opposition entre elle et le rhumatisme.
Malgré ces tentatives séparatistes de Baïllou et de Sydenham, la distinction n’apparaît guère clairement durant tout le xvirr siècle. En 1800, on trouve la thèse de Landré-Beauvais, qui opposa à la goutte véritable relevant d’excès alimentaires, le rhumatisme chronique ou « goutte du pauvre ». Cependant, la séparation est à ce point fragile et si peu sûre que lorsqu'il tente une description des déformations articulaires chroniques, il ne peut les dénommer autrement que « goutte asthénique primitive ».
Le problème ne parut nettement défini que le jour où Alfred Garrod, laissant tremper des fils dans du sérum acidifié et recueillant l’acide urique qui cristallisait à leur surface, put apporter par ce mode primitif de dosage, son fameux critère de l’hyperuricémie.
Hyperuricémie qui est, avec la précipitation urique, la signature de la goutte et reste absente dans les cas de rhumatisme chronique, comme un peu plus tard Charcot va, dans une clinique célèbre, contribuer à le démontrer.
Bouillaud, lui, montra la réalité des lésions articulaires et leurs relations avec les lésions viscérales. Il définit les lésions et le rhumatisme cardiaque. Puis la délimitation du rhumatisme articulaire aigu et du rhumatisme chronique apparaît et s’impose.
A mesure que l’étude clinique, étiologique et pathogénique du rhumatisme progressait, on s’intéressait peu à peu à l’étude des constituants humoraux. On recherchait les relations qu’il pouvait y avoir entre leurs variations et les différents cas pathologiques. Cependant, pendant longtemps, les recherches restèrent sommaires et frustes. Depuis le moment où Sydenham avait remarqué la « couenne épaisse » sur le sang de la saignée des rhumatisants, depuis le moment où Garrod avait mis en évidence l’excès de l’acide urique chez les goutteux, la question avait peu progressé, freinée qu’elle était par l’insuffisance des méthodes d'analyses chimiques ou sérologiques et par la connaissance peu approfondie que l’on avait des constituants eux-mêmes.
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La fin du xIx* siècle, et surtout ces 15 ou 20 derniéres années où des études particulièrement actives furent consacrées aux affections rhumatismales, apportent par contre un apport important à l’étude du sang dans ces affections. Les recherches sur les protéines sanguines en particulier, profitant des acquisitions nouvelles faites sur leurs structures et leurs propriétés, sur leur séparation et leur classification, firent de grands progrès. À mesure que les méthodes de dosage que l’on employait se faisaient plus précises et d’un emploi plus facile et plus adaptable au besoin de la clinique, on étudiait systématiquement les matières albuminoïdes du sérum et du sang total parallèlement aux autres constituants.
En 1926, Bezançon et Guillaumin [4], travaillant sur les variations des constituants et des éléments figurés du sang dans le rhumatisme articulaire aigu et réunissant les observations et travaux antérieurs, montraient qu’à côté d’autres troubles humoraux peu caractéristiques on constate une modification de l’équilibre des protides plasmatiques.
On se trouve en présence d’une forte augmentation du taux du fibrinogène, pouvant atteindre les taux élevés (10-11 gr. %0o) observés dans les pleurésies et les pneumonies. De plus il y a hyperglobulinémie accompagnée ou non d’une baisse de la sérumalbumine et pouvant aller jusqu’à l’'intervion du rapport
sérumalbumine
sérumglobuline
[4] BezaNçowN, WeiL et GuiLLAuMiIN. Annales de Médecine 19-1926.
Entre
Ce déséquilibre indique un trouble important de l’état colloïdal et physico-chimique des matières protéiques. Par une augmentation des grosses molécules colloïdales il se crée une diminution de la stabilité du plasma, ainsi qu'en fait preuve l'accélération de la sédimentation globulaire, La vitesse de sédimentation est, en effet, proportionnelle à l’augmentation, tout d’abord du taux de fibrinogène, puis en second lieu du taux de sérumglobuline. Ces augmentations du taux de fibrinogène et de la sérumglobuline, augmentations souvent très importantes, en particulier pour le taux du fibrinogène, sont proportionnelles à l’intensité des manifestations aiguës articulaires. Elles subsistent après que la température est devenue normale et que les douleurs ont complètement disparu, témoignant ainsi de la persistance du processus inflammatoire. Par contre la stricte localisation, au cœur du processus rhumatismal évolutif ne détermine pas d’évolution du taux du fibrinogène.
Aüïnsi pour le rhumatisme articulaire aigu, la question apparaît donc claire; les résultats sont concordants et constants et les publications et les communications qui paraissent confirment les conclusions données par Bezançon et Guillaumin.
Si au contraire on étudie les variations des mêmes protéines dans les différents cas de rhumatisme chronique, on ne trouve souvent que des recherches et des observations fragmentées. Les résultats donnés pour une même protéine sont quelquefois opposés et rarement l'étude de l’ensemble des composés albuminoïdes du sang a été faite.
Ainsi parmi les auteurs qui se sont occupés du taux des matières protéiques dans le rhumatisme chronique, M. Loeper, D. Mahoudeau et J. Tonnet [22], appliquant les méthodes proposées par eux et F.-P.Merklen [23] de séparation des albumines acétoprécipitales des albumines totales, trouvent un taux de protéines totales, de sérum-albumine et de sérum-globuline plus élevé que la normale. Ils notent également une
sérumalbumine
élévation du rapport :
sérumglobuline
A l’opposé de ces conclusions, Roch et Martin [28]
signalent une augmentation souvent notable du taux
du fibrinogène dans le rhumatisme chronique et trou-
vent une élévation du taux de la sérumglobuline avec
sérumalbumine
tendance à l’inversion du rapport :
sérumglobuline
ce qui indique un déséquilibre humoral semblable à celui des rhumatismes articulaires aigus. Ce phénomène est également mis en évidence par l’augmentation de la vitesse de sédimentation et les valeurs élevées de la réaction de Vernes à la résorcine.
Dans le même sens, Weissenbach et Francon [30] étudiant d’après les travaux de Costes et Forestier [8] et de M.-P. Weil [29] la sédimentation globulaire, la
[22] M. Losper, D. MAHOUDEAU et J. TONNET. Conf. rhum. chron. Aix-les-Bains, 1934.
[23] M. Lozper, MERKLEN et J. Toner. Soc. Biol. juillet 1932.
[28] M. Rocx et E. ManrTin. Conf. rhum. chron. Aix-les-Bains,
[30] WeisseENBAcH et F. FRANÇON. Conf. rhum. chron. Aïx-les- Bains, 1934. Progrès Médical, n° 26, 25 juin 1932.
[8] Cosres et Forestier. Monde Médical, 41, 708, 1931.
[29] M.-P. We. Soc. Médic. des Hôp. de Paris, 17 avril 1931,
trouve manifestement accélérée surtout dans les rhumatismes chroniques progressifs généralisés de nature infectieuse. Dans les mêmes cas ils trouvent également une réaction de Vernes à la résorcine, avec des valeurs élevées nettement au-dessus de 30 et souvent dépassant 90.
G. Kahlmester [18], s'appuyant sur les travaux de Westergreen, Thérellet, Widstrom [31] sur le rapport des matières protéiques du plasma, des lipoïdes du sang et des hématies avec la sédimentation, indique que la maladie de Bouillaud, de même que l’arthrite gonococcique exerce une influence beaucoup plus marquée que le rhumatisme chronique sur les facteurs qui déterminent la sédimentation des hématies. Cette affection présente cependant des valeurs de sédimentation particulièrement élevées pour une affection chronique.
On voit donc que si pour le rhumatisme articulaire aigu on arrive à une conclusion stricte et à des résultats complets et non discutés, il n’en est pas de méême pour le rhumatisme chronique. C’est qu’en effet les conditions de travail ne se présentent pas de la même façon, à l’inverse de ce que l’on pourrait croire.
L'étude du milieu humoral offre des difficultés beaucoup plus nombreuses dans le rhumatisme chronique que dans le rhumatisme articulaire aigu. Au point de vue clinique, en effet, on se trouve en présence d’une classification dont les limites d’une précision
[18] KAHLMESTER. Conf. rhum. chron., Aix-les-Bains, 1934. [31] WESTERGREN, WipsrRoM. Zeitschr. f. die ges. expérim. Méd. 75, 668.
quelques fois assez relative, peuvent être encore dans certains cas discutées. Ce sont des affections de longue durée s’étalant sur plusieurs années avec des alternatives de rémissions et de rechutes.
Les sujets étudiés sont presque toujours examinés à des stades différents. Et de même qu’il est rare que la cause primitive de l’affection put être précisée, il est souvent difficile de déterminer avec exactitude depuis combien de temps elle a commencé.
De plus dans le rhumatisme articulaire aigu on se trouve, en règle générale, en présence de sujets jeunes, sans passé pathologique notable, et dont les lésions et déficiences organiques sont réduites. Au contraire, dans le rhumatisme chronique, l’affection envisagée à bien la chance, chez des sujets déjà d’un certain âge, d’être la dernière venue d’une histoire pathologique qui peut être quelquefois déjà chargée. Ce qui fait que pour l’étude du milieu humoral et des protéines sanguines en particulier, on travaille, non pas en milieu pur, mais au contraire troublé par des réactions primitives. Les résultats devront donc être interprétés avec précaution en se mettant en garde contre les causes étrangères qui peuvent les avoir influencés.
Aussi il nous a paru intéressant d’étudier dans un certain nombre de cas de rhumatisme chronique, les variations des protéines sanguines. Nous analyserons également et le plasma et le sérum, recherchant les valeurs des taux de fibrinogène, de la sérumalbumine et de la sérumglobuline. Nous considèrerons aussi les rapports de proportions de ces protéines entre elles
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et le parallélisme qu’il y a avec la vitesse de sédimentation globulaire et la valeur de la réaction de Vernes à la résorcine.
Nous appliquerons toujours toutes ces méthodes d’investigations au même moment dans tous les cas étudiés. Puis nous tâcherons de voir ce qu’il faut penser de la composition protéinique du sang dans le rhumatisme chronique, de sa fixité, et des conclusions que l’on peut en tirer en rapport avec la marche générale de l’affection.