OBSERVATION III
(In thèse Guyot)
P..., âgé de 26 ans. Pas d’antécédents héréditaires à noter. En particulier aucune tare nerveuse chez les ascendants ou les collatéraux, Ce jeune homme a toujours été bien portant, et n'a lui-même
PEN je
aucun des stigmates de dégénérescence. Il est robuste, bien conformé, et n’a rien de ce qu’on appelle un nerveux. Son caractère est très égal, plutôt calme et pondéré, peu impressionnable. Jamais en aucune circonstance il n'a présenté de délire ou des troubles mentaux d’aucune sorte.
L'an dernier après avoir présenté des symptômes de suppuralion hépatique, affection diagnostiquée d’ailleurs par M. le Docteur Vautrin, à Nancy, il est opéré par ce chirurgien, — Vaste cavité abcédée, on évacue le pus et on bourre la poche, qui est très considérable, avec un paquet de gaze iodoformée. — Au réveil, après anesthésie au chloroforme, le malade revient parfaitement à lui et cause d’une façon lrès sensée. Il n’a aucun trouble mental.
Dans la nuit un peu de délire.
Le lendemain matin, le malade présente des idées délirantes; il s’agit d’un délire tranquille et doux. On note des hallucinalions de la vue et de l'ouie. Ce jeune homme voit des ouvriers travaillant près de lui ; il ne reconnait aucune des personnes qui l’approchent, même pas les membres de sa famille ; il exprime des idées incohérentes, mais sans délire de persécution.
M. Vautrin, en raison des dimensions de la poche suppurée et de la grande quantité de gaze iodoformée employée pour le tamponnement de cette cavité, pense à des manifestations d'intoxication iodoformique. Le deuxième jour, le délire persistant, on retire la gaze iodoformée et on tamponne avec de la gaze boriquée.
Les idées délirantes s’atténnent peu à peu et en moins de huit jours tout trouble mental avait disparu.
Depuis cette époque, malgré une suppuration prolongée ayant nécessité le port de drains pendant plusieurs mois, aucun trouble intellectuel ne s’est développé.
Aujourd'hui, le malade complètement remis, a repris sa vie ordinaire ; il n’a aucune mauifestation nerveuse ni psychique.
Nous arrivons à la deuxième classe de psychoses
toxiques, lies psychoses par auto-intoxication. Nous r’envisagerons que la variété d’auto-intoxication postopératoire la plus nette, celle qui est liée à la suppression des organes à sécrétion interne. Les principaux de ces organes sont le corps thyroïde, les ovaires ét les testicules. De nombreux travaux ont démontré l'importance de ces sécrétions internes, nous ne nous y arréterons pas ici,
La relation entre l'opération ét la psychose peut certes être légitimement invoquée dans des cas de ce genre. Mais encore pourra-t-on discuter sur l’épithèté à adopter pour la psychose consécutive.
La cause de la psychose est moins l’opération, le traumatisme chirurgical lui-même, que la disparition de l’ofgane utile. La psychose en un mot n’est qu'indirectement le résultat de l'opération. Un processus pathologique pourrait à la rigueur agir de même, s’il arrivait à détruire entièrement l'organe à sécrétion interne.
Nous croyons done qu'ici encore, comme dans les autres psychoses par intoxication, il ne peut être question de psychose post-opératoiré à proprement parler.
Nous relaterons seulement deux cas de cetté variété de psychoses rangées par certains auteurs sous le nom de psychoses post-opératoires. ÿ
Ogsenvarion IV (Gh. Monod, Bull. de la Soc. de Chir. 30 mars 1898 )
Hystérectomie abdominale pour fibrome. Six mois plus tard, folie (délire de persécution).
I s’agit d’une femme de 49 ans, à qui j'ai enlevé, en février dernier (4897), à Saint-Antoine, par hystérectomie abdominale totale, un volumineux fibrome, ;
Cette dame avait déjà été opérée par moi, en ville, onze ans auparavant, pour un fibrome intra-utérin, extrait par les voies naturelles après débridement du col.
Elle était, à cette époque, parfaitement saine d'esprit; et l’opération subie n'avait été suivie d'aucun trouble. Bien au contraire, grâce à la cessation des hémorrhagiés abondantes dont elle souffrait, sa santé générale s'était améliorée.
Mais depuis lors, elle avait perdu son mari; elle restait seule au monde. Il parait qu'elle avait eu aussi quelques revers de fortune,
Rien cependant n'attirait l’atlention sur son état psychique. Son médecin ordinaire, le Docteur Rémond, qui avait assisté à la première opé:ation et m'adressail à nouveau la malade, qui par conséquent la connaissait et la suivait depuis longtemps, m'écrivait dernièrement que jamais ni chez elle, ni dans sa famille, on n'avait jamais rien constaté qui relevât de l’aliénation mentale.
Je dois dire cependant que pendant son séjour à l'hôpital elle nous avait paru particulièrement excitable et par moments presque violente. Elle redoutait beaucoup l'opération qu'elle devait subir. Au moment d'y procéder, elle fut prise d’une telle agitation que je déclarai renoncer à l'intervention et quittai la chambre.
Elle me fit rappeler au bout de quelques instants, me demandant pardon et se laissa endormir sans autre protestation.
Plus tard, pendant la convalescence, elle se montra souvent difficile, aisément mécontente de tout et de tous. De plus, à peu près
LE MON D Ve
complètement guérie, elle allait trouver les malades voisines du pavillon, qu'elle savait sur le point d’être opérées, les effrayait, leur disait qu’elle avait eu bien de la chance de « n'y être pas restée », qu’il n’en serait sans doute pas de même pour les autres, et les poussait à quitter l'hôpital. Si bien que je dus hâler son propre départ,
Je l’avais depuis lors perdue de vue, lorsqu'en novembre dernier (1897), elle arrive chez moi, l’air sombre, égaré. Ses premiers mots furent : « Voyons, qu'est-ce qu’il y a donc ? on a changé votre domestique » ; elle me laissait entendre que je lui avais tendu quelque piége. Elle me parla aussitôt d’ennemis imaginaires qui la poursuivent, des dangers qu’elle court dans la rue, des embarras de voitures que l’on crée à plaisir devant elle pour l’empêcher d'avancer, tout cela mêlé’à la crainte d'être impliquée dans l'affaire Dreyfus qui commençait alors à agiter les esprits.
Bref elle était évidemment en proie au délire de la perséculion.
Deux mois plus tard, elle revenait, plus calme, mais non moins délirante. Elle semblait profondément malheureuse et se mit à pleurer; me supplia de venir à son secours, et quaud je lui demandai à quel sujet, ne me répondit que par des soupirs. Elle a, de plus, de véritables divagalions : elle nie avoir été opérée, ou du moins ne croit pas l’avoir élé par moi; affirme que son mari n’est pas mort, qu’on le lui cache et qu’elle saura bien le retrouver, etc.
J'ai su depuis que cet état datait du mois d'octobre 1897. La malade avait été prise aux magasins du Louvre d'une crise de kleptomanie. Arrêtée, conduite au poste, elle avait élé presque aussitôt relâchée, après informations recueillies chez elle. Elle racontait plus tard n'avoir commis ce vol que pour se venger du magasin, qui lui avait manqué une robe ! preuve d’un esprit dérangé. Ensuite est venu le délire de persécution dont je vous ai parlé, qui dure encore mais qui semble, aux dernières nouvelles reçues, en voie de diminution.