IX. Le rôle des sociélés de crédit en A/r/érIe
11 est intéressant maintenant de comparer le fonctionnement de ces sociétés de crédit algériennes avec les sociétés similaires françaises.
Quel est, en France, le fonctionnement des sociétés de crédit? Cette question a été assez récemment étudiée par deux auteurs. MM. Sayous et Saurel '. Le fonclionncmenl do ces sociétés, dans ses lignes schématiques, peut s'établir de la façon suivante : les sociétés de crédit françaises se caractérisent par le chilTrc énorme de leurs dépôts. On peut dire qu'elles travaillent surtout avec les
' André-]-:. Sayous, Les htiiK/Kes de ilépr.l, Us /ni>tqi(e.i ,1e créilil el les soriélés financières, Paris, Larose, l'JOl ; IMuiirico Suiircl, Sociétés </<• cnhUl contre bnmiues locales, Paris, Rousseau, l'.tOl friu-s." iIol-1.1.
32 LE DÉVELOPPKMEIVT ET l'aOTION DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
fonds provenant de leurs depuis, (jui leur reviennent ù un taux très bas de 1/2 à 2 p. 100. Ce chiffre de dépôts ne peut être obtenu que par une extension très considérable du réseau d'agences qui a le double avantage de permettre de drainer les dépôts dans les régions riches pour aller les déverser sur le point qui semble le plus manquer de capitaux. De sorte que les traits caractéristiques de l'organisation des sociétés de crédit françaises sont, d'après M. Sayous ^ :
1° La concentration du trafic dans d'énormes sociétés et la disparition concomitanted'un très grand nombre de maisons de second plan ou de médiocre importance.
2° L'établissement d'administrations àla place de particuliers plus ou moins actifs et entreprenants.
3° La tendance sans cesse plus marquée vers la conslilulion d'un certain type, celui d'une banque qui recherche surtout les dépôts, et se livre, en dehors du domaine du crédit déjà strictement délimité, aux seules opérations d'émissions de fonds d'Etat. •
Les conséquences de ces circonstances sont les suivantes :
D'abord la prépondérance donnée à une seule besogne, le placement du <( titre » dans la clientèle, ce qui a généralement pour effet de détourner l'argent de France du pays en le dirigeant vers des entreprises exotiques;
De plus l'immensité des dépôts et la nécessité de pouvoir les rembourser à tout instant a comme conséquence l'obligation de n'employer ces dépôts qu'à des usages qui permettent de les retrouver à tout instant disponibles, d'où le mot d'ordre: « pas d'immobilisations » '-. L'activité de la banque va donc se concentrer sur Tescompte de papier purement commercial et cet escompte ne sera guère consenti qu'à d'importantes maisons. Comme conséquence de ce fait, le crédit direct ne sera plus accordé aux commerçants que dans des cas très rares et pour un temps très court : en effet, une immobilisation de longue durée serait désastreuse dans le cas d'une panique.
Cet état de choses a une dernière conséquence, qui vient encore aggraver les précédentes : c'est que l'extension continuelle et la concurrence des établissements de crédit ont pourefîet de faire tom-
» Op. cit., p. 250.
- Saurel, op. cil., p. 149 et suiv.
ber les unes après les aulres toutes les banques particulières, les banques locales, qui, précisément, avaient pour habitude de commanditer les commerçants et industriels et de mettre à leur disposition les capitaux dont ils avaient besoin.
Cet état de choses particulièrement fâcheux contribuerait à expliquer notre stagnation au point de vue économique et commercial, opposée à l'essor de certains peuples voisins, et notamment du peuple allemand. Cette infériorité, dénoncée d'abord par M. BlondeM, est relevée également par M. A.-E. Sayous -.
Tel est, suivant M. Sayous, le résultat de notre organisation financière française. M. Saurel, à vrai dire, remet un peu les choses au point en faisant remarquer tout d'abord que si vraiment les bénéfices des sociétés de crédit résultaient surtout des émissions, ces bénéfices subiraient des fluctuations qui, en réalité, n'existent pas. Il fait ressortir également que les emprunts étrangers n'ont pas été pour la France aussi fâcheux qu'on veut bien le dire, et il fait ressortir, en s'appuyant sur l'autorité de M. Kdmond Théry, qu'à tout prendre, la somme des avantages l'emporle sur celle des inconvénients. Cette manière de voir semble conforme à la réalité, il semble bien en effet que la place que tient la France dans le monde soit due pour une part très sensible a la puissance de son marché financier, résultant d'abord des qualités individuelles d'économie des Français, mais aussi et beaucoup de la merveilleuse organisation de nos établissements financiers en vue du placement des émissions.
Il n'en reste pas moins un fait incontestable et capital, qui est la répugnance des établissements linanciers pour lecrédit direct au commerçant ou à l'industriel, se rap[)i'orliaiit de la commandite.
Il est vrai que les essais tentés n'ont pas rU.' lienrtMix. Cx'\u\ ipie cite iVT. A.-E. Sayous de la Banque spéciale des valeurs imluslrielles a été particulièrement désastreux, et celui qui a été récemment tenté par la Banque Française poui- le commerce et l'industrie n'a pu jusqu'ici donner de grands résultats.
En a-t-il été de même en Algérie et peut-on adresser le même
' L'essor indiislriel et contnierrial du iieti/ile tillei)hiiul, Paris, l.arose, lH9y. page 391, appemlice V, sur le rôle des banques dans la vie économique de TAIIeluagne.
" Op. cil., p. 275 et suiv.
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reproche aux établissements de crédit algériens? C'est ce que nous voudrions examiner maintenant.
Il ressort tout d'abord des faits exposés antérieurement que la Banque de l'Algérie ne saurait être en aucune manière comparée à la Banque de France quant à son mode d'action : la faculté d'escompter des effets munis seulement de deux signatures donne beaucoup plus de liberté ù l'établissement algérien, qui, au lieu de se borner à escompter le papiercommercial soigneusementsélectionné, n'hésite pas à ouvrir de véritables crédits en escomptant des billets à deux signatures plusieurs fois renouvelés : on a vu plus haut les inconvénients résultant de celte façon de procéder.
Le taux d'escompte de la Banque est allé, nous l'avons vu, en s'abaissant et tend à se rapprocher de celui de la Banque de France : mais il n'est pas commecedernier uniforme et fixe; il varie suivant les clients, et même suivant la nature des valeurs escomptées, celles qui se renouvellent supportant un taux plus élevé. Ce taux règle bien entendu celui des deux grandes sociétés algériennes; le Crédit Foncier et la Compagnie Algérienne.
Ce sont celles-ci surtout qui jouent un rôle comparable à celui des sociétés de crédit françaises. Ce rôle est-il identiquement le même? Il est évident qu'on peut constater là les faits signalés par M. Sayous : concentration des capitaux dans les mêmes mains, substitution d'administrations à l'initiative particulière, extension du réseau d'agences avec disparition concomitante d'établissements de second ordre. Mais il y a dans le fonctionnement de notables différences :
r Au lieu de drainer l'argent algérien pour l'entraîner ailleurs, comme on le reproche aux sociétés métropolitaines, les sociétés algériennes ont apporté des capitaux français en Algérie : pour l'une et pour l'autre, le capital a été presque entièrement constitué en France et déversé dans la colonie.
2" Le reproche relatif aux émissions tombe pour les sociétés algériennes : jusqu'à ces dernières années, en efïet, les placements en valeurs mobilières ont été très faibles en Algérie. En effet, les clients des sociétés de crédit d'Algérie sont pour la plupart des gens peu fortunés, n'ayant pas de fonds à placer. Ceux d'entre eux qui avaient quelque fortune étaient des négociants enrichis, qui préféraient laisser leurs capitaux dans quelque affaire locale, ou encore les placer hypothécairement à des taux d'intérêt de 6 et
7 p. 100, que les valeurs métropolitaines ne peuvent fournir. Il n'y avait donc que les fonctionnaires qui pouvaient recourir aux établissements de crédit pour les achats des tilres de rente ou du Crédit Foncier auxquels ils consacraient leurs économies. A vrai dire, la situation se modifie un peu à ce point de vue par la constitution en Algérie d"une réserve qui n'existait pas il y a quelques années et qui se manifeste par la progression des dépôts. Le Crédit Lyonnais, depuis son installation, a fait beaucoup pour répandre dans le public les valeurs mobilières, mais il s'est heurté à une résistance énergique des notaires qui verraient, si cet usage se généralisait, diminuer le nombre des actes à passer, «cependant il ne serait peut-être pas mauvais que les Algériens prissent l'habitude de se constituer, par l'achat de certaines valeurs mobilières, une réserve pour les mauvaises années.
3° En ce qui concerne la disparition des Comptoirs d'escompte, qui sont les seules banques locales auxquelles les grande banques algériennes aient nui, il faut remarquer que c'est leur décadence qui a amené les banques à intervenir et à les remplacui-. Les critiques très sérieuses qu'on a faites de leurs opérations sont en général justifiées, et les succursales des établissements financiers [irt'sentent sur les Comptoirs une supériorité énorme au point de vue do l'impartialité dans les crédits à distribuer. Les passions locales restent sensiblement sans effet sur les décisions des banques et ce n'est pas un mince avantage.
4° Enfin, ce qui marque surtout la diiïértince entre les sociétés de crédit métropolitaines et algériennes, c'est la nature des opérations. iNous avons vu comment les circonstances avaient amené ces dernières à chercher dans les opérations de crédit pro|)remenl dites une compensation à la diminution des opérations d'escompte et à l'abaissement du taux. Cetle action de^i banques est particulièrement sensible dans les petites agences. Il s'ètal)lit forcément des relations plus étroites qut' dans uni! ville entre le directeur de la banque et les habitants de la localité. Le directeur île l'agence connaîtra personncllenient tous ces |ietits négociants que nous avons vus à. l'œuvre au début df cette l'tude, oldigés de passer par les conditions draconiennes do leurs fouriusseurs ; il ira leur proposer ses services et les amènera à s'alVranchir pou à peu. La présence de Tagouco dr rctablissonienl financit-r anifiiera fatalement une diiiiiniilion du laiix ilc l'argont dans la i"»'f.;ion, pour lo [)lus
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grand bien des colons et des commerçants. D'ailleurs, suivant la très juste remarque de M. Saurel, « il faut le dire: de même qu'une ligne nouvelle de chemin do fer crée le trafic, de même une banque nouvelle crée de nouvelles affaires de banque » '.
Et c'est ainsi que, peu à peu, la vie économique va se développant dans l'intérieur du pays, à mesure que les établissements financiers allongent le réseau de canaux par où les capitaux accumulés dans les villes vont aller se déverser dans les régions moins riches pour les mettre en valeur.
Si donc, parvenus au terme de cette étude, nous essayons de résumer le rôle des banques algériennes, nous voyons qu'il n'est point négligeable :
1° Si on considère les banques dans leurs rapports personnels avec les colons et commerçants algériens, on voit qu'elles ont, par des crédits largement ouverts, contribué très efficacement à la constitution du vignoble algérien et à la mise en valeur de toute la colonie par la multiplicité de leurs établissements.
2° Si on les considère dans leurs rapports avec les diverses entreprises financières algériennes, on constate que c'est la Compagnie Algérienne qui a puissamment contribué à la mise en valeur des phosphates du Dyr et à l'organisation de fexploitation. Le Crédit Foncier a pris une part très active à la constitution de la Compagnie Foncière et Immobilière de la ville d'Alger, qui a transformé la ville d'Alger par la création de tout un quartier nouveau. Son rôle n'a pas été moindre dans l'établissement d'un nouveau service de navigation, la Compagnie Franco-Tunisienne de navigation, qui dessert non seulement la Tunisie, mais le port de Bône. Enfin les deux sociétés réunies ont contribué à la réorganisation de la Compagnie des chemins de fer sur routes d'Algérie dont le réseau doit prochainement s'étendre. Nous n'indiquerons que pour mémoire le rôle joué par ces établissements dans le placement des titres de l'emprunt algérien et de l'emprunt marocain.
3° Enfin, si on considère le rôle des établissements de crédit algérien à un point de vue plus général encore, on constate que la Compagnie Algérienne s'installe en Tunisie au lendemain de la conquête et y est bientôt suivie par le Crédit Foncier. Plus récemment, les divers établissements algériens augmentaient leurs sièges sur la
'■Op. cit., p. 119.
frontière marocaine et s'installaient à Tanger au moment même où se signait l'accord franco-anglais.
On ne saurait donc reprocher aux sociétés de crédit algériennes 1g manque d'initiative ou d'intelligence des circonstances économiques.
28,251. — Bordeaux, Y. CxuonET, iiiipr., 17, rue IVniuelin-Molière.
HG Philippar, Edmon V.
A4.P4 du crédit agricole en Algérie